Il porte un képi à galons d'or et _il prend des leçons d'armes._

Malatesta me fait des signes de tête en passant et me dit: «Salut,

Vingtras!» Salut, comme en latin, «Vingtras», comme à un homme.

C'est la retenue qui m'ennuie le plus.

J'y gobe encore des pensums.--Je suis si maladroit!--C'est mon

encrier que je renverse, c'est mon porte-plume qui tombe, mes

papiers qui s'envolent, mon pupitre que je démanche.

«Vingtras, cent lignes!»

Patatras! mon paquet de livres qui dégringole et fait un tapage

d'enfer!

«Cent lignes de plus.

--M'sieu!

--Vous répliquez? Cinq pages de grammaire grecque.»

Encore! Toujours!

Ils veulent me faire mourir sous le pensum, ces gens-là!

C'est à peine si je vois le soleil!

Le dimanche, comme les autres jours, j'arrive pour la grande

retenue, de deux à six, dans cette salle vraiment lugubre ce jour-là,

à cause du silence écrasant, du bruit mélancolique que fait un

soulier qui passe, une porte qui tombe, un fredon solitaire, un

cri de marchand bien loin, bien loin!

Nous sommes là une vingtaine.

Une plume grince, quelqu'un tousse, le pion fait deux ou trois

tours en regardant le ciel à travers les croisées.

«M'sieu... sortir!»

Il fait oui de la tête, et sous prétexte d'aller là-bas, je traîne

un peu dans les longs corridors, je fourre le nez dans des salles

vides, je jette par une fenêtre une bille, j'envoie une boulette

de pain à un moineau, je lorgne l'infirmière et je tâche d'aller

chiper des fruits au réfectoire, puis je reviens à cloche-pied,

dans l'étude.

Je me replonge la tête dans ce qui me reste de papier, que je

barbouille avec ce qui me reste d'encre, je pense à tout autre

chose qu'à ce que j'écris--et il se trouve qu'il y a quelquefois

dans mes pensums des «Turfin pignouf. Turfin crétin.»

_Mardi matin_.

C'était composition en version latine.

Je cherchais un mot, dans un dictionnaire tout petit que mon père

m'a donné à la place de Quicherat.

Turfin croit que c'est une traduction.

Il s'avance et me demande le livre que je cachais tout à l'heure.

Je lui montre le petit dictionnaire.

«Ce n'est pas celui-là.

--Si, m'sieu!

--Vous copiez votre version.

--Ce n'est pas vrai!»

Je n'ai pas fini le mot qu'il me soufflette.

Mon père et mère me battent, mais eux seuls dans le monde ont le

droit de me frapper. Celui-là me bat parce qu'il déteste les

pauvres.

Il me bat pour indiquer qu'il est l'ami du sous-préfet, qu'il a

été reçu second à l'agrégation.

Oh! si mes parents étaient comme d'autres, comme ceux de Destrême

qui sont venus se plaindre parce qu'un des maîtres avait donné une

petite claque à leur fils!

Mais mon père, au lieu de se fâcher contre Turfin, s'est tourné

contre moi, parce que Turfin est son collègue, parce que Turfin

est influent dans le lycée, parce qu'il pense avec raison que

quelques coups de plus ou de moins ne feront pas grand-chose sur

ma caboche. Non, mais ils font marque dans mon coeur.

J'ai eu un mouvement de colère sourd contre mon père.

Je n'y puis plus tenir; il faut que je m'échappe de la maison et

du collège.

Où irai-je?--À Toulon.

Je m'embarquerai comme mousse sur un navire et je ferai le tour du

monde.

Si l'on me donne des coups de pied ou des coups de corde, ce sera

un étranger qui me les donnera. Si l'on me bat trop fort, je

m'enfuirai à la nage dans quelque île déserte, où l'on n'aura pas

de leçon à apprendre ni du grec à traduire.

Il y a encore une consolation, même si l'on est attaché au grand

mât ou enchaîné à fond de cale; il y a l'espérance d'arriver à

être officier à son tour, et l'on a le droit de souffleter le

capitaine.

Turfin, lui, peut me tourmenter tant qu'il voudra, sans que je

puisse me venger.

Mon père peut me faire pleurer et saigner pendant toute ma

jeunesse; je lui dois l'obéissance et le respect.

Les règles de la vie de famille lui donnent droit de vie et de

mort sur moi.

Je suis un mauvais sujet, après tout!

On mérite d'avoir la tête cognée et les côtes cassées, quand, au

lieu d'apprendre les verbes grecs, on regarde passer les nuages ou

voler les mouches.

On est un fainéant et un drôle, quand on veut être cordonnier,

vivre dans la poix et la colle, tirer le fil, manier le tranchet,

au lieu de rêver une _toge_ de professeur, avec une toque et de

l'hermine.

On est un insolent vis-à-vis de son père, quand on pense qu'avec

la_ toge_ on est pauvre, qu'avec le tablier de cuir on est libre!

C'est moi qui ai tort, il a raison de me battre.

Je le déshonore avec mes goûts vulgaires, mes instincts

d'apprenti, mes manies d'ouvrier.

Mes parents m'ont donné de l'éducation et je n'en veux plus!

Je me plais mieux avec les laboureurs et les savetiers qu'avec les

agrégés; et j'ai toujours trouvé mon oncle Joseph moins bête que

M. Beliben!...

«Fort comme il est, et si fainéant!» disent-ils toujours. C'est

justement parce que je suis fort que je m'ennuie dans ces classes

et ces études où l'on me garde tout le jour. Les jambes me

démangent, la nuque me fait mal.

Je suis gai de nature; j'aime à rire et j'ai la rate qui va en

éclater quelquefois! Quand je peux échapper aux pensums, éviter le

séquestre, être loin du pion ou du professeur, je saute comme un

gros chien, j'ai des gaietés de nègre.

Être nègre!

Oh! comme j'ai désiré longtemps être nègre!

D'abord, les négresses aiment leurs petits.--J'aurais eu une

mère aimante.

Puis quand la journée est finie, ils font des paniers pour

s'amuser, ils tressent des lianes, cisèlent du coco, et ils

dansent en rond!

Zizi, bamboula! Dansez, Canada!

Ah! oui! j'aurais bien voulu être nègre. Je ne le suis pas, je

n'ai pas de veine!

Faute de cela, je me ferai matelot.

Tout le monde s'en trouvera bien.

«Je les fais périr de chagrin?» ils me l'ont assez dit, n'est-ce

pas?

Ils vont revivre, ressusciter.

Je leur laisse ma part de haricots, ma tranche de pain; mais ils

devront finir le gigot!

Finir le gigot?

Je suis une triste nature décidément! Je ne songe pas seulement au

plaisir d'échapper à ce gigot; mais, dévoré d'une idée de

vengeance, je me dis, comme un petit jésuite, que c'est eux qui

auront à le manger, rôti, revenu, en vinaigrette, à la sauce

noire, en émincés et en boulettes,--comme je faisais.

Je vais plus loin, hypocrite que je suis!

Je me dis qu'il faut m'exercer, me tâter, m'endurcir, et je

cherche tous les prétextes possibles pour qu'on me _rosse_.

J'en verrai de dures sur le navire. Il faut que je me _rompe

_d'avance, ou plutôt qu'on me _rompe _au métier; et me voilà

pendant des semaines disant que j'ai cassé des écuelles, perdu des

bouteilles d'encre, mangé tout le papier!--Il faut dire que je

mange toujours du papier et que je bois toujours de l'encre, je ne

peux pas m'en empêcher.

Mon père ne se doute de rien et se laisse prendre au piège, le

malheureux!...

Je lui use trois règles et une paire de bottes en quinze jours, il

me casse les règles sur les doigts et m'enfonce ses bottes dans

les reins.

Je lui coûte les yeux de la tête, je le ruine, cet homme!

Je pense qu'il me pardonnera plus tard en faveur de l'intention;

et d'ailleurs il me semble que cela ne l'ennuie pas trop.

Un peu fatigué seulement quand il m'a rossé trop longtemps,--il

a chaud!

Je me traîne alors jusqu'à la fenêtre, et je la ferme pour qu'il

n'attrape pas de courants d'air.

La nuit, je me couche dans une malle,--en chemise.

_Je me couche en chemise!_

_Dieu puissant! favorise_

_Cette sainte entreprise!_

Partirai-je seul?

C'est bien ennuyeux! Et puis à plusieurs on peut s'emparer d'un

navire, faire le corsaire, au besoin mener les révoltes, et quand

on est fatigué, fonder une colonie.

Qui entraînerai-je dans cette expédition?

Malatesta est justement parti d'hier.

Sa mère est tout d'un coup tombée malade, et il est allé la voir.

Il adore sa mère, une mauvaise mère, cependant!

Elle lui envoie toujours des pastèques, des dattes et des oranges;

elle lui fait passer de l'argent en cachette du proviseur.

«Elle est donc bien riche, ta mère? lui demandai-je un jour.

--Non, mais elle est si bonne!

--Tu l'aimes bien!

--Si je l'aime!»

Il me dit cela avec une petite larme dans les yeux.

Lui qui doit être soldat!

Avoir une si mauvaise mère et l'aimer tant! Une mère qui le

console quand il est puni, qui mange peut-être moins de pain pour

que son enfant ait plus d'oranges!

«Que fait-elle, ta mère?

--Elle est charcutière à Modène.»

Et il n'a pas l'air de rougir!

Charcutière! Tout s'explique. C'est une femme _du commun_.

Ma mère n'aurait jamais été charcutière. Jamais!

Ah! elle est fière, ma mère, il faut lui accorder ça.

Si ce n'avait pas été pour elle, c'eût été pour son fils qu'elle

n'eût pas voulu vendre du jambon.

Elle préférait crever la misère, conseiller à mon père d'être

lâche!...

Elle préférait vivre d'une vie sourde, bête et vile; mais elle

était la femme d'un fonctionnaire, une dame, et son enfant dirait

un jour:

«Mon père était dans l'Université.»

Ah! cela me fera une belle jambe, et on a l'air de les estimer

drôlement, ces messieurs de l'université!

Si elle entendait ce que j'entends, moi, non pas seulement ce que

les élèves marmottent--ce n'est rien--mais ce que les parents

disent, elle verrait ce qu'on pense des professeurs! si elle

savait comme ils sont méprisés par les chefs même: le proviseur,

l'inspecteur, le censeur, qui, quand une mère riche se plaint,

répondent:

«N'ayez peur: je lui laverai la tête!»

Du petit cabinet où l'on m'enferme d'habitude avant de me mener au

cachot, je puis saisir ce qu'on dit dans le salon du proviseur, et

je n'ai pas manqué d'appliquer mes oreilles contre le mur, chaque

fois que j'ai pu.

Un jour, un des maîtres est venu se plaindre qu'un domestique

l'avait insulté. Le proviseur n'a fait ni une ni deux: il appelle

le pion Souillard, qui lui sert de secrétaire: «M. Souillard, il y

a M. Pichon qui se plaint de ce que Jean lui ait parlé insolemment

devant les élèves;--il faut que l'un des deux file. Je tiens à

Jean; il nettoie bien les lieux. M. Pichon est un imbécile qui n'a

pas de protections, qui achète cent francs de bouquins pour faire

son livre d'étymologie et qui porte des habits qui nous

déshonorent.

«Écrivez en marge à son dossier:

«"PICHON. Se commet avec les domestiques--a des habitudes de

saleté--sait ses classiques. Rendrait de grands services dans

une autre localité."«

Ah! vivent les charcutiers, nom d'une pipe!

Et les cordonniers aussi! vivent les épiciers et les bouviers!

Vivent les nègres!...

Moi, plutôt que d'être professeur, je ferai tout, tout, tout!...

Il n'y a donc pas à compter sur Malatesta, qui est à la

charcuterie de Modène, et il a même laissé intacte dans son

pupitre une boîte de fruits confits qu'on se partage en retenue.

Je cherche de tous côtés d'autres complices; je jette sur la foule

des camarades le regard creux du capitaine. Je fais des ouvertures

à plusieurs: ils hésitent. Les uns disent qu'ils ne s'ennuient pas

à la maison, qu'ils s'y amusent beaucoup, au contraire, que leur

père rigole avec eux, que leur mère a les mêmes défauts que celle

de Malatesta.

«On ne te bat donc pas?

--Si, quelquefois, mais je suis content ces jours-là; je suis sûr

que le soir on me mènera au spectacle ou bien qu'on me donnera une

pièce de dix sous. Mon père en est tout embêté, et ils se

cherchent des raisons avec ma mère.--C'est toi qui en es cause.

--Je te dis que c'est toi.--Tu ne lui as pas fait de mal au

moins!--J'ai bien tapé un peu fort, quel brutal je suis!»

«Tu lui as fait du mal au moins», demande ma mère à mon père, à

l'envers de ces parents imbéciles. «J'espère qu'il l'a senti cette

fois!»

Et il faut bien avouer que ma mère est logique. Si on bat les

enfants, c'est pour leur bien, pour qu'ils se souviennent, au

moment de faire une faute, qu'ils auront les cheveux tirés, les

oreilles en sang, qu'ils souffriront, quoi!... Elle a un système,

elle l'applique.

Elle est plus raisonnable que les parents de ce petit à qui on

donne dix sous quand on lui a envoyé une taloche; qui tapent sans

savoir pourquoi, et qui regrettent d'avoir fait mal.

Je ne comprends pas comment mon camarade aime tant ses parents,

qui sont si bêtes et ont si peu d'énergie.

Je suis tombé sur une mère qui a du bon sens, de la méthode.

Je ne trouverai donc personne qui veuille s'enfuir avec moi!

Ricard?

Ils sont neuf enfants.

On les fouette à outrance.--Quel bonheur!

Je tâte Ricard;--quand je dis je tâte, je parle au figuré: il me

défend de le tâter (il a trop mal aux côtes)--il est sale comme

un peigne; il m'explique que c'est parce qu'ils sont sales que

leur mère les bat; mais elle est diablement sale aussi, elle!

Elle les rosse encore parce qu'ils disent des gros mots; ils

jurent comme des charretiers; il y a le petit de cinq ans qui crie

toujours: «_Crotte pour toi!»_

Il n'y en a qu'un dans la famille qui soit bien sage et qui ne

jure pas. C'est celui qui est en classe avec moi.

On le bat tout de même. Pourquoi donc?

Parce qu'il ne faut pas faire de préférences dans les familles,

c'est toujours d'un mauvais effet. Les autres pourraient s'en

plaindre.

L'enfant · 第 18 / 53 题