«Vous savez la géographie?
--Pas trop.
--Vous savez bien quel est le chef-lieu de...»
Je l'ignore absolument, et, pour m'en tirer, j'embrasse,
j'embrasse; j'en perds mon assurance, malgré le verre de gros
bleu, et si elles ne faisaient pas des petites mines pour se
cacher, elles me verraient rougir comme une pivoine.
Nous arrivons à table. Il est midi. Les sabots des garçons de
ferme battent l'heure du dîner dans la cour, et tout le monde
rentre, même les poules, qui viennent attendre leur grain et se
pressent contre la porte. Un poussin estropié se dépêche en tirant
la patte; les abords de la maison sont vides, je vois dans les
champs les charrues s'arrêter et les laboureurs s'asseoir pour
manger la soupe que vient d'apporter la servante dans son tablier
vert.
C'est le grand calme de midi et son grand silence.
À notre table (on a servi le dîner à part pour le neveu), il y a
une nappe blanche, des fruits dressés dans des soucoupes et une
branche d'églantier, qui est là toute frissonnante dans l'eau,
fraîche comme un panache vert avec des grelots rouges.
Il vient je ne sais quelle odeur de sureau.--Ah! j'ai le coeur
qui s'en va, tant cette odeur est douce!
Après le dîner.
«Si nous partions faire un tour en carriole avec notre cousin?
--La Grise est trop fatiguée, dit le père.
--C'est vrai. Où irons-nous alors?»
J'offre d'aller du côté des sureaux, et nous voilà, au bout d'un
moment, occupés à vider la moelle de ces sureaux et à faire des
sifflets luisants comme des cuivres; la cousine Marguerite se
coupe le doigt et laisse tomber de grosses gouttes de sang sur le
blanc des feuilles.
On arrache une herbe pour la panser, et l'on va loin des vilains
arbres qui sont cause qu'on s'est coupé.
On va vers la mare où les canards barbotent, on va dans la grange
où les _fléaux _s'arrêtent quand les demoiselles et le cousin
entrent! Puis ils repartent décrivant un grand cercle, et battent
en mesure les gerbes sur le plancher sonore. J'en attrape un pour
essayer; je sens tourner le battant qui part comme une fronde, et
qui revient comme un marteau, qui prend de l'air et fait du
vent... S'il touchait une tête, il la casserait comme du verre.
Au fond du clos, il y a un trou plein d'eau et de branches mortes,
avec de petites grenouilles vertes qui luisent au soleil; je fais
une ligne avec un bâton que je ramasse à terre, un bout de ficelle
que je trouve dans mes poches, et une épingle que fournit
Marguerite. Sa soeur donne un morceau de ruban écarlate, et la
pêche commence.
Quels cris quand la première rainette mord! Mais il faut
l'arracher de l'hameçon, personne n'ose, la grenouille s'échappe
et les jeunes filles s'enfuient.
Je les suis! Nous passons une journée délicieuse à battre les
champs, à entrer jusqu'aux genoux dans la rivière! Je cours après
elles en sautant sur les pierres, que polit le courant.
À un moment, le pied me glisse et je tombe dans l'eau.
Je sors ruisselant, et je m'en vais, le pantalon tout collé et
pesant, m'étendre au soleil. Je fume comme une soupe.
«Si nous le tordions?» dit une cousine, en faisant un geste de
lessive.
Elles vont de leur côté, derrière une pierre qui les cache mal,
ôter leurs bas; elles ont les jambes trempées, quoi qu'elles en
disent... et si blanches!
Enfin nous voilà séchés, et nous repartons joyeux.
Nous avons les yeux clairs, la peau brillante. Nous prenons des
chemins bordés de mûres, et pleins de petites prunes violettes qui
sont aigres comme du vinaigre, et que nous mangeons à poignées,--
j'avale les noyaux pour faire l'homme.
On se fâche, on se perd! mais on se retrouve toujours bras dessus,
bras dessous, raccommodés et curieux: moi, racontant ce que je
fais à Saint-Étienne, les farces de collège; elles, disant des
gaietés de pension, ceci, cela, et finissant par crier:
«Laquelle aimez-vous le mieux de nous deux?
--Laquelle aimes-tu mieux?» dit carrément Marguerite, qui jette
le_ vous_ par-dessus les moulins et se plante devant moi.
Ne sachant que répondre, je les embrasse toutes deux. On me
fouette la figure avec une fleur et l'on s'écarte pour me
bombarder de prunes violettes.
Le soir nous trouve un peu las, et nous causons sur la pierre usée
devant la maison, comme de petits vieux à la porte d'une auberge.
Ah! c'est Marguerite que je préfère décidément! Elle me prend la
main toujours à la fin de ses phrases, elle me dit, ébouriffant ma
crinière de ses doigts: «Rejette donc tes cheveux en arrière, tu
n'es pas beau comme ça!»
On me conduit à ma chambre qui est près du grenier,--le grenier
où l'on a, l'hiver dernier, pendu les raisins, entassé les pommes,
avec des bouquets de fenouil et des touffes sèches de lavandes. Il
en est resté une odeur et je laisse la porte ouverte pour qu'elle
entre _chez moi_,--encore un _chez moi_ d'un soir!
Je me mets à la fenêtre et regarde au loin s'éteindre les hameaux.
Un rossignol froufroute dans un tas de fagots et se met à chanter.
Il y a le coucou qui fait hou-hou! dans les arbres du grand bois,
et les grenouilles qui font croa-croa dans les herbages du marais.
J'écoute et finis par ne rien entendre.
Le coq me réveille en sursaut, je m'étais endormi le front dans
mes mains et je me déshabille avec un frisson, pour dormir d'un
sommeil sans rêve, étourdi de parfums, écrasé de bonheur.
Deux jours comme cela,--avec des disputes et des raccommodailles
près des buissons, dans les fleurs, dans le foin; le grand jeu du
fléau, le chant doux des rivières et l'odeur du sureau!
Il faut partir!
«Tu m'écriras, soupire Marguerite, me disant adieu. Tiens tu
garderas ce petit bouquet comme souvenir. Bonsoir!...»
Elle me donne son front à embrasser, rien que son front. Ces deux
jours-ci, elle se laissait embrasser sur les lèvres; elle a l'air
toute sérieuse, et je la vois de loin, debout, qui agite son
mouchoir, comme font les châtelaines dans les livres, quand leur
fiancé s'en va; je tâte le bouquet qu'elle a fourré dans ma
poitrine et je me pique le doigt à ses épines. J'ai sucé ce doigt-là.
Nous le retrouverons, ce bouquet, avec des larmes dans les fleurs
sèches...
15
Projets d'évasion
J'entre en quatrième. Professeur Turfin.
Il a été reçu le second à l'agrégation; il est le neveu d'un chef
de division, il porte de grands faux-cols, des redingotes longues,
il a la lèvre d'en bas grosse et humide, des yeux bleus de
faïence, des cheveux longs et plats.
Il a du mépris pour les pions, du mépris pour les pauvres,
maltraite les boursiers et se moque des mal vêtus.
Il fait rire les autres à mes dépens; je crois qu'il veut faire
rire de ma mère aussi.
Je le hais...
On m'accorde des _faveurs_ en ma qualité de fils de professeur.
Externe, je suis puni comme un interne. Toujours en retenue. Je ne
rentre presque jamais à la maison. On m'apporte du réfectoire un
morceau de pain sec.
«De cette façon, on lui donne à déjeuner pour rien; je sauve
encore une ratatouille à la mère Vingtras.»
C'est Turfin qui parle ainsi à quelque collègue qui sourit; il le
dit assez loin de moi à demi-voix, mais il veut, je crois, que je
l'entende.
Je me contente d'enfoncer mes mains dans mes poches, et j'ai l'air
de rire! Je pleure. Que de sanglots j'ai étouffés pendant qu'on ne
me voyait pas!
Je ne suis plus qu'une bête à pensums!
Des lignes, des lignes!--des arrêts et des retenues, du cachot!
Je préfère le cachot à la retenue.
Je suis libre entre mes quatre murs, je siffle, je fais des
boulettes, je dessine des bonshommes, je joue aux billes tout
seul.
Avec des morceaux de bois et des bouts de ficelle je monte des
potences auxquelles je pends Turfin, je me remets à la besogne
vers le soir et je fais mon pensum.
On me renvoie à neuf heures à la maison.
Le cachot ne m'épouvante pas; même j'éprouve un petit orgueil à
revenir le soir par les cours désertes, en rencontrant au passage
quelques élèves qui me regardent comme un révolté!
Nous nous croisons souvent avec Malatesta, qui sort d'un autre
cachot. C'est le chef des _chahuteurs _dans l'étude des grands.
Il va entrer en élémentaires.
C'est lui qui doit être reçu à Saint-Cyr l'an prochain. C'est le
champion de Saint-Étienne; on ne le renverrait pas pour un empire.