Abdication du jugement privé.
Arrêter la marche de l’esprit est chose impossible. Pendant deux ans,
Charles avait éloigné ses pensées de controverses religieuses; vains
efforts: ses vues sur la religion avaient progressé tous les jours à son
insu. Cela devait être ainsi, supposé qu’il dût vivre d’une vie quelque
peu religieuse. S’il devait honorer son créateur et lui obéir, des actes
intellectuels, des conclusions et des jugements devaient accompagner ce
culte et cette obéissance. Il pouvait ne pas formuler sa propre croyance
jusqu’à ce que les questions lui eussent été posées; mais, le cas
échéant, une seule discussion avec un ami, comme par exemple celle qu’il
avait eue avec son _tuteur_, devait produire au jour ce qu’il regardait
comme sa propre opinion, préciser les limites de chaque opinion telle
qu’il la croyait, et déterminer les rapports de ces opinions entre
elles. Il n’avait pas encore donné de nom à ces opinions, encore moins
avaient-elles pris dans son esprit la forme scientifique; elles ne
pouvaient, non plus, dans son état, être exprimées dans le langage de la
théologie. Charles était tout simplement un jeune homme de vingt-deux
ans, qui professait, dans une heure de conversation avec un ami, ce qui
était réellement la doctrine et les usages du Catholicisme sur la
pénitence, le purgatoire, les conseils de perfection, la mortification
personnelle et le célibat ecclésiastique. Il n’était donc pas étonnant
que tout cela tourmentât Carlton, quoiqu’il ne vît, pas plus que
Charles, que tout ce Catholicisme était en fait caché sous les aveux de
son élève. Mais il sentait, dans les principes avancés par celui-ci, se
révéler une «chose très-différente de l’Église d’Angleterre», selon ses
propres expressions; une chose nouvelle pour lui, et peu agréable, qui
en même temps avait un corps, une vie, qui ne pouvait disparaître comme
un son vague et rapide, comme une nuée fugitive, mais qui, reposant sur
un fondement réel, se faisait sensiblement reconnaître et manifestait
son existence avec force.
Ici, nous voyons ce qu’une personne entend quand elle dit que le système
catholique va à son esprit, qu’il réalise ses idées sur la religion,
qu’il répond à ses sympathies, et autres choses semblables; et que
là-dessus elle se fait catholique. On dit souvent d’une telle personne
qu’elle procède par la voie du jugement privé, qu’elle choisit sa
religion d’après l’idée qu’elle s’est faite de sa nature. Or, on ne peut
nier que ceux qui sont étrangers à l’Église ne doivent commencer par le
jugement privé; ils s’en servent d’abord, mais ils s’en passeront plus
tard: comme un homme, dans la rue, se sert d’une lampe pendant une nuit
obscure et l’éteint en rentrant dans sa maison. Que penserait-on de lui,
s’il l’apportait tout allumée dans le salon? Que lui dirait l’heureuse
société de dames élégantes et de _gentlemen_ en grande toilette qui est
réunie là, devant un ardent foyer, et à la lumière des lustres
étincelants, s’il entrait dans la salle avec un gros paletot, le chapeau
sur la tête, un parapluie sous le bras, et une grande lanterne d’écurie
à la main? D’autre part, quelle idée donnerait-il de sa personne, s’il
allait en toilette de bal se jeter au milieu d’une nuit épouvantable et
des éléments de la nature en furie? «Lorsque le roi entra pour voir les
convives, il vit un homme qui n’avait pas la robe nuptiale»: il vit un
homme qui était déterminé à vivre dans l’Église comme il vivait avant de
lui être uni, qui voulait conserver ses priviléges, qui ne voulait pas
échanger la raison pour la foi, qui ne voulait pas harmoniser ses
pensées et ses actes à la scène glorieuse qui l’environnait, qui
cherchait à tâtons le trésor caché et fouillait pour trouver la perle de
prix dans le temple même du Dieu des armées, temple majestueux,
éclatant, tout orné de pierreries; un homme qui fermait ses yeux et
méditait, quand il pouvait les ouvrir et voir. Il n’y a donc pas
d’absurdité ni d’inconséquence dans une personne qui use d’abord du
jugement privé, et qui, ensuite, le condamne. Les circonstances changent
les devoirs.
Cependant, après tout, la personne dont il s’agit, à parler strictement,
ne juge pas avec ses propres idées le système extérieur qui lui est
offert; mais elle prend les données de ce système pour confirmer et pour
justifier des jugements privés, des sentiments personnels et des
dispositions déjà existantes. Charles, par exemple, éprouvait une
difficulté à déterminer comment et quand les péchés du chrétien sont
pardonnés; dans sa pensée, également, le célibat était un état meilleur
que le mariage. Certainement il n’était pas la première personne de
l’Église d’Angleterre qui eût eu de semblables idées; sans doute elles
s’étaient présentées à bon nombre d’autres avant lui; ces personnes,
toutefois, ayant regardé autour d’elles, n’avaient rien vu qui autorisât
leurs sentiments, et, en conséquence, ces sentiments s’étaient corrompus
ou éteints dans leurs cœurs. Mais lorsqu’un homme, dans cet état
d’esprit, vient à rencontrer autour de lui l’ombre du Catholicisme,
immédiatement le puissant Symbole produit son influence sur son âme. Cet
homme voit que ce Symbole justifie ses pensées, qu’il explique ses
sentiments; qu’en outre il les nombre, les corrige, les harmonise, les
complète; et il est amené à demander aussitôt sur quelle autorité
s’appuie cet enseignement étranger. Or, quand il découvre que cet
enseignement est celui qui était reçu autrefois en Angleterre, du nord
au sud, depuis les premiers temps où le Christianisme y avait fait son
apparition; que, en remontant aux souvenirs historiques les plus
anciens, Christianisme et Catholicisme sont synonymes; quand il voit que
cet enseignement forme encore la foi de la plus grande partie du monde
chrétien, tandis que la foi de son propre pays n’est admise que dans les
bornes de son territoire et dans celles de ses colonies; bien plus,
qu’il est difficile de dire quelle est la foi de l’Angleterre, ou même
si elle a une foi; quand cet homme, disons-nous, découvre ces vérités,
alors il se soumet à l’Église Catholique Romaine, non par la voie de la
critique, mais comme un disciple à son maître.
En parlant ainsi, sans doute, on ne peut nier, d’une part, qu’il peut y
avoir des hommes qui s’unissent à l’Église catholique sur des motifs
imparfaits ou par une route fausse; qui choisissent cette Église avec
l’esprit de critique, et qui, non subjugués par sa majesté ou sa grâce,
conservent ce malheureux esprit lorsqu’ils en sont déjà membres. Ces
hommes, s’ils persistent dans ce travers, et n’apprennent pas à être
humbles, courent le danger de retomber dans l’abîme. D’autre part, on ne
peut nier, non plus, que d’autres hommes non catholiques peuvent
choisir, par exemple, le Méthodisme, de la manière que nous avons
expliquée plus haut, et cela, parce qu’il confirme et justifie le
sentiment intérieur de leurs cœurs. Ceci est certainement possible
spéculativement, quoiqu’il soit embarrassant de dire ce qu’il y a de si
vénérable, de si imposant, de si surhumain dans les conférences
Wesleyennes pour persuader à quelqu’un de les accepter comme un
prophète; cependant, après tout, nous concevons que le fait repose sur
une autre base; savoir, que les Wesleyens et autres sectaires se placent
au-dessus de leur système; et quoiqu’ils puissent physiquement se
trouver «assis au-dessous» de leur prédicateur, néanmoins, par l’état de
leurs âmes, de leur esprit, de leur intelligence et de leur jugement,
ils sont élevés bien au-dessus de lui.
Mais revenons au héros de notre histoire. Quel mystère que l’âme
humaine! Voilà Charles occupé d’Aristote et d’Euripide, de Thucydide et
de Lucrèce, et toutefois, pendant ce travail, il s’avance toujours vers
l’Église, «vers la mesure de la plénitude de l’âge du Christ». Sa mère
lui avait dit qu’il ne pouvait échapper à sa destinée: c’était vrai,
quoique cette parole dût s’accomplir d’une manière qu’elle ne pouvait
imaginer, ni même rêver dans son cœur aimant. Il ne pouvait échapper à
la destinée de devenir un élu de Dieu; à cette sublime destinée que la
grâce de son Rédempteur avait imprimée dans son âme au baptême, que son
bon ange y avait vue tracée en caractères lumineux, et pour laquelle il
avait déployé un zèle ardent afin de la conserver pure et brillante;
cette destinée que sa propre coopération aux bénédictions du ciel avait
fortifiée en lui et mise hors de péril; il ne pouvait échapper à la
destinée, au temps marqué par Dieu, de devenir catholique. Ce temps sans
doute pouvait tarder encore, les anges pouvaient être inquiets, l’Église
aurait peut-être à supplier, comme si elle eût été frustrée de la
promesse qui lui annonçait un étranger de plus, un enfant déjà; mais le
fait devait s’accomplir: c’était écrit au ciel, et la marche lente du
temps le faisait avancer plus près à chaque minute. Et même avant cette
heure bénie, telle qu’une fleur éclose répand ses parfums en tout lieu,
ainsi des odeurs étranges, inconnues, délicieuses pour les uns,
désagréables pour d’autres, s’échappaient de sa personne sur les ailes
des vents, et l’on se demandait avec surprise la cause de ce phénomène
mystérieux, et l’on considérait Charles avec anxiété et inquiétude,
tandis que lui-même n’avait pas conscience de son propre état. Soyons
patients comme son Créateur est patient, et supportons qu’il fasse avec
lenteur un ouvrage qu’il fera bien.
Hélas! tandis que Charles s’était avancé d’un côté, Sheffield avait
marché dans une autre voie. Quelle route avait-il suivie? c’est ce que
nous verrons au chapitre suivant, dans une conversation qui eut lieu
entre les deux amis.