Un beau mouvement d’enthousiasme inattendu et communicatif.
La conversation se ralentit. Bateman était encore affairé avec sa
mémoire, et il devenait, aussi, impatient. Le temps s’écoulait, et aucun
coup n’avait été frappé. Willis, de son côté, commençait à bâiller, et
Charles paraissait désireux d’en finir. «Ces Papistes, se disait Bateman
à part lui, établissent leurs propositions d’une manière fort plausible,
mais de très-mauvaise foi certainement; on doit être à la hauteur de
leurs ruses. J’ose le dire, si la vérité était connue, on saurait que
Willis a pris des leçons; il paraît si grave; je suis convaincu qu’il
tient en réserve bien des choses, et qu’il se joue de mon ignorance. Qui
sait? Peut-être est-ce un jésuite déguisé...» Cette pensée était
terrible, et elle arrêta pendant quelques secondes le cours de ses
réflexions. «Si je pouvais savoir ce qu’il pense réellement! Il est si
difficile de les déchiffrer! Ils ne disent rien de ce qui se passe chez
eux, et ils sont sous l’obéissance. On ne sait quand il faut les croire.
Je soupçonne qu’il a été cruellement désappointé par le Romanisme; il
est si maigre... Mais naturellement il ne l’avouera pas. Un tel aveu
blesse l’amour-propre, et il veut être conséquent. Il ne veut pas qu’on
se moque de lui, il tire donc le meilleur parti des choses. Je voudrais
savoir comment il faut le traiter. J’ai eu tort d’inviter Reding;
évidemment Willis ne peut être expansif devant un tiers. Il ressemble au
renard qui a perdu sa queue. J’ai manqué de tact en cela, je le vois
maintenant. Chose très-importante que d’avoir du tact! Ceci en demande
beaucoup. J’avais tant de choses à lui dire sur les indulgences, et sur
la rareté des communions! Je pense que je dois lui parler de la messe.»
Ainsi se tourmentait notre hôte intérieurement, tout en faisant le thé.
Il tenta enfin son dernier assaut.
«Eh bien, Willis, dit-il, nous vous ramènerons parmi nous à la Noël
prochaine. Je ne puis vous accorder un plus long terme; je suis certain
de mon fait; cela demande du temps, cela ira avec lenteur, mais c’est
sûr. Quelle joie alors! je ne sais pas ce qui vous arrête. Vous ne
faites rien à cette heure; vous êtes relégué dans un coin; vous dissipez
votre existence. Qu’est-ce qui vous retient?» Willis, prenant un air
étrange, répondit simplement: «Ce qui me retient? La grâce.» Bateman fut
ébahi de cette réponse, mais il se remit bientôt: «Me préserve le ciel,
reprit-il, de traiter ces choses à la légère, ou de m’occuper de vous
indûment! Je sais, mon cher ami, que vous êtes un jeune homme sérieux;
mais, dites-moi, je vous prie, avec quelles raisons vous justifiez la
messe telle qu’on la célèbre sur le continent. Comment peut-on l’appeler
un «culte raisonnable», alors que tous les prêtres conspirent pour la
marmotter au galop, comme s’il ne leur importait absolument pas qu’on y
assistât, ou qu’on en comprît le sens? Parlez, mon brave, parlez,
ajouta-t-il en le frappant doucement sur l’épaule.--Ce sont des
questions difficiles, répondit Willis; dois-je m’expliquer? Des
questions très-difficiles, répéta-t-il d’un ton plus animé et
s’échauffant à mesure qu’il parlait; je veux dire qu’on les considère
très-diversement. Il est difficile de faire passer dans l’esprit d’une
personne l’idée d’une autre. L’idée du culte, dans l’Église Catholique,
est différente de celle que vous en avez dans votre Église; car, en
vérité, les religions sont différentes. Ne vous y trompez pas, mon cher
Bateman, continua-t-il avec douceur, notre religion n’est pas la vôtre
un peu plus ou un peu trop développée, comme il vous plaît de le dire.
Non, elles diffèrent dans l’espèce et non pas dans la valeur. La
religion Romaine est une religion, l’Anglo-Catholicisme en est une
autre. Et quand le temps viendra (et il viendra) pour vous, étranger
comme vous êtes aujourd’hui, de vous soumettre au joug aimable du
Christ, alors, mon cher ami, ce sera la _foi_ qui vous rendra capable de
supporter les manières et les usages des Catholiques, lesquels sans cela
pourraient vous surprendre. Autrement, vos habitudes dès longtemps
contractées, les rapports de certains actes extérieurs avec les vrais
actes intérieurs de dévotion pourraient vous embarrasser, lorsque vous
auriez à vous conformer à d’autres habitudes et à vous créer d’autres
associations d’idées. Mais cette foi dont je parle, le grand bienfait de
Dieu, vous rendra capable alors de vous surmonter vous-même, de
soumettre votre jugement, votre volonté, votre raison, vos affections,
vos goûts et vos penchants aux règles et aux usages de l’Église. Ah!
pourquoi faut-il que la foi soit nécessaire en une telle matière, et que
ce qui est si naturel et si évident quand on est catholique ait besoin
d’une explication! Quant à moi, je vous le déclare», et il joignit ses
mains sur ses genoux, et, le regard fixe, comme s’il se fût parlé à
lui-même, il dit: «Quant à moi, rien ne me paraît si consolant, si
touchant, si saisissant, si capable de subjuguer l’âme entière que la
messe telle qu’on la célèbre parmi nous. Je pourrais y assister toute
une longue vie, sans éprouver jamais de fatigue. La messe, elle n’est
pas une simple forme de paroles; c’est une grande action, la plus grande
action qui puisse être accomplie sur la terre. C’est, non une pure
invocation, mais, si j’ose employer le mot, l’évocation même de
l’Éternel. Il descend sur l’autel en chair et en sang, Celui devant qui
les anges s’inclinent et les démons tremblent. C’est ce majestueux
événement qui est la fin et l’explication de toutes les parties de la
solennité. Des paroles sont nécessaires, non comme fin, mais comme
moyen; ce ne sont pas de simples supplications au trône de la grâce, ce
sont les instruments de ce qui est beaucoup plus haut, de la
consécration, du sacrifice. Comme si elles étaient impatientes
d’accomplir leur mission, elles se hâtent. Elles se suivent rapidement;
car toutes sont des parties d’une action intégrale. Rapidement elles
vont; car elles sont les paroles terribles du sacrifice, elles sont une
œuvre trop grande pour s’y appesantir; selon ce qui fut dit au
commencement: «Ce que vous faites, faites-le rapidement.» Rapidement
elles passent; car le Seigneur Jésus va avec elles, comme il passa sur
le lac aux jours de sa vie terrestre, appelant vite d’abord l’un, puis
l’autre. Rapidement elles passent, parce que tel l’éclair brille d’un
bout à l’autre du ciel, telle est la venue du Fils de l’Homme.
Rapidement elles passent; car elles sont comme les paroles de Moïse,
lorsque le Seigneur descendit dans la nue, appelant le nom du Seigneur
quand il passait: «Le Seigneur, le Seigneur Dieu, miséricordieux et
aimable, patient et riche en bonté et en vérité.» Et comme Moïse sur la
montagne, nous aussi «nous nous hâtons, nous inclinons nos têtes, et
nous adorons». Et de même encore, tous rangés autour de l’autel, chacun
à sa place, nous tenons nos yeux fixés sur le grand avénement,
«attendant l’agitation de l’eau»; chacun à sa place, avec son cœur, ses
besoins, ses pensées, son intention, ses prières; chacun à sa place,
attentif à l’action qui s’opère, attentif à ses progrès, s’unissant à sa
consommation. C’est ainsi que, du commencement à la fin, suivant sans
peine et d’un cœur plein d’espoir des prières magnifiques et suaves,
nous formons comme un concert de divers instruments qui concourent à une
douce harmonie, dont le prêtre de Dieu est l’âme et le soutien. Là se
trouvent des petits enfants et des vieillards; des laboureurs au cœur
simple et des lévites du sanctuaire; des prêtres qui se préparent pour
cet auguste sacrifice, et d’autres faisant leurs actions de grâces; là
sont des vierges pures et des hommes pénitents. Mais de toutes ces âmes
s’élève une seule hymne eucharistique, dont la grande action est la
mesure et l’essor. Et vous me demandez, mon cher Bateman, ajouta-t-il en
se tournant vers lui, si un tel culte n’est pas de pure forme et
déraisonnable! Il est merveilleux, ce culte! s’écria-t-il en se levant,
prodigieusement merveilleux!!! Quand donc ce cher et bon peuple
sera-t-il éclairé? _O Sapientia, fortiter suaviterque disponens omnia, o
Adonaï, o Clavis David et Exspectatio gentium, veni ad salvandum nos,
Domine Deus noster._»
Il n’y avait plus à se tromper sur Willis. Bateman était immobile, et
presque effrayé de cet élan d’enthousiasme auquel il était loin de
s’attendre. «Eh bien, mon ami, dit-il, ce n’est donc pas vrai, alors, ce
qu’on nous a rapporté sur vos hésitations dans votre attachement à
l’Église de Rome? Je vous en prie, excusez-moi. Pour rien au monde, je
ne vous aurais tourmenté, si j’avais connu la vérité.--La figure de
Willis était encore animée, et il paraissait aussi jeune et aussi
radieux qu’il l’était deux années auparavant. Il n’y avait rien de dur
dans sa vivacité; un sourire, de la joie presque, était sur son visage.
On eût dit toutefois qu’il était honteux de son propre enthousiasme;
mais cela n’ôtait rien à la sincérité évidente de ses paroles. Il prit
les deux mains de Bateman avant que celui-ci s’en aperçût, le souleva de
son siége, et, approchant sa bouche de son oreille, il lui dit à voix
basse: «Plût à Dieu que non-seulement vous, mais tous ceux qui
m’entendent en ce jour fussiez tout à fait tels que je suis, à la
réserve de ces chaînes!» Puis rappelant à son hôte que leur controverse
s’était prolongée fort tard, et lui souhaitant une bonne nuit, il sortit
avec Charles.
Quand la porte fut fermée, Bateman resta quelques minutes le dos tourné
vers le feu, et il se laissa aller au cours de ses pensées. «En vérité,
s’écria-t-il, Willis est tout à fait un homme; il m’a presque touché
moi-même. Quels moyens ont ces gens-là en leur pouvoir! Je l’avoue, son
contact a fait battre mon cœur: que l’enthousiasme est contagieux! Tout
autre que moi aurait été ébranlé. C’est vraiment un excellent garçon;
quel dommage que nous ne l’ayons pas gagné! c’est précisément l’homme
qu’il nous faudrait. Il aurait fait un Anglican admirable; il aurait
converti la moitié des dissidents de ce pays. Eh bien, nous les aurons
un jour; il ne faut pas perdre patience. Mais cette idée de parler de
_me_ convertir! «complétement», selon sa parole! A propos, que
voulait-il dire par ces mots «à la réserve de ces chaînes»? Il s’assit,
réfléchissant sur cette difficulté. D’abord il fut porté à croire
qu’après tout son ami pourrait bien avoir quelque crainte sur sa
position; puis il pensa que peut-être il avait un cilice ou une
chaînette sur le corps. Il finit par conclure que Willis n’avait voulu
rien dire du tout, et qu’il n’avait fait que terminer la citation du
texte[69].
[69] Act. des Ap. XXVI, 29.
Après avoir passé quelque temps dans cet état, il jeta les yeux sur la
théière, se versa une dernière tasse de thé et mangea un morceau de
rôtie. Il retira ensuite le charbon du feu, éteignit une des bougies,
et, s’emparant de l’autre, il quitta le salon et se précipita, comme un
vélocipède, au haut du rude escalier tournant qui conduisait à sa
chambre.
Cependant Willis et Charles s’avançaient vers leurs demeures
respectives. Pendant quelque temps ils parcoururent en silence le même
sentier. Charles avait été beaucoup plus ému que Bateman, ou, pour mieux
dire, il avait été touché de l’enthousiasme de son ami. Il avait
toutefois gardé en lui ses impressions, éprouvant de la difficulté à
exprimer ses sentiments, et craignant d’être emporté hors des bornes.
Quand ils furent sur le point de se séparer, Willis lui dit avec
douceur: «Vous irez bientôt à Oxford, mon très-cher Reding; oh! si vous
étiez un des nôtres! Vous avez cela en vous. J’ai souvent pensé à vous
pendant la messe. Notre vénéré pasteur a célébré l’auguste sacrifice à
votre intention. Oh! mon cher ami, ne rejetez pas la grâce; écoutez sa
voix. Vous avez reçu des bienfaits que d’autres n’ont pas eus. Ce qui
vous manque, c’est la foi. Je pense que vous avez assez de preuves pour
être converti. Mais la foi est un don; priez pour obtenir ce grand
bienfait, sans lequel vous ne pouvez vous unir à l’Église, sans
lequel...» Et il s’arrêta, «vous ne pouvez marcher droit quand vous
appartiendrez à notre communion. Et maintenant, adieu; hélas! nos
sentiers se divisent. Tout est facile à celui qui croit: que Dieu vous
accorde ce don de la foi, comme il me l’a accordé à moi-même! Adieu
encore; qui sait quand et où je vous reverrai! Fasse le Seigneur que
cela soit dans le sein de la Jérusalem véritable, de la reine des élus,
de la sainte Église Romaine, de notre mère à tous!» Il attira Charles
vers lui, l’embrassa, et il était déjà loin avant que celui-ci eût pu
trouver une parole.
Charles pourtant n’aurait point parlé, quand même il l’aurait pu, tant
son émotion était forte! Il s’éloigna d’un pas rapide, abattant avec sa
canne les ronces et les petites branches que le pâle crépuscule lui
montrait dans son chemin. On eût dit que le baiser de son ami avait fait
couler dans son âme l’enthousiasme de ses paroles. Il se sentait
possédé, sans savoir comment, par un pouvoir supérieur et surnaturel qui
semblait le rendre capable de transporter les montagnes et de marcher à
travers l’Océan. Avec l’hiver autour de lui, il éprouvait dans tout son
être comme un parfum de printemps, alors que tout est nouveau et
radieux. Il voyait qu’il avait trouvé ce qu’il n’avait vraiment jamais
cherché, parce qu’il n’en avait pas même soupçonné l’existence, l’objet
toutefois dont il avait toujours éprouvé le besoin: une âme sympathique
à la sienne. Il sentait qu’il n’était plus seul en ce monde, quoiqu’il
perdît cette âme vraiment sœur de son âme au moment même qu’il l’avait
trouvée. «Est-ce là, se demanda-t-il, la communion des Saints? Hélas!
comment cela se pourrait-il, étant, moi, dans une communion et Willis
dans une autre? O puissante Mère!» Ces mots s’échappèrent de ses lèvres,
et il précipita davantage sa marche, escaladant les montées rudes et
courant dans les vallées qui le séparaient encore de Boughton. «O
puissante Mère!» répéta-t-il sans trop avoir conscience de ses paroles.
«O puissante Mère! je viens, ô puissante Mère! je viens; mais je suis
loin de la demeure. Épargnez-moi un peu; je viens aussi vite que je
puis, mais mon pied est lourd; je ne suis pas comme d’autres, ô
puissante Mère!» Cependant il avait marché deux milles dans cet état
d’excitation physique et mentale, et naturellement il se sentit
très-fatigué. Il ralentit son pas, et peu à peu il revint à lui; mais il
continua, comme machinalement, à répéter: «O puissante Mère!» «Mais,
quoi donc! s’écria-t-il soudain, où ai-je appris ces paroles? Willis ne
les a pas employées. En vérité, je dois être en garde contre ces voies
étranges: Tout homme peut être enthousiaste; l’enthousiasme n’est pas la
vérité... O puissante Mère! Hélas! je sais où est mon cœur! mais il faut
marcher par la raison. O puissante Mère!»