Trois fois par semaine, mon père donne quelques leçons au fils de
ce jardinier, et comme l'enfant est maladif, sort peu, on a
demandé que je vinsse lui tenir compagnie de temps en temps.
Je prends le plus long pour arriver.
Je suis donc libre!
Ce n'est pas pour faire une commission, avec l'ordre de revenir
tout de suite et de ne rien casser; ce n'est pas accompagné,
surveillé, pressé, que je descends la rue en me laissant glisser
sur la rampe de fer.
Non. J'ai mon temps, une après-midi, toute une après midi!
«Cela t'amuse d'aller chez M. Soubeyrou? demande ma mère.
--Oui, m'man.»
Mais un _oui_ lent, un _oui_ avec une moue.
Tiens! si je disais trop vite que ça m'amuse, elle serait capable
de m'empêcher d'y aller.
Si une chose me chagrine bien, me répugne, peut me faire pleurer,
ma mère me l'impose sur-le-champ.
«Il ne faut pas que les enfants aient de volonté; ils doivent
s'habituer à tout.--Ah! les enfants gâtés! Les parents sont bien
coupables qui les laissent faire tous leurs caprices...»
Je dis: «Oui, m'man», de façon qu'elle croie que c'est _non_, et
je me laisse habiller et sermonner en rechignant.
Je descends dans la ville.
Je ne m'arrête pas au Martouret, parce que ma mère peut me voir
des fenêtres de notre appartement, perché là-haut au dernier étage
d'une maison, qui est la plus haute de la ville.
Je fais le sage et le pressé en passant sur le marché; mais, dans
la rue Porte-Aiguière, je m'abrite derrière le premier gros homme
qui passe, et j'entre dans la cour de l'auberge du _Cheval-Blanc_.
De cette cour, je vois la rue en biais, et je puis dévorer des
yeux la devanture du bourrelier, où il y a des tas de houppes et
de grelots, des pompons bleus, de grands fouets couleur de cigare
et des harnais qui brillent comme de l'or.
Je reste caché le temps qu'il faut pour voir si ma mère est à la
fenêtre et me surveille encore; puis, quand je me sens libre, je
sors de la cour du _Cheval-Blanc_ et je me mets à regarder les
boutiques à loisir.
Il y a un chaudronnier en train de taper sur du beau cuivre rouge,
que le marteau marque comme une croupe de jument pommelée et qui
fait «dzine, dzine», sur le carreau; chaque coup me fait froncer
la peau et cligner des yeux.
Puis c'est la boutique d'Arnaud, le cordonnier, avec sa botte
verte pour enseigne, une grande botte cambrée, qui a un éperon et
un gland d'or; à la vitrine s'étalent des bottines de satin bleu,
de soie rose, couleur de prune, avec des noeuds comme des
bouquets, et qui ont l'air vivantes.
À côté, les pantoufles qui ressemblent à des souliers de Noël.
Mais le fils du jardinier attend.
Je m'arrache à ces parfums de cirage et à ces flamboiements de
vernis.
Je prends le Breuil...
Il y a un décrotteur qui est populaire et qu'on appelle Moustache.
Mon rêve est de me faire décrotter un jour par Moustache, de venir
là comme un homme, de lui donner mon pied,--sans trembler, si je
puis,--et de paraître habitué à ce luxe, de tirer négligemment
mon argent de ma poche en disant, comme font les messieurs qui lui
jettent leurs deux sous:
_Pour la goutte, Moustache!_
Je n'y arriverai jamais; je m'exerce pourtant!
_Pour la goutte, Moustache!_
J'ai essayé toutes les inflexions de voix; je me suis écouté, j'ai
prêté l'oreille, travaillé devant la glace, fait le geste:
_Pour la goutte_...
Non, je ne puis!
Mais, chaque fois que je passe devant Moustache, je m'arrête à le
regarder; je m'habitue au feu, je tourne et retourne autour de sa
boîte à décrotter; il m'a même crié une fois:
_Cirer vos bottes, m'ssieu?_
J'ai failli m'évanouir.
Je n'avais pas deux sous,--je n'ai pu les réunir que plus tard
dans une autre ville,--et je dus secouer la tête, répondre par
un signe, avec un sourire pâle comme celui d'une femme qui
voudrait dire: «Il m'est défendu d'aimer!»
Au fond du Breuil est la tannerie avec ses pains de tourbe, ses
peaux qui sèchent, son odeur aigre.
Je l'adore, cette odeur montante, moutardeuse, verte--si l'on
peut dire verte,--comme les cuirs qui faisandent dans l'humidité
ou qui font sécher leur sueur au soleil.
Du plus loin que j'arrivais dans la ville du Puy, quand j'y revins
plus tard, je devinais et je sentais la tannerie du Breuil.
--Chaque fois qu'une de ces fabriques s'est trouvée sur mon
chemin, à deux lieues à la ronde, je l'ai flairée, et j'ai tourné
de ce côté mon nez reconnaissant...
Je ne me souviens plus du chemin, je ne sais par où je passais,
comment finissait la ville.
Je me rappelle seulement que je me trouvais le long d'un fossé qui
sentait mauvais, et que je marchais à travers un tas d'herbes et
de plantes qui ne sentaient pas bon.
J'arrivais dans le pays des jardiniers. Que c'est vilain, le pays
des maraîchers!
Autant j'aimais les prairies vertes, l'eau vive, la verdure des
haies; autant j'avais le dégoût de cette campagne à arbres courts,
à plantes pâles, qui poussent, comme de la barbe de vieux, dans un
terrain de sable ou de boue, sur le bord des villes.
Quelques feuilles jaunâtres, desséchées, galeuses, pendaient avec
des teintes d'oreilles de poitrinaires.
On avait déshonoré toutes les places, et l'on dérangeait à chaque
instant un tourbillon d'insectes qui se régalaient d'un chien
crevé.
Pas d'ombre!
Des melons qui ont l'air de boulets chauffés à blanc; des choux
rouges, violets,--on dirait des apoplexies, une odeur de poireau
et d'oignons!
J'arrive chez M. Soubeyrou.
Je reste, avec le petit malade, dans la serre.
Il est tout pâle, avec un grand sourire et de longues dents, le
blanc des yeux taché de jaune; il me montre un tas de livres qu'on
lui a achetés pour qu'il ne s'ennuie pas trop.
Un _Ésope_ avec des gravures coloriées.
Je me rappelle encore une de ces gravures qui représentait Borée,
le Soleil et un voyageur.
Le voyageur avait de la sueur chocolat qui lui coulait sur le
front et un énorme manteau lie-de-vin.
«Veux-tu t'amuser, m'aider à arroser les choux?» me dit le père
Soubeyrou, qui tient un arrosoir de chaque main et qui marche le
pantalon retroussé, les jambes et les pieds nus, depuis le matin.
Son mollet ressemble, velu et cuit par la chaleur, à une patte de
cochon grillé; il a sa chemise trempée et des gouttes d'eau
roulent sur le poil de son poitrail.
Non, je ne veux pas m'amuser, aider à arroser les choux!
Si ça l'amuse lui, tant mieux!
Je ne veux pas priver M. Soubeyrou d'un plaisir, et je lui réponds
par un mensonge.
«Je suis tombé hier, et je me suis fait mal aux reins.»
J'aime les choux, mais cuits.
Je ne fuis pas le baquet maternel, la vaisselle de mes pères, pour
venir tirer de l'eau chez des étrangers.
Je tire assez d'eau comme cela dans la semaine, et je sens assez
l'oignon.
Non, M. Soubeyrou, je ne vous suivrai pas à ce puits là-bas: je ne
tournerai pas la manivelle, je ne ferai pas venir le seau, je ne
me livrerai pas au travail honnête des jardins.
Je suis corrompu, malsain, que voulez-vous!
Mais je ne veux pas tirer d'eau!