L’Église anglicane et l’Église romaine ne font-elles qu’une seule et
même Église?
Campbell avait été enchanté de Reding, et son intérêt pour ce jeune
homme n’avait pas diminué, quoique Bateman lui eût fait entendre que
l’attachement de Charles pour l’Église d’Angleterre était en péril. Peu
de temps après, il lui fit une visite et l’invita à dîner. Lorsque
Charles lui eut rendu la même politesse, il commença à s’établir entre
le recteur de Sutton et la famille de Boughton une liaison qui devint de
l’intimité avec le temps. Campbell était un vrai _gentleman_, qui avait
beaucoup voyagé: d’une intelligence vive, d’un esprit ardent, d’une
franchise loyale, il était versé dans la théologie anglicane et plein de
dévouement pour son Église; quant à sa position matérielle, il jouissait
d’une grosse cure dont les revenus faisaient de lui presque un
dignitaire de l’Établissement. Marie était charmée de cette
connaissance, parce qu’elle plaçait son frère sous l’influence d’un
esprit qu’il ne pouvait point ne pas estimer; d’ailleurs, comme Campbell
avait une voiture, naturellement il épargnerait à Charles, en venant
lui-même à Boughton, la perte d’une journée d’étude et la fatigue d’une
promenade dans la boue pour aller au presbytère. Il arriva ainsi que
Campbell venait deux fois chez madame Reding, tandis que Charles
n’allait qu’une fois à Sutton. Mais quel que fût le résultat de ces
visites, rien de particulier ne mérite d’en être noté dans notre récit;
nous n’en parlerons donc pas.
Un jour Charles allait voir Bateman. A son entrée dans le salon, il fut
étonné de trouver son ami et Campbell occupés à leur collation et
s’entretenant avec un troisième personnage. Il y eut un moment de
surprise et d’hésitation à son arrivée. En jetant les yeux sur
l’étranger, il sentit lui-même un léger embarras qu’il ne put maîtriser.
C’était Willis, et, selon toute probabilité, on travaillait à le
reconvertir. Charles, évidemment, était de trop; mais il n’y avait rien
à faire; il échangea donc une poignée de main avec Willis, et accepta la
pressante invitation que lui fit Bateman de se mettre à table et de
partager leur pain et leur fromage.
Charles s’assit en face de Willis, et pendant quelque temps il ne put le
quitter des yeux. Tout d’abord, il eut quelque peine à croire qu’il eût
devant lui ce jeune homme impétueux qu’il avait connu deux ans et demi
auparavant. Dans une société nombreuse, Willis avait toujours gardé le
silence; mais à cette heure, il était complétement changé en cela comme
en tout le reste. Il ne parlait pas plus qu’il ne fallait, mais sa
parole était libre et aisée. Le changement toutefois le plus remarquable
était dans son air et ses manières. Il avait perdu son teint de
fraîcheur et de jeunesse; l’expression de sa figure était à la vérité
plus douce qu’auparavant et très-calme, mais on remarquait une légère
contraction de chaque côté de la bouche; ses joues étaient maigries, et
il avait l’air d’un homme de trente ans. Quand il entra en conversation
et qu’il fut animé, l’ancien Willis reparut.
«Voilà un plat qui doit nous étonner tous dans cette saison, dit Charles
en se servant de crème, car aucun de nous n’appartient au
Devonshire.--Cette crème n’est pas particulière à ce comté, répondit
Campbell; on la trouve sur le continent. A Rome, il y a une espèce de
crème ou de fromage qui y ressemble et qui est très-commune.--Comment le
beurre et la crème peuvent-ils se conserver dans un climat si chaud?
demanda Charles; je croyais qu’on y substituait l’huile.--Il ne fait pas
à Rome aussi chaud que vous vous l’imaginez, repartit Willis, excepté
pendant l’été.--L’huile? c’est vrai, dit Campbell; c’est pourquoi
l’Écriture nous parle de la multiplication de l’huile et de la farine,
qui semblent répondre au pain et au beurre. A Rome, l’huile est
excellente, très-limpide et très-claire; on peut la prendre comme du
lait.--Elle a, je suppose, un goût particulier, dit Charles.--Tout
d’abord, répondit Campbell; mais on s’y accoutume bientôt. Les
substances telles que le lait, le beurre, le fromage et l’huile ont dans
le principe un goût spécial que l’usage fait disparaître. Le beurre de
la fertile Guernesey est trop fort pour les étrangers, tandis que les
Russes savourent l’huile de baleine. La plupart de nos goûts sont
artificiels jusqu’à un certain point.--C’est certainement ainsi par
rapport aux légumes, dit Willis; dans mon enfance, je ne pouvais manger
les fèves, les épinards, les asperges ni les panais.--C’est pourquoi,
reprit Campbell, votre menu d’ermite est non-seulement le plus naturel,
mais le seul naturellement agréable: «une croûte de pain et de l’eau du
torrent», je suppose.--Ou les pois chiches du Clerc de Copmanhurst, dit
Charles.--Le macaroni et les raisins de Naples sont tout aussi naturels
et plus agréables au goût, reprit Willis.--C’est plutôt du luxe, dit
Bateman.--Non, répondit Campbell, ce n’est pas du luxe; le luxe, dans
son idée vraie, est quelque chose de recherché. Ainsi Horace parle de la
_peregrina lagoïs_. Ce que la nature produit _sponte suâ_ autour de
nous, quoique délicieux, n’est pas du luxe. Les canards sauvages ne sont
pas du luxe dans votre ancien voisinage, au milieu de vos marais
d’Oxford, Bateman; il en est de même des raisins à Naples.--Alors,
repartit notre hôte, les vieilles femmes d’ici donnent dans le luxe pour
leur six _pence_ de thé, car ce produit vient de la Chine.» Campbell se
tut un instant. Ni lui ni Bateman ne paraissaient à leur aise; on les
eût dit également gênés l’un vis-à-vis de l’autre; cela pouvait provenir
de l’arrivée inattendue de Charles, ou de tout autre incident survenu
auparavant. A la fin, Campbell répondit que les bateaux à vapeur et les
chemins de fer opéraient d’étranges changements; que le temps et
l’espace disparaissaient, et que bientôt le prix serait la seule mesure
du luxe.
«Le prix paraît être également la mesure du _grasso_ et du _magro_ en
Italie, dit Willis; car je crois qu’il y a des dispenses pour la viande
de boucher en carême, à cause de la cherté du pain et de l’huile.--Cela
prouve, remarqua Campbell, que le siècle de l’abstinence et du jeûne est
passé; car il est absurde de faire le carême avec du bœuf ou du
mouton.--Oh! Campbell, que dites-vous? s’écria Bateman: Passé!
sommes-nous liés par leurs pratiques relâchées d’Italie?--Eh bien, quant
à moi, mon cher, je crois que le jeûne ne convient pas à notre siècle,
en Angleterre comme à Rome.» «Prenez-y garde, mes bons amis, pensa
Charles; serrez vos rangs, ou votre prisonnier vous échappe.» «Quoi!
s’écria Bateman, ne pas jeûner le vendredi! Nous observions toujours
cette loi très-sévèrement à Oxford.--Cela vous fait honneur, répliqua
Campbell, mais je suis de Cambridge.--Mais que pensez-vous des Rubriques
et du Calendrier? reprit Bateman.--Ils n’obligent pas, répondit
Campbell.--Ils obligent, riposta Bateman.» Il y eut un moment de
silence, comme parmi les spectateurs d’un combat de boxeurs. Charles
s’interposa: «Bateman, donnez-moi un morceau de votre excellent pain,
fait ici, je suppose?--Mille pardons! Reding... Ils n’obligent pas?...
S’il vous plaît, Willis, passe-le-lui, Oui, il vient de la ferme, la
porte voisine. Je suis heureux que vous l’aimiez... Je le répète, ils
obligent, Campbell.--Singulière obligation, quand ils n’ont jamais
obligé, repartit celui-ci; ils existent depuis deux ou trois cents ans;
quand ont-ils été mis en vigueur?--Mais ils se trouvent dans le
Prayer-Book.--Oui, et laissez-les-y reposer, et ne les en faites jamais
sortir; ils y resteront jusqu’à la fin de l’histoire.--Oh! fi donc! vous
devriez venir en aide à votre mère dans ses difficultés, et ne pas
ressembler au prêtre et au lévite.--Ma mère ne désire point être
aidée.--Quel langage! que ferai-je? que peut-on faire? s’écria le pauvre
Bateman.--Que faire? Rien, répondit Campbell; n’est-ce pas ici comme une
loi tombée en désuétude? Or, une loi ne cesse-t-elle pas d’obliger quand
on n’en presse pas l’accomplissement? J’en appelle à M. Willis.» Willis,
ainsi interpellé, répondit qu’il n’était pas un théologien de morale;
mais il avait assisté à quelques cours, et il croyait que c’était la
règle catholique, que lorsqu’une loi, après sa promulgation, n’était pas
observée par la majorité, si le législateur, connaissant cet état de
choses, gardait le silence, il était censé révoquer la loi _ipso facto_.
«Quoi! dit Bateman à Campbell, vous en appelez à l’Église de Rome?--Non,
répondit celui-ci; j’en appelle à toute l’Église catholique, dont, pour
ce cas particulier, Rome, par hasard, a exposé la doctrine. C’est un
principe de sens commun, que, si une loi n’est pas pressée dans son
exécution, à la fin elle cesse d’obliger. Autrement, ce serait une vraie
tyrannie; nous ne saurions plus où nous en sommes. L’Église de Rome ne
fait qu’exprimer cette donnée du sens commun.--Eh bien donc, reprit
Bateman, j’en appellerai également à l’Église Romaine. Rome est une
partie de l’Église Catholique, aussi bien que notre Église; puis donc
que l’Église de Rome a toujours maintenu les jeûnes, la loi n’est pas
abolie; «la plus grande partie» de l’Église Catholique l’a toujours
observée.--Mais elle ne l’observe pas, répliqua Campbell; aujourd’hui,
elle dispense du jeûne, vous l’avez entendu.»
Willis s’interposa pour faire une question. «Voulez-vous donc dire,
Bateman, que l’Église d’Angleterre et l’Église de Rome ne font qu’une
même Église?--Très-certainement, répondit notre hôte.--Est-ce possible?
dit Willis; quel sens attachez-vous au mot _une_?--Je le prends en tout
sens, excepté celui d’inter-communion.--C’est-à-dire, je suppose,
qu’elles sont une, excepté qu’elles n’ont aucun rapport entre elles.»
Bateman en convint. Willis continua: «Pas de rapport, c’est-à-dire pas
de relations sociales, pas de consultations ni d’entente, pas de
commandement ni d’obéissance, pas de support mutuel, en un mot pas
d’union visible.» Bateman approuva encore. «Eh bien, voici ma
difficulté, ajouta Willis: je ne puis comprendre comment deux parties
peuvent faire un seul corps visible, si elles ne sont pas visiblement
unies; l’unité implique l’_union_.--Je ne vois pas cela du tout repartit
Bateman; je ne le vois pas du tout. Non, Willis; ne vous attendez pas à
ce que je vous cède là-dessus; c’est un de nos principes. Il n’y a
qu’une seule Église visible, et c’est pourquoi les Églises d’Angleterre
et de Rome en forment toutes deux des parties.»
Campbell vit clairement que Bateman s’était jeté dans une difficulté, et
il vint lui porter secours à sa façon. «Il nous faut poser le cas,
dit-il, d’une manière plus définie. Un royaume peut être divisé, il peut
être déchiré par des partis, par des dissensions, et cependant être
encore un royaume. Telle est, je le comprends, la condition réelle de
l’Église, et c’est de la sorte que les Églises d’Angleterre, de Rome et
de Grèce n’en forment qu’une.--Je suppose que vous m’accorderez,
répondit Willis, que plus un parti rebelle est fort, plus l’unité du
royaume est menacée; et si la rébellion triomphe, ou si les partis, dans
une guerre civile, s’entendent pour partager entre eux l’autorité et le
territoire, alors sur-le-champ, au lieu d’un royaume, vous en avez deux.
Il y a quelques années, la Belgique était une partie du royaume des
Pays-Bas; l’appelleriez-vous encore maintenant une partie de ce même
royaume? Or, tel paraît être le cas pour les Églises de Rome et
d’Angleterre.--Mais un royaume peut être en état de décadence, répliqua
Campbell; voyez l’Empire Turc en ce moment. L’union entre les parties
séparées est si faible, que chaque pacha peut être appelé souverain;
pourtant, c’est un seul royaume.--Donc l’Église, en ce moment, objecta
Willis, est un royaume qui tend à sa dissolution?--Certainement.--Et
elle finira par tomber?--Sans doute: lorsque la fin arrivera, selon la
parole de Notre-Seigneur: «Quand le Fils de l’Homme viendra,
trouvera-t-il la foi sur la terre?» Précisément comme dans le cas du
peuple élu: le sceptre sortit de Juda quand vint le Messie.--Eh bien,
j’ose l’affirmer, répliqua Willis, l’Église a déjà failli _avant_ la
fin, d’après l’idée que vous vous faites de sa chute. Peut-il y avoir
une séparation plus complète que celle qui existe aujourd’hui entre
l’Église de Rome, celle de Grèce et celle d’Angleterre?--Elles
pourraient s’excommunier l’une l’autre, repartit Campbell.--Vous voulez
donc assigner à l’avance quelque chose de défini dont l’accomplissement
constituera une séparation réelle.--Ne faites pas cela, Campbell, dit
Reding, c’est dangereux. Ne vous jetez pas dans une question morale; car
alors, si la chose spécifiée arrivait, il deviendrait difficile de voir
notre chemin.--Non, reprit Willis; vous seriez certainement dans
l’embarras; mais vous vous retrouveriez, je le sais. Dans ce cas, vous
choisiriez un autre _ultimatum_ pour votre marque de schisme. Ce serait,
ajouta-t-il avec une certaine émotion, dans le plus profond abîme un
abîme plus profond encore.»
Ces dernières paroles étaient loin de s’harmoniser avec le ton de la
conversation qui avait régné jusque-là, et elles firent éclater notre
hôte, qui, pendant quelque temps, était resté auditeur impatient. «En
vérité, Campbell, votre marche est dangereuse, dit-il; je ne puis vous
suivre. Il ne sera jamais bien de dire que l’Église va à sa chute; non
l’Église ne peut faillir. Elle est toujours forte, pure, et parfaite,
selon le langage des prophètes. Voyez ses cathédrales, les églises de
ses abbayes et les autres sanctuaires; voilà le type de l’Église.--Mon
cher Bateman, répondit Campbell, je veux, comme vous, maintenir
l’accomplissement des prophéties faites à l’Église; mais il nous faut
admettre le _fait_ que les branches de l’Église sont _divisées_, tout en
soutenant la doctrine que l’Église doit être une.--Je ne suis pas de
votre avis, mon cher ami. Non, il n’est pas nécessaire d’admettre cela.
Il n’y a pas plusieurs Églises; il n’y a en tous lieux qu’une seule
Église, et elle n’est pas divisée. Ce sont simplement les formes
extérieures, les apparences, les manifestations de l’Église qui sont
différentes. L’Église est une autant que jamais. C’est comme dans le
pain consacré, la substance matérielle est brisée, mais la présence du
Christ reste une et la même. «Cette doctrine n’est pas admissible»,
répondit Campbell; et il se leva devant le feu, évidemment mal à l’aise.
«La nature ne vous a pas créé controversiste, mon cher Bateman», se
dit-il à lui-même. «C’est comme je le pensais, reprit Willis; Bateman,
vous décrivez une Église invisible. C’est l’indéfectibilité de l’Église
invisible, et non celle de l’Église visible, que vous soutenez.»
«Les voilà embourbés, pensa Charles; mais je ferai de mon mieux pour
sortir de là ce pauvre Bateman.» «Non, reprit-il; Bateman veut dire
qu’une Église présente dans quelques points particuliers une apparence
différente d’une autre Église: mais il ne s’ensuit pas que dans le fait
elles n’aient pas aussi un accord visible. Toute différence implique un
accord; les Églises d’Angleterre et de Rome s’accordent visiblement et
diffèrent de même. Songez, Willis, aux différents styles d’architecture,
et vous verrez quelle est sa pensée. Une église est une église partout;
elle est visiblement une et la même, et cependant que de différences il
y a d’église à église! Nos églises sont gothiques, celles du Midi sont
grecques. Quelle différence entre une basilique et la cathédrale d’York!
Pourtant elles s’accordent visiblement ensemble. Personne ne les
prendra, ni l’une ni l’autre, pour une mosquée ou un temple juif. Mais
on peut discuter pour savoir quel est le meilleur style; l’un aime la
basilique, l’autre appelle ce style _païen_.--C’est mon opinion, dit
Bateman.--Un peu d’exagération, comme de coutume, reprit Campbell. La
basilique est belle en son lieu. Il y a deux choses que le gothique ne
peut produire, la ligne ou la forêt de colonnes rondes et polies, et le
dôme gracieux s’arrondissant sur la tête du spectateur comme le bleu
firmament.»
Tout le monde fut satisfait de cette diversion à la controverse
religieuse. On continua donc avec beaucoup d’entrain la conversation
plus légère qu’on venait d’ouvrir. «Je dois l’avouer, dit Willis; les
églises de Rome ne m’impressionnent pas comme les églises gothiques; je
les respecte, elles me pénètrent d’une sainte terreur, mais j’aime
l’arcade gothique, sa vue me fait plaisir.--Il y a d’autres raisons de
ce sentiment, reprit Campbell; à Rome, les églises sont incomplètes et
malpropres. Rome est une ville de ruines; les temples chrétiens sont
bâtis sur des ruines, et ils sont eux-mêmes, en général, délabrés ou
près de s’écrouler; ce sont, passez-moi l’expression, des ruines de
ruines.» Campbell était sur un sujet plus facile que celui de
l’Anglo-Catholicisme, et, comme personne ne l’interrompait, il continua
à son aise: «A Rome, d’énormes et hauts contre-forts remplacent les
colonnes, et sont revêtus de plâtre froid ou de peintures, au lieu de
marbre, ce qui donne aux églises un air indescriptible d’abandon.»
Willis ajouta qu’il s’était souvent demandé ce qui pouvait amener à Rome
tant d’étrangers, c’est-à-dire tant de Protestants. «C’est une ville si
solitaire, si triste! continua-t-il? Qu’y trouve-t-on, en effet? Un amas
de décombres, un terrain inégal, des chaussées droites, enfermées dans
de hautes et monotones murailles; les monuments antiques se perdant au
milieu de solitudes immenses; des palais ternis par le temps, des arbres
sans verdure, des rues où l’on enfonce dans la boue jusqu’à la cheville,
d’épais nuages de poussière et de paille qui vous aveuglent et vous
étouffent, un climat très-variable, l’air du soir très-dangereux. Naples
est bien un paradis terrestre, mais Rome n’est qu’une ville de foi.
Chercher les reliquaires qu’elle contient serait une vraie pénitence,
comme cela doit être pour un vrai Chrétien. Je comprends l’attrait des
Catholiques pour cette ville; mais je suis surpris d’y voir des
Protestants.--Il y a un charme auprès des _limina Apostolorum_, dit
Reding, Saint-Pierre et Saint-Paul ne sont pas là pour rien.--Il y a une
raison plus palpable, reprit Campbell; c’est que cette ville est un
rendez-vous universel de toutes les parties du monde. Il n’y a pas de
société aussi variée que celle de Rome. Vous allez à un bal; votre hôte,
que vous saluez dans le premier salon, est Français; vous avancez, vos
yeux aperçoivent la petite fille de Masséna en conversation avec
Mustapha-Pacha; bientôt vous vous trouvez assis entre un chargé
d’affaires yankee et un colonel russe; et en face de vous un Anglais se
fait remarquer par son excentricité.»
Ici Campbell, après avoir regardé sa montre, jeta un coup d’œil à
Willis, qu’il avait amené à Melford pour rendre sa visite à Bateman. Il
était temps pour eux de partir, s’ils ne voulaient être surpris par la
nuit. Notre hôte, qui se trouvait fort mécontent depuis qu’il avait
parlé, c’est-à-dire depuis environ un quart d’heure, n’était pas
d’humeur à faire des instances pour les retenir, non plus que Reding; il
se trouva donc bientôt seul. Il approcha son fauteuil du feu. Pendant
quelques instants, il n’éprouva que le sentiment d’un profond dégoût. A
la fin, pourtant, ses pensées commencèrent à se dérouler, et elles
prirent la forme suivante: «C’est dommage, c’est dommage, se dit-il;
Campbell est un homme très-habile, bien plus habile que moi; c’est même
un homme instruit; mais il n’a pas de tact. C’est déplorable; l’arrivée
de Reding a été un malheur; nous aurions pu, toutefois, la faire tourner
à notre avantage; mais employer les arguments dont il s’est servi!
Comment pouvait-il espérer de le convaincre? Il nous a rendus simplement
la risée des autres... Comment s’est-il tiré d’affaire? Il a dit que les
Rubriques ne lient pas. Qui jamais entendit pareil langage, au moins de
la part d’un Anglo-Catholique? Comment prétendre être bon Catholique
avec de telles idées? Mieux vaudrait s’appeler Protestant ou Erastien
tout d’un coup; on saurait au moins à quoi s’en tenir. Quelle fâcheuse
impression cela doit avoir faite sur Willis! Je m’en suis bien aperçu;
il avait de la peine à contenir un sourire; mais Campbell n’a aucun
tact. Il va, il va son chemin, jetant ses pensées, qui sont
très-subtiles, très-originales, certainement, mais il ne tient jamais
compte de la société présente. Et puis, il est si positif, si tranchant;
c’est très-désagréable, je ne sais parfois comment je puis supporter
tout cela. Oh! voici une cruelle affaire, l’effet doit en être
désastreux. Pauvre Willis! je suis certain que nous ne l’avons pas fait
avancer d’un pouce. Il m’a paru même, à un moment, qu’il riait de moi...
Qu’a-t-il dit ensuite? Il y avait quelque autre chose, je le sais. Ah!
je me souviens. L’Église Catholique est en ruines, elle est brisée en
morceaux!... Quel paradoxe! qui le croira, si ce n’est lui? J’avoue que
je suis si vexé, que je ne sais que faire.» Il se leva brusquement et se
mit à se promener en long et en large. «Et tout cela, parce que les
évêques n’interviennent point. On ne peut le dire, et c’est ce qu’il y a
de plus triste, mais ils sont au fond la cause du mal. Ils n’auraient
qu’à montrer leur petit doigt et à rendre obligatoires les Rubriques,
dès lors toute controverse serait finie... Mais je croyais qu’il y avait
encore autre chose. Eh! oui, il a dit qu’il n’était pas nécessaire de
jeûner! Mais les étudiants de Cambridge sont toujours singuliers, ils
ont toujours quelque caprice. Il aurait dû venir à Oxford; nous en
aurions fait un homme. On ne peut le nier, il a plusieurs bons
principes; mais il court les théories, caresse sa marotte et pousse les
conséquences à l’extrême.»
Notre hôte fut interrompu au milieu de ses réflexions par son clerc, qui
venait lui dire que John Tims avait juré que sa femme ne ferait pas ses
relevailles à l’église devant l’assemblée, et qu’il était presque décidé
à faire baptiser son enfant par les Méthodistes. Cet incident donna une
nouvelle direction aux pensées de Bateman.