DÉDICACE

À TOUS CEUX

qui crevèrent d'ennui au collège

ou

qu'on fit pleurer dans la famille

qui, pendant leur enfance,

furent tyrannisés par leurs maîtres

ou

rossés par leurs parents

Je dédie ce livre.

Jules VALLÈS.

1

Ma mère

Ai-je été nourri par ma mère? Est-ce une paysanne qui m'a donné

son lait? Je n'en sais rien. Quel que soit le sein que j'ai mordu,

je ne me rappelle pas une caresse du temps où j'étais tout petit;

je n'ai pas été dorloté, tapoté, baisoté; j'ai été beaucoup

fouetté.

Ma mère dit qu'il ne faut pas gâter les enfants, et elle me

fouette tous les matins; quand elle n'a pas le temps le matin,

c'est pour midi, rarement plus tard que quatre heures.

Mademoiselle Balandreau m'y met du suif.

C'est une bonne vieille fille de cinquante ans. Elle demeure

au-dessous de nous. D'abord elle était contente: comme elle n'a pas

d'horloge, ça lui donnait l'heure. «Vlin! Vlan! Zon! Zon!--voilà

le petit Chose qu'on fouette; il est temps de faire mon café au

lait.»

Mais un jour que j'avais levé mon pan, parce que ça me cuisait

trop, et que je prenais l'air entre deux portes, elle m'a vu; mon

derrière lui a fait pitié.

Elle voulait d'abord le montrer à tout le monde, ameuter les

voisins autour; mais elle a pensé que ce n'était pas le moyen de

le sauver, et elle a inventé autre chose.

Lorsqu'elle entend ma mère me dire: «Jacques, je vais te fouetter!

--Madame Vingtras, ne vous donnez pas la peine, je vais faire ça

pour vous.

--Oh! chère demoiselle, vous êtes trop bonne!»

Mademoiselle Balandreau m'emmène; mais au lieu de me fouetter,

elle frappe dans ses mains; moi, je crie. Ma mère remercie, le

soir, sa remplaçante.

«À votre service» répond la brave fille, en me glissant un bonbon

en cachette.

Mon premier souvenir date donc d'une fessée. Mon second est plein

d'étonnement et de larmes.

C'est au coin d'un feu de fagots, sous le manteau d'une vieille

cheminée; ma mère tricote dans un coin; une cousine à moi, qui

sert de bonne dans la maison pauvre, range sur des planches

rongées quelques assiettes de grosse faïence avec des coqs à crête

rouge et à queue bleue.

Mon père a un couteau à la main et taille un morceau de sapin; les

copeaux tombent jaunes et soyeux comme des brins de rubans. Il me

fait un chariot avec des languettes de bois frais. Les roues sont

déjà taillées; ce sont des ronds de pommes de terre avec leur

cercle de peau brune qui imite le fer... Le chariot va être fini;

j'attends tout ému et les yeux grands ouverts, quand mon père

pousse un cri et lève sa main pleine de sang. Il s'est enfoncé le

couteau dans le doigt. Je deviens tout pâle et je m'avance vers

lui; un coup violent m'arrête; c'est ma mère qui me l'a donné,

l'écume aux lèvres, les poings crispés.

«C'est ta faute si ton père s'est fait mal!»

Et elle me chasse sur l'escalier noir, en me cognant encore le

front contre la porte.

Je crie, je demande grâce, et j'appelle mon père: je vois, avec ma

terreur d'enfant, sa main qui pend toute hachée; c'est moi qui en

suis cause! Pourquoi ne me laisse-t-on pas entrer pour savoir? On

me battra après si l'on veut. Je crie, on ne me répond pas.

J'entends qu'on remue des carafes, qu'on ouvre un tiroir; on met

des compresses.

«Ce n'est rien,» vient me dire ma cousine, en pliant une bande de

linge tachée de rouge.

Je sanglote, j'étouffe: ma mère reparaît et me pousse dans le

cabinet où je couche, où j'ai peur tous les soirs.

Je puis avoir cinq ans et me crois un parricide.

Ce n'est pas ma faute, pourtant!

Est-ce que j'ai forcé mon père à faire ce chariot? Est-ce que je

n'aurais pas mieux aimé saigner, moi, et qu'il n'eût point mal?

Oui--et je m'égratigne les mains pour avoir mal aussi.

C'est que maman aime tant mon père! Voilà pourquoi elle s'est

emportée.

On me fait apprendre à lire dans un livre où il y a écrit en

grosses lettres, qu'il faut obéir à ses père et mère: ma mère a

bien fait de me battre.

La maison que nous habitons est dans une rue sale, pénible à

gravir, du haut de laquelle on embrasse tout le pays, mais où les

voitures ne passent pas. Il n'y a que les charrettes de bois qui y

arrivent, traînées par des boeufs qu'on pique avec un aiguillon.

Ils vont, le cou tendu, le pied glissant; leur langue pend et leur

peau fume. Je m'arrête toujours à les voir, quand ils portent des

fagots et de la farine chez le boulanger qui est à mi-côte; je

regarde en même temps les mitrons tout blancs et le grand four

tout rouge,--on enfourne avec de grandes pelles, et ça sent la

croûte et la braise!

La prison est au bout de la rue, et les gendarmes conduisent

souvent des prisonniers qui ont les menottes, et qui marchent sans

regarder ni à droite ni à gauche, l'oeil fixe, l'air malade.

Des femmes leur donnent des sous qu'ils serrent dans leurs mains

en inclinant la tête pour remercier.

Ils n'ont pas du tout l'air méchant.

Un jour on en a emmené un sur une civière, avec un drap blanc qui

le couvrait tout entier; il s'était mis le poignet sous une scie,

après avoir volé; il avait coulé tant de sang qu'on croyait qu'il

allait mourir.

Le geôlier, en sa qualité de voisin, est un ami de la maison; il

vient de temps en temps manger la soupe chez les gens d'en bas, et

nous sommes camarades, son fils et moi. Il m'emmène quelquefois à

la prison, parce que c'est plus gai. C'est plein d'arbres; on

joue, on rit, et il y en a un, tout vieux, qui vient du bagne et

qui fait des cathédrales avec des bouchons et des coquilles de

noix.

À la maison, l'on ne rit jamais; ma mère bougonne toujours.--Oh!

comme je m'amuse davantage avec ce vieux là et le grand qu'on

appelle le braconnier, qui a tué le gendarme à la foire du

Vivarais!

Puis, ils reçoivent des bouquets qu'ils embrassent et cachent sur

leur poitrine. J'ai vu, en passant au parloir, que c'étaient des

femmes qui les leur donnaient.

D'autres ont des oranges et des gâteaux que leurs mères leur

portent, comme s'ils étaient encore tout petits. Moi, je suis tout

petit, et je n'ai jamais ni gâteaux, ni oranges.

Je ne me rappelle pas avoir vu une fleur à la maison. Maman dit

que ça gêne, et qu'au bout de deux jours ça sent mauvais. Je

m'étais piqué à une rose l'autre soir, elle m'a crié: «Ça

t'apprendra!»

J'ai toujours envie de rire quand on dit la prière. J'ai beau me

retenir! Je prie Dieu avant de me mettre à genoux, je lui jure

bien que ce n'est pas de lui que je ris, mais, dès que je suis à

genoux, c'est plus fort que moi. Mon oncle a des verrues qui le

démangent, et il les gratte, puis il les mord; j'éclate.--Ma

mère ne s'en aperçoit pas toujours, heureusement; mais Dieu, qui

voit tout, qu'est-ce qu'il peut penser?

Je n'ai pas ri pourtant, l'autre jour! On avait dîné à la maison

avec ma tante de Vourzac et mes oncles de Farreyrolles; on était

en train de manger la _tourte_, quand tout à coup il a fait noir.

On avait eu chaud tout le temps, on étouffait, et l'on avait ôté

ses habits. Voilà que le tonnerre a grondé. La pluie est tombée à

torrents, de grosses gouttes faisaient _floc_ dans la poussière.

Il y avait une fraîcheur de cave, et aussi une odeur de poudre;

dans la rue, le ruisseau bouillait comme une lessive, puis les

vitres se sont mises à grincer; il tombait de la grêle.

Mes tantes et mes oncles se sont regardés, et l'un d'eux s'est

levé; il a ôté son chapeau et s'est mis à dire une prière. Tous se

tenaient debout et découverts, avec leurs fronts jeunes ou vieux

pleins de tristesse. Ils priaient Dieu de n'être pas trop cruel

pour leurs champs, et de ne pas tuer, avec son plomb blanc, leurs

moissons en fleur.

Un grêlon a passé par une fenêtre, au moment où l'on disait

_Amen_, et a sauté dans un verre.

Nous venons de la campagne.

Mon père est fils d'un paysan qui a eu de l'orgueil et a voulu que

son fils étudiât _pour être prêtre_. On a mis ce fils chez un

oncle curé pour apprendre le latin, puis on l'a envoyé au

séminaire.

Mon père--celui qui devait être mon père--n'y est pas resté, a

voulu être bachelier, arriver aux honneurs, et s'est installé dans

une petite chambre au fond d'une rue noire, d'où il sort, le jour,

pour donner quelques leçons à dix sous l'heure, et où il rentre le

soir, pour faire la cour à une paysanne qui sera ma mère, et qui

accomplit pour le moment ses devoirs de nièce dévouée près d'une

tante malade.

On se brouille pour cela avec l'oncle curé, on dit adieu à

l'Église; on s'aime, on _s'accorde_, on s'épouse! On est aussi au

plus mal avec les père et mère, à qui l'on a fait des sommations

pour arriver à ce mariage de la débine et de la misère.

Je suis le premier enfant de cette union bénie. Je viens au monde

dans un lit de vieux bois qui a des punaises de village et des

puces de séminaire.

La maison appartient à une dame de cinquante ans qui n'a que deux

dents, l'une marron et l'autre bleue, et qui rit toujours; elle

est bonne et tout le monde l'aime. Son mari s'est noyé en faisant

le vin dans une cuve; ce qui me fait beaucoup rêver et me donne

grand'peur des cuves, mais grand amour du vin. Il faut que ce soit

bien bon pour que M. Garnier--c'est son nom--en ait pris

jusqu'à mourir. Madame Garnier boit, tous les dimanches, de ce vin

qui sent l'homme qu'elle a aimé: les souliers du mort sont aussi

sur une planche, comme deux chopines vides.

On se grise pas mal dans la maison où je demeure.

Un abbé qui reste sur notre carré ne sort jamais de table sans

avoir les yeux hors de la tête, les joues luisantes, l'oreille en

feu. Sa bouche laisse passer un souffle qui sent le fût, et son

nez a l'air d'une tomate écorchée. Son bréviaire embaume la

matelote.

Il a une bonne, mademoiselle Henriette, qu'il regarde de côté,

quand il a bu. On parle quelquefois d'elle et de lui dans les

coins.

Au second, M. Grélin. Il est lieutenant des pompiers, et, le jour

de la Fête-Dieu, il commande sur la place. M. Grélin est

architecte, mais on dit qu'il n'y entend rien, que «c'est lui qui

est cause que le Breuil est toujours plein d'eau, qu'il a coûté

cinquante mille francs à la ville, et que, _sans sa femme_...» On

dit je ne sais quoi de sa femme. Elle est gentille, avec de grands

yeux noirs, de petites dents blanches, un peu de moustache sur la

lèvre; elle fait toujours bouffer son jupon et sonner ses talons

quand elle marche.

Elle a l'accent du Midi, et nous nous amusons à l'imiter

quelquefois.

On dit qu'elle a des «amants». Je ne sais pas ce que c'est, mais

je sais bien qu'elle est bonne pour moi, qu'elle me donne, en

passant, des tapes sur les joues, et que j'aime à ce qu'elle

m'embrasse, parce qu'elle sent bon. Les gens de la maison ont

l'air de l'éviter un peu, mais sans le lui montrer.

» Vous dites donc qu'elle est bien avec l'adjoint?

--Oui, oui, au mieux!

--Ah! ah! et ce pauvre Grélin?»

J'entends cela de temps en temps, et ma mère ajoute des mots que

je ne comprends pas.

«Nous autres, les honnêtes femmes, nous mourons de faim. Celles-là,

on leur fourre des places pour leurs maris, des robes pour

leurs fêtes!»

Est-ce que madame Grélin n'est pas honnête? Que fait-elle? Qu'y a-t-il?

pauvre Grélin! Mais Grélin a l'air content comme tout. Ils

sont toujours à donner des caresses et des joujoux à leurs

enfants; on ne me donne que des gifles, on ne me parle que de

l'enfer, on me dit toujours que je crie trop. Je serais bien plus

heureux si j'étais le fils à Grélin: mais voilà! L'adjoint

viendrait chez nous quand ma mère serait seule... Ça me serait

bien égal, à moi. Madame Toullier reste au troisième: voilà une

femme honnête! Madame Toullier vient à la maison avec son ouvrage,

et ma mère et elle causent des gens d'en bas, des gens de dessus,

et aussi des gens de Raphaël et d'Espailly. Madame Toullier prise,

a des poils plein les oreilles, des pieds avec des oignons; elle

est plus honnête que madame Grélin. Elle est plus bête et plus

laide aussi.

Quels souvenirs ai-je encore de ma vie de petit enfant? Je me

rappelle que, devant la fenêtre, les oiseaux viennent l'hiver

picorer dans la neige; que, l'été, je salis mes culottes dans une

cour qui sent mauvais; qu'au fond de la cave, un des locataires

engraisse des dindes. On me laisse pétrir des boulettes de son

mouillé, avec lesquelles on les bourre, et elles étouffent. Ma

grande joie est de les voir suffoquer, devenir bleues. Il paraît

que j'aime le bleu!

Ma mère apparaît souvent pour me prendre par les oreilles et me

calotter. C'est pour mon bien; aussi, plus elle m'arrache de

cheveux, plus elle me donne de taloches, et plus je suis persuadé

qu'elle est une bonne mère et que je suis un enfant ingrat.

Oui ingrat! car il m'est arrivé quelquefois, le soir, en grattant

mes bosses, de ne pas me mettre à la bénir, et c'est à la fin de

mes prières, tout à fait, que je demande à Dieu de lui garder la

santé pour veiller sur moi et me continuer ses bons soins.

Je suis grand, je vais à l'école.

Oh! la belle petite école! Oh! la belle rue! et si vivante, les

jours de foire!

Les chevaux qui hennissent; les cochons qui se traînent en

grognant, une corde à la patte; les poulets qui s'égosillent dans

les cages; les paysannes en tablier vert, avec des jupons

écarlates; les fromages bleus, les _tomes_ fraîches, les paniers

de fruits; les radis roses, les choux verts!...

Il y avait une auberge tout près de l'école, et l'on y déchargeait

souvent du foin.

Le foin, où l'on s'enfouissait jusqu'aux yeux, d'où l'on sortait

hérissé et suant, avec des brins qui vous étaient restés dans le

cou, le dos, les jambes, et vous piquaient comme des épingles!...

On perdait ses livres dans la meule, son petit panier, son

ceinturon, une galoche... Toutes les joies d'une fête, toutes les

émotions d'un danger... Quelles minutes!

Quand il passe une voiture de foin, j'ôte mon chapeau et je la

suis.

2

La famille

Deux tantes du côté de ma mère, la tante Rosalie et la tatan

Mariou. On appelle cette dernière _tatan_; je ne sais pourquoi,

parce qu'elle est plus caressante peut-être. Je vois toujours son

grand rire blanc et doux dans son visage brun: elle est maigre et

assez gracieuse, elle est femme.

Ma tante Rosalie, son aînée, est énorme, un peu voûtée; elle a

l'air d'un chantre; elle ressemble au père Jauchard, le boulanger,

qui entonne les vêpres le dimanche et qui commence les cantiques

quand on fait le Chemin de la croix. Elle est _l'homme _dans son

ménage; son mari, mon oncle Jean, ne compte pas: il se contente de

gratter une petite verrue qui joue le grain de beauté dans son

visage fripé, tiré, ridé.--J'ai remarqué, depuis, que beaucoup

de paysans ont de ces figures-là, rusées, vieillottes, pointues;

ils ont du sang de théâtre ou de cour qui s'est égaré un soir de

fête ou de comédie dans la grange ou l'auberge, ils sentent le

cabotin, le ci-devant, le vieux noble, à travers les odeurs de

l'étable à cochons et du fumier: ratatinés par leur origine, ils

restent gringalets sous les grands soleils.

Le mari de la tatan Mariou, lui, est bien un bouvier! Un beau

laboureur blond, cinq pieds sept pouces, pas de barbe, mais des

poils qui luisent sur son cou, un cou rond, gras, doré; il a la

peau couleur de paille, avec des yeux comme des bleuets et des

lèvres comme des coquelicots; il a toujours la chemise

entrouverte, un gilet rayé jaune, et son grand chapeau à chenille

tricolore ne le quitte jamais. J'ai vu comme cela des dieux des

champs dans des paysages de peintres.

Deux tantes du côté de mon père.

Ma tante Mélie est muette,--avec cela bavarde, bavarde!

Ses yeux, son front, ses lèvres, ses mains, ses pieds, ses nerfs,

ses muscles, sa chair, sa peau, tout chez elle remue, jase,

interroge, répond; elle vous harcèle de questions, elle demande

des répliques; ses prunelles se dilatent, s'éteignent; ses joues

se gonflent, se rentrent; son nez saute! elle vous touche ici, là,

lentement, brusquement, pensivement, follement; il n'y a pas moyen

de finir la conversation. Il faut y être, avoir un signe pour

chaque signe, un geste pour chaque geste, des réparties, du trait,

regarder tantôt dans le ciel, tantôt à la cave, attraper sa pensée

comme on peut, par la tête ou par la queue, en un mot, se donner

tout entier, tandis qu'avec les commères qui ont une langue, on ne

fait que prêter l'oreille: rien n'est bavard comme un sourd-muet.

Pauvre fille! elle n'a pas trouvé à se marier. C'était certain, et

elle vit avec peine du produit de son travail manuel; non qu'elle

manque de rien, à vrai dire, mais elle est coquette, la tante

Amélie!

Il faut entendre son petit grognement, voir son geste, suivre ses

yeux, quand elle essaye une coiffe ou un fichu. Elle a du goût:

elle sait planter une rose au coin de son oreille morte, et

trouver la couleur du ruban qui ira le mieux à son corsage, près

de son coeur qui veut parler...

Grand-tante Agnès.

On l'appelle la «béate[1]«.

Il y a tout un monde de vieilles filles qu'on appelle de ce nom-là.

«M'man, qu'est-ce que ça veut dire, une béate?»

Ma mère cherche une définition et n'en trouve pas; elle parle de

consécration à la Vierge, de voeux d'innocence.

«L'innocence. Ma grand-tante Agnès représente l'innocence? C'est

fait comme cela, l'innocence!»

Elle a bien soixante-dix ans, et elle doit avoir les cheveux

blancs; je n'en sais rien, personne n'en sait rien, car elle a

toujours un serre-tête noir qui lui colle comme du taffetas sur le

crâne; elle a, par exemple, la barbe grise, un bouquet de poils

ici, une petite mèche qui frisotte par là, et de tous côtés des

poireaux comme des groseilles, qui ont l'air de bouillir sur sa

figure.

Pour mieux dire, sa tête rappelle, par le haut, à cause du serre-tête

noir, une pomme de terre brûlée et, par le bas, une pomme de

terre germée: j'en ai trouvé une gonflée, violette, l'autre matin,

sous le fourneau, qui ressemblait à grand-tante Agnès comme deux

gouttes d'eau.

«Voeux d'innocence.»

Ma mère fait si bien, s'explique si mal, que je commence à croire

que c'est malpropre d'être béate, et qu'il leur manque quelque

chose, ou qu'elles ont quelque chose de trop.

Béate?

Elles sont quatre «béates» qui demeurent ensemble--pas toutes

avec des poireaux couleur de feu sur une peau couleur de cendre,

comme grand-tante Agnès, qui est coquette, mais toutes avec un

brin de moustache ou un bout de favoris, une noix de côtelette, et

l'inévitable serre-tête, l'emplâtre noir!

On m'y envoie de temps en temps.

C'est au fond d'une rue déserte, où l'herbe pousse.

Grand-tante Agnès est ma marraine, et elle adore son filleul.

Elle veut me faire son héritier, me laisser ce qu'elle a,--pas

son serre-tête, j'espère.

Il paraît qu'elle garde quelques vieux sous dans un vieux bas, et

quand on parle d'une voisine chez qui l'on a trouvé un sac d'écus

dans le fond d'un pot à beurre, elle rit dans sa barbe.

Je ne m'amuse pas fort chez elle, en attendant qu'on trouve son

pot à beurre!

Il fait noir dans cette grande pièce, espèce de grenier soutenu

par des poutres qui ont l'air en vieux bouchon, tant elles sont

piquées et moisies!

La fenêtre donne sur une cour, d'où monte une odeur de boue cuite.

Il n'y a que les rideaux de lit qui me plaisent,--ils suffisent

à me distraire; on y voit des bonshommes, des chiens, des arbres,

un cochon; ils sont peints en violet sur l'étoffe, c'est le même

sujet répété cent fois. Mais je m'amuse à les regarder de tous les

côtés, et je vois surtout toutes sortes de choses dans les rideaux

de ma grand-tante, quand je mets ma tête entre mes jambes pour les

regarder.

La chasse--c'est le sujet--me paraît de toutes les couleurs.

Je crois bien! Le sang me descend à la figure; j'ai le cerveau

comme un fond de barrique: c'est l'apoplexie! Je suis forcé de

retirer ma tête par les cheveux pour me relever, et de la replacer

droit comme une bouteille en vidange.

On fait des prières à tout bout de champ: _Amen! Amen! _avant la

rave et après l'oeuf.

Les raves sont le fond du dîner qu'on m'offre quand je vais chez

la béate; on m'en donne une crue et une cuite.

Je racle la crue, qui semble mousser sous le couteau, et a sur la

langue un goût de noisette et un froid de neige.

Je mords avec moins de plaisir dans celle qui est cuite au feu de

la chaufferette que la tante tient toujours entre les jambes, et

qui est le meuble indispensable des béates.--Huit jambes de

béates: quatre chaufferettes--qui servent de boîte à fil en été,

et dont elles tournent la braise avec leur clef en hiver.

Il y a de temps en temps un oeuf.

On tire cet oeuf d'un sac, comme un numéro de loterie et on le met

à la coque, le malheureux! C'est un véritable crime, un

_coquicide_, car il y a toujours un petit poulet dedans.

Je mange ce foetus avec reconnaissance, car on m'a dit que tout le

monde n'en mange pas, que j'ai le bénéfice d'une rareté, mais sans

entrain, car je n'aime pas l'avorton en mouillettes et le poulet à

la petite cuiller.

En hiver, les béates travaillent _à la boule:_ elles plantent une

chandelle entre quatre globes pleins d'eau, ce qui donne une lueur

blanche, courte et dure, avec des reflets d'or.

En été, elles portent leurs chaises dans la rue sur le pas de la

porte, et les _carreaux _vont leur train.

Avec ses bandeaux verts, ses rubans roses, ses épingles à tête de

perle, avec les fils qui semblent des traînées de bave d'argent

sur un bouquet, avec ses airs de corsage riche, ses fuseaux

bavards, le _carreau _est un petit monde de vie et de gaieté.

Il faut l'entendre babiller sur les genoux des dentellières, dans

les rues de béates, les jours chauds, au seuil des maisons

muettes. Un tapage de ruche ou de ruisseau, dès qu'elles sont

seulement cinq ou six à travailler,--puis quand midi sonne, le

silence!...

Les doigts s'arrêtent, les lèvres bougent, on dit la courte prière

de l'Angelus. Quand celle qui la dit a fini, tous répondent

mélancoliquement: _Amen! _et les _carreaux_ se remettent à

bavarder...

Mon oncle Joseph, mon _tonton _comme je dis, est un paysan qui

s'est fait ouvrier. Il a vingt-cinq ans, et il est fort comme un

boeuf; il ressemble à un joueur d'orgue; la peau brune, de grands

yeux, une bouche large, de belles dents; la barbe très noire, un

buisson de cheveux, un cou de matelot, des mains énormes toutes

couvertes de verrues,--ces fameuses verrues qu'il gratte pendant

la prière!

Il est _compagnon du devoir_, il a une grande canne avec de longs

rubans, et il m'emmène quelquefois chez la Mère des menuisiers. On

boit, on chante, on fait des tours de force; il me prend par la

ceinture, me jette en l'air, me rattrape et me jette encore. J'ai

plaisir et peur! puis je grimpe sur les genoux des compagnons; je

touche à leurs mètres et à leurs compas, je goûte au vin qui me

fait mal, je me cogne au _chef-d'oeuvre_, je renverse des

planches, et m'éborgne à leurs grands faux-cols, je m'égratigne à

leurs pendants d'oreilles. Ils ont des pendants d'oreilles.

«Jacques, est-ce que tu t'amuses mieux avec ces "messieurs de la

bachellerie" qu'avec nous?

--Oh! mais non!»

Il appelle «messieurs de la bachellerie» les instituteurs,

professeurs, maîtres de latinage ou de dessin, qui viennent

quelquefois à la maison et qui parlent du collège, tout le temps;

ce jour-là, on m'ordonne majestueusement de rester tranquille, on

me défend de mettre mes coudes sur la table, je ne dois pas remuer

les jambes, et je mange le gras de ceux qui ne l'aiment pas! Je

m'ennuie beaucoup avec ces messieurs de la bachellerie, et je suis

si heureux avec les menuisiers!

Je couche à côté de tonton Joseph, et il ne s'endort jamais sans

m'avoir conté des histoires--il en sait tout plein,--puis il

bat la retraite avec ses mains sur son ventre. Le matin, il

m'apprend à donner des coups de poing, et il se fait tout petit

pour me présenter sa grosse poitrine à frapper; j'essaie aussi le

coup de pied, et je tombe presque toujours.

Quand je me fais mal, je ne pleure pas, ma mère viendrait.

Il part le matin et revient le soir.

Comme j'attends après lui! Je compte les heures quand il est sur

le point de rentrer.

Il m'emporte dans ses bras après la soupe, et il m'emmène jusqu'à

ce qu'on se couche, dans son petit atelier, qu'il a en bas, où il

travaille à son compte, le soir, en chantant des chansons qui

m'amusent, et en me jetant tous les copeaux par la figure; c'est

moi qui mouche la chandelle, et il me laisse mettre les doigts

dans son vernis.

Il vient quelquefois des camarades le voir et causer avec lui, les

mains dans les poches, l'épaule contre la porte. Ils me font des

amitiés, et mon oncle est tout fier: «Il en sait déjà long, le

gaillard--Jacques, dis-nous ta fable!»

Un jour, l'oncle Joseph partit.

Ce fut une triste histoire!

Madame Garnier, la veuve de l'ivrogne qui s'est noyé dans sa cuve,

avait une nièce qu'elle fit venir de Bordeaux, lors de la

catastrophe.

Une grande brune, avec des yeux énormes, des yeux noirs, tout

noirs, et qui brûlent; elle les fait aller comme je fais aller

dans l'étude un miroir cassé, pour jeter des éclairs; ils roulent

dans les coins, remontent au ciel et vous prennent avec eux.

Il paraît que j'en tombai amoureux fou. Je dis «il paraît», car je

ne me souviens que d'une scène de passion, d'épouvantable

jalousie.

Et contre qui?

Contre l'oncle Joseph lui-même, qui avait fait la cour à

mademoiselle Célina Garnier, s'y était pris, je ne sais comment,

mais avait fini par la demander en mariage et l'épouser.

L'aimait-elle?

Je ne puis aujourd'hui répondre à cette question; aujourd'hui que

la raison est revenue, que le temps a versé sa neige sur ces

émotions profondes. Mais alors,--au moment où mademoiselle

Célina se maria, j'étais aveuglé par la passion.

Elle allait être la femme d'un autre! Elle me refusait, moi si

pur. Je ne savais pas encore la différence qu'il y avait entre une

dame et un monsieur, et je croyais que les enfants naissaient sous

les choux.

Quand j'étais dans un potager, il m'arrivait de regarder; je me

promenais dans les légumes, avec l'idée que moi aussi je pouvais

être père...

Mais tout de même, je tressaillais quand ma tante me tapotait les

joues et me parlait en bordelais. Quand elle me regardait d'une

certaine façon, le coeur me tournait, comme le jour où, sur le

Breuil, j'étais monté dans une balançoire de foire.

J'étais déjà grand: _dix ans._ C'est ce que je lui disais:

«N'épouse pas mon oncle Joseph! Dans quelque temps, je serai un

homme: attends-moi, jure-moi que tu m'attendras! C'est pour de

rire, n'est-ce pas, la noce d'aujourd'hui?»

Ce n'était pas pour de rire, du tout; ils étaient mariés bel et

bien, et ils s'en allèrent tous les deux.

Je les vis disparaître.

Ma jalousie veillait. J'entendis tourner la clef.

Elle me tordit le coeur, cette clef! J'écoutai, je fis le guet.

Rien! rien! Je sentis que j'étais perdu. Je rentrai dans la salle

du festin, et _je bus pour oublier._

Je n'osai plus regarder l'oncle Joseph en face depuis ce temps-là.

Cependant quand il vint nous voir, la veille de son départ pour

Bordeaux, il ne fit aucune allusion à notre rivalité et me dit

adieu avec la tendresse de l'oncle, et non la rancune du mari!

Il y a aussi ma cousine Apollonie; on l'appelle la Polonie.

C'est comme ça qu'ils ont baptisé leur fille, ces paysans!

Chère cousine! grande et lente, avec des yeux bleu de pervenche,

de longs cheveux châtains, des épaules de neige; un cou frais, que

coupe de sa noirceur luisante un velours tenant une croix d'or; le

sourire tendre et la voix traînante, devenant rose dès qu'elle

rit, rouge dès qu'on la fixe. Je la dévore des yeux quand elle

s'habille,--je ne sais pas pourquoi,--je me sens tout chose en

la regardant retenir avec ses dents et relever sur son épaule

ronde sa chemise qui dégringole, les jours où elle couche dans

notre petite chambre, pour être au marché la première, avec ses

blocs de beurre fermes et blancs comme les moules de chair qu'elle

a sur sa poitrine. On s'arrache le beurre de la Polonie.

Elle vient quelquefois m'agacer le cou, me menacer les côtes, de

ses doigts longs. Elle rit, me caresse et m'embrasse; je la serre

en me défendant, et je l'ai mordue une fois; je ne voulais pas la

mordre, mais je ne pouvais pas m'empêcher de serrer les dents,

comme sa chair avait une odeur de framboise... Elle m'a crié:

Petit méchant! en me donnant une tape sur la joue, un peu fort;

j'ai cru que j'allais m'évanouir et j'ai soupiré en lui répondant;

je me sentais la poitrine serrée et l'oeil plus doux.

Elle m'a quitté pour se rejeter dans son lit, en me disant qu'elle

avait attrapé froid. Elle ressemble par derrière au poulain blanc

que monte le petit du préfet.

J'ai pensé à elle tout le temps, en faisant mes thèmes.

Je reste quelquefois longtemps sans la voir, elle garde la maison

au village, puis elle arrive tout d'un coup, un matin, comme une

bouffée.

«C'est moi, dit-elle, je viens te chercher pour t'emmener chez

nous! Si tu veux venir!»

Elle m'embrasse! Je frotte mon museau contre ses joues roses, et

je le plonge dans son cou blanc, je le laisse traîner sur sa gorge

veinée de bleu!

Toujours cette odeur de framboise.

Elle me renvoie, et je cours ramasser mes hardes et changer de

chemise.

Je mets une cravate verte et je vole à ma mère de la pommade pour

sentir bon, moi aussi, et pour qu'elle mette sa tête sur mes

cheveux!

Mon paquet est fait, je suis graissé et cravaté, mais je me trouve

tout laid en me regardant dans le miroir, et je m'ébouriffe de

nouveau! Je tasse ma cravate au fond de ma poche, et, le col

ouvert, la casquette tombante, je cours avoir un baiser encore. Ça

me chatouillait; je ne lui disais pas.

Le garçon d'écurie a donné une tape sur la croupe du cheval, un

cheval jaune, avec des touffes de poils près du sabot; c'est celui

de ma _tatan _Mariou, qu'on enfourche, quand il y a trop de beurre

à porter, ou de fromages bleus à vendre. La bête va l'amble ta ta

ta, ta ta ta! toute raide; on dirait que son cou va se casser, et

sa crinière couleur de mousse roule sur ses gros yeux qui

ressemblent à des coeurs de moutons.

La tante ou la cousine montent dessus comme des hommes; les

mollets de ma tante sont maigres comme des fuseaux noirs, ceux de

ma cousine paraissent gras et doux dans les bas de laine blanche.

Hue donc! Ho, ho!

C'est Jean qui tire et fait virer le cheval; il a eu son picotin

d'avoine et il hennit en retroussant ses lèvres et montrant ses

dents jaunes.

Le voilà sellé.

«Passez-moi Jacquinou», dit la Polonie, qui est parvenue à

abaisser sur ses genoux sa jupe de futaine et s'est installée à

pleine chair sur le cuir luisant de la selle. Elle m'aide à

m'asseoir sur la croupe.

J'y suis!

Mais on s'aperçoit que j'ai oublié mes habits roulés dans un

torchon, sur la table d'auberge pleine de ronds de vin cernés par

les mouches.

On les apporte.

«Jean, attachez-les. Mon petit Jacquinou, passe tes bras autour de

ma taille, serre-moi bien.»

Le pauvre cheval a le tricotement sec et les os durs; mais je

m'aperçois à ce moment que ce que dit la fable qu'on nous fait

réciter est vrai.

Dieu fait bien ce qu'il fait!

Ma mère en me fouettant m'a durci et tanné la peau.

«Serre, je te dis! Serre-moi plus fort!»

Et je la serre sous son fichu peint semé de petites fleurs comme

des hannetons d'or, je sens la tiédeur de sa peau, je presse le

doux de sa chair. Il me semble que cette chair se raffermit sous

mes doigts qui s'appuient, et tout à l'heure, quand elle m'a

regardé en tournant la tête, les lèvres ouvertes et le cou

rengorgé, le sang m'est monté au crâne, a grillé mes cheveux.

J'ai un peu desserré les bras dans la rue Saint-Jean. C'est par là

que passent les bestiaux, et nous allions au pas. J'étais tout

fier. Je me figurais qu'on me regardait, et je faisais celui qui

sait monter: je me retournais sur la croupe en m'appuyant du plat

de la main, je donnais des coups de talons dans les cuisses et je

disais hue! comme un maquignon.

Nous avons traversé le faubourg, passé le dernier bourrelier.

Nous sommes à Expailly!

Plus de maisons! excepté dans les champs quelques-unes; des fleurs

qui grimpent contre les murs, comme des boutons de rose le long

d'une robe blanche; un coteau de vignes et la rivière au bas,--

qui s'étire comme un serpent sous les arbres, bornée d'une bande

de sable jaune plus fin que de la crème, et piqué de cailloux qui

flambent comme des diamants.

Au fond, des montagnes. Elles coupent de leur échine noire, verdie

par le poil des sapins, le bleu du ciel où les nuages traînent en

flocons de soie; un oiseau, quelque aigle sans doute, avait donné

un grand coup d'aile et il pendait dans l'air comme un boulet au

bout du fil.

Je me rappellerai toujours ces bois sombres, la rivière

frissonnante, l'air tiède et le grand aigle...

J'avais oublié que j'étais le coeur battant contre le dos de la

Polonie. Elle-même, ma cousine, semblait ne penser à rien, et je

ne me souviens avoir entendu que le pas du cheval et le beuglement

d'une vache...

3

Le collège

Le collège.--Il donnait, comme tous les collèges, comme toutes

les prisons, sur une rue obscure, mais qui n'était pas loin du

Martouret, le Martouret, notre grande place, où étaient la mairie,

le marché aux fruits; le marché aux fleurs, le rendez-vous de tous

les polissons, la gaieté de la ville. Puis le bout de cette rue

était bruyant, il y avait des cabarets, «des bouchons», comme on

disait, avec un trognon d'arbre, un paquet de branches, pour

servir d'enseigne. Il sortait de ces bouchons un bruit de

querelles, un goût de vin qui me montait au cerveau, m'irritait

les sens et me faisait plus joyeux et plus fort.

Ce goût de vin!--la bonne odeur des caves!--j'en ai encore le

nez qui bat et la poitrine qui se gonfle.

Les buveurs faisaient tapage; ils avaient l'air sans souci, bons

vivants, avec des rubans à leur fouet et des agréments pleins leur

blouse--ils criaient, _topaient_ en jurant, pour des ventes de

cochons ou de vaches.

Encore un bouchon qui saute, un rire qui éclate, et les bouteilles

trinquent du ventre dans les doigts du cabaretier! Le soleil jette

de l'or dans les verres, il allume un bouton sur cette veste, il

cuit un tas de mouches dans ce coin. Le cabaret crie, embaume,

empeste, fume et bourdonne.

À deux minutes de là, le collège moisit, sue l'ennui et pue

l'encre; les gens qui entrent, ceux qui sortent éteignent leur

regard, leur voix, leur pas, pour ne pas blesser la discipline,

troubler le silence, déranger l'étude.

Quelle odeur de vieux!...

C'est mademoiselle Balandreau qui m'y conduit--ma mère est

souffrante.--On me fait mon panier avant de partir, et je vais

m'enfermer là-dedans jusqu'à huit heures du soir. À ce moment-là,

mademoiselle Balandreau revient et me ramène. J'ai le coeur bien

gros quelquefois et je lui conte mes peines en sanglotant.

Mon père fait la première étude, celle des élèves de

mathématiques, de rhétorique et de philosophie. Il n'est pas aimé,

on dit qu'il est _chien_.

Il a obtenu du proviseur la permission de me garder dans son

étude, près de sa chaire, et je suis là, piochant mes devoirs à

ses côtés, tandis qu'il prépare son agrégation.

Il a eu tort de me prendre avec lui. Les grands ne sont pas trop

méchants pour moi; ils me voient timide, craintif, appliqué; ils

ne me disent rien qui me fasse de la peine, mais j'entends ce

qu'ils disent de mon père, comment ils l'appellent; ils se moquent

de son grand nez, de son vieux paletot, ils le rendent ridicule à

mes yeux d'enfant, et je souffre sans qu'il le sache.

Il me brutalise quelquefois dans ces moments-là. «Qu'est-ce que tu

as donc?--Comme il a l'air nigaud!»

Je viens de l'entendre insulter et j'étais en train de dévorer un

gros soupir, une vilaine larme.

Il m'envoie souvent, pendant l'étude du soir, demander un livre,

porter un mot à un des autres pions qui est au bout de la cour,

tout là-bas... il fait noir, le vent souffle; de temps en temps,

il y a des étages à monter, un long corridor, un escalier obscur,

c'est tout un voyage; on se cache dans les coins pour me faire

peur. Je joue au brave, mais je ne me sens bien à l'aise que quand

je suis rentré dans l'étude où l'on étouffe.

J'y reste quelquefois tout seul, quand mademoiselle Balandreau est

en retard. Les élèves sont allés souper, conduits par mon père.

Comme le temps me semble long! C'est vide, muet; et s'il vient

quelqu'un, c'est le lampiste qui n'aime pas mon père non plus, je

ne sais pourquoi: un vieux qui a une loupe, une casquette de peau

de bête et une veste grise comme celle des prisonniers; il sent

l'huile, marmotte toujours entre ses dents, me regarde d'un oeil

dur, m'ôte brutalement ma chaise de dessous moi, sans m'avertir,

met le quinquet sur mes cahiers, jette à terre mon petit paletot,

me pousse de côté comme un chien, et sort sans dire un mot. Je ne

dis rien non plus et ne parle pas davantage quand mon père

revient. On m'a appris qu'il ne fallait pas «rapporter». Je ne le

fais point, je ne le ferai jamais dans le cours de mon existence

de collégien, ce qui me vaudra bien des tortures de la part de mes

maîtres.

Puis, je ne veux pas que, parce qu'on m'a fait mal, il puisse

arriver du mal, à mon père, et je lui cache qu'on me maltraite,

pour qu'il ne se dispute pas à propos de moi. Tout petit, je sens

que j'ai un devoir à remplir, ma sensibilité comprend que je suis

un fils de galérien, pis que cela! de garde-chiourme! et je

supporte la brutalité du lampiste.

J'écoute, sans paraître les avoir entendues, les moqueries qui

atteignent mon père; c'est dur pour un enfant de dix ans.

Il est arrivé que j'ai eu très faim, quelques-uns de ces soirs-là,

quand on tardait trop à venir. Le réfectoire lançait des odeurs de

grillé, j'entendais le cliquetis des fourchettes à travers la

cour.

Comme je maudissais mademoiselle Balandreau qui n'arrivait pas!

J'ai su depuis qu'on la retenait exprès; ma mère avait soutenu à

mon père que s'il n'était pas une poule mouillée, il pourrait me

fournir mon souper avec les restes du sien, ou avec le supplément

qu'il demanderait au réfectoire.

«Si c'était elle, il y a longtemps que ce serait fait. Il n'avait

qu'à mettre cela dans du papier. Elle lui donnerait une petite

boîte, s'il voulait.»

Mon père avait toujours résisté--le pauvre homme. La peur d'être

vu! le ridicule s'il était surpris--la honte! Ma mère tâchait de

lui forcer la main de temps en temps, en me laissant affamé, dans

son étude, à l'heure du souper. Il ne cédait pas, il préférait que

je souffrisse un peu et il avait raison.

Je me souviens pourtant d'une fois où il s'échappa du réfectoire,

pour venir me porter une petite côtelette panée qu'il tira d'un

cahier de thèmes où il l'avait cachée: il avait l'air si troublé

et repartit si ému! Je vois encore la place, je me rappelle la

couleur du cahier, et j'ai pardonné bien des torts plus tard à mon

père, en souvenir de cette côtelette chipée pour son fils, un

soir, au lycée du Puy...

Le proviseur s'appelle Hennequin,--envoyé en disgrâce dans ce

trou du Puy.

L'enfant · 第 4 / 53 题