De quelques pratiques religieuses.
L’hiver avait été en général sec et agréable. En février et en mars, les
pluies furent si abondantes et les vents si forts que Bateman ne vit
guère Charles ni Willis. Il n’avait pas renoncé, pourtant, à ses projets
sur ce dernier, mais le difficile pour lui était de trouver le meilleur
moyen de les faire réussir. Quant à Campbell, il était résolu à
l’exclure de toute participation à son œuvre; il hésitait, au contraire,
à l’égard de Charles. Il l’avait trouvé beaucoup moins catholique romain
qu’il ne s’y attendait, et il pensait qu’en se confiant à lui, et en le
faisant son agent auprès de Willis, il parviendrait peut-être à lui
donner une direction anglicane. En conséquence, il lui fit part de sa
sollicitude pour ramener Willis à «l’Église de son baptême». Charles lui
conseilla de laisser les choses en paix, ajoutant qu’il pourrait réussir
à éloigner de Rome le jeune converti sans le ramener à l’Anglicanisme.
Cet avis ne découragea pas Bateman. Le temps s’étant amélioré, celui-ci
les invita tous deux à dîner, un des derniers dimanches du carême. Il
voulait ce jour-là livrer bataille, et, dans ce dessein, il avait lu
avec soin les ouvrages les plus populaires contre l’Église de Rome.
Après y avoir beaucoup réfléchi, il se décida à diriger son attaque sur
quelques-uns des «maux pratiques», d’après lui, «de l’Église Romaine»,
comme étant plus faciles à prouver que des points de doctrine ou
d’histoire; matières d’ailleurs dans lesquelles Willis pouvait bien être
plus versé que lui à cette époque. Il considérait, en outre, que si
Willis avait jamais été ébranlé dans sa nouvelle foi sur le continent,
c’était par les exemples pratiques qu’il avait eus sous les yeux du
résultat des doctrines particulières de sa croyance, lorsqu’elles
étaient librement suivies. Enfin, à dire vrai, notre ami n’avait pas une
idée très-claire du nombre des principes qui lui étaient communs avec
l’Église de Rome, ni du point où il devait s’arrêter dans les différents
détails du Symbole du pape Pie. C’est pourquoi il était évidemment plus
sûr de borner son attaque à des matières de pratique.
«Vous voyez, Willis, dit-il quand ils furent à table, que je vous ai
servi du maigre, ignorant si vous avez une dispense. Nous ferons gras,
nous autres; mais ne pensez pas que nous ne jeûnions à certains jours.
Je ne suis nullement de l’avis de Campbell; toutefois nous ne jeûnons
pas le dimanche. Telle est notre règle, et je crois qu’elle remonte aux
premiers siècles.» Willis répondit qu’il ignorait les usages de la
primitive Église: «mais je pense, ajouta-t-il, que tout le monde admet
que les matières de discipline peuvent être modifiées par l’autorité
compétente.--Sans doute, repartit Bateman, pourvu que tout soit d’accord
avec le texte inspiré de l’Écriture»; et il s’arrêta, dévoré du désir
d’aborder quelque grand sujet, si c’était possible. Ne sachant comment
s’y prendre, il vit qu’il devait se jeter _in medias res_, et il ajouta:
«Tout ce qu’on trouve dans les églises du continent ne s’accorde pas, je
présume, avec le texte inspiré.--Vous voulez parler, je suppose, dit
Willis innocemment, des _antependia_, des _dorsals_, des autels de
pierre, des chapes et des mitres; sans doute, ces choses ne se trouvent
pas dans l’Écriture.--C’est vrai, dit Bateman; mais quoiqu’elles ne se
trouvent pas dans l’Écriture, ces choses ne sont pas en contradiction
avec la Bible. Elles sont toutes très-légitimes; mais le culte des
Saints, spécialement celui de la Sainte Vierge, le culte des Reliques,
les prières marmottées dans une langue inconnue, les Indulgences et les
Communions rares sont, je le crois, en contradiction directe avec
l’Écriture.--Mon cher Bateman, repartit Willis, vous paraissez vivre
dans une atmosphère de controverse; c’est comme à Oxford, il y avait
toujours chez vous quelque argument sur le tapis. La religion nous est
octroyée pour jouir de ses charmes, et non pour en faire un objet de
dispute. Donnez-moi une autre tranche de ce gigot.--Oui, Bateman, ajouta
Reding, laissez-nous savourer votre dîner. Willis le mérite, car je
crois qu’il a fait une bonne promenade aujourd’hui. N’avez-vous pas été
à pied à Seaton? Une route de quatorze milles, et un terrain accidenté.
En certains endroits, le chemin doit être encore boueux.--C’est vrai,
dit Bateman. Prenez un verre de ce vin, Willis; il est bon; c’est du
madère que j’ai reçu d’une de mes tantes.--Willis nous fait honte,
reprit Charles, à nous qui n’avons eu qu’un pas à faire de notre chambre
jusqu’à l’église, tandis que, lui, il a fait un pèlerinage à la
sienne.--Je n’attaque pas notre ami, répondit Bateman; il s’agissait
seulement d’un point sur lequel je le croyais d’accord avec moi; savoir,
qu’il y a bien des corruptions de culte dans les églises du continent.»
Voyant que son silence commençait à être remarqué, Willis répondit qu’il
pensait que les personnes non catholiques ne peuvent indiquer ce qui est
corruption et ce qui ne l’est pas. Ici la controverse s’arrêta encore;
Willis ne paraissait pas d’humeur à la poursuivre, peut-être aussi
était-il trop fatigué. Ils mangèrent donc et ils burent, se contentant
d’assaisonner le repas de quelques lieux communs, jusqu’à ce que la
nappe fût levée. Le dîner fini, on recula un peu la table, et les trois
amis se placèrent devant le feu que Bateman ranima. Deux d’entre eux au
moins avaient mérité quelque relâche, et c’était précisément les deux
qui, se posant en mutuels adversaires, allaient se battre dans la
prochaine controverse. L’un avait fait une longue course; l’autre avait
eu deux services entiers, un baptême et un enterrement. L’armistice dura
un grand quart d’heure. Charles et Willis employèrent ce temps à une
causerie amicale. Bateman, de son côté, profita de ce répit pour
combiner ses moyens d’attaque. Se trouvant enfin prêt pour l’assaut, il
l’ouvrit selon les règles.
«Allons, mon cher Willis, dit-il, je ne puis vous lâcher de la sorte; je
suis sûr que ce que vous avez vu sur le continent vous a scandalisé.»
L’attaque était presque grossière: Willis répondit que s’il eût été
protestant, il aurait été facilement choqué; mais il était catholique;
et un soupir presque imperceptible s’échappa de sa poitrine. D’ailleurs,
s’il avait été tenté de se scandaliser, il se serait souvenu qu’il
appartenait à une Église qui ne peut errer dans aucune matière
importante. Il ne s’était pas joint à l’Église pour critiquer, mais pour
apprendre. «J’ignore, ajouta-t-il, ce qu’on entend quand on dit que nous
devons avoir la foi, que la foi est une grâce, que la foi est le moyen
de notre salut, s’il n’y a aucun point sur lequel nous ayons à
l’exercer. La foi marche contre la vue: donc, à moins qu’il n’y ait des
choses qui vous heurtent, il n’y a rien contre quoi vous ayez à
marcher.» Bateman cria au paradoxe. «S’il en est ainsi, répliqua-t-il,
pourquoi ne pas nous faire Mahométans? Nous aurions alors assez de
matières pour exercer notre foi.»
--Eh bien, repartit Willis, supposons que votre ami, homme honorable,
est accusé de vol, et que les apparences lui sont contraires;
admettriez-vous de prime abord l’accusation? Ce serait une belle épreuve
pour votre foi en lui; et si par la suite il était en mesure de montrer
son innocence, je ne crois pas qu’il vous fût très-reconnaissant, dans
le cas où vous auriez attendu son explication pour prendre son parti; la
connaissance que vous aviez de sa personne ne vous permettait pas de le
suspecter. Si donc, je m’unis à l’Église ayant foi en elle, quoi que je
puisse voir qui me surprenne, ce n’est qu’une épreuve pour ma
foi.--C’est vrai, dit Charles; mais la foi doit avoir un fondement; nous
ne pouvons pas croire sans raison; et la question est de savoir si
certains actes de l’Église ne sont pas un sujet légitime de former un
jugement en sa faveur, ou contre elle.--Un catholique, comme je l’étais
sur le continent, répondit Willis, a déjà trouvé ses motifs de
crédibilité, car il croit; mais pour celui qui ne l’est pas, un
protestant par exemple, je tiens pour certain qu’il aura probablement
des idées fausses touchant le culte catholique. Il peut facilement
arriver qu’il ne le comprenne pas.--Cependant il y a des gens qui ont
autrefois été convertis par la seule vue de ce culte, objecta
Reding.--Certainement, répondit Willis; Dieu opère de mille manières.
Dans le culte catholique, il y a bien des choses capables de frapper un
protestant, mais il y en a aussi beaucoup qui doivent l’embarrasser; par
exemple, la dévotion à la Sainte Vierge, dont parlait notre ami.
--Vous ne pouvez le nier, reprit Bateman; cela est évident; il est
impossible que le culte rendu par les Catholiques Romains à la Sainte
Vierge ne porte pas atteinte à la suprême adoration due au Créateur
seul.--Voilà précisément un exemple de ce que je disais, répondit
Willis, vous jugez _a priori_; vous ne connaissez pas la chose par
expérience, mais vous dites: «Cela doit être, il ne peut en être
autrement.» Telle est la manière dont un protestant juge et tire ses
conclusions; mais un catholique, qui pratique et ne s’en tient pas à des
idées spéculatives, sent la vérité du contraire.--Il est des choses,
repartit Bateman, qui ressemblent tellement à des axiomes qu’elles
dispensent de l’épreuve. D’ailleurs, l’usage journalier est très-propre
à cacher au peuple le mal réel de certaines pratiques.--Étrange
aveuglement que le vôtre! répliqua Willis; vous ne voyez pas que cet
argument est celui-là même que les différentes sectes emploient contre
vous autres Anglicans. L’Unitaire, par exemple, dit que la doctrine de
l’Expiation _doit_ nous conduire à considérer le Père, non comme un Dieu
d’amour, mais seulement comme un Dieu de vengeance; et il appelle
immoral le dogme de l’éternité des peines. De même le Wesleyen ou le
Baptiste déclare qu’il est absurde de supposer qu’un homme puisse
admettre la doctrine de la régénération baptismale et être en même temps
un homme spirituel, et il dit que cette doctrine _doit_ avoir un effet
engourdissant sur l’esprit et détruire sa simple confiance dans
l’expiation du Christ. Je prendrai un autre exemple. Beaucoup
d’excellents Catholiques, qui n’ont jamais vu d’Anglicans, sont aussi
incapables de se faire une idée exacte de votre position que vous
l’êtes, vous, de vous représenter la leur. Ils ne peuvent s’expliquer
comment vous êtes assez illogiques que de ne pas marcher en avant ou
reculer. Bien plus, ils soutiennent que l’état de votre esprit, tel que
vous le manifestez, est impossible; ils ne croient pas à sa réalité.
Quant à moi, je puis déplorer votre état; je puis croire que vous êtes
illogiques, et quelque chose de pis; mais je sais que c’est un état qui
existe. De même donc que j’admets qu’une personne peut reconnaître une
Église Catholique, sans croire cependant que cette Église est celle de
Rome; de même, je vous demande, sous forme d’_argumentum ad hominem_, si
vous ne devez pas croire que nous pouvons honorer la Sainte Vierge comme
la première des créatures, sans porter atteinte à l’honneur dû à Dieu.
Tout au plus, devriez-vous nous appeler illogiques; mais vous ne devriez
pas nier que nous faisons ce que nous vous affirmons.--J’établis une
distinction, repartit Bateman: il est bien possible, je vous l’accorde,
qu’un Catholique instruit mette une différence entre la dévotion à la
Sainte Vierge et le culte rendu à Dieu; mais je soutiens seulement que
la multitude ne fera pas cette différence.--Je sais que c’est votre
pensée, répondit Willis; et cependant, je le répète, vous parlez, non
d’après l’expérience, mais sur une raison _a priori_. Vous ne dites pas:
«Cela est ainsi», mais, «Cela doit être ainsi.»
Il y eut un moment de silence; puis Bateman reprit la parole. «Vous nous
donnerez peut-être quelque peine, dit-il en riant, mais nous sommes
résolus de vous ramener à nous, mon bon Willis. Or, je vous le demande,
à vous qui aimez la vérité: vient-elle du ciel cette Église qui enseigne
des mensonges?--Il nous faut définir les mots _vérité_ et _mensonge_,
répondit Willis en riant aussi. Mais cette définition nous étant à tous
deux connue, je n’ai pas de peine à déclarer comme proposition évidente
qu’une Église qui enseigne des mensonges ne vient pas du
ciel.--Naturellement, vous ne pouvez nier la proposition, reprit
Bateman; eh bien, donc, n’est-il pas certain qu’à Rome même il y a des
reliques que rejettent aujourd’hui tous les hommes instruits, et
lesquelles cependant sont encore vénérées comme reliques? Par exemple,
Campbell m’a dit que les têtes réputées de saint Pierre et de saint
Paul, dans une des grandes basiliques de Rome, ne sont pas certainement
celles des apôtres, puisque la tête de saint Paul fut trouvée avec son
corps, après l’incendie qui, il y a quelques années, dévora son
église.--Je ne connais pas ce cas particulier, mon cher ami; mais vous
posez une vaste question, qui ne peut être résolue en quelques mots. Si
je devais parler, voici comment j’établirais ma thèse. Je commencerais
par cette proposition, que l’existence des reliques n’est pas
invraisemblable; m’accordez-vous ce point?--Je n’accorde rien;
continuez.--Eh bien, il y a un grand nombre de reliques païennes que
vous admettez. Qu’est-ce que Pompéi et tout ce qu’on y trouve, sinon un
immense reliquaire païen? Pourquoi n’y aurait-il pas, à Rome et
ailleurs, des reliques chrétiennes, comme il y en a de païennes?--C’est
juste.--Bien; et les reliques peuvent avoir un caractère d’authenticité.
On voit encore de nos jours le tombeau des Scipion, sur lequel se lisent
les noms de ces grands hommes. Supposez qu’on y eût trouvé des cendres,
n’admettriez-vous pas que ce sont les cendres d’un Scipion?--A la
question! Plus vite.--Saint Pierre, continua Willis, parle de David
«dont le tombeau est au milieu de vous jusqu’à ce jour». Il n’y a donc
rien d’étonnant qu’une relique sacrée soit conservée onze siècles et
reconnue pour être telle, lorsqu’une nation se fait un devoir de la
garder.--Vous battez les buissons, s’écria Bateman avec impatience;
allez plus vite.--Laissez-moi suivre ma route; donc, il n’y a rien
d’invraisemblable, en considérant que les chrétiens ont toujours traité
avec soin les monuments des choses sacrées...--Vous ne l’avez pas
prouvé, repartit Bateman, qui craignait une manœuvre cachée sous ces
paroles.--Eh bien, reprit Willis, vous n’en doutez pas, je suppose, au
moins depuis le quatrième siècle, alors que sainte Hélène apporta de la
Terre Sainte les monuments de la Passion de Notre-Seigneur et les
enferma à Rome dans la basilique, qui, pour ce motif, fut appelée
Santa-Croce. Quant aux temps antérieurs à l’époque de la persécution,
les chrétiens eurent naturellement peu d’occasions de montrer une
dévotion semblable, et les souvenirs historiques y sont moins nombreux;
toutefois, l’existence de ce respect est aussi sûre et aussi certaine
qu’aucun fait de l’histoire. On ramassa les os de saint Polycarpe,
disciple de saint Jean, après qu’il eut été brûlé, comme on avait fait
de ceux de saint Ignace avant lui, après son exposition aux bêtes; et
l’on en fit autant des os et du sang de tous les martyrs. Personne ne
doute de ce fait; je n’ai jamais rencontré de dissidence sur ce point.
De même encore, les disciples prirent le corps de saint Jean-Baptiste
(et il serait bien étrange qu’ils ne l’eussent pas fait), et ils
l’ensevelirent «dans _le_ tombeau», selon l’expression de saint Marc,
qui en parle comme d’une chose connue. Or, pourquoi n’aurait-on pas de
la même manière, et même à plus forte raison, pris soin des corps de
saint Pierre et de saint Paul, quand ce n’eût été que pour les ensevelir
avec décence? Mais si l’on a pris soin de ces corps au moment de leur
martyre, est-il étonnant qu’on les ait ensuite conservés?--Mais ils
ne peuvent se trouver en deux endroits à la fois, objecta
Bateman.--Écoutez-moi, mon ami: s’il existe une tradition que dans un
certain lieu se trouve une relique d’un apôtre, de prime abord il y a
une probabilité qu’elle est là; la présomption est en sa faveur.
Pouvez-vous le nier? Eh bien, si l’on dit que la même relique se trouve
en deux endroits, alors l’une ou l’autre des deux traditions est fausse,
et _prima facie_ leur valeur respective en est affaiblie. Cela, je
l’admets, mais je me garderai bien de rejeter ces deux traditions à la
fois; chacune d’elles a encore sa valeur, quoique individuellement
diminuée. Or, supposez qu’il existe des circonstances qui confirment
l’une, l’autre s’en trouve d’autant plus affaiblie, et à la fin la
probabilité de sa vérité peut disparaître; et quand, un long temps
s’étant écoulé, les témoignages lui restent toujours contraires, alors
cette tradition est complétement abandonnée. Mais tout cela est l’œuvre
du temps. D’ailleurs ce n’est pas plus une objection contre la doctrine
et la pratique de la vénération des reliques d’entendre dire qu’un corps
se trouve dans deux endroits, que ce n’est une accusation contre
l’histoire profane de voir, à propos de Charles Ier, certains historiens
nous soutenir qu’il fut enseveli à Windsor, et d’autres à Westminster;
problème qui a été résolu dans ces derniers temps[67]; c’est une
question de témoignage, et elle doit être traitée comme telle.--Mais si
la tête de saint Paul a été trouvée sous l’église qui porte son nom,
repartit Bateman, il est assez clair qu’elle n’a pas été conservée dans
l’autre basilique.--C’est vrai; mais les questions graves de ce genre ne
peuvent se décider en un instant. Quant à moi, j’ignore les
circonstances de ce fait, et je ne prends que votre relation. Il faut
donc prouver que c’est la tête de saint Paul qu’on a trouvée avec son
corps; car, puisqu’il fut décapité, la tête et le corps ne sauraient
être joints ensemble. Voilà une question; et combien d’autres
surgiraient! Il n’est pas facile d’établir une question d’histoire. On
voit tous les jours revivre des controverses de ce genre qui semblaient
résolues. C’est très-bien pour des historiens profanes de renoncer tout
d’un coup à une tradition ou à un témoignage, et pour une génération de
s’en moquer; mais l’Église ne peut faire ainsi. Elle a une
responsabilité religieuse, et elle doit procéder lentement. Supposez
qu’il arrive que les têtes qui se trouvent à Saint-Jean de Latran sont,
après tout, celles des Apôtres, et que l’Église les ait rejetées; est-ce
admissible? On voit tous les jours revivre des questions historiques,
disais-je. Walpole ne prouva-t-il pas admirablement que les deux petits
princes assistaient à la procession du couronnement du roi Richard?
Cependant, il y a quelques années, deux squelettes d’enfants furent
trouvés dans la Tour à la place même où l’on disait que les enfants
d’Édouard avaient été assassinés et enterrés par le duc de Gloucester.
Je parle de mémoire, mais le fait général que je cite est incontestable.
Ussher, Pearson et Voss prouvèrent que les petites Épîtres de saint
Ignace étaient authentiques; et aujourd’hui, après un laps de deux
siècles, la question est encore débattue d’une manière assez plausible.»
[67] Il est parfaitement établi maintenant que Charles Ier a été
enseveli au château de Windsor, dans la magnifique chapelle de
Saint-George. C’est en 1813 que les doutes sur la sépulture de ce
roi ont été éclaircis. La cérémonie de l’exhumation eut lieu sous
les yeux de George IV et d’un petit nombre de témoins.
Il y eut un nouveau silence, pendant lequel Bateman réfléchit à ses
faits et à ses arguments; mais rien ne se présentait pour l’heure.
Willis continua: «Vous devez remarquer aussi que les reliques comme
celles que vous avez mentionnées sont ordinairement sous la garde de
corps religieux. Or, naturellement, ceux-ci sont jaloux de toutes les
tentatives faites pour prouver qu’elles sont fausses, et, dans un esprit
de corps bien pardonnable, ils les défendent de toute leur puissance et
soulèvent des obstacles contre toute décision opposée. C’est ainsi que
votre société défend, à très-juste titre, la réputation de sa
fondatrice, la reine Boadicée. Si un jugement était porté contre elle
par tous les tribunaux du pays, votre brave et loyal président
l’abandonnerait-il? Non. Un pareil fait briserait son cœur magnanime, et
comme un preux chevalier il voudrait mourir au service de sa dame. Donc,
et d’après le devoir religieux et d’après le sentiment humain, c’est une
chose très-difficile de faire désavouer une relique reconnue.--Eh bien,
reprit notre hôte, d’après mon pauvre jugement, il me semble que c’est
une honte de conserver, par exemple, des inscriptions que tout le monde
sait être fausses.--Mon cher Bateman, répliqua Willis, vous tournez dans
un cercle vicieux; _tout_ le monde ne sait pas cela; c’est un point qui
est en voie d’être établi, mais qui ne l’est pas encore. Vous pouvez
dire que des _individus_ l’ont établi, ou qu’il _peut_ être établi,
mais, je le répète, il ne l’est pas encore. Des cas semblables arrivent
fréquemment en matières civiles, sans que pour cela personne parle mal
des individus ou des corps existants. Jusque dans ces dernières années,
le Monument de Londres[68] portait une inscription attestant que cette
ville avait été brûlée par nous, pauvres Papistes. Déjà, il y a un
siècle, Pope, le poëte, appelait la colonne «un grand matamore» qui
«relève sa tête pour mentir»; et cependant l’inscription n’a été enlevée
que depuis peu de temps. Ce fut, je crois, à l’époque de la restauration
du Monument. L’occasion était favorable pour faire disparaître une
calomnie sur laquelle jusqu’alors on ne s’était pas prononcé
définitivement, et sur laquelle on ne se prononça pas, non plus, par
égard _primâ facie_ pour l’autorité de la relation contemporaine de la
calamité que la colonne rappelait. Il n’y a jamais un point fixe du
temps où l’on puisse dire: Maintenant la tradition est prouvée fausse.
Lorsqu’une croyance reçue a été ostensiblement exposée, la question
reste dormante jusqu’à ce que l’on trouve de nouvelles preuves. Si
aucune ne se produit, une cause accidentelle, comme la restauration d’un
monument, la fait à la fin disparaître.»
[68] Voy. la note E.
«Nous sommes un peu sortis du sujet», pensa Bateman; et il s’agitait sur
sa chaise tâchant de rattraper le fil de son raisonnement. Reding fit
une objection. Il dit que personne ne connaissait l’inscription du
Monument, ni ne s’en inquiétait, tandis que l’on rendait un culte
religieux aux deux têtes qui se trouvent à Saint-Jean de Latran. «C’est
cela, s’écria notre hôte, c’est précisément ce que j’allais dire.--Eh
bien, répondit Willis, quant à ce cas particulier, rappelez-vous que
j’accepte votre relation, puisque j’ignore le fait. Mais considérons
l’étendue de cette erreur. On ne doute nulle part qu’au moins ce ne
soient des têtes de martyrs. La seule et l’unique question est donc
celle-ci: Sont-elles les véritables têtes des Apôtres? Depuis un temps
immémorial elles ont été conservées sur ou sous l’autel comme les têtes
de saints ou de martyrs; et il suffit d’une légère connaissance des
antiquités chrétiennes pour être parfaitement certain qu’elles sont
réellement de saintes reliques, lors même qu’elles seraient inconnues.
La seule erreur, donc, est que les Catholiques ont vénéré, sous un faux
nom, ce qui, après tout, était digne de vénération. Peut-être en ont-ils
attendu des miracles, confiance bien légitime; peut-être encore ont-ils
été les témoins de ces miracles, et cette hypothèse est bien naturelle,
vu que, quoiqu’on se trompât sur leur vrai nom, ces reliques étaient
néanmoins des reliques de saints; mais enfin tout cela n’est
certainement pas une si grande affaire.--Vous avez avancé gratuitement
trois propositions, répliqua Bateman: 1º qu’on n’a placé sous les autels
que des reliques de saints; 2º que ces reliques ont toujours été là;
3º... Je sais qu’il y avait un troisième point; voyons...--C’est
très-vrai, repartit Willis en l’interrompant, et je vous aiderai encore
pour quelques autres. J’ai avancé qu’il y a dans le monde des Chrétiens
appelés Catholiques; de plus, qu’ils pensent que c’est bien de vénérer
les reliques; mais, mon cher Bateman, ces propositions étaient les
principes et non le sujet de notre discussion, et si l’on devait les
démontrer, il faudrait une controverse particulière; je pense,
toutefois, que nous avons assez de controverse pour aujourd’hui.--Oui,
Bateman, reprit Charles; il se fait tard. Je dois songer à mon retour.
Donnez-nous du thé, et laissez-nous partir.--Partir? s’écria Bateman;
mais nous venons à peine de dîner, et nous n’avons encore rien fait
jusqu’à présent. J’avais beaucoup de choses à dire.» Il sonna cependant
pour le thé, et la table fut dégarnie.