Deux irvingites, une plymouthiste et un néo-juif assiégeant une pauvre
chambre.
Charles désirait naturellement accomplir son importante démarche avec
tout le calme possible; et il avait pris, à son avis du moins, les
mesures les plus convenables pour atteindre ce but. Mais de semblables
combinaisons tournent souvent d’une manière bien différente de ce que
l’on avait espéré. C’est ce qui arriva à notre jeune ami.
Le couvent dès Passionnistes était situé à l’est de Londres; jusque là,
c’était bien. Or, Charles connaissait dans le voisinage un honnête
éditeur de publications religieuses avec lequel son père avait eu des
relations, et il lui avait écrit pour retenir une chambre dans sa
maison. Il voulait y passer le peu de jours qu’il croyait devoir lui
suffire pour préparer sa réception. Ce qui lui adviendrait ensuite, il
le laissait à la sagesse de ceux entre les mains desquels il allait se
trouver. C’était le mercredi; il comptait avoir deux jours pour se
disposer à la confession et se présenter ensuite à ceux qui devaient
recevoir son abjuration. Le meilleur plan eût été de se rendre
directement à la maison des religieux, où sans doute les bons Pères, en
le logeant, l’auraient mis à l’abri de toute importunité, et lui
auraient donné les avis les plus sages sur ce qu’il avait à faire. Mais
nous devons lui pardonner si, en accomplissant un si grand acte, il aime
à le faire à sa façon, et nous ne devons pas être sévères à son égard,
quoiqu’il n’ait pas choisi la meilleure voie.
En arrivant à sa destination, Charles vit au maintien de son hôte que
non-seulement sa venue était attendue, mais qu’on en comprenait aussi le
motif. Probablement l’article de la _Gazette d’Oxford_ avait été copié
par les journaux de Londres. Autre contre-temps, qui ne servit pas peu à
augmenter désagréablement sa surprise. En se rendant à sa chambre, il
vit que le digne libraire avait un cabinet de lecture attenant à sa
boutique, voisinage bien plus dangereux pour sa retraite qu’une salle de
café. Il ne fut cependant pas obligé de se mêler aux différentes
sociétés qui paraissaient fréquenter ce lieu, et il résolut autant que
possible de ne pas sortir de sa chambre. Le reste de la journée, il
l’employa à écrire à ses amis. Sa conversation du matin l’avait
tranquillisé. Il se coucha calme et heureux, dormit profondément, se
leva tard, et, dispos d’esprit et de corps, il tourna ses pensées vers
les devoirs sérieux de la journée.
Le déjeuner fini, il consacra un temps assez long à des exercices pieux;
puis, ouvrant son pupitre, il se mit au travail. Il commençait à peine,
lorsque se présenta le propriétaire de la maison, lequel, après beaucoup
d’excuses sur son importunité, et des protestations qu’il ne voulait pas
être indiscret, s’aventura à demander si M. Reding était catholique. La
question lui avait été posée à lui-même, et il pensait qu’il pouvait
solliciter une réponse de la personne la plus capable de fournir un
renseignement authentique. Pour Charles, une pareille interruption était
désagréable en soi, et embarrassante par la forme dans laquelle la
demande avait été faite. Dire qu’il était sur le point de se faire
catholique aurait été absurde; aussi répondit-il négativement d’un ton
bref. M. Mumford lui apprit ensuite que deux de ses amis désiraient
s’entretenir quelques instants avec M. Reding. Charles ne pouvait faire
d’objection à cette requête: il n’eût pas été compris; et un moment
après, on frappa à la porte de sa chambre[76].
[76] Après avoir consacré les précédents chapitres à réfuter l’Église
Anglicane et les principales sectes qui ont eu quelque rapport avec
le mouvement qu’il décrit, le R. P. Newman a voulu, avant de finir,
montrer en peu de mots l’absurdité de certaines opinions, plus ou
moins importantes, qui ont aussi leurs partisans en Angleterre. De
là cette espèce de mise en scène de divers personnages qui viennent
successivement passer devant les yeux du lecteur. Leur accorder une
plus large place dans son ouvrage, eût paru à l’auteur leur faire un
trop grand honneur. Quant aux importunités dont Charles est la
malheureuse victime, à la veille de son abjuration, elles ne sont,
croyons-nous, que trop réelles; et plus d’un converti pourrait nous
apprendre là-dessus des choses fort curieuses.
«Entrez», dit-il, et deux individus se présentèrent, tous les deux lui
paraissant inconnus. Cette circonstance fut pour lui une espèce de
soulagement; car des craintes vagues et des soupçons avaient commencé à
traverser son esprit relativement aux visages qu’il allait voir. Le plus
jeune des deux visiteurs, aux joues arrondies, au nez retroussé vers
l’œil droit, et à la voix perçante, s’avança avec assurance; il semblait
espérer d’être reconnu. Charles se souvint de l’avoir vu jadis, mais en
quel lieu, il ne pouvait se le rappeler. «Je crois vous avoir vu quelque
part, dit-il.--Oui, monsieur Reding, répondit l’individu à qui ces
paroles s’adressaient, vous devez vous souvenir de m’avoir vu au
collége.--Ah! je me souviens; vous êtes Jack, le marmiton de
Saint-Sauveur.--Précisément, monsieur. Je vins au collége lorsque le
jeune Tom obtint la place de Dennis.» Et puis avec un signe de tête
solennel, notre jeune interlocuteur ajouta: «Moi aussi, j’ai obtenu de
l’avancement.--Il me le semble, Jack; mais que faites-vous?--Ah!
monsieur, répondit l’ancien marmiton, nous ne devons parler sur ce sujet
qu’avec beaucoup de gravité.» Et il ajouta d’une voix complétement
inarticulée, ses lèvres ne paraissant pas vouloir se réunir: «Monsieur,
en ce moment, je suis presque un ange.--Quoi! un ange? s’écria Charles;
oh! je sais; il s’agit de quelque secte, des Sandemaniens.--Les
Sandemaniens, reprit Jack, nous les avons en abomination. Ce sont des
niveleurs; ils apportent avec eux le désordre et toute espèce de
mauvaises œuvres.--Pardon, mais il s’agit d’une secte, quoique je ne me
rappelle pas laquelle. J’en ai entendu parler. Eh bien, dites-moi, Jack,
qu’êtes-vous?--Je suis, répondit Jack, comme s’il se fût confessé au
tribunal du Propréteur, je suis membre de la sainte Église
Catholique.--Bien, Jack, mais ce n’est pas assez clair. Nous en sommes
tous, de cette Église; tout le monde en dit autant.--Écoutez-moi
jusqu’au bout, monsieur Reding, reprit Jack en agitant sa main;
écoutez-moi, monsieur, et puis frappez. Je vous le répète, je suis
membre de la sainte Église Catholique qui se réunit à _Huggermugger
Lane_.--Ah! je vois; c’est le nom que les «Dieux» vous donnent, mais que
font les hommes?--Les hommes, répondit Jack, sans comprendre toutefois
l’allusion, les hommes nous appellent des Chrétiens, professant les
opinions de feu le révérend Edward Irving, bachelier en
théologie.--Maintenant je vous comprends très-bien: vous êtes des
Irvingites; je me rappelle.--Non, monsieur, pas des Irvingites; nous
n’acceptons aucun homme pour guide; nous allons partout où nous mène
l’Esprit; nous avons renoncé au _don des langues_. Mais je dois vous
présenter mon ami, qui est plus qu’un ange, ajouta-t-il avec modestie,
qui possède plus que la parole des hommes et des anges, puisqu’il n’est
rien moins qu’un apôtre. Monsieur Reding, voici le révérend Alexandre
Highfly; monsieur Highfly, M. Reding[77].»
[77] L’exposé des doctrines, fait ici par Jack et M. Highfly, est bien
le résumé des opinions des _Irvingites_, secte qui s’appelle
emphatiquement: L’_Église catholique et apostolique_. Il est
probable cependant que les Irvingites, dernière expression du
Méthodisme, ont subi encore des modifications; et c’est sans doute
pour cela que l’auteur fait dire à Jack qu’ils ont renoncé au _don
des langues_. Car, dans le principe, les partisans d’_Irving_
tenaient beaucoup à ce grand privilége, de parler _subito_, sous
l’impulsion irrésistible de l’Esprit, _une langue inconnue_. On
aura, enfin, compris tout ce qu’il y avait de ridicule et de
scandaleux dans toutes ces extases, convulsions et inspirations
désordonnées.
M. Highfly était un homme aux manières et à l’air distingués. Son
langage était raffiné, et ses procédés délicats. Aussi Charles, en lui
parlant, changea de ton tout de suite. Il venait, dit tout d’abord M.
Highfly, trouver M. Reding par un sentiment de devoir; et il n’y eut
rien dans sa conversation qui ne s’accordât avec cette déclaration. Il
lui exposa qu’il avait entendu dire que M. Reding n’était pas fixé sur
ses vues religieuses, et il n’avait pas voulu perdre l’opportunité de
rattacher un homme d’un aussi grand mérite à la cause à laquelle il
s’était dévoué lui-même. «Je vois, répondit Charles en souriant, que je
suis sur la place.--C’est le marché de Glaucus et de Diomède, répliqua
M. Highfly, puisque je vous demande votre coopération. Je vous range
dans la société des Apôtres.--Je me souviens, dit Charles. C’est un des
caractères de votre corps, d’avoir un ordre d’Apôtres outre les évêques,
les prêtres et les diacres.--Ou plutôt, reprit le _gentleman_, c’est
notre trait spécialement caractéristique; car nous admettons les ordres
de l’Église d’Angleterre. Nous ne faisons que compléter le système de
l’Église, en rétablissant le Collége des Apôtres.--Ce que je vous
reprocherais, dit Charles, si j’étais porté le moins du monde à écouter
vos réclamations, ce seraient les vues très-différentes que les
différents membres de votre corps mettent en avant.--Il faut vous
rappeler, reprit M. Highfly, que nous sommes sous un enseignement divin,
et que la vérité n’est communiquée à l’Église que graduellement. Nous ne
garantissons pas quelle sera demain notre croyance par celle que nous
soutenons aujourd’hui.--Certainement, répliqua Charles, il m’a été dit
par vos maîtres des choses que je dois regarder comme de simples
opinions privées, quoiqu’elles me paraissaient avoir un plus haut
caractère.--Je disais donc, reprit M. Highfly, qu’en ce moment nous
rétablissons l’Apostolat des Gentils. L’Église d’Angleterre a des
évêques, des prêtres et des diacres, mais l’Église, d’après l’Écriture,
à davantage: il est clair qu’elle doit avoir des Apôtres. Or, d’après ce
livre divin les Apôtres exerçaient la suprême autorité, et les trois
ordres anglicans leur étaient inférieurs.--Je suis disposé à être
d’accord avec vous sur ce point, dit Charles.--M. Highfly parut surpris
et satisfait.--Nous ramenons l’Église, ajouta-t-il, à un état plus
conforme à l’Écriture. Peut-être alors, pouvons-nous compter sur votre
coopération pour ce but? Nous ne vous demandons pas de vous séparer de
l’Établissement, mais de reconnaître l’autorité apostolique, à laquelle
tous doivent se soumettre.--Mais cela ne vous frappe-t-il pas, monsieur
Highfly, repartit Charles, qu’il existe un corps de Chrétiens, et
très-important certes, qui maintient avec vous, et, qui plus est, a
toujours parfaitement conservé cette vraie succession apostolique dans
l’Église; un corps, veux-je dire, qui croit que, outre l’épiscopat, il y
a un rang plus élevé que cette dignité, et auquel il donne le nom
d’Apostolat?--Au contraire, répondit M. Highfly, je pense que nous
rétablissons ce qui est resté comme mort depuis le temps de saint Paul.
Bien plus, je dirai que c’est un ordre qui n’a jamais été en vigueur,
quoiqu’il fut dans les desseins du Christ dès le commencement. Vous
voudrez bien vous rappeler que les Apôtres étaient juifs; mais il n’y a
jamais eu d’Apostolat des Gentils. Saint Paul, il est vrai, était Apôtre
des Gentils, mais le dessein providentiel commencé en lui a été
interrompu jusqu’à ce jour. Il s’en alla à Jérusalem contre l’avis
solennel de l’Esprit. Maintenant, nous arrivons, nous, pour compléter
cette œuvre de l’Esprit qui avait été arrêtée par l’inadvertance du
premier Apôtre.»
Jack intervint dans la controverse: «Je serais très-heureux, dit-il, de
savoir quelle communion religieuse, outre la nôtre, a, selon M. Reding,
toujours maintenu la succession des Apôtres comme une chose distincte de
l’Épiscopat.--Il est évident, répondit Charles, que je veux parler des
Catholiques. La Papauté est le véritable Apostolat; le Pape est le
successeur des Apôtres, particulièrement de saint Pierre.--Nous sommes
très-bien disposés envers les Catholiques Romains, reprit M. Highfly
avec un peu d’hésitation. Nous avons adopté une grande partie de leur
rituel; mais nous ne pensons pas que nous leur ressemblons en ce qui est
notre principe, caractéristique et fondamental.--Permettez-moi de vous
dire, monsieur Highfly, répliqua Charles, que c’est une raison pour tout
Irvingite (je veux dire pour tout homme qui partage vos convictions) de
se faire catholique. Votre propre sens religieux vous a appris qu’il
doit y avoir un Apostolat dans l’Église. Vous reconnaissez que
l’autorité des Apôtres n’était pas temporaire, mais essentielle et
fondamentale. Quelle était cette autorité, c’est ce que nous voyons dans
la conduite de saint Paul envers saint Thimothée. Il l’établit sur le
siége d’Éphèse, il lui confia une charge et, dans le fait, il était son
surveillant ou évêque. Saint Paul avait le soin de toutes les Églises.
Or, tel est précisément le pouvoir que le Pape réclame, qu’il a toujours
réclamé, et qu’il a, d’ailleurs, revendiqué comme étant le _successeur_
des Apôtres, quoique les Évêques puissent l’être aussi, mais dans un
sens plus général[78]. C’est pourquoi les Catholiques l’appellent le
Vicaire du Christ, l’Évêque des Évêques, et lui donnent d’autres noms
analogues. Je pense, en outre, qu’ils le considèrent d’une manière
spéciale, comme l’unique pasteur ou gouverneur de l’Église, la source de
la juridiction, le juge des controverses et le centre de l’unité, parce
qu’il a les pouvoirs des Apôtres, et particulièrement ceux de saint
Pierre.» M. Highfly garda le silence. «Ne pensez-vous pas, dès lors,
continua Charles, que, avant de venir me convertir, vous devriez vous
rattacher d’abord à l’Église Catholique? Au moins, vous me présenteriez
votre doctrine avec plus d’autorité, si vous veniez à moi comme un de
ses membres. Je vous avouerai même franchement qu’il vous serait plus
facile de me convertir au Catholicisme qu’à votre opinion actuelle.»
Jack jeta un coup d’œil à M. Highfly, comme s’il avait attendu une
réplique décisive à ce qui était pour lui un nouveau point de vue; mais
M. Highfly fut d’un avis différent: «Eh bien, monsieur, dit celui-ci, je
ne vois pas quel bien résulterait d’une entrevue plus longue. Votre
dernière remarque, toutefois, me conduit à vous faire observer que le
_prosélytisme_ n’était pas l’objet de notre visite. Nous nous proposions
seulement de vous informer qu’une grande œuvre se forme, afin d’appeler
votre attention de ce côté-là, et pour vous inviter à y coopérer. Nous
ne faisons pas de controverse. Nous ne désirions que vous donner notre
témoignage, et puis laisser la matière à vos réflexions. Je crois, par
conséquent, qu’il n’est pas nécessaire d’abuser plus longtemps de vos
moments précieux.» Ce disant, il se leva ainsi que Jack, et tout en
faisant force gracieux saluts et sourires, auxquels Charles répondit de
son mieux, les deux visiteurs gagnèrent la porte.
[78] Successores sunt, sed ita ut potius Vicarii dicendi sint
Apostolorum quam successores; contra, Romanus Pontifex, quia verus
Petri successor est, non nisi per quemdam abusum ejus Vicarius
diceretur.--ZACCAR. _Antifebr._, p. 130.
«Eh bien, il aurait pu m’arriver pis, pensa Charles. Vraiment, ils sont
gentils; ce sont des animaux bien dressés, après tout. J’aurais pu
tomber sous la griffe des bêtes farouches d’Exeter-Hall. Mais,
maintenant à l’ouvrage... Qu’est-ce donc?» ajouta-t-il. Hélas! c’était
un petit coup modeste, mais bien distinct, frappé à sa porte; il n’y
avait pas à s’y tromper.
«Qui est là? Entrez», s’écria-t-il. A ce mot, la porte s’ouvrit
doucement, et une jeune dame, assez avenante et mise avec recherche, se
présenta. Charles, contrarié, se leva précipitamment; mais il n’y avait
pas moyen de fuir. Il fut obligé d’offrir une chaise; puis il attendit,
tout oreilles, ou plutôt tout impatience, que l’inconnue l’informât de
sa mission. Un instant la jeune dame ne parla pas. La tête penchée de
côté, elle regardait le bout de son parasol, avec lequel elle décrivait
lentement une circonférence sur le tapis. A la fin elle demanda, sans
lever les yeux, s’il était vrai (et elle parlait doucement et de ce ton
qu’on appelle spirituel), s’il était vrai, comme on le lui avait appris,
que M. Reding à qui elle avait l’honneur de s’adresser fût à la
recherche d’une religion plus sympathique à son cœur que celle de
l’Église d’Angleterre.» Charles, contenant avec peine sa mauvaise
humeur, répondit brièvement qu’il ne pouvait lui donner un renseignement
sur le sujet de sa demande. La question, continua-t-elle, pouvait
paraître impertinente; mais elle avait ses raisons. Quelques-unes de ses
sœurs s’occupaient de l’organisation d’un nouveau corps religieux, et
l’acquisition de M. Reding, son assistance, ses conseils leur seraient
particulièrement précieux, vu surtout qu’elles n’avaient pas encore
parmi elles de _gentleman_ élevé à l’Université. «Puis-je vous demander,
dit Charles, le nom de la société que vous voulez fonder?--Le nom,
répondit-elle, n’est pas déterminé; et c’est là vraiment un des points
pour lesquels nous ambitionnerions le privilége de l’avis d’un homme
aussi capable que M. Reding, afin qu’il nous assistât dans nos
délibérations.--Et quels sont vos principes, madame?--Ici encore,
répliqua-t-elle, il y a beaucoup à faire: les principes ne sont pas
fixés, non plus; c’est-à-dire qu’ils ne sont qu’esquissés, et nous
priserions beaucoup vos inspirations. Bien plus, naturellement vous
auriez l’occasion, comme vous en auriez le droit, d’indiquer la doctrine
à laquelle vous vous sentez particulièrement enclin.» Charles ne savait
que répondre à une offre aussi large. Elle continua: «Peut-être
serait-il à propos, monsieur Reding, de vous dire quelque chose de
particulier sur mon compte personnel. Je suis née dans la communion de
l’Église d’Angleterre; un moment j’ai été membre de la nouvelle
Connexion, et à présent, ajouta-t-elle, d’une voix languissante et d’un
ton de psalmodie, en laissant tomber sa tête, à présent je suis un frère
de Plymouth.» Ceci devenait trop absurde; et Charles, qui, pendant
quelques instants, s’en était amusé, commença à n’avoir qu’une pensée:
par quel moyen il pourrait la mettre à la porte.
Évidemment la conversation était abandonnée à la jeune dame; elle
continua: «Nous sommes tous pour une religion pure.--D’après ce que vous
me dites, reprit Charles, je conclus que chaque membre de votre nouvelle
communauté a le droit de désigner une ou deux doctrines de son
choix.--Nous sommes tous pour l’Écriture, monsieur, et c’est pourquoi
nous ne faisons qu’un. Nous pouvons différer, mais nous restons
d’accord. Cependant, c’est comme vous dites, monsieur Reding. Je tiens,
moi, pour l’élection et l’assurance du salut; une de mes dignes amies
est pour la perfection, et une autre bonne sœur pour le second
avénement. Mais nous désirons accueillir parmi nous toutes les âmes
altérées du fleuve de vie, quelles que soient leurs vues personnelles.
Je crois que vous tenez pour les sacrements et les cérémonies?» Charles
essaya de couper court à l’entrevue, en niant qu’il eût une religion à
chercher, ou une résolution à prendre; mais il était plus facile de
terminer la conversation que de mettre fin à la visite. Désespéré, il se
rejeta en arrière dans sa chaise, les yeux à demi fermés: «Oh! ces bons
Irvingites, pensa-t-il, braves gens qui viennent pour protester et qui
s’évanouissent à la première parole d’opposition. Voilà trois quarts
d’heure que celle-ci m’assomme, et je ne vois pas de raison pour qu’elle
ne reste pas ici jusqu’à la fin des siècles, puisqu’elle est déjà restée
si longtemps. Vraiment elle n’a pas dans sa personne les éléments du
progrès ni de la décadence. Elle ne mourra jamais: que deviendrai-je
alors?»
La jeune dame, en effet, n’était pas destinée à une mort naturelle; car,
alors que le cas semblait désespéré, on entendit un bruit dans
l’escalier, et, à peine le coup frappé à la porte, parut un homme
grossier et niais, qui s’écria en entrant: «J’espère, monsieur, qu’il
n’y a pas encore de marché fait; j’espère que ce n’est pas trop tard.
Congédiez cette jeune femme, monsieur Reding, et permettez-moi de vous
enseigner la vérité ancienne, qui n’a jamais été abrogée.» Il ne fut pas
nécessaire de renvoyer notre sœur de Plymouth. Car avec la même bonté
qu’elle avait mise à se dilater et à s’épanouir au soleil de la
tolérance de Charles, ainsi elle se retira et disparut soudain, sans
qu’on pût dire de quelle manière, devant les rudes accents de
l’importun; et Reding se trouva tout à coup entre les mains d’un autre
bourreau. «C’est intolérable», se dit-il à lui-même; et se levant
debout: «Monsieur, s’écria-t-il, excusez-moi, je suis particulièrement
occupé ce matin, et je dois vous demander de décliner l’honneur de votre
visite.--Que dites-vous, monsieur?» repartit l’étranger; et tirant de sa
poche un portefeuille et un crayon, il se mit à regarder Charles en face
et à noter ses paroles, disant à demi-voix comme il l’écrivait: «Il
décline l’honneur de ma visite.» Puis, il le regarda de nouveau, tenant
son crayon sur son papier: «Maintenant, monsieur?» dit-il. Charles
s’avança vers lui, et étendant son bras comme un homme qui conduit un
troupeau d’oies ou de moutons, il répéta tout en regardant la porte:
«Réellement, monsieur, je sens tout l’honneur de votre visite; un autre
jour, monsieur, un autre jour. C’est trop, c’est trop.--C’est trop?
s’écria l’importun; et moi qui ai attendu si longtemps au bas de
l’escalier! Cette bégueule est restée près d’une heure ici, et vous ne
pouvez maintenant me donner cinq minutes, monsieur!--Eh bien, monsieur,
répondit Charles, je suis sûr que vous venez pour un message qui sera
aussi infructueux que celui de cette dame, d’ailleurs, je suis fatigué
de toutes ces discussions religieuses, j’ai besoin d’être seul. Veuillez
vous épargner une plus longue peine.» «Fatigué des discussions
religieuses», se dit l’étranger à lui-même, notant ces paroles dans son
portefeuille. Charles ne daigna pas faire attention à cette action
impertinente, ni expliquer ses propres paroles; il se prépara à lui
indiquer la porte. Son bourreau reprit: «Peut-être désirez-vous savoir
mon nom? Je suis Zorobabel.»
Quoique vexé, Reding comprit qu’il ne devrait pas rejeter l’ennui de la
visite précédente sur l’importun actuel; il fit donc un effort pour
répondre: «Zorobabel! vraiment! et Zorobabel est-il votre prénom,
monsieur, ou votre nom de famille?--L’un et l’autre, monsieur Reding, ou
plutôt, je n’ai pas de nom de baptême, et Zorobabel est ma seule
désignation juive.--Vous venez donc voir s’il y a quelque apparence que
je me fasse juif.--Il peut arriver des choses plus étranges, monsieur;
par exemple, j’étais moi-même autrefois diacre de l’Église
d’Angleterre.--Vous n’êtes donc pas juif?--Je suis juif par choix. Après
bien des prières et une longue étude de l’Écriture, je suis arrivé à
cette conclusion que, puisque le Judaïsme fut la première religion, il
doit aussi être la dernière. A mes yeux, le Christianisme n’est qu’un
épisode de l’histoire de la Révélation.--Il n’est pas probable que vous
ayez beaucoup de sectateurs avec une telle doctrine. Nous sommes tous
pour le progrès, à cette heure, et non pour le mouvement rétrograde.--Je
ne suis pas de votre avis, monsieur Reding. Voyez ce que l’Établissement
vient de faire; il a envoyé un évêque à Jérusalem.--Oui, mais c’est dans
la pensée de rendre les Juifs Chrétiens, plutôt que pour convertir les
Chrétiens au Judaïsme.--Zorobabel écrivit: «Il pense que l’évêque de
Jérusalem doit convertir les Juifs»; il dit ensuite: «Je ne partage pas
votre opinion, monsieur. Au contraire, j’imagine que l’excellent évêque
se propose de faire revivre la distinction entre les Juifs et les
Gentils, ce qui est un premier pas vers la suprématie de ceux-là. Car si
les Juifs ont jamais une place dans le Christianisme, comme Juifs, ce
doit être nécessairement la première.» Charles pensa qu’il valait mieux
le laisser parler à son aise. Zorobabel continua donc: «Le bon évêque en
question sait bien que le Juif est le frère aîné du Gentil, et c’est sa
mission spéciale de rétablir un épiscopat juif sur le siége de
Jérusalem. La succession juive a été interrompue depuis le temps des
Apôtres. Et maintenant, vous voyez la raison de ma visite chez vous,
monsieur Reding. On dit que vous penchez vers l’Église Catholique. Je
voudrais vous suggérer que vous vous trompez sur le centre de l’unité.
C’est le siége de Jacques à Jérusalem qui est le vrai centre, et non le
siége de Pierre à Rome. Le pouvoir de Pierre est une usurpation sur
Jacques. Pour moi, le vrai Pape c’est l’évêque actuel de Jérusalem. Les
Gentils ont été au pouvoir trop longtemps. A cette heure, c’est le tour
des Juifs.--Vous paraissez admettre, répliqua Charles, qu’il doit y
avoir un centre d’unité et un Pape.--Certainement, et un rituel aussi,
mais il doit être juif. Je cherche des souscriptions pour rebâtir le
Temple sur le mont Moriah. J’espère, également, négocier un emprunt, et
nous aurons un capital du Temple donnant au moins, d’après nos calculs,
quatre pour cent.--Jusqu’ici on a regardé comme un péché, répliqua
Reding, la tentative de reconstruire le Temple. D’après vous, Julien
l’Apostat aurait pris le meilleur chemin pour atteindre le but.--Son
motif était coupable, monsieur, mais l’acte était bon. Le moyen de
convertir les Juifs, c’est d’accepter d’abord leurs rites. Ceci est une
des grandes découvertes de notre siècle. Nous devons faire le premier
pas vers eux. Quant à moi, j’ai admis tout ce que l’état actuel de leur
religion rend possible; et je ne désespère pas de voir le jour où les
sacrifices sanglants seront offerts sur la montagne du Temple, comme
anciennement.» Ici notre étrange visiteur s’arrêta. Voyant que Charles
ne répliquait pas, il ajouta d’un ton dégagé et à la hâte: «Ne puis-je
pas espérer que vous souscrirez à ce projet religieux, et que vous
adopterez l’ancien rituel? Celui des Catholiques est d’hier comparé au
nôtre.» Charles répondant d’une manière négative, Zorobabel coucha sur
son portefeuille: «Il refuse de prendre part à notre projet», et il
quitta la chambre aussi vite qu’il y était entré.