Le célibat est-il contre nature?
Tout en causant, ils étaient arrivés à l’habitation de Carlton, où se
trouvaient précisément les livres que Charles avait plus
particulièrement à étudier alors; et ils firent, avant d’entrer, deux ou
trois tours sous de beaux hêtres plantés devant la maison.
«Expliquez-moi, Reding, car je ne vous comprends pas, dit le _tuteur_,
quelles sont vos raisons pour admirer un état qui, évidemment, est
contre nature.--N’en parlons pas davantage, mon cher Carlton, répondit
Charles, j’arriverais à faire rire de moi. Laissons, je vous prie,
toutes choses en paix, qu’elles soient bonnes ou mauvaises.» Il était
clair qu’un sentiment pénible s’agitait en lui; les paroles et le ton
étaient trop sérieux pour la circonstance. Carlton comprit également que
la question qui, tout d’abord, lui avait paru secondaire, était au fond
plus importante; sans cela, il n’y aurait pas mis tant d’insistance,
selon le désir de Charles. «Non, reprit-il; puisque nous sommes sur
cette matière, permettez-moi de connaître votre opinion. Il a été dit,
dès l’origine: «Croissez et multipliez»; donc le célibat est contre
nature.--Surnaturel, repartit Charles en souriant.--N’est-ce pas là un
mot vide de sens? objecta Carlton. Butler nous apprend qu’il y a une
analogie entre la nature et la grâce; autrement, vous pourriez comparer
le paganisme à la nature; et, partout où le paganisme lui est contraire,
soutenir qu’il est surnaturel. Les convulsions des Wesleyens sont en
dehors de la nature; pourquoi ne pas les appeler surnaturelles?--Je
crois, répliqua Charles, que nos théologiens, ou au moins quelques-uns
d’entre eux, sont ici pour moi: Jérémie Taylor, par exemple.--Vous ne
m’avez pas expliqué ce que vous entendez par le mot surnaturel, Charles,
j’ai besoin, vous le savez, de connaître votre pensée.--Il me paraît que
le christianisme, étant la perfection de la nature, lui ressemble et en
diffère en même temps; il lui ressemble là où il est le même et autant
qu’elle; il en diffère là où il est autant et plus qu’elle. J’entends
par surnaturel la perfection de la nature.--Donnez-moi des
exemples.--Des exemples, en voici: Notre-Seigneur dit: «Vous avez appris
qu’il a été dit des temps anciens... mais _moi_ je vous dis»; ce
contraste entre les deux membres de phrase indique la voie plus
parfaite, ou l’Évangile... «Il est venu non pour détruire la loi, mais
pour l’accomplir...» Je ne puis me rappeler tout de suite... Ah! voici
encore un cas applicable au sujet; Notre-Seigneur abolit la permission
qui avait été donnée aux Juifs à cause de la dureté de leurs cœurs.--Cet
exemple ne va pas tout à fait à la question, mon ami; car les Juifs,
dans leurs divorces, étaient tombés au-dessous de la nature.
«Que l’homme ne sépare pas...» telle fut la règle dans le
paradis.--Cependant, il est certain que l’idée d’un Apôtre non marié,
chaste, vivant dans le jeûne et le dénûment, et à la fin martyr, est une
idée plus haute que celle d’un des anciens Israélites, assis sous sa
vigne et son figuier, regorgeant de biens temporels, et entouré de ses
enfants et de ses petits-enfants. Je ne condamne ni Gédéon ni Caleb; je
développe saint Paul.--Le cas de saint Paul est un cas tout
particulier.--Mais il établit lui-même la maxime générale qu’il est
«bon» pour tout homme de demeurer comme il était lui-même.--Nous
arrivons maintenant à une question de critique: que veut dire le mot
«bon»? Je puis croire qu’il signifie «avantageux», et ce que dit
l’Apôtre touchant «les misères présentes» confirme cette
interprétation.--Je n’en viendrai pas à une question de critique, reprit
Charles; mais prenez ce texte: «Ma mère m’a conçu dans l’iniquité.» Ces
paroles ne montrent-elles pas que, en dehors et par-dessus la doctrine
du péché originel, il y a, pour ne pas dire pis, grand risque que le
mariage ne conduise au péché les personnes engagées dans cet état?--Mon
cher Reding, répondit Carlton étonné, vous donnez dans le
Gnosticisme.--Non pas sciemment. Comprenez ce que je veux dire; ce n’est
pas un sujet sur lequel je puisse parler; mais, sans vouloir soutenir
que les personnes mariées doivent pécher (ce qui serait du Gnosticisme),
il me paraît qu’il y a danger de pécher. Permettez-moi de ne rien
ajouter sur cette matière.
--J’ai toujours eu pour principe, reprit le _tuteur_, après avoir
réfléchi un moment, de considérer le Christianisme comme ayant pour fin
la perfection de l’homme tout entier, en tant que corps, âme et esprit.
Ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles. Les Panthéistes disent
le corps et l’intelligence, laissant de côté le principe moral; mais,
moi, je dis l’esprit aussi bien que l’intelligence. L’esprit, principe
de la foi religieuse ou de l’obéissance, doit être le principe maître;
l’_hegemonicon_. A l’esprit sont soumis l’intelligence et le corps, mais
comme cette suprématie n’implique pas le mauvais usage, l’esclavage de
l’intelligence, elle n’implique pas non plus celui du corps;
l’intelligence et le corps doivent être bien traités.--Pour moi, au
contraire, répliqua Charles, je pense que cette suprématie implique,
dans un certain sens, l’esclavage de l’intelligence et celui du corps en
même temps. Qu’est-ce que la foi, sinon la soumission de l’intelligence?
Et, de même que «toute haute pensée est retenue captive», ainsi il nous
est expressément recommandé de réduire le corps en servitude.
L’intelligence et le corps sont bien traités, lorsqu’ils sont traités de
manière à devenir les instruments du principe souverain lui-même.--Voilà
ce qui, pour moi, est contre nature, dit Carlton.--Et c’est ce que
j’entends par surnaturel, répliqua Charles avec un peu de
vivacité.--Mais comment donc est-ce une chose surnaturelle, ou une
addition à la nature, que d’en détruire une partie? demanda Carlton.»
Charles était embarrassé. C’était, dit-il, une voie vers la perfection;
mais il croyait que la perfection n’aurait lieu qu’après la mort. Notre
nature ne pouvait être parfaite avec un corps corruptible; le corps
était traité ici-bas comme un corps de mort. «Eh bien, Charles, reprit
Carlton, d’après moi, vous faites du Christianisme une religion
très-différente de celle que notre Église admet.» Et il se tut un
moment.
«Voyez donc, continua-t-il, comment pouvons-nous nous réjouir dans le
Christ, comme ayant été rachetés par lui, si nous sommes dans cette
espèce d’état de tristesse et de pénitence? Que n’a pas dit saint Paul
sur la paix, l’action de grâces, la confiance, le bonheur, et le reste!
Les choses anciennes sont passées; la loi judaïque est détruite; le
pardon et la paix sont venus: voilà l’Évangile.--Ne pensez-vous donc
pas, dit Charles, que nous devons nous attrister pour les fautes dans
lesquelles nous sommes entraînés chaque jour, et pour les péchés plus
graves que nous pouvons avoir commis de temps à autre?--Sans doute;
c’est ce que nous faisons dans les prières du matin et du soir, et dans
le service de la communion.--Bien; mais supposez qu’un jeune homme,
comme il arrive si souvent, ait négligé ses devoirs religieux, et qu’il
ait en même temps sur la conscience tout un fardeau de péchés, de péchés
abominables; pensez-vous, lorsqu’il revient à un nouveau genre de vie et
qu’il va à la communion, qu’il soit pardonné tout de suite en disant
tout simplement son _Confiteor_, en le disant même avec cette contrition
que les grands pécheurs devraient avoir? Pensez-vous qu’il n’ait plus
rien à craindre touchant ses fautes passées?--Je dirais oui, répondit
Carlton.--Vraiment? reprit Charles tout pensif.--Il va sans dire, ajouta
Carlton, que je le suppose réellement contrit ou pénitent. Sa conduite
future prouvera s’il l’est ou s’il ne l’est pas.--Je ne puis en aucune
manière admettre ce sentiment; je pense que des hommes très-sérieux
s’affligeraient même pour une faute légère, et qu’ils ne croiraient pas
avoir obtenu leur pardon pour l’avoir simplement demandé.--Sans
doute; mais Dieu pardonne à ceux qui ne se pardonnent pas à
eux-mêmes.--C’est-à-dire, repartit Charles, à ceux qui n’éprouvent pas
tout de suite la paix, l’assurance et la consolation; à ceux qui ne
jouissent pas de la joie parfaite de l’Évangile.--Ces personnes
s’affligent, mais elles se réjouissent en même temps.--Mais, dites-moi,
Carlton, ce chagrin, ce trouble, cette crainte de se pardonner à
soi-même, tout cela est-il agréable à Dieu?--Assurément.--Donc une
pénitence volontaire pour le péché commis lui est agréable; et s’il en
est ainsi, qu’importe que la pénitence tombe sur l’âme ou sur le
corps?--Mais ce n’est pas proprement une pénitence volontaire, la
pénitence volontaire implique une intention; la douleur du péché est
quelque chose de spontané. Lorsque vous vous affligez vous-même à
dessein, vous vous éloignez sur-le-champ du pur Christianisme.--Eh bien,
je m’imaginais que le jeûne, l’abstinence, le travail et le célibat
pouvaient être regardés comme une expiation du péché. Ce n’est pas là
une idée extravagante; rappelez-vous le docteur Johnson, devenu homme,
se tenant à la pluie au milieu du marché de Lichfield, pour expier une
désobéissance de son jeune âge commise envers son père.--Mon cher
Reding, reprit Carlton, laissez-moi vous ramener à ce que vous disiez au
début de cet entretien, et à la réponse que je vous faisais: ce que vous
soutenez en ce moment ne sert qu’à rendre ma réponse plus exacte. Vous
avez commencé par dire que le célibat était une perfection de la nature;
maintenant, vous en faites une pénitence; d’abord c’est un état
excellent et glorieux, puis c’est un remède et une punition.--Peut-être,
la pénitence est-elle notre plus haute perfection en ce monde, répondit
Charles; mais, je l’ignore, je ne prétends pas avoir des idées claires
sur la question. J’ai parlé plus que je n’aime à le faire en général.
Renonçons enfin à ce sujet.»
Ils passèrent donc aux matières qui étaient en rapport avec les études
de Charles. Rentrés ensuite à la maison, ils travaillèrent sur Polybe.
On ne peut nier, toutefois, que le reste du jour les manières de Carlton
n’eussent quelque chose de singulier, comme s’il avait été contrarié. Le
lendemain matin, il avait repris son air habituel.