Il a écrit un livre: _Les Vacances d'Oscar._

On les donne en prix, et après ce que j'ai entendu dire, ce que

j'ai lu à propos des gens qui étaient auteurs, je suis pris d'une

vénération profonde, d'une admiration muette pour l'auteur des

_Vacances d'Oscar_, qui daigne être proviseur dans notre petite

ville, proviseur de mon père, et qui salue ma mère quand il la

rencontre.

J'ai dévoré _Les Vacances d'Oscar_.

Je vois encore le volume cartonné de vert, d'un vert marbré qui

blanchissait sous le pouce et poissait les mains, avec un dos de

peau blanche, s'ouvrant mal, imprimé sur papier à chandelle. Eh

bien! il tombe de ces pages, de ce malheureux livre, dans mon

souvenir, il tombe une impression de fraîcheur chaque fois que j'y

songe!

Il y a une histoire de pêche que je n'ai point oubliée.

Un grand filet luit au soleil, les gouttes d'eau roulent comme des

perles, les poissons frétillent dans les mailles, deux pêcheurs

sont dans l'eau jusqu'à la ceinture, c'est le frisson de la

rivière.

Il avait su, cet Hennequin, ce proviseur dégommé, ce chantre du

petit Oscar, traîner ce grand filet le long d'une page et faire

passer cette rivière dans un coin de chapitre...

Le professeur de philosophie--M. Beliben--petit, fluet, une

tête comme le poing, trois cheveux, et un filet de vinaigre dans

la voix.

Il aimait à prouver l'existence de Dieu, mais si quelqu'un

glissait un argument, même dans son sens, il indiquait qu'on le

dérangeait, il lui fallait toute la table, comme pour une

réussite.

Il prouvait l'existence de Dieu avec des petits morceaux de bois,

des haricots.

«Nous plaçons ici un haricot, bon!--là, une allumette.--Madame

Vingtras, une allumette?--Et maintenant que j'ai rangé, ici les

vices de l'homme, là les vertus, j'arrive avec les FACULTÉS DE

L'ÂME.»

Ceux qui n'étaient pas au courant regardaient du côté de la porte

s'il entrait quelqu'un, ou du côté de sa poche, pour voir s'il

allait sortir quelque chose. Les facultés de l'âme, c'était de la

haute, du chenu! Ma mère était flattée.

«Les voici!»

On se tournait encore, malgré soi, pour saluer ces dames; mais

Beliben vous reprenait par le bouton du paletot et tapait avec

impatience sur la table. Il lui fallait de l'attention. Que

diable! voulait-on qu'il prouvât l'existence de Dieu, oui ou non!

«Moi, ça m'est égal, et vous?» disait mon oncle Joseph à son

voisin, qui faisait chut, et allongeait le cou pour mieux voir.

Mon oncle remettait nonchalamment ses mains dans ses poches et

regardait voler les mouches.

Mais le professeur de bon Dieu tenait à avoir mon oncle pour lui

et le ramenait à son sujet, l'agrippant par son amour-propre et

s'accrochant à son métier.

«Chadenas, vous qui êtes menuisier, vous savez qu'avec le

compas...»

Il fallait aller jusqu'au bout: à la fin le petit homme écartait

sa chaise, tendait une main, montrait un coin de la table et

disait: «DIEU EST LÀ.»

On regardait encore, tout le monde se pressait pour voir: tous les

haricots étaient dans un coin avec les allumettes, les bouts de

bouchons et quelques autres saletés, qui avaient servi à la

démonstration de l'_Être suprême_.

Il paraît que les vertus, les vices, les facultés de l'âme

venaient toutes _fa-ta-le-ment_ aboutir à ce tas-là. Tous les

haricots y sont. Donc Dieu existe. C. Q. F. D.

4

La petite ville

La porte de Pannesac.

Elle est en pierre, cette porte, et mon père me dit même que je

puis me faire une idée des monuments romains en la regardant.

J'ai d'abord une espèce de vénération, puis ça m'ennuie; je

commence à prendre le dégoût des monuments romains.

Mais la rue!... Elle sent la graine et le grain.

Les culasses de blé s'affaissent et se tassent comme des endormis,

le long des murs. Il y a dans l'air la poussière fine de la farine

et le tapage des marchés joyeux. C'est ici que les boulangers ou

les meuniers, ceux qui font le pain, viennent s'approvisionner.

J'ai le respect du pain.

Un jour je jetais une croûte, mon père est allé la ramasser. Il ne

m'a pas parlé durement comme il le fait toujours.

«Mon enfant, m'a-t-il dit, il ne faut pas jeter le pain; c'est dur

à gagner. Nous n'en avons pas trop pour nous; mais si nous en

avions trop, il faudrait le donner aux pauvres. Tu en manqueras

peut-être un jour, et tu verras ce qu'il vaut. Rappelle-toi ce que

je te dis là, mon enfant!»

Je ne l'ai jamais oublié.

Cette observation, qui, pour la première fois peut-être dans ma

vie de jeunesse, me fut faite sans colère, mais avec dignité, me

pénétra jusqu'au fond de l'âme; et j'ai eu le respect du pain

depuis lors.

Les moissons m'ont été sacrées, je n'ai jamais écrasé une gerbe,

pour aller cueillir un coquelicot ou un bluet; jamais je n'ai tué

sur sa tige la fleur du pain!

Ce qu'il me dit des pauvres me saisit aussi et je dois peut-être à

ces paroles, prononcées simplement ce jour-là, d'avoir toujours eu

le respect, et toujours pris la défense de ceux qui ont faim.

«Tu verras ce qu'il vaut.»

Je l'ai vu.

Aux portes des allées sont des mitrons en jupes comme des femmes,

jambes nues, petite camisole bleue sur les épaules.

Ils ont les joues blanches comme de la farine et la barbe blonde

comme de la croûte.

Ils traversent la rue pour aller boire une goutte, et

blanchissent, en passant, une main d'ami qu'ils rencontrent, ou

une épaule de monsieur qu'ils frôlent.

Les patrons sont au comptoir, où ils pèsent les miches, et eux

aussi ont des habits avec des tons blanchâtres, ou couleur de

seigle. Il y a des gâteaux, outre les miches, derrière les vitres:

des brioches comme des nez pleins, et des tartelettes comme du

papier mou.

À côté des haricots ou des graines charnues comme des fruits verts

ou luisants comme des cailloux de rivière, les marchands avaient

du plomb dans les écuelles de bois.

C'était donc là ce qu'on mettait dans un fusil? ce qui tuait les

lièvres et traversait les coeurs d'oiseaux? On disait même que les

charges parfois faisaient balle et pouvaient casser un bras ou une

mâchoire d'homme.

Je plongeais mes doigts là-dedans, comme tout à l'heure j'avais

plongé mon poing dans les sacs de grain, et je sentais le plomb

qui roulait et filait entre les jointures comme des gouttes d'eau.

Je ramassais comme des reliques ce qui était tombé des écuelles et

des sacs.

Les articles de pêche aussi se vendaient à Pannesac.

Tout ce qui avait des tons vifs ou des couleurs fauves, gros comme

un pois ou comme une orange, tout ce qui était une tache de

couleur vigoureuse ou gaie, tout cela faisait marque dans mon oeil

d'enfant triste, et je vois encore les bouchons vernis de rouge et

les belles lignes luisantes comme du satin jaune.

Avoir une ligne, la jeter dans le frais des rivières, ramener un

poisson qui luirait au soleil comme une feuille de zinc et

deviendrait d'or dans le beurre!

Un goujon pris par moi!

Il portait toute mon imagination sur ses nageoires!

J'allais donc vivre du produit de ma pêche; comme les insulaires

dont j'avais lu l'histoire dans les voyages du capitaine Cook.

J'avais lu aussi qu'ils faisaient des vitres à leurs huttes avec

de la colle de poisson, et je voyais le jour où je placerais les

carreaux à toutes les fenêtres de ma famille; je me proposais de

gratter tout ce qui «mordrait» et de mettre ce résidu d'écaille et

de fiente dans ma grande poche.

Je le fis plus tard; mais la fermentation, au fond de la poche,

produisit des résultats inattendus, à la suite desquels je fus un

objet de dégoût pour mes voisins.

Cela ébranla ma confiance dans les récits des voyageurs, et le

doute s'éleva dans mon esprit.

Il y avait une épicerie dans le fond de Pannesac, qui ajoutait aux

odeurs tranquilles du marché une odeur étouffée, chaude, violente,

qu'exhalaient les morues salées, les fromages bleus, le suif, la

graisse et le poivre.

C'était la morue qui dominait, en me rappelant plus que jamais les

insulaires, les huttes, la colle et les phoques fumés.

Je lançais un dernier regard sur Pannesac, et je manquais

régulièrement d'être écrasé, près de la porte de pierre.

Je me jetais de côté pour laisser passer les grands chariots qui

portaient tous ces fonds de campagne, ces jardins en panier, ces

moissons en sac. Ces chariots avaient l'air des voitures de fête

dans les mascarades italiennes, avec leur monde d'enfarinés et de

pierrots à dos d'Hercule!

Là-haut, tout là-haut, est l'École normale.

Le fils du directeur vient me prendre quelquefois pour jouer.

Il y a un jardin derrière l'école, avec une balançoire et un

trapèze.

Je regarde avec admiration ce trapèze et cette balançoire;

seulement il m'est défendu d'y monter.

C'est ma mère qui a recommandé aux parents du petit garçon de ne

pas me laisser me balancer ou me pendre.

Madame Haussard, la directrice, ne se soucie pas d'être toujours à

me surveiller; mais elle m'a fait promettre d'obéir à ma mère.

J'obéis.

Madame Haussard aime bien son fils, autant que ma mère m'aime; et

elle lui permet pourtant ce qu'on me défend!

J'en vois d'autres, pas plus grands que moi, qui se balancent

aussi.

Ils se casseront donc les reins?

Oui, sans doute; et je me demande tout bas si ces parents qui

laissent ainsi leurs enfants jouer à ces jeux-là ne sont pas tout

simplement des gens qui veulent que leurs enfants se tuent. Des

assassins sans courage! des monstres! qui, n'osant pas noyer leurs

petits, les envoient au trapèze--et à la balançoire!

Car enfin, pourquoi ma mère m'aurait-elle condamné à ne point

faire ce que font les autres?

Pourquoi me priver d'une joie?

Suis-je donc plus cassant que mes camarades?

Ai-je été recollé comme un saladier?

Y a-t-il un mystère dans mon organisation?

J'ai peut-être le derrière plus lourd que la tête!

Je ne peux pas le peser à part pour être sûr.

En attendant je rôde, le museau en l'air, sous le petit gymnase,

que je touche du doigt en sautant comme un chien après un morceau

de sucre placé trop haut.

Mais que je voudrais donc avoir la tête en bas!

Oh! ma mère! ma mère! Pourquoi ne me laissez-vous pas monter sur

le trapèze et me mettre la tête en bas!

Rien qu'une fois!

Vous me fouetterez après, si vous voulez!

Mais cette mélancolie même vient à mon secours et me fait trouver

les soirées plus belles et plus douces sur la grande place qui est

devant l'école, et où je vais, quand je suis triste d'avoir vu le

trapèze et la balançoire me tendre inutilement les bras dans le

jardin!

La brise secoue mes cheveux sur mon front et emporte avec elle ma

bouderie et mon chagrin.

Je reste silencieux, assis quelquefois comme un ancien sur un

banc, en remuant la terre devant moi avec un bout de branche, ou

relevant tout d'un coup ma tête pour regarder l'incendie qui

s'éteint dans le ciel...

«Tu ne dis rien, me fait le petit de l'École normale, à quoi

penses-tu?

--À quoi je pense? Je ne sais pas.»

Je ne pense pas à ma mère, ni au bon Dieu, ni à ma classe; et

voilà que je me mets à bondir! Je me fais l'effet d'un animal dans

un champ, qui aurait cassé sa corde; et je grogne, et je caracole

comme un cabri, au grand étonnement de mon petit camarade, qui me

regarde gambader, et s'attend à me voir brouter. J'en ai presque

envie.

5

La toilette

Un jour, un homme qui voyageait m'a pris pour une curiosité du

pays, et m'ayant vu de loin, est accouru au galop de son cheval.

Son étonnement a été extrême, quand il a reconnu que j'étais

vivant. Il a mis pied à terre, et s'adressant à ma mère, lui a

demandé respectueusement si elle voulait bien lui indiquer

l'adresse du tailleur qui avait fait mon vêtement.

«C'est moi», a-t-elle répondu, rougissant d'orgueil.

Le cavalier est reparti et on ne l'a plus revu.

Ma mère m'a parlé souvent de cette apparition, de cet homme qui se

détournait de son chemin pour savoir qui m'habillait.

Je suis en noir souvent, «rien n'habille comme le noir», et en

habit, en frac, avec un chapeau haut de forme; j'ai l'air d'un

poêle.

Cependant, comme j'use beaucoup, on m'a acheté, dans la campagne,

une étoffe jaune et velue, dont je suis enveloppé. Je joue

l'ambassadeur lapon. Les étrangers me saluent; les savants me

regardent.

Mais l'étoffe dans laquelle on a taillé mon pantalon se sèche et

se racornit, m'écorche et m'ensanglante.

Hélas! Je vais non plus vivre, mais me traîner.

Tous les jeux de l'enfance me sont interdits. Je ne puis jouer aux

barres, sauter, courir, me battre. Je rampe seul, calomnié des

uns, plaint par les autres, inutile! Et il m'est donné, au sein

même de ma ville natale, à douze ans, de connaître, isolé dans ce

pantalon, les douleurs sourdes de l'exil.

Madame Vingtras y met quelquefois de l'espièglerie.

On m'avait invité pendant le carnaval à un bal d'enfants. Ma mère

m'a vêtu en charbonnier. Au moment de me conduire, elle a été

forcée d'aller ailleurs; mais elle m'a mené jusqu'à la porte de

M. Puissegat, chez qui se donnait le bal.

Je ne savais pas bien le chemin et je me suis perdu dans le

jardin; j'ai appelé.

Une servante est venue et m'a dit:

«C'est vous, le petit Choufloux, qui venez pour aider à la

cuisine?»

Je n'ai pas osé dire que non, et on m'a fait laver la vaisselle

toute la nuit.

Quand le matin ma mère est venue me chercher, j'achevais de rincer

les verres; on lui avait dit qu'on ne m'avait pas aperçu; on avait

fouillé partout.

Je suis entré dans la salle pour me jeter dans ses bras: mais, à

ma vue, les petites filles ont poussé des cris, des femmes se sont

évanouies, l'apparition de ce nain, qui roulait à travers ces

robes fraîches, parut singulière à tout le monde.

Ma mère ne voulait plus me reconnaître; je commençais à croire que

j'étais orphelin!

Je n'avais cependant qu'à l'entraîner et à lui montrer, dans un

coin, certaine place couturée et violacée, pour qu'elle criât à

l'instant: «C'est mon fils!» Un reste de pudeur me retenait. Je me

contentai de faire des signes, et je parvins à me faire

comprendre.

On m'emporta comme on tire le rideau sur une curiosité.

La distribution des prix est dans trois jours.

Mon père, qui est dans le secret des dieux, sait que j'aurai des

prix, qu'on appellera son fils sur l'estrade, qu'on lui mettra sur

la tête une couronne trop grande, qu'il ne pourra ôter qu'en

s'écorchant, et qu'il sera embrassé sur les deux joues par quelque

autorité.

Madame Vingtras est avertie, et elle songe...

Comment habillera-t-elle son fruit, son enfant, son Jacques? Il

faut qu'il brille, qu'on le remarque,--on est pauvre, mais on a

du goût.

«Moi d'abord, je veux que mon enfant soit bien mis.»

On cherche dans la grande armoire où est la robe de noce, où sont

les fourreaux de parapluie, les restes de jupe, les coupons de

soie.

Elle s'égratigne enfin à une étoffe criante, qui a des reflets de

tigre au soleil;--une étoffe comme une lime, qui exaspère les

doigts quand on la touche, et qui flambe au grand air comme une

casserole! Une belle étoffe, vraiment, et qui vient de la grand-mère,

et qu'on a payée à prix d'or. «Oui, mon enfant, à prix d'or,

dans l'ancien temps.»

«Jacques, je vais te faire une redingote avec ça, m'en priver pour

toi!...», et ma mère ravie me regarde du coin de l'oeil, hoche la

tête, sourit du sourire des sacrifiées heureuses.

«J'espère qu'on vous gâte, monsieur», et elle sourit encore, et

elle dodeline de la tête, et ses yeux sont noyés de tendresse.

«C'est une folie! tant pis! on fera une redingote à Jacques avec

ça.»

On m'a essayé la redingote, hier soir, et mes oreilles saignent,

mes ongles sont usés. Cette étoffe crève la vue et chatouille si

douloureusement la peau!

«Seigneur! délivrez-moi de ce vêtement!»

Le ciel ne m'entend pas! La redingote est prête.

Non, Jacques, elle n'est pas prête. Ta mère est fière de toi; ta

mère t'aime et veut te le prouver.

Te figures-tu qu'elle te laissera entrer dans ta redingote, sans

ajouter un grain de beauté une mouche, un pompon, un rien sur le

revers, dans le dos, au bout des manches! Tu ne connais pas ta

mère, Jacques!

Et ne la vois-tu pas qui joue, à la fois orgueilleuse et modeste,

avec des noyaux verts!

La mère de Jacques lui fait même kiki dans le cou.

Il ne rit pas.--Ces noyaux lui font peur!...

Ces noyaux sont des boutons, vert vif, vert gai, en forme

d'olives, qu'on va,--voyez si madame Vingtras épargne rien!--

qu'on va coudre tout le long, à la _polonaise_! À la polonaise,

Jacques!

Ah! quand, plus tard, il fut dur pour les Polonais, quoi

d'étonnant! Le nom de cette nation, voyez-vous, resta chez lui

cousu à un souvenir terrible... la redingote de la distribution

des prix, la redingote à noyaux, aux boutons ovales comme des

olives et verts comme des cornichons.

Joignez à cela qu'on m'avait affublé d'un chapeau haut de forme

que j'avais brossé à rebrousse-poil et qui se dressait comme une

menace sur ma tête.

Des gens croyaient que c'étaient mes cheveux et se demandaient

quelle fureur les avait fait se hérisser ainsi. «Il a vu le

diable», murmuraient les béates en se signant...

J'avais un pantalon blanc. Ma mère s'était saignée aux quatre

veines.

Un pantalon blanc à sous-pieds!

Des sous-pieds qui avaient l'air d'instruments pour un pied-bot et

qui tendaient la culotte à la faire craquer.

Il avait plu, et, comme on était venu vite, j'avais des plaques de

boue dans les mollets, et mon pantalon blanc, trempé par endroits,

collé sur mes cuisses.

«MON FILS», dit ma mère d'une voix triomphante en arrivant à la

porte d'entrée et en me poussant devant elle.

Celui qui recevait les cartes faillit tomber de son haut et me

chercha sous mon chapeau, interrogea ma redingote, leva les mains

au ciel.

J'entrai dans la salle.

J'avais ôté mon chapeau en le prenant par les poils; j'étais

reconnaissable, c'était bien moi, il n'y avait pas à s'y tromper,

et je ne pus jamais dans la suite invoquer un alibi.

Mais, en voulant monter par-dessus un banc pour arriver du côté de

ma classe, voilà un des sous-pieds qui craque, et la jambe du

pantalon qui remonte comme un élastique! Mon tibia se voit,--

j'ai l'air d'être en caleçon cette fois;--les dames, que mon

cynisme outrage, se cachent derrière leur éventail...

Du haut de l'estrade, on a remarqué un tumulte dans le fond de la

salle.

Les autorités se parlent à l'oreille, le général se lève et

regarde: on se demande le secret de ce tapage.

«Jacques, baisse ta culotte», dit ma mère à ce moment, d'une voix

qui me fusille et part comme une décharge dans le silence.

Tous les regards s'abaissent sur moi.

Il faut cependant que ce scandale cesse. Un officier plus

énergique que les autres donne un ordre:

«Enlevez l'enfant aux cornichons!»

L'ordre s'exécute discrètement; on me tire de dessous la banquette

où je m'étais tapi désespéré, et la femme du censeur, qui se

trouve là, m'emmène, avec ma mère, hors de la salle, jusqu'à la

lingerie, où on me déshabille.

Ma mère me contemple avec plus de pitié que de colère.

«Tu n'es pas fait pour porter la toilette, mon pauvre garçon!»

Elle en parle comme d'une infirmité et elle a l'air d'un médecin

qui abandonne un malade.

Je me laisse faire. On me loge dans la défroque d'un petit, et ce

petit est encore trop grand, car je danse dans ses habits. Quand

je rentre dans la salle, on commence à croire à une mystification.

Tout à l'heure j'avais l'air d'un léopard, j'ai l'air d'un

vieillard maintenant. Il y a quelque chose là-dessous.

Le bruit se répand, dans certaines parties de la salle, que je

suis le fils de l'escamoteur qui vient d'arriver dans la ville et

qui veut se faire remarquer par un tour nouveau. Cette version

gagne du terrain; heureusement on me connaît, on connaît ma mère;

il faut bien se rendre à l'évidence, ces bruits tombent d'eux-mêmes,

et l'on finit par m'oublier.

J'écoute les discours en silence et en me fourrant les doigts dans

le nez, avec peine, car mes manches sont trop longues.

À cause de l'orage la distribution a lieu dans un dortoir,--un

dortoir dont on a enlevé les lits en les entassant avec leurs

accessoires dans une salle voisine. On voyait dans cette salle par

une porte vitrée, qui aurait dû avoir un rideau, mais n'en avait

pas; on distinguait des vases en piles, des vases qui pendant

l'année servaient, mais qu'on retirait de dessous les lits pendant

les vacances. On en avait fait une pyramide blanche.

C'était le coin le plus gai; un malin petit rayon de soleil avait

choisi le ventre d'un de ces vases pour y faire des siennes, s'y

mirer, coqueter, danser, le mutin, et il s'en donnait à coeur

joie!

Adossée à cette salle était l'estrade, avec le personnel de la

baraque, je veux dire du collège:--Monseigneur au centre, le

préfet à gauche, le général à droite, galonnés, teintés de violet,

panachés de blanc, cuirassés d'or comme les écuyers du cirque

Bouthors. Il n'y avait pas de chameau, malheureusement.

Je crus voir un éléphant; c'était un haut fonctionnaire qui avait

la tête, la poitrine, le ventre et les pieds couleur d'éléphant,

mais qui était douanier de son état ou capitaine de gendarmerie,

j'ai oublié. Il était gros comme une barrique et essoufflé comme

un phoque: il avait beaucoup du phoque.

C'est lui qui me couronna pour le prix d'Histoire sainte. Il me

dit: «C'est bien, mon enfant!» Je croyais qu'il allait dire «Papa»

et replonger dans son baquet.

6

Vacances

Je m'amuse un peu pendant les vacances chez Soubeyrou, puis à

Farreyrolles.

L'enfant · 第 5 / 53 题