Le symbole de saint Athanase interprété par l’Église anglicane.
Carlton avait ouvert pour la fête des Saints la petite église qu’il
desservait pendant les grandes vacances. N’étant pas à même d’y réunir
une assemblée, et l’église d’Horsley étant fermée toute la semaine, sauf
le dimanche, il avait demandé à ses élèves de l’y accompagner le jour de
Saint-Matthieu. Comme la saison était belle et la promenade agréable,
ils acceptèrent volontiers. Lorsque le service de l’église fut terminé,
Carlton eut à visiter un malade qui demeurait un peu plus loin, et les
deux jeunes gens revinrent ensemble.
«J’ignorais que Carlton fût un homme de parti si avancé, dit Sheffield,
est-ce que sa lecture du Symbole d’Athanase ne vous a pas frappé?--Ce
n’est pas une marque de parti, assurément, répondit Charles.--Lire ce
symbole dans des jours comme les nôtres est une marque de parti, je
pense; c’est marcher hors de la voie commune.» Charles ne voyait pas
comment ce pouvait être un acte de parti, que d’obéir, dans une matière
si évidente, à la direction formelle[62] du Prayer-Book. «La direction!
reprit Sheffield; mais la question est de savoir si cette direction
oblige maintenant. C’est le sentiment, l’interprétation de l’Église
d’aujourd’hui qui doit en déterminer l’obligation.--La vue _primâ facie_
de la matière, repartit Charles, est que ceux-là sont les plus éloignés
de l’esprit de parti, qui ne font que suivre les ordonnances du
Prayer-Book.--Pas du tout; l’adhésion stricte à des coutumes anciennes
peut certainement être la marque d’un parti. Il y a dix ans, avant que
l’étude de l’histoire ecclésiastique fût remise en vigueur, l’Arianisme
et l’Athanasianisme étaient complétement laissés dans l’oubli, ou, tout
au plus, étaient-ils regardés comme des questions de mots, au moins par
le plus grand nombre: l’un paraissait aussi bon que l’autre.--Je dirai
comme vous, en un sens; j’admettrai que bon nombre de personnes, par
exemple, les illettrés, qui vivaient dans les communautés ariennes
parlaient le langage arien, et cependant n’avaient pas d’intention
mauvaise. Je crois avoir entendu raconter qu’un ancien missionnaire des
Goths ou des Huns était arien.--Eh bien, je parlerai d’une manière plus
précise. Un savant d’Oxford, il y a environ dix ans, allait publier une
histoire du concile de Nicée. Le libraire lui proposa de mettre en tête
de son livre un portrait de saint Athanase, qu’il avait trouvé dans un
ancien volume; mais l’auteur en fut fortement dissuadé par un de ses
confrères ecclésiastiques qui parlait, non d’après son propre sentiment,
mais d’après ce motif, que saint Athanase était un nom très-impopulaire
parmi nous.--Une hirondelle ne fait pas le printemps.--Cet
ecclésiastique, continua Sheffield, était un ami des écrivains actuels
les plus dévoués à la Haute Église.--Il y a toujours eu dans notre
Église, répondit Charles, une école hétérodoxe, je ne l’ignore pas, mais
elle n’a jamais été puissante. Votre ami peu scrupuleux en était
membre.--Je ne le crois pas; il vivait en dehors de la controverse et
s’occupait de littérature; c’était un ministre accompli et un homme de
piété. Il n’exprima pas un sentiment personnel; il ne fit que témoigner
d’un fait, de l’impopularité du nom d’Athanase, fait que personne ne
conteste.--Qu’y a-t-il là d’étonnant? On connaissait si peu l’histoire.
Saint Athanase, vous le savez, n’a pas écrit le symbole qui porte son
nom. On peut bien penser que cet auteur exagère parfois, sans croire
cependant que le symbole soit erroné.--Ce n’est pas tout, reprit
Sheffield: vous connaissez le professeur de théologie nommé Beatson: on
ne l’appellera, en aucun sens, un homme de parti; ce sont les tories qui
l’ont nommé professeur, et jamais on ne l’a vu se compromettre par
aucune théorie libérale en matières théologiques. Or, un étudiant qui
assistait à ses cours particuliers m’a assuré qu’il avait dit à son
auditoire: «Je crois, messieurs, que l’ancienne interprétation du
Symbole par l’Église d’Angleterre a fini avec Bull. Après que Locke eut
pris la plume, la vieille phraséologie orthodoxe tomba en
discrédit.»--Peut-être voulait-il dire, répliqua Charles, que
l’érudition s’éteignait, ce qui est vrai. Le vieux langage théologique
est tout à fait un langage savant; naturellement on dut l’abandonner
quand on n’étudiait pas les Pères ni les scolastiques; mais lorsque les
études ont porté de nouveau sur ces auteurs, ce langage a été
ressuscité.--Non, non, Beatson s’est exprimé beaucoup plus clairement
dans une autre circonstance. Parlant des symboles et autres choses
semblables: «Je crois, a-t-il dit, que tous les laïques instruits de
notre Église sont en général Sabelliens.»
[62] Il est prescrit aux ministres de l’Église anglicane de lire ou de
chanter le Symbole d’Athanase dans treize des principales fêtes de
l’année.
Charles était silencieux et savait à peine que répondre. Sheffield
continua: «Il y a quelques années, n’étant encore qu’un enfant,
j’assistais à une conversation dans laquelle un de mes précepteurs
communiquait un plan d’histoire des conciles à un théologien des plus
savants et des plus orthodoxes, à un homme dont le nom n’a jamais été
associé à aucun parti, et qui compte de hauts dignitaires dans sa
famille. Cet homme, bon et intelligent, écouta avec politesse, il
applaudit au projet; puis, il ajouta en riant: «Savez-vous bien que vous
avez choisi précisément le plus ennuyeux sujet de l’histoire de
l’Église?» Les conciles, en effet, commencent au Symbole de Nicée et
embrassent à peu près tous les points doctrinaux.--Mon cher Sheffield,
laissez-moi vous le dire, vous êtes tombé dans un cercle particulier ou
dans un parti d’hommes, très-respectables, excellents, je n’en doute
pas, mais qui ne sont pas précisément les purs modèles de notre
Église.--Je ne les cite pas comme des autorités, mais comme des
témoins.--Pourtant, je sais très-bien qu’à la fin du dernier siècle il
s’éleva entre certains savants et l’évêque Horsley une controverse dans
laquelle celui-ci expliqua, d’une manière claire, une partie au moins de
la doctrine d’Athanase.--Vous vous trompez, sa controverse n’était pas
une défense du Symbole d’Athanase, je le sais pertinemment; car ce sujet
s’est présenté au cours d’Upton sur les Articles. Ce fut avec Priestley
qu’il eut cette polémique. Mais, quoi qu’il en soit, nos théologiens se
contentent de penser que tout cela est très-beau, comme les sermons du
même auteur sur les prophéties. C’est une autre question de savoir s’ils
reconnaissent le mérite de l’un ou de l’autre de ces ouvrages. Ils
acceptent les termes scolastiques sur la Trinité, de la même manière
qu’ils acceptent la doctrine que le Pape est l’Antechrist. Lorsque
Horsley parle du Pape, ou de quelque chose de semblable, les bons vieux
ecclésiastiques s’écrient: «Certainement, certainement; oh! oui, c’est
la doctrine de l’ancienne Église d’Angleterre», croyant qu’il est bon de
maintenir cette idée, ou au moins d’en faire profession, lorsqu’il en
est question; mais s’en souciant fort peu eux-mêmes, et n’y pensant même
pas d’un bout de l’année à l’autre. Et ainsi en est-il de la doctrine
sur la Trinité. Ils disent: «le grand Horsley, le puissant Horsley», et
voilà tout. Ils ne discutent pas sa doctrine; ils ne s’en inquiètent
guère non plus; ils le regardent comme un preux champion, armé de pied
en cap, qui a terrassé son adversaire, qui a coupé la tête à quelque
insolent non protectionniste, à un chartiste insensé, où à quelque
novateur en religion, qui, sous le couvert de la théologie, avait fait
une charge contre les dîmes et les taxes pour l’entretien de l’Église.»
--Je ne puis avoir une si mauvaise idée de nos théologiens actuels,
repartit Charles. Je sais qu’ici même, à Oxford, il y a des écrivains
orthodoxes que personne ne peut appeler des hommes de parti.--Arrêtez,
mon ami, comprenez-moi bien, je ne parlais pas contre eux, je disais
seulement que ces idées anti-athanasiennes n’étaient pas rares. J’ai été
à même d’entendre bien des choses sur la matière chez mon précepteur
particulier, et j’ai toujours été sur mes gardes depuis mon arrivée à
Oxford. L’évêque de Derby était un ami de Sheen, mon précepteur. Lors de
sa promotion, je me trouvais avec celui-ci, et Sheen me confia que
l’évêque élu lui avait écrit à cette occasion: «Quel auteur lirai-je? je
ne connais rien en fait de théologie.» Je crois qu’on lui recommanda, ou
qu’on lui proposa de lire la Bible de Scott.--Il est facile de citer des
exemples, quand on a ses coudées franches. Ce que vous dites est
évidemment un exposé à votre manière.--Prenez encore Shipton, qui est
mort dernièrement, continua Sheffield; quelle magnifique position
n’avait-il pas dans l’Église? cependant tout le monde sait très-bien
qu’il regardait comme une erreur d’employer le mot «personne» dans la
doctrine sur la Trinité. Ce qui rend ceci plus étonnant, c’était sa
grande sévérité envers les ecclésiastiques (les Tractariens par
exemple), qui esquivaient le sens des Articles. Or, Shipton était
parfaitement équitable et juste; il méprisait l’argent; l’opinion
publique le préoccupait peu; et toutefois il était Sabellien. Aurait-il
mangé le pain de l’Église, comme on disait, même un seul jour, s’il
n’avait pas cru que ses opinions n’étaient pas incompatibles avec sa
charge de doyen de Bath et de Dorchester? N’est-il pas évident qu’il
croyait que la pratique de l’Église avait modifié, avait _réinterprété_
ses propres formulaires?--Cependant, mon cher ami, la pratique de
l’Église ne peut rendre noir ce qui est blanc, ni faire dire oui à un
texte qui dit non. Je ne nierai pas que les paroles sont souvent vagues
et incertaines dans leur sens, et qu’elles ont besoin fréquemment de
commentaires; à cet égard, l’enseignement du jour a une grande influence
pour fixer la valeur des termes; mais la question est de savoir si
l’enseignement opposé de chaque doyen, de chaque prébendier, de chaque
ecclésiastique, de chaque évêque dans notre Église, pourrait rendre
Sabellien le Symbole d’Athanase; pour moi, je ne le pense
pas.--Certainement, non, répondit Sheffield; mais les ecclésiastiques
dont je parle soutiennent simplement qu’ils ne sont pas tenus à tous les
détails du Symbole, mais seulement à la grande idée qu’il y a _une_
Trinité.--Grande idée! s’écria Charles, grande sottise! Un Unitaire ne
répudierait pas cette doctrine. N’admet-il pas le Père, le Fils et
l’Esprit-Saint, bien qu’il croie que le Fils est une créature et
l’Esprit une influence?--Eh bien, quant à moi, je ne vois pas pourquoi,
si le doyen Shipton fut un membre saint de l’Église, le docteur
Priestley ne l’aurait pas été également. Mais mon doute est de savoir,
si, supposé que les Tractariens n’eussent point paru, Priestley n’aurait
pas été, s’il avait vécu dans ce temps-ci, je ne dirai pas un membre
parfait, mais assez digne pour mériter des bénéfices dans notre
Église.--Si les Tractariens n’eussent point paru! c’est-à-dire si notre
Église était autre qu’elle n’est. Qu’est-ce que cette école, sinon un
enfantement, un produit de l’Église? Et si l’Église n’avait pas donné le
jour à un parti qui prît sa défense, elle en aurait fait naître
certainement un autre. Non, non, Charles; je vous garantis que la
vieille école doctrinale était tout à fait tombée, lorsque les
Tractariens parurent, et je vous avoue que j’aurais aimé qu’ils eussent
laissé les choses tranquilles. Il y avait encore, à cette époque, la
doctrine de la succession Apostolique; mais quelques bons vieux hommes
étaient ses seuls apôtres restants dans l’Église. Il leur arriva même,
dans une occasion, qu’un grand personnage se moqua complétement de leur
persistance à conserver ce point. Il leur soutint que leur doctrine s’en
allait avec les non-jureurs[63]. «Vous êtes si peu nombreux, leur
dit-il, que nous pouvons vous compter.»
[63] Les _non-jureurs_ sont ceux qui soutiennent la doctrine primitive
de l’Église anglicane, contenue dans les _Homélies_, sur
l’obéissance passive et la non résistance, et qui adhèrent au
premier rituel d’Édouard VI.
La conversation ne plaisait pas à Charles, et cela pour plusieurs
motifs. Il n’aimait pas ce qui lui paraissait une attaque de la part de
Sheffield contre l’Église d’Angleterre; et, d’ailleurs, il commençait à
éprouver des doutes et des craintes pénibles que cette attaque ne
reposât sur de solides fondements, craintes et doutes auxquels il ne
voulait pas être exposé. Il garda donc le silence, et, après un court
intervalle, il essaya de changer de sujet; mais Sheffield avait engagé
la partie, il ne voulait pas la perdre; il commença de nouveau: «J’ai
parlé, dit-il, du parti libéral de notre Église. Dans l’Église, il y a
quatre partis. Parmi eux, le vieux parti tory, ou le parti de la
campagne, qui évidemment est le plus nombreux, n’a pas du tout
d’opinion; il se contente d’accepter la théologie ou la non-théologie du
jour, et l’on ne peut pas dire proprement qu’il ait ce que le Symbole
appelle la foi Catholique.» Il ne la répudie pas; il peut être incroyant
à son insu; mais, en tout cas, il ne donne aucun signe positif qu’il ait
vraiment cette foi; il ne fait que la traiter avec respect. J’ose dire
qu’il n’y a pas dans tout ce parti un ministre de campagne, qui, d’un
bout de l’année à l’autre, fasse un seul jour ce que les Catholiques
appellent «un acte de foi», touchant le mystère spécial et très-distinct
contenu dans les clauses du Symbole d’Athanase.» Voyant que Charles
paraissait froissé, Sheffield ajouta: «Je ne parle pas de tel ou tel
ecclésiastique en particulier, mais de la grande majorité d’entre eux.
Après le parti tory vient le parti libéral, qui n’aime pas non plus le
Symbole d’Athanase, comme je vous l’ai déjà dit. En troisième lieu, nous
avons le parti évangélique. Je sais que vous possédez un des numéros des
_Traités_ sur la foi objective. Or, ce _Traité_ paraît prouver que les
évangéliques sont implicitement Sabelliens, et qu’ils tendent à avouer
cette croyance. La même marche a déjà été effectivement suivie par leurs
confrères du continent et de l’Amérique. Les protestants de Genève, de
Hollande, d’Ulster et de Boston sont tous devenus, je crois, Unitaires,
ou chose semblable. Le docteur Adam Clarke, le célèbre Wesleyen,
admettait, lui aussi, le principe distinctif du Sabellianisme, comme
Doddridge, dit-on, l’avait fait antérieurement. Toutes choses
considérées, je pense que j’ai bien prouvé ma thèse touchant ma première
assertion: savoir, qu’en ce temps-ci c’est une marque de parti que de
sortir de la voie commune pour lire le Symbole d’Athanase.--Je ne suis
nullement d’accord avec vous là-dessus, mon cher Sheffield; vous
discutez sans preuves suffisantes, et vous tirez de terribles
conclusions de bien faibles prémisses. Voilà, du moins, ce qu’il me
semble. Je voudrais aussi que vous n’eussiez pas parlé de prouver une
thèse, comme si de pareils sujets étaient de simples matières à
discussion. Je n’aime pas non plus que vous preniez le mauvais côté des
choses; c’est en général votre tendance.--Reding, je dis ce que je
pense, et il en sera toujours de même. Je ne veux pas être un homme de
parti. Je n’essaie pas, comme Vincent, de concilier les choses opposées.
Il est de tous les partis; je ne suis d’aucun. Je crois voir assez bien
le vide de tous.--O mon cher ami, s’écria Charles en détresse, songez à
ce que vous dites; vous n’avez pas certainement envie de maintenir vos
paroles. A vous entendre, on supposerait qu’à vos yeux la croyance au
Symbole d’Athanase n’est qu’une simple opinion de parti.» Sheffield
resta d’abord silencieux; il reprit ensuite: «Eh bien, je vous demande
pardon, si j’ai dit quelque chose qui pût vous contrarier, ou si je me
suis exprimé trop vivement; mais, évidemment, il n’est pas nécessaire de
croire ce que tant de gens ne croient pas, ou traitent avec
indifférence.»
La conversation tomba, et peu d’instants après Carlton vint à leur
rencontre sur un poney qu’il avait emprunté à la ferme.