Les XXXIX Articles mis en regard du symbole catholique.
Pendant deux ans environ, Reding avait banni ses doutes touchant les
Articles; mais c’était différer le paiement d’une dette: c’était un
sursis, et non une quittance. Les deux conversations que nous avons
rapportées, l’ayant fait s’expliquer sur des matières très-importantes,
d’abord avec l’un, ensuite avec l’autre de ses amis, tous deux également
liés par les Articles, lui rappelèrent tristement son obligation envers
l’Université et l’Église. L’époque d’ailleurs de son examen et de
l’obtention de ses grades, approchant de plus en plus, le fit penser que
le temps venait où il devrait être prêt à acquitter cette dette.
Un jour, c’était vers la fin des vacances, Charles se promenait avec
Carlton; tout en devisant, il avait été amené à parler du nombre des
opinions religieuses et des partis d’Oxford qui produisaient de si
mauvais effets, en donnant lieu à tant de discours, à tant de critiques,
et peut-être aussi à un peu de scepticisme. «Évidemment, dit-il ensuite,
tout cela est un mal dans une ville d’éducation; je craindrais
cependant, Carlton, que ce mal ne soit inévitable, si votre doctrine sur
les partis est vraie; car s’il était un lieu où les différences des
opinions religieuses doivent se produire, c’est bien au sein d’une
Université.--Je suis loin de le nier, répondit Carlton; mais tous les
systèmes ont leurs défauts: constitution politique, théologie, rituel,
rien n’est parfait. Un seul système vient directement et simplement du
ciel, c’est le système judaïque; encore même a-t-il été aboli à cause de
sa stérilité. Ceci n’est pas une atteinte à la perfection de la
Révélation divine, car cette stérilité provient du sujet sur lequel et
par lequel elle opérait.» Il y eut un moment de silence: «C’est le
défaut de la plupart des jeunes penseurs, continua Carlton, d’être
impatients, s’ils ne trouvent pas la perfection en toutes choses; ils
ont le zèle de tous les novices.» Autre silence. Il reprit de nouveau:
«Quelle forme de religion est moins controversable que la nôtre sous
tous les rapports? Vous voyez les inconvénients de notre propre système,
parce que vous les expérimentez, mais vous n’avez pas senti, vous ne
pouvez même connaître ceux des autres.» Charles ne répondait pas; il
marchait, arrachant et broyant les feuilles des arbustes et des buissons
à travers lesquels tournait le sentier. Rompant enfin son mutisme:
«Carlton, dit-il, laissez-moi vous faire une confidence que je ne ferais
pas à tout autre. Vous savez qu’il y a environ deux ans j’étais
très-inquiet par rapport aux Articles; réellement, je ne pouvais pas les
comprendre, et leur histoire ne faisait qu’aggraver la difficulté. Je
rejetai alors loin de moi ce sujet d’études; mais voici venir mon examen
et mon grade, et ces matières vont m’occuper encore.--Il faut que vous
ayez été admis de bonne heure au cours des Articles.--Peut-être
n’étais-je pas à la hauteur du sujet.--Loin de moi une pareille pensée;
mais quant à la chose elle-même, mon bon ami, sachez-le, c’est ce qui
arrive chaque jour, et spécialement aux jeunes gens réfléchis comme
vous. Cela ne devrait pas vous tourmenter.--Mais mon inquiétude, reprit
Charles, naît de la crainte que j’ai que mes anciennes difficultés ne
reviennent, et que je ne sois pas capable de les repousser.--Vous
devriez prendre toutes ces choses avec calme, répliqua Carlton; toutes
choses, comme je l’ai dit, ont leurs difficultés. Si vous attendez
jusqu’à ce que chaque objet soit comme il devrait être, ou pourrait être
d’après vos idées, vous ne ferez rien et vous perdrez votre temps. Le
monde moral n’est pas un pays de plaine; il a aujourd’hui ses points
tracés, sa géographie, ses routes. Vous ne pouvez marcher à travers
champs; si vous tentez un _steeple-chase_, Vous vous casserez le cou
pour vos peines. Les formes de religion sont des faits; elles ont
chacune leur histoire. Elles étaient avant vous, elles vous survivront.
Il vous faut faire un choix, vous ne pouvez créer.--Je sais que je ne
puis créer une religion; peut-être, non plus, ne puis-je en trouver une
meilleure que la mienne. Je n’ai pas besoin de tenter l’entreprise; mais
ma difficulté n’est pas là. Prenez votre propre figure. Je m’en vais au
petit trot, le long de ma route; tout à coup, voilà une haute barrière
solidement fermée à clef, et mon pauvre poney ne peut la franchir. Que
faire? Je ne me plains pas; mais tel est le fait, ou du moins tel il
peut être.--Le poney doit franchir la barrière, ou, s’il ne le peut, il
faut qu’il y ait une autre voie. Autrement, à quoi sert une route? En
religion, toutes les routes ont leurs obstacles; l’une a une porte
solide qui la coupe, l’autre se déroule à travers un marais. Ne doit-on
pas aller en avant? La religion doit-elle aboutir à une barrière
infranchissable? Le Christianisme doit-il s’éteindre? Mais où irez-vous?
Non pas certainement au Méthodisme ni à la Confraternité de Plymouth.
Quant à l’Église Papiste, je soupçonne qu’elle présente plus de
difficultés que la nôtre. Il _faut_ sacrifier son jugement privé.--Tout
cela est très-bien, reprit Charles; mais ce qui est très-utile peut
cependant être tout à fait impossible. Les plus belles paroles sur la
nécessité d’arriver à la maison avant la nuit ne rendront pas mon pauvre
petit poney capable de franchir la porte.--Non, certainement; mais si
vous aviez l’ordre de la part d’un prince bienveillant, votre souverain
et votre bienfaiteur, de suivre la route sans broncher jusqu’au soir, et
que vous dussiez le rencontrer au bout de votre voyage, vous seriez bien
sûr que celui qui vous a marqué la fin vous a également indiqué les
moyens. Et quant à la difficulté présente, vous devriez chercher un
expédient quelconque d’ouvrir la porte, ou de passer à travers la haie,
ou, d’une manière ou d’une autre, de trouver un chemin, en sorte que
vous pussiez tourner l’obstacle.»
Charles répondit qu’en aucun cas il n’aimait ce mode d’argumentation; il
lui semblait dangereux, il ne voyait ni où il menait, ni où il
aboutissait.--Eh! pourquoi, dit-il ensuite brusquement, pourquoi
pensez-vous qu’il y a plus de difficultés dans l’Église de
Rome?--Évidemment, il y en a davantage; s’il est difficile de mordre aux
Articles, ne l’est-il pas plus de digérer le Symbole du Pape Pie?--Le
Symbole du Pape Pie? Je ne le connais pas! Je suis peu versé dans cette
matière. Que dit ce symbole?--Oh! il parle d’infaillibilité, de
transsubstantiation, de culte des Saints, et que sais-je? je suppose
que vous ne pourriez souscrire complétement à toute cette
doctrine.--Pourquoi pas?... Tout dépend, reprit Charles avec lenteur, de
la valeur de l’autorité qui me la transmettrait.» Il s’arrêta, puis
continuant: «Naturellement, je pourrais y souscrire, si elle m’était
transmise par la même autorité qui m’enseigne la Sainte Trinité. Quant
aux Articles, ils ne me parviennent sur aucune autorité, ce sont des
vues particulières à des personnes du XVIe siècle; et d’ailleurs, il
n’est pas clair jusqu’à quel point ils sont ou ne sont pas modifiés par
les vues sans autorité du XIXe. Je suis donc obligé d’exercer mon propre
jugement, et je puis vous dire avec franchise que mon jugement est
au-dessous d’une si grande tâche. Au moins, c’est ce qui me trouble,
toutes les fois que ce sujet se présente à mon esprit; car je l’ai
rejeté loin de moi.--Alors, dit Carlton, recevez les Articles sur la
_foi_.--Vous voulez dire, repartit Charles, que je dois considérer notre
Église comme _infaillible_.» Carlton sentit la difficulté. «Non,
répondit-il; mais il vous faut agir _comme si_ elle était infaillible,
par un sentiment de devoir.» Charles sourit; puis, soudain devenant
grave, il resta immobile et baissa les yeux: «Si je _dois_ me créer une
Église infaillible, dit-il, si je _dois_ renoncer à mon jugement privé,
si je _dois_ procéder par la foi, il _existe_ une Église qui a sur nous
tous des droits plus grands que l’Église d’Angleterre.--Mon cher Reding,
répliqua Carlton avec émotion, où avez-vous pris ces idées?--Je
l’ignore; quelqu’un a dit qu’elles étaient dans l’air. Je n’en ai parlé
à personne. Il m’est arrivé seulement, la première année, d’avoir une ou
deux discussions sur cette matière. J’ai banni ce sujet de mon esprit,
mais quand une fois je commence, vous le voyez, je parle malgré moi.»
Ils se promenèrent un moment en silence. «Voulez-vous dire, reprit
Carlton, qu’il est très-difficile de comprendre et d’admettre les
Articles? Pour moi, ils sont assez clairs, et ils parlent le langage du
sens commun.--Eh bien, quant à moi, repartit Reding, il me semble
parfois qu’ils sont en contradiction avec eux-mêmes, d’autres fois avec
le Prayer-Book; de sorte que je les suspecte. Je ne sais ce que je vais
signer, quand il faudra poser cet acte. Cependant, je dois signer _ex
animo_. Une soumission aveugle, je pourrais la faire; mais une
déclaration aveugle, je ne puis la donner.--Citez-moi quelques
exemples.--Ainsi, les Articles admettent positivement la doctrine
luthérienne de la justification par la foi seule; et cette doctrine est
rejetée implicitement par le Prayer-Book dans chacun de ses offices. Ils
en appellent aux Homélies comme autorité; or, les Homélies parlent des
livres apocryphes comme étant inspirés; ce que nient implicitement les
Articles. Les Articles sur l’ordination sont contraires dans leur esprit
au service de l’ordination. Un article sur les sacrements exprime la
doctrine de Mélanchthon, un autre celle de Calvin. Tel Article parle de
l’autorité de l’Église dans les controverses de foi, tel autre fait de
l’Écriture un juge sans appel. Voilà les points qui, en ce moment, se
présentent à mon esprit.--Assurément beaucoup d’entre eux, reprit
Carlton, ne sont que de simples difficultés de mots; et toutes ces
difficultés apparentes peuvent être surmontées avec un peu de
peine.--D’autre part, continua Charles, ce qui m’a frappé, c’est que
l’Église de Rome est incontestablement conséquente dans ses formulaires;
c’est même le reproche que lui adressent quelques-uns de nos écrivains:
ils la trouvent trop systématique. Cela peut être un système dur, un
système de fer, mais il est logique.» Carlton ne voulut pas
l’interrompre, jugeant qu’il était mieux de l’entendre exposer sa
difficulté entière. Charles continua donc: «Lorsqu’un système est
logique, au moins il ne se condamne pas lui-même. La logique n’est pas
la vérité, mais la vérité est logique. Or, je ne suis pas capable, je
l’avoue, de décider si tel système est vrai, mais je puis bien juger
s’il est conséquent avec lui-même. Quand un oracle équivoque, il porte
avec lui sa propre condamnation. Je suis porté à croire qu’il y a dans
l’Écriture quelque chose sur ce sujet, une comparaison, sous ce rapport,
entre les prophéties païennes et les prophéties inspirées. Ce qui m’a
également frappé, c’est que saint Paul donne ce caractère de
l’hérétique, qu’il «se condamne lui-même», portant sa condamnation sur
sa figure. En outre, je me trouvais un jour dans la société de Freeborn
(que vous connaissez peut-être) et d’autres personnes du parti
évangélique, et ces messieurs démontrèrent, s’il fallait les en croire,
que Luther et Mélanchthon ne s’accordent pas sur le point capital de la
justification par la foi: circonstance qui ne nous a pas été expliquée
au cours des Articles. J’ai lu aussi quelque part, ou j’ai entendu
prêcher, que les anciens hérétiques étaient toujours inconséquents;
qu’ils ne pouvaient jamais exposer clairement leurs idées, encore moins
s’accorder entre eux; et ainsi, qu’ils le voulussent ou non, ils ne
pouvaient s’empêcher de faire connaître aux simples leur vrai caractère
par leur bavardage.»
Charles s’arrêta; puis continuant: «Ceci m’a encore frappé: Il n’y a pas
de prophète de la vérité sur la terre, ou bien l’Église de Rome est ce
prophète. Appelez-le apôtre, messager, maître, comme il vous plaira, il
est évident pour moi, d’après notre croyance à une Église visible, qu’il
existe encore un prophète; et le sens commun nous dit ce que doit être
le messager de Dieu. D’abord, il ne doit pas se contredire, comme je
viens de le soutenir. Secondement, un prophète de Dieu ne peut souffrir
de rival, mais il condamne tous ceux qui ont des prétentions
particulières, comme font les prophètes dans l’Écriture. Or, il est
impossible de dire si notre Église reconnaît ou non le Luthéranisme de
l’Allemagne, le Calvinisme de la Suisse, les sectes Nestoriennes et
Monophysites de l’Orient. Elle ne nous expose pas non plus, d’une
manière claire, sa pensée sur l’Église de Rome. Le seul endroit où elle
reconnaisse son existence, c’est dans les Homélies, et là, elle en parle
comme de l’Antechrist. La position de l’Église Grecque, non plus, n’est
pas bien définie dans la doctrine anglicane. D’autre part, l’Église de
Rome _primâ facie_ a cette marque d’un prophète, d’un prophète tel que
l’Écriture nous le dépeint: elle n’admet pas de rivaux, et anathématise
toute doctrine qui est contraire à la sienne propre. Autre chose: Un
prophète de Dieu est naturellement à l’aise avec son message; il n’est
pas impuissant et sans vie au milieu des erreurs et de la lutte des
opinions. Il sait ce qu’on lui a donné à faire connaître, jusqu’où
s’étend sa doctrine; il peut agir comme un arbitre; il est à la hauteur
des événements. Or, cela parle encore en faveur de l’Église de Rome. A
mesure que les siècles se déroulent, elle est toujours sur le qui-vive;
elle interroge tout nouveau venu; elle sonne l’alarme, brise toute
doctrine étrangère, revendique, détermine et perfectionne ce qui est
nouveau et vrai. L’Église de Rome m’inspire la confiance, je sens que je
puis me fier à elle. C’est une autre question de savoir si elle est
vraie: pour le moment, je ne prétends pas le décider. Mais je n’ai pas
la même confiance en notre propre Église. Je l’aime plus que je n’ai
confiance en elle: elle me laisse sans foi. Maintenant, vous voyez
l’état de mon esprit.» Il laissa échapper un profond soupir, comme s’il
se fût débarrassé d’un fardeau.
«Eh bien, dit Carlton, lorsque Charles eut cessé, tout cela est une
théorie fort belle; savoir si elle s’accorde avec les faits, c’est une
autre question. Pour nous, nous avons toujours cru jusqu’à présent que
Chillingworth avait raison quand il nous montre Papes contre Papes,
Conciles contre Conciles, et ainsi de suite. Soyez sûr, mon ami, que les
controversistes protestants ne vous laisseront pas admettre cette
parfaite harmonie de la doctrine papiste; ce qui est certain, c’est que
vous avez étudié fort peu, et que vous jugez de la vérité, non d’après
les faits, mais d’après des idées; je veux dire que pour vous c’est
assez si des idées se soutiennent mutuellement. Quoique vous ne vouliez
pas le reconnaître, cependant, en matière de faits, l’harmonie, à vos
yeux, est la vérité. Les faits répondent-ils aux théories, vous n’en
savez rien, et vous ne vous en informez pas. Je ne suis pas très-versé
dans le sujet; mais j’en sais assez pour être sûr que les Papistes
auraient plus de peine que vous ne vous l’imaginez à prouver
l’enchaînement logique de leur système. Par exemple, ils en appellent
aux Pères, et cependant ils placent le Pape au-dessus de ceux-ci; ils
maintiennent l’infaillibilité de l’Église et la prouvent par l’Écriture,
et puis ils prouvent l’Écriture par l’Église. Ils croient qu’un Concile
général est infaillible _lorsque_ le Pape l’a confirmé, mais pas _avant_
cette sanction. Bellarmin, il me semble, donne la liste des Conciles
généraux qui ont erré. Jamais, non plus, je n’ai pu m’expliquer la
doctrine de Rome sur les indulgences.» Charles réfléchit sur ces
paroles: «Peut-être avez-vous raison, dit-il ensuite; je devrais
connaître les faits plus exactement avant de porter un jugement sur ces
matières. Mais, mon cher Carlton, je vous proteste, et vous pouvez vous
imaginer avec quelle peine je vous fais cet aveu, je vous proteste que
si l’Église de Rome est aussi ambiguë dans son enseignement que la
nôtre, je serais en voie de devenir sceptique sur ce fondement, que je
n’ai pas d’autorité compétente pour me fixer ma croyance. L’Éthiopien
disait: «Comment puis-je le savoir, à moins que quelqu’un ne me
l’apprenne?» et saint Paul: «La foi vient par l’ouïe.» Si personne ne
réclame ma foi, comment puis-je l’exercer? Du moins, je courrai le
risque de devenir Latitudinaire; car si l’Écriture seule est mon guide,
évidemment il n’y a pas de Symbole écrit pour nous dans le livre
sacré.--Notre affaire, répondit Carlton, est de prendre le meilleur côté
des choses, et non le pire. Retenez bien ceci, Charles, c’est qu’il faut
vous mettre en garde contre toute vue forcée ou maladive des choses.
Soyez gai, soyez naturel, et tout sera facile.--Carlton, vous êtes
toujours bon et plein de bienveillance, repartit Charles; mais après
tout (et je voudrais pouvoir vous le faire comprendre), vous n’avez pas
un mot à dire relativement à ma difficulté sur la signature des
Articles. Comment dois-je sauter par-dessus le mur? Que m’importe, à
moi, que les autres communions aient aussi leurs murailles à franchir!»
Ils s’approchaient alors de la maison, et ils finirent leur promenade en
silence, chacun d’eux absorbé dans les pensées que la conversation avait
fait naître.