La conclusion pratique.
«Si votre résolution est prise, Reding, dit Carlton, il est inutile de
parler de cela. Puissiez-vous trouver le bonheur quelque part que vous
soyez! Vous serez toujours vous-même; oui, quoique Catholique Romain,
vous serez toujours Charles Reding.--Je sais, Carlton, que j’ai en vous
un ami dévoué et sympathique. Vous m’avez toujours écouté; jamais je
n’ai reçu de vous des paroles dures, à moins que je ne les méritasse.
Vous me connaissez mieux que personne. Campbell a les plus aimables et
les meilleures qualités de cœur. Bientôt il aura un titre de plus à mon
affection; car (je vous le confie sous le sceau du secret) il va épouser
ma sœur. Il m’a souffert chez lui pendant ces deux dernières années;
jamais il n’a été dur envers moi; au contraire, je l’ai toujours trouvé
prêt quand j’ai eu besoin de causer avec lui. Et pourtant, Carlton, il
n’a pas le talent d’ouvrir mon cœur comme vous. Parfois vos opinions ont
différé des miennes, mais vous m’avez toujours compris.--Merci pour vos
bonnes paroles, Charles; mais, quant à moi, c’est un vrai mystère que
votre séparation d’avec nous. J’entre dans vos raisons, et malgré cela
je vous jure que je ne vois pas comment vous arrivez à une conclusion
semblable.--Eh bien, quant à moi, Carlton, c’est aussi clair que deux et
deux font quatre. Vous, au contraire, vous dites deux et deux font
cinq, et vous vous étonnez ensuite que nous ne soyons pas
d’accord.--Abandonnons ces choses à une puissance plus haute. J’espère,
Reding, que nous ne serons pas moins amis, quand vous appartiendrez à
une autre communion. Nous nous connaissons l’un l’autre; les choses
extérieures ne nous changeront pas.» Reding soupira; il voyait
clairement que sa conversion, lorsqu’elle serait un fait accompli,
produirait sur Carlton les mêmes effets que sur ses autres amis. Il ne
pouvait en être autrement: car lui-même était sûr d’avoir d’autres
sentiments à l’égard de son ancien tuteur.
Quelques instants après, celui-ci reprit avec douceur: «Est-il donc tout
à fait impossible, Reding, de vous retenir encore à la onzième heure?
Quels sont vos motifs?--Ne discutons pas, mon cher Carlton; j’en ai fini
avec les arguments. Cependant, si je dois parler pour vous satisfaire,
qu’il me suffise de vous dire que j’ai accompli vos désirs. Vous m’aviez
engagé à lire les théologiens de l’Église Anglicane. Je les ai lus; je
leur ai même consacré beaucoup de temps, et maintenant je vais embrasser
ce Symbole qui seul est le centre vers lequel ils convergent dans leur
enseignement séparé; le Symbole qui soutient la divinité de la tradition
avec Laud, l’accord des Pères avec Beveridge, une Église visible avec
Bramhall, un tribunal pour les décisions dogmatiques avec Bull,
l’autorité du Pape avec Thorndike, la pénitence avec Taylor, les prières
pour les morts avec Ussher; le célibat, l’ascétisme et la discipline
ecclésiastique avec Bingham. Je cherche l’Église qui, dans ces points
comme dans une infinité d’autres, se rapproche le plus de l’Église
Apostolique; qui soit la continuation de cette Église des Apôtres, si
toutefois celle-ci a été continuée. Or, en _voyant_ que cette Église que
je choisis est semblable à celle des Apôtres, je _crois_ que réellement
c’est la _même_. La raison a marché la première, la foi doit suivre.»
Il s’arrêta, et Carlton ne répliqua point; il y eut un moment de
silence. «Je vous le répète, reprit enfin Charles, il est inutile de
discuter; c’est une résolution prise après de longues et mûres
réflexions. Je l’ai annoncée à ma mère, et je lui ai fait mes adieux.
Tout est arrêté; je ne puis revenir sur mes pas.--Est-ce là un bon
sentiment? répliqua Carlton d’un air de demi-reproche.--Comprenez-moi,
répondit Charles; j’en suis venu à cette résolution après y avoir
gravement réfléchi. Elle est restée dans mon esprit à l’état de simple
conclusion intellectuelle, pendant une ou deux années. Évidemment, à
cette heure, je puis, sans encourir de blâme, changer cette conclusion
en une résolution pratique. Mais nul d’entre nous ne peut assurer qu’au
milieu du tourbillon du monde et des intérêts de toute espèce dont il
sera assailli, il conservera toujours devant sa conscience ces
convictions habituelles et déterminantes, d’après lesquelles c’est notre
devoir d’agir. C’est pourquoi je dis que le temps des arguments est
passé. J’agis d’après une conclusion déjà tirée.--Mais comment
savez-vous, Charles, si vous n’avez pas été influencé à votre insu, pour
arriver à ce résultat? Une idée s’est emparée de vous, et vous n’avez
pas été capable de la bannir. La seule preuve, la preuve nécessaire de
la réalité de vos convictions serait, d’après moi, de vous les voir
conserver au milieu des agitations de la vie.--Mais ces convictions ne
me quittent point; elles me dominent en tout temps et en tout
lieu.--Oui, seulement, à certaines heures, comme vous l’avez avoué
vous-même. Sans doute vous devez avoir une conviction profonde pour agir
malgré les fâcheux effets causés par une démarche de ce genre.
Considérez dans combien d’esprits vous jetez le trouble; quel triomphe
vous fournissez aux ennemis de toute religion! quel encouragement à ceux
qui pensent qu’il n’y a pas de vérité! Songez combien vous affaiblissez
notre Église! Eh bien, d’après moi, il faut que vous ayez des
convictions très-fortes pour aller en avant malgré tout cela.--Je
reconnais, je soutiens, reprit Charles, que le seul motif suffisant pour
justifier une telle démarche, c’est la conviction que le salut en
dépend. Or, je vous parle avec sincérité, mon cher Carlton, en vous
disant que je ne pense pas être sauvé si je reste dans l’Église
d’Angleterre.--Voulez-vous dire que le salut n’est pas possible dans
notre Église? répliqua Carlton un peu froidement...--Non; je ne parle
que de moi-même; ce n’est pas à moi de juger les autres. Je dis
seulement: Dieu _m’appelle_, et je dois marcher au risque de mon
âme.--Dieu vous _appelle_! qu’est-ce que cela signifie? Je n’aime pas ce
langage; c’est celui d’un dissident.--Vous n’ignorez pas que c’est le
langage de l’Écriture.--Oui; mais dans l’Écriture personne ne _dit_: Je
suis appelé. La vocation est un acte du dehors, l’acte d’autrui, et non
un sentiment intérieur.--Mais, mon cher Carlton, comment peut-on, à
notre époque, arriver à la vérité, alors qu’il ne peut y avoir aucun
appel du dehors?--Dans ce cas, il me paraît que c’est un avertissement
indirect, que nous devons rester où la Providence nous a fait
naître.--Voilà précisément un des points de la doctrine de l’Église
Anglicane que je ne puis bien comprendre. Mais pour combien d’autres
sujets n’est-ce pas ainsi? je vous le demande, Carlton: Les membres de
l’Église d’Angleterre doivent-ils chercher la vérité, ou l’ont-ils reçue
depuis le commencement? La cherchent-ils eux-mêmes, ou la vérité leur
est-elle transmise?»
Carlton réfléchit un moment et parut hésiter; il répondit ensuite que
nous devions chercher la vérité. C’était une partie de nos épreuves
morales que d’aller à cette recherche. «Dès lors ne me parlez pas de
notre position, reprit Charles. Cette réponse, je l’attendais à peine de
votre part; mais c’est ce que la majorité des membres de l’Église
d’Angleterre proclame. On nous dit de chercher, on nous donne des règles
pour faire cette recherche, on nous fait exercer notre jugement privé;
mais arrivons-nous à une conclusion différente, on fait volte-face, et
on nous parle de notre «position providentielle». Il y a plus:
Dites-moi, en supposant que nous devions tous chercher la vérité,
croyez-vous que les membres de l’Église d’Angleterre la cherchent de la
manière que l’Écriture l’ordonne? Songez combien l’Écriture insiste sur
la difficulté de trouver la vérité, sur le zèle à la chercher, sur le
devoir d’en être altérés. Non, je ne puis croire que la masse du clergé
anglais, la masse des résidents d’Oxford, chefs des établissements et
Fellows des colléges (malgré leurs bonnes qualités, que je me plais à
reconnaître), ait jamais cherché la vérité. Ils ont accepté ce qu’ils
ont trouvé établi, et n’ont absolument pas exercé leur jugement privé;
ou s’ils en ont fait usage, ç’a été de la manière la plus vague et la
plus superficielle. Admettons qu’ils aient consulté l’Écriture: dans
quel but l’ont-ils fait? seulement pour y trouver des preuves en faveur
de ce qu’ils devaient souscrire, à l’époque où, étant sous-gradués, ils
ont assisté au cours des Articles. Puis, après dîner, en prenant un
verre de vin, ils parlent de tel ou tel ami qui s’est séparé de
l’Église, et ils le condamnent; bien plus (jetant un coup d’œil sur le
journal placé sur la table), ils prétendent indiquer les motifs de sa
conduite. Cependant, après tout, qui vraisemblablement doit avoir
raison? Est-ce cet homme qui a passé, peut-être, des années entières à
la recherche de la vérité, qui constamment a demandé au ciel sa
direction divine, et qui a pris tous les moyens en son pouvoir pour
arriver à la lumière? ou bien, sont-ce «les _gentlemen_ de l’Angleterre
qui restent tranquillement chez eux au sein de leur comfort?» Non, non;
ils peuvent parler de la recherche de la vérité, du jugement privé,
comme d’un devoir, mais ils n’ont jamais cherché, jamais ils n’ont
exercé leur jugement. Ils restent là où ils sont, non parce que c’est la
vérité, mais parce qu’ils s’y trouvent, parce que c’est «leur position
providentielle», et position assez agréable par-dessus le marché.»
Reding s’était un peu animé, étant sous l’influence pénible de l’article
de la Gazette. Mais, sans tenir compte de ce fait, il y avait dans sa
situation assez de causes pour jeter son esprit hors de son état
habituel. Il se trouvait dans la crise d’une épreuve particulière qu’il
faut avoir sentie pour la comprendre: peu d’hommes vont de sang-froid à
la bataille, ou se préparent avec calme à une opération chirurgicale.
Carlton, d’autre part, était un homme doux et modéré qui ne prononçait
pas une parole de vivacité une fois l’an. La conversation tomba. A la
fin, Carlton reprit: «J’espère, Reding, que vous n’allez pas vous réunir
à l’Église de Rome simplement parce qu’il y a des gens égoïstes et
déraisonnables dans l’Église d’Angleterre.» Charles comprit qu’il ne se
montrait pas à son avantage, et que, relativement aux motifs de sa
conversion, il donnait lieu à des conjectures qu’il voulait détourner.
«Il est triste, dit-il comme s’il se fût adressé un reproche, d’employer
nos derniers instants en discussions. Pardonnez-moi, Carlton, si j’ai
dit quelque chose de trop fort ou de trop vif.» Carlton le pensait
ainsi; il le croyait dans un état de surexcitation; mais à quoi bon le
lui dire? Il se contenta de serrer affectueusement la main que Charles
lui tendait, et il ne répondit pas.
Il dit ensuite brusquement et d’un ton sec: «Charles, connaissez-vous
quelque catholique romain?--Non; je me trompe, je connais Willis; mais
je ne l’ai pas vu depuis deux ans. Ça été entièrement l’œuvre de mon
esprit.» Carlton ne répliqua pas tout d’abord; puis, d’un ton aussi sec
et aussi brusque qu’auparavant: «Je pense donc, dit-il, que vous aurez
beaucoup à souffrir quand vous connaîtrez ces gens-là.--Que voulez-vous
dire?--Vous verrez, je le crains, que ce sont des hommes sans
éducation.--Que savez-vous sur leur compte?--Je le soupçonne
ainsi.--Mais qu’est-ce que cela fait à mon but?--C’est une chose à
laquelle vous devriez penser. Un ecclésiastique anglican est un
_gentleman_; vous pourrez avoir à souffrir plus que vous ne croyez,
lorsque vous vivrez avec des hommes d’un esprit peu cultivé ou de
manières communes.--Mon cher Carlton, ne parlez-vous pas de choses que
vous ignorez complétement?--Soit; mais vous devriez y penser, vous
devriez prendre la chose en considération. J’en juge par leurs lettres
et leurs discours qu’on lit dans les journaux.» Charles réfléchit un
moment: «Certainement, répondit-il ensuite, je n’aime pas bien des
choses qui sont faites et dites par des catholiques romains; mais tout
cela, à mes yeux, n’est qu’une épreuve et une croix; je ne vois pas
comment ce fait touche à la grande question.--Non, si ce n’est que vous
pourriez vous trouver comme un poisson hors de l’eau. Vous pourrez vous
trouver dans une position où il vous sera impossible de vous entendre
avec personne, où vous serez mis entièrement de côté.--Eh bien, reprit
Charles, quant au fait, je l’ignore; il peut arriver qu’il soit tel que
vous le dites; mais, pour moi, la valeur de votre preuve est presque
nulle. Dans toutes les communions, la lie est à la surface. Ce qui me
choque dans les actes publics des catholiques ne doit pas être la
mesure, que dis-je? ne peut être la mesure de l’esprit intérieur du
Catholicisme. Je ne voudrais pas juger de l’Église Anglicane par
Exeter-Hall, ni même d’après les mandements des évêques. Nous voyons
l’intérieur de notre propre Église, et nous ne connaissons que
l’extérieur de celle de Rome. La comparaison n’est pas équitable.--Mais
voyez leurs livres de piété, continua Carlton, ils ne savent pas écrire
en anglais.» Reding sourit, et secouant doucement la tête: «Ils écrivent
l’anglais, je suppose, répondit-il, d’une manière aussi classique que
saint Jean écrivait le grec.» Ici encore, la conversation fit une halte,
et pendant quelques instants on n’entendit plus rien que le
bouillonnement de la cafetière.
De la discussion ne devait sortir aucun bien, comme on pouvait en juger
dès le principe. Chacun avait sa manière de voir, et cette vue
particulière était le commencement et la fin de la controverse. Charles
se leva. «Eh bien, mon cher Carlton, dit-il, il faut nous séparer; il
doit être près de onze heures.» Il tira de sa poche un petit livre,
«l’_Année chrétienne_». «Vous m’avez vu souvent ce volume entre les
mains, continua-t-il; acceptez-le en souvenir de moi. En mon absence, ce
gage vous dira que je ne vous oublie point, mais que je pense toujours à
vous.» Il s’arrêta très-ému. «Oh! c’est très-dur de vous quitter tous
pour aller vers des étrangers, reprit-il; je ne le désirais pas, mais je
ne puis m’en empêcher; je suis appelé, j’y suis contraint.» Il s’arrêta
encore; les larmes coulaient le long de ses joues. «Ce n’est rien,
dit-il en se remettant un peu, ce n’est rien; mais elle est dure, cette
heure: à peine un ami qui s’intéresse à moi; des regards sombres, des
paroles amères... Je me satisfais moi-même, en suivant ma propre
volonté... Bien...» Et il se mit à regarder ses doigts et à se frotter
doucement les mains. «Cela doit être, se dit-il tout bas à lui-même, il
faut aller au royaume, à travers les tribulations, semer dans les larmes
pour moissonner dans la joie.» Autre silence, et un nouveau cours de
pensées se présenta: «Oh! reprit-il, je crains tant, je crains si fort
que vous tous qui n’allez pas en avant ne retourniez en arrière! Vous ne
pouvez rester fixes là où vous êtes. Pendant un temps vous croirez qu’il
en est ainsi; puis, vous nous ferez de l’opposition, et vous croirez
encore que vous conservez votre terrain, parce que vous emploierez les
mêmes mots qu’auparavant; mais et votre croyance et vos opinions
déclineront. Vous serez moins fermes. Viendra enfin un jour où ceci vous
frappera: c’est que, tout en différant des Protestants, vous discutez
seulement sur des mots. On nous appelle Rationalistes; prenez garde de
tomber dans le Libéralisme. Et maintenant, mon cher Carlton, vous, le
seul de mes amis d’Oxford qui se soit montré patient et affectueux
envers moi, adieu. Puissions-nous nous retrouver bientôt dans la paix et
dans la joie! Je ne puis aller à vous; il faut que vous veniez à moi.»
Ils s’embrassèrent avec affection. Une minute après, Charles descendait
l’escalier en courant.