Le rail-way.
Charles se coucha avec un violent mal de tête. A son réveil, il
souffrait encore plus fort. Il ne lui restait plus rien à faire qu’à
demander sa note et à partir pour Londres. Il ne put cependant quitter
Oxford sans dire un dernier adieu à cette ville chérie. Il se leva vers
sept heures, et tandis que les étudiants sortaient de leurs chambres et
se rendaient à leurs chapelles respectives, il fit un tour à _Magdalen
Walk_ et à _Christ Church Meadow_. Quelque part qu’il allât, il ne
pouvait rencontrer personne, ou, du moins, peu de monde. Les arbres de
_Water-Walk_ étaient diaprés des mille couleurs de la saison et
formaient des berceaux sur sa tête, tout en l’abritant sur le côté. Il
atteignit _Addison’s Walk_, promenade qu’il avait vue, la première fois,
avec son père, à son arrivée à l’Université, six années auparavant, jour
pour jour. Il continua sa course plus loin encore, jusqu’à ce qu’il
arrivât en vue de la belle tour[73], qui enfin se dressa majestueusement
au-dessus de sa tête. La matinée était froide, et une légère couche de
gelée couvrait le sol: les feuilles voltigeaient çà et là; tout était en
harmonie avec ses sentiments. Étant rentré dans les bâtiments
monastiques, il ne rencontra que des servants avec des baquets de
cendres, et des vieilles femmes qui emportaient les restes de la
cuisine. Il traversa le _Meadow_ et se dirigea vers le confluent du
_Cherwell_ et de l’_Ists_; puis il revint sur ses pas. Une pensée
traverse son esprit! Hélas! c’est pour la dernière fois!!! Personne ne
pouvait le voir; il jeta ses bras autour des saules qu’il affectionnait
tant et les baisa. Ayant ensuite arraché quelques-unes de leurs feuilles
noires, il les mit dans sa poitrine. «Je suis comme Ondine, dit-il, qui
tue avec un baiser. Nul ne s’intéresse à moi; à peine une personne qui
me connaisse[74].» Il se rapprocha encore de _Long Walk_. Soudain, en
jetant les yeux dans cette allée, il vit une toque et une toge; il
regarda avec anxiété: c’était Jennings, il n’y avait pas à s’y tromper,
et le Vice-Principal se dirigeait vers lui. Charles avait toujours eu de
l’estime pour Jennings, malgré sa sévérité, mais il n’aurait pas voulu
le rencontrer pour tout au monde. Que faire? Il se mit derrière un gros
orme et le laissa passer, puis il s’éloigna d’un pas rapide. Quand il
eut gagné un peu de terrain, il se hasarda à tourner la tête; mais, par
cette espèce de fatalité ou de sympathie qui est si commune en pareil
cas, il vit en même temps Jennings qui se tournait aussi vers lui.
Charles pressa sa marche et se retrouva bientôt à son hôtel.
[73] La tour du collége de la Madeleine.
[74] Pour comprendre cette scène, il faut avoir visité Oxford. Sans
être anglais, on sent que l’atmosphère de cette ville, au parfum
antique et religieux, est faite pour pénétrer l’âme d’une profonde
impression magique qui ne saurait jamais plus s’effacer. «Il faut
plaindre l’Anglais dont la jeunesse se passe loin d’un tel séjour.
Il faudrait plaindre surtout celui qui, après y avoir vécu, se
souviendrait, sans émotion, de ces voûtes, de ces cloîtres, de ces
ombrages, de ces chants religieux.» (Comte de Montalembert, _De
l’avenir politique de l’Angleterre_.)--Nous avons vu nous-même un
_converti_, ex-fellow de l’un des plus beaux colléges de
l’Université, laisser couler de grosses larmes sur son visage mâle,
à la lecture de la scène que le lecteur a maintenant sous les yeux.
Ces larmes en disaient plus que de longs livres et sur le charme
irrésistible d’Oxford, et sur le sublime sacrifice de ces hommes
généreux qui, pour répondre au cri de la conscience, n’ont pas
craint de s’arracher à tout ce qu’ils admirèrent et aimèrent aux
beaux jours de leur jeunesse.
Chose étonnante! quoique Charles eût aussi bien réussi que Carlton, dans
«le rude assaut de leurs intelligences», la veille au soir, néanmoins
cet entretien avait produit un certain malaise dans son esprit. Le temps
de l’action était venu; l’argument était passé, comme il le disait
lui-même; et revenir à la discussion c’était seulement obscurcir la
claire perception qu’il avait de la vérité. Il commença à se demander si
réellement il avait assez de motifs clairs et puissants pour faire la
démarche qu’il allait accomplir, et la pensée lui vint qu’il perdrait le
monde d’ici-bas sans gagner le monde futur. Évidemment, Carlton le
croyait dans un état de surexcitation; et si c’était vrai! Peut-être,
après tout, ses convictions étaient-elles un rêve; sur quoi
reposaient-elles? Il essaya, mais en vain, de se rappeler ses meilleures
raisons. Qui sait? ce qu’on appelle la vérité, est-ce quelque chose de
réel? Une chose n’est-elle pas aussi bonne qu’une autre? Dans tous les
cas, n’aurait-il pas pu bien servir Dieu dans la famille où il avait été
placé par sa naissance? Il se rappela quelques lignes des Éthiques
d’Aristote, empruntées par le philosophe à un poëte ancien, dans
lesquelles le pauvre Philoctète, abandonné, déplore le stupide
empressement officieux, comme il l’appelle, qui a été la cause de ses
infortunes. Charles se demandait s’il ne s’était pas trop occupé, lui
aussi, de ce qui ne le regardait point. Ne pouvait-il pas laisser les
choses comme elles étaient? Des hommes meilleurs que lui avaient vécu et
étaient morts dans le sein de l’Église d’Angleterre. Et puis d’ailleurs,
si, comme Campbell le lui avait dit, ses prétendues convictions
s’évanouissaient au moment qu’il s’unirait à l’Église Romaine, ainsi que
déjà cela lui était arrivé à la mort de son père? Il commença à porter
envie à Sheffield. Tout avait bien tourné pour son ami: un brillant
succès dans son examen, une place de fellow; et cela simplement parce
qu’il avait pris les choses comme elles se présentaient, et qu’il
n’avait pas couru après des visions. Charles se sentit violemment tenté,
mais il ne fut ni abandonné ni vaincu. Son bon sens, disons mieux, son
bon ange vint à son secours. Évidemment il n’était pas en état
d’argumenter ni de juger à cette heure. Des conclusions pesées pendant
plusieurs années ne devaient pas être mises à néant par les pensées d’un
instant de trouble. Faisant donc un effort sur lui-même pour rejeter
toutes ces préoccupations, il ne songea plus qu’à son voyage.
Comment il arriva à Steventon, il aurait eu de la peine à le dire. Mais
peu à peu il se remit, et il se trouva dans une voiture de première
classe sur le chemin de fer du _Great-Western_, s’avançant rapidement
vers Londres. Il regarda autour de lui pour reconnaître ses compagnons
de voyage. Le compartiment de devant était plein de voyageurs qui
paraissaient former une seule société, causant ensemble avec beaucoup de
volubilité et d’entrain. Des trois siéges du compartiment où il se
trouvait, un seul, en face de lui; était occupé. En considérant
l’étranger, il vit que c’était un homme grave, atteignant ou ayant passé
l’âge mûr. Sa figure avait cette expression fatiguée ou plutôt
tourmentée que même une légère souffrance physique, si elle est
habituelle, donne à tous les traits, et ses yeux étaient pâles,
probablement par suite de longues études. Charles crut qu’il avait déjà
vu cette figure, mais il ne put se rappeler en quel lieu ni à quelle
époque. Ce qui l’intéressa davantage, ce fut le costume de l’inconnu,
dont il avait rarement vu le pareil dans ses voyages. Ce costume avait
un cachet étranger. Cela, joint à un petit livre d’offices que le
voyageur tenait dans ses mains, fit comprendre à notre jeune ami qu’il
était en présence d’un ecclésiastique romain. Son cœur commença à
battre, et il fut tenté de quitter son siége; il se sentit malade et
près de s’évanouir. Peu à peu, il devint plus calme, et il voyagea
quelque temps en silence, désirant et craignant toutefois de prendre la
parole. A la fin, dans un moment d’arrêt à une station, il adressa
quelques mots en français à l’étranger. Celui-ci parut surpris, il
sourit, et d’une voix hésitante et un peu mélancolique répondit qu’il
était Anglais. Charles s’excusa assez gauchement, et il y eut un nouveau
silence. Parfois leurs yeux se rencontraient, et puis ils les
détournaient lentement l’un de l’autre, comme deux personnes qui tâchent
de se reconnaître. Mais l’étranger crut qu’il avait interrompu trop
brusquement la conversation, et après quelques paroles vagues pour la
rouvrir: «Probablement, monsieur, dit-il, je vous reconnais mieux que
vous ne pouvez me reconnaître moi-même. A votre air, vous êtes un
étudiant d’Oxford.» Charles en convint. «Bachelier?» Il était tout près
de passer maître. Son compagnon de voyage, qui n’était pas en veine de
causer, continua à lui adresser différentes questions de politesse sur
l’Université: «Quels colléges nomment les censeurs cette année? Les
professeurs de l’établissement Taylor sont-ils choisis? Sont-ce des
membres de l’Église d’Angleterre? Le nouvel évêque de Bury a-t-il
conservé son rang de Principal? etc., etc.» Après ces questions, la
conversation roula sur des lieux communs qui n’aboutirent à rien.
Charles avait tant de choses à demander! Mille pensées s’agitaient en
lui; son esprit en était plein. Là, en sa présence, se trouvait un
prêtre catholique prêt à pourvoir aux besoins de son âme, et cependant
cette occasion allait probablement passer sans résultat aucun. Après une
ou deux tentatives infructueuses, il abandonna la partie et se rejeta
dans son coin. Son compagnon de voyage commença, aussi tranquillement
qu’il le put, à dire son office. Le temps s’écoulait; déjà plusieurs
stations avaient été franchies, et le convoi s’approchait de Londres.
Cependant, l’ecclésiastique avait terminé son bréviaire, et son livre
avait disparu dans une de ses poches.
Un moment après, Charles demanda tout à coup: «Comment avez-vous supposé
que je suis un étudiant d’Oxford?--Non pas précisément par votre air ni
par vos manières, mais je vous ai vu descendre de l’omnibus à Steventon,
et avec ce renseignement il est impossible de s’y méprendre.--J’ai
entendu d’autres personnes dire la même chose; cependant, je ne puis
m’expliquer à quoi un étudiant d’Oxford peut se reconnaître.--Pas
seulement les étudiants d’Oxford, mais ceux de Cambridge même se
laissent deviner à leurs manières. Soldats, légistes, bénéficiers,
chaque classe porte des indications extérieures auxquelles on peut la
reconnaître.--Je sais des personnes qui croient que l’écriture indique
la profession et le caractère.--Je n’en doute pas. La démarche est une
autre indication; mais tout le monde ne peut pas comprendre un langage
si caché. Cependant, c’est un langage aussi réel que des hiéroglyphes
sur un obélisque.--C’est une pensée terrible, dit Charles en soupirant,
que nous nous manifestions, pour ainsi dire, chaque fois que nous
respirons.» L’étranger en convint. «L’être moral de l’homme, dit-il, est
concentré dans chaque instant de sa vie; cet être moral se trahit depuis
le bout des doigts jusqu’à la pointe des pieds. Peu de chose suffit pour
indiquer ce qu’est un homme.»
«Je pense que je parle à un prêtre catholique?» reprit Charles. Ayant
obtenu une réponse affirmative, il demanda, avec une sorte d’hésitation,
si ce qu’ils avaient dit ne démontrait pas l’importance de la foi. «De
prime abord, continua-t-il, on ne voit pas comment il est rationnel de
soutenir qu’il est si important d’admettre telle ou telle doctrine, d’en
avoir un peu plus ou un peu moins, à moins que ce ne soit comme
critérium du cœur.» La physionomie de son compagnon s’éclaircit. Il fit
observer pourtant, que la foi ne se mesure pas par «le plus ou le
moins»; que, ou nous croyons toute la parole révélée, ou réellement nous
n’en croyons aucune partie; que nous devons croire sur la parole de
l’Église ce que l’Église nous propose. «Mais assurément, répliqua
Charles, les soi-disant Évangéliques croient plus que les Unitaires, et
les ecclésiastiques de la Haute Église plus que les Évangéliques.--La
question, reprit son compagnon de voyage, est de savoir si l’on soumet
sa raison, implicitement, à ce qu’on a reçu comme la parole de Dieu.»
Charles en convint. «Voudriez-vous donc dire, continua le prêtre, que
l’Unitaire croit réellement comme la parole de Dieu tout ce qu’il
professe accepter, alors qu’il ne tient aucun compte de tant de
choses qui se trouvent dans cette parole sacrée et qu’il les
rejette?--Certainement, non.--Et pourquoi?--Parce qu’il est évident que,
pour l’Unitaire, le dernier régulateur de la vérité est, non pas
l’Écriture, mais, à son insu, quelque vue particulière de son esprit
dont il fait la mesure du livre divin.--Dès lors il se croit lui-même,
si l’expression est permise, dit le prêtre, et il ne croit pas la parole
extérieure de Dieu.--Sans doute.--Eh bien, pareillement, continua-t-il,
pensez-vous qu’une personne ait une foi réelle en ce qu’elle regarde
comme la parole de Dieu, si elle néglige, sans essayer de les
comprendre, des passages tels que ceux-ci: «L’Église, colonne et soutien
de la vérité»; «Celui à qui vous pardonnerez les péchés, ils lui seront
pardonnés»; «Si quelqu’un est malade, qu’il appelle les prêtres de
l’Église, et qu’ils l’oignent d’huile»?--Oui, repartit Charles; mais
dans le fait, nous ne professons pas d’avoir foi seulement au texte de
l’Écriture. Vous savez, monsieur, ajouta-t-il en hésitant, que d’après
la doctrine anglicane nous interprétons l’Écriture par l’Église. C’est
pourquoi nous avons foi, comme les catholiques, non simplement dans
l’Écriture, mais dans toute la parole confiée à l’Église, parole dont
l’Écriture elle-même fait partie.» Son compagnon sourit. «Combien y en
a-t-il qui professent cette doctrine? demanda-t-il. Mais n’insistons pas
sur cette question. Je comprends la pensée d’un catholique lorsqu’il dit
qu’il se guide par la voix de l’Église. Cela signifie pratiquement, par
la voix du premier prêtre qu’il rencontre. En matière de doctrine, il a
foi à la parole de tout prêtre. Mais quelle est-elle? où est-elle cette
«parole» de l’Église, dans laquelle croient les personnes dont vous
parlez? Quand exercent-elles leur croyance? Bien loin que tous les
anglicans s’accordent ensemble sur la foi, n’est-ce pas un fait
incontestable que ce que l’un affirme, l’autre le nie? Ainsi, un
anglican, alors même qu’il le voudrait, ne peut avoir foi dans ses
ministres, et nécessairement, bon gré mal gré, il fait un choix parmi
eux. Comment donc la foi a-t-elle place dans la religion d’un
anglican?--Eh bien, répondit Charles, je vous assure, monsieur, que j’ai
vu beaucoup de personnes (et, si vous connaissiez l’Église d’Angleterre
comme moi, il ne serait pas nécessaire de vous le dire) qui, d’après la
science qu’elles possèdent des Évangiles, ont une conviction absolue et
le sentiment intime de la réalité des faits sacrés qui y sont contenus.
Appelez cette conviction la foi, ou donnez-lui un autre nom, il n’en est
pas moins vrai qu’elle est assez puissante pour influencer toute leur
vie, régler leur cœur et diriger leur conduite aussi bien que leur
imagination. Je ne puis croire que ces personnes soient déshéritées de
la faveur de Dieu, cependant, d’après vous, elles n’ont pas la
foi.--Pensez-vous que ces personnes croient et pratiquent tout ce qui
leur est rapporté comme étant dans l’Écriture? demanda le prêtre.--Sans
doute, répondit Charles, autant qu’un homme puisse en juger.--Alors,
peut-être, pratiquent-elles la vertu de foi. S’il y a des passages de
l’Écriture auxquels elles demeurent insensibles, comme par rapport aux
Sacrements, à la Pénitence, à l’Extrême-Onction, au siége de Pierre, je
devrais charitablement penser que ces passages n’ont jamais été offerts
ni développés à leur esprit et à leur conscience; de même qu’il peut
arriver qu’une bulle du Pape reste inconnue pendant quelque temps à une
contrée lointaine de l’Église. Elles peuvent être dans une ignorance
involontaire[75]. Cependant je crains qu’en prenant la nation en masse,
il ne s’en trouve bien peu de ce genre.» Charles répliqua que cette
réponse ne résolvait pas pleinement la difficulté. La foi, dans la
position de ces personnes, n’est pas du moins la foi dans la parole de
l’Église. Son compagnon de voyage ne voulut pas en convenir, il dit que
ces personnes reçoivent l’Écriture Sainte sur le témoignage de l’Église,
et qu’au moins elles croient la parole de Dieu et ce qui s’ensuit.
[75] Errantes invincibiliter circa aliquos articulos, et credentes
alios, non sunt formaliter hæretici, sed habent fidem
supernaturalem, quâ credunt veros articulos, atque adeo ex eâ
possunt procedere actus perfectæ contritionis, quibus justificentur
et salventur.--DE LUGO, _de Fide_, p. 169.
«C’est pour moi un grand mystère, reprit Charles, que le retour à la
vraie foi de tout le peuple anglais, en tant que nation. Les preuves en
faveur de la foi sont-elles assez évidentes?» Son nouvel ami parut
surpris et assez peu satisfait. «Sans doute, répondit-il. En fait, un
homme peut avoir plus de preuves pour croire à la mission divine de
l’Église qu’il n’en a pour croire à la divinité des quatre Évangiles. Si
donc, il croit déjà à ces livres sacrés, pourquoi ne croirait-il pas à
l’Église?--Mais la croyance aux Évangiles est une croyance
traditionnelle, répliqua Charles; cela fait toute la différence. Je ne
vois pas comment une nation telle que l’Angleterre, qui a perdu la foi,
peut jamais la recouvrer; car, en matière de conversion, la Providence
n’a généralement visité que des nations simples et barbares.--Les
convertis du peuple romain formaient, je suppose, une grande
exception.--Néanmoins, cela me paraît une immense difficulté. Je ne vois
pas comment, lorsque l’édifice dogmatique a été renversé, on peut le
rebâtir de nouveau. Il me semble qu’il y a dans la _Révolution
française_ de Carlyle un passage qui va à notre sujet. L’auteur déplore
la folie des hommes qui détruisaient ce qu’ils ne pouvaient rétablir, ce
qui demanderait des siècles et une combinaison de circonstances
heureuses pour se réédifier, en un mot, un symbole extérieur reçu de
tous. Je ne nie pas, Dieu m’en préserve! l’objectivité de la Révélation,
ni ce dicton, que la foi est une espèce d’illusion heureuse et utile;
mais, vraiment, l’évidence de la doctrine révélée est tellement établie
sur des probabilités que je ne vois pas ce qui doit l’introduire dans
une société civilisée, où la raison a été cultivée au plus haut point,
et où la discussion est la pierre de touche de la vérité. Bien des
hommes disent: «Oh! que je voudrais avoir reçu une éducation
catholique!» mais, cette éducation, ils ne l’ont pas eue; et ils se
trouvent incapables de croire, malgré leur bon désir, parce que
l’évidence n’est pas assez grande à leurs yeux pour soumettre leur
raison. Qu’est-ce qui doit les faire croire?» Depuis quelque temps son
compagnon de voyage donnait des signes de déplaisir. Lorsque Charles
s’arrêta, le prêtre se contenta de dire brièvement, mais avec calme: «Ce
qui doit les faire croire? la _volonté_, leur _volonté_.»
Reding hésitait. Le prêtre continua: «S’il y a assez de preuves pour
croire à l’Écriture, et nous voyons, je le répète, que c’est ainsi, il y
en a également plus qu’il ne faut pour croire à l’Église. L’évidence ne
manque pas. Tout ce qu’elle réclame, c’est d’être présentée à l’esprit
ou de s’y imprimer. Si, donc, la croyance ne suit pas, la faute en est à
la volonté.--Eh bien, dit Charles, je pense qu’il y a un sentiment
général parmi les anglicans instruits, que les droits de l’Église
Romaine ne reposent pas sur une base suffisamment intellectuelle; que
les preuves, ou _notes_, étaient assez bonnes pour un siècle grossier,
mais non pas pour le siècle des lumières. C’est ce qui me fait
désespérer du progrès du Catholicisme.» Son compagnon le regarda avec
curiosité, et lui dit tranquillement: «Sachez-le, il y a assez
d’évidence pour une _conviction morale_ que l’Église Catholique ou
Romaine, et nulle autre, est la voix de Dieu.--Voulez-vous dire, reprit
Charles, dont le cœur battait avec violence, qu’avant la conversion un
homme ne peut arriver à une conviction présente, inébranlable, actuelle
de cette vérité?--Je ne sais, répondit le prêtre; mais, au moins, il
peut avoir une _certitude morale_ habituelle, c’est-à-dire une
conviction et une seule, une conviction ferme, sans rivale, ou même sans
doute raisonnable, qui se présente à lui dans ses heures de solitude
alors qu’il est le plus calme: et qui, dans le tumulte du monde, lui
apparaît, de temps en temps, comme à travers des nuages; une conviction
ainsi formulée: «L’Église Catholique Romaine est la seule et unique voix
de Dieu, le seul et unique chemin du salut.»--Alors vous pensez, dit
Charles avec une émotion croissante, que cet homme n’est pas obligé
d’attendre de plus éclatantes lumières?--Il n’en aura pas, il ne peut en
attendre d’autres avant sa conversion. La certitude, dans son sens le
plus élevé, est la récompense de ceux qui, par un acte de leur volonté,
embrassent la vérité, lorsque la nature recule lâchement. Il faut se
hasarder. La foi est une chance à courir avant qu’on soit catholique;
c’est une grâce ensuite. On s’approche de l’Église par la voie de la
raison, on y vit dans la lumière de l’Esprit.»
Charles exprima la crainte que bien des hommes excellents et fort
instruits ne fussent tentés de trouver en défaut l’évidence du
Catholicisme et de cesser toutes recherches, sur ce prétexte qu’il y a
des arguments de part et d’autre. «Ce n’est pas une certaine catégorie
d’hommes, répondit le prêtre, ce sont tous les Anglais qui donnent dans
ce fâcheux travers. Les Anglais sont heureusement doués sous bien des
rapports, mais ils n’ont pas la foi. D’autres nations, qui leur sont
inférieures à beaucoup d’égards, ont cette foi. Cependant rien ne peut
la remplacer: ni le sentiment de la beauté, de la majesté, ou de
l’antiquité du Catholicisme; ni l’appréciation de sa miséricorde envers
les pécheurs; ni l’admiration pour les martyrs; ni l’estime pour les
anciens Pères et pour leurs écrits. Quelques individus peuvent avoir des
mœurs douces et aimables, ou un esprit de droiture qui mérite notre
respect; cependant, jusqu’à ce qu’ils aient la foi, ils n’ont pas de
fondement, et leur édifice s’écroulera. Ils ne seront pas bénis, ils ne
feront rien en matière religieuse, jusqu’à ce qu’ils commencent à croire
sans réserve à la parole de Dieu, quelle qu’elle soit; jusqu’à ce qu’ils
se renoncent eux-mêmes; jusqu’à ce qu’ils cessent de faire de quelqu’une
de leurs idées leur propre symbole; jusqu’à ce qu’ils obligent leur
volonté à perfectionner ce qui pour leur raison peut être suffisant,
mais reste néanmoins incomplet. Et lorsqu’ils reconnaîtront cette lacune
en eux, et qu’ils tâcheront d’y remédier, alors ils verront beaucoup
plus loin, ils seront bientôt sur la route du Catholicisme.»
Dans tout cela, il n’y avait rien de bien nouveau pour Charles; mais il
était heureux de l’apprendre de la bouche d’un autre, et surtout d’un
prêtre. Il avait donc trouvé de la sympathie et une autorité: il se
sentit rendu à lui-même. La conversation s’arrêta. Un moment après, il
confia à son nouvel ami le motif qui le conduisait à Londres. Cette
déclaration, après ce que Charles avait déjà dit, ne pouvait beaucoup
surprendre son compagnon de voyage. Celui-ci connaissait le supérieur de
_San Michaele_, et donnant sa carte à Reding, il y écrivit quelques
paroles pour lui servir d’introduction auprès du bon père. Cependant ils
avaient atteint Paddington, et avant que le convoi fût complétement
arrêté, le prêtre, ayant pris son sac de nuit de dessous son siége et
s’étant enveloppé d’un manteau, était sorti de voiture et s’éloignait
d’un pas rapide.