Le célibat dans l’Église anglicane.
Quelques jours après, Carlton, Sheffield et Reding s’entretenaient en
plein air, après le dîner, sur le compte de White. «Comme il est changé,
disait Charles, depuis que je l’ai vu pour la première fois!--Changé!
s’écria Sheffield; il était jadis enjoué comme un petit chat, il est
devenu triste et ennuyeux comme une vieille chatte.--Il est changé en
mieux, reprit Charles; sa conversation a maintenant quelque chose de
sensé et de ferme, mais il n’était guère sage il y a deux ans. Il étudie
aussi avec beaucoup d’ardeur.--Il a quelque raison de le faire, mon
cher, car il est terriblement en retard. Mais il y a une autre cause à
son ardeur; peut-être la connaissez-vous?--Moi? non, en vérité.--Je
croyais que vous la saviez, reprit Sheffield. Vous avez certainement
entendu dire qu’il est fiancé à une demoiselle d’Oxford!--Fiancé! quelle
absurdité!--Je ne vois pas cela du tout, mon cher Reding, repartit
Carlton. White en a bien le moyen; il a une bonne cure en perspective;
et, de plus, il ne perd pas son temps, de cette manière, ce qui est
important dans la vie, où on le prodigue si souvent. White se trouvera
bientôt établi, selon toute la force du mot, dans ses idées, dans sa
vie, dans sa carrière.».
Charles ne put s’empêcher d’exprimer sa surprise. Il se rappelait que
lors de sa première rencontre avec White, celui-ci s’était montré un
très-ardent défenseur du célibat ecclésiastique. Carlton et Sheffield se
mirent à rire. «Eh! pensez-vous, dit le premier, qu’un jeune homme de
dix-huit ans puisse avoir une opinion sur un tel sujet, ou qu’il se
connaisse assez pour prendre une résolution dans son propre cas? En
toute justice, peut-on regarder un homme comme invinciblement lié à
toutes les opinions et à toutes les paroles extravagantes qu’il a émises
au sortir de l’école?--White avait lu quelque livre exalté, reprit
Sheffield, où il avait vu quelque belle nonne sculptée sur le jubé d’un
sanctuaire, et il avait été séduit par le roman, comme d’autres l’ont
été et le sont encore.--Ne croyez-vous pas, dit Carlton, que tous ces
braves garçons qui, à cette heure, sont si pleins de «la pureté
sacerdotale», de la «béatitude angélique» et du reste, seront
tous, depuis le premier jusqu’au dernier, mariés d’ici à dix
ans?--J’accepterais le pari, reprit Sheffield, que l’un se prononcera de
bonne heure, un autre plus tard, mais qu’il y a un temps marqué pour
tous. Dix ou douze années écoulées, comme dit Carlton, et nous
trouverons A. B. dans un vicariat, l’heureux père de dix enfants; C. D.
faisant une cour assidue à un objet chéri, jusqu’à ce qu’un bénéfice lui
arrive; E. F. dans sa lune de miel; G. H. favorisé de deux jumeaux par
Mme H; I. K. tout transporté de bonheur, parce qu’il vient d’être
accepté; quant à L. M., il peut rester ce que Gibbon appelle «une
colonne au milieu des ruines», et colonne très-chancelante.--Croyez-vous
donc, répliqua Charles, que les hommes pensent si peu ce qu’ils
disent?--Vous prenez les choses trop au sérieux, Reding, repartit
Carlton; qui ne change pas d’opinions de vingt à trente ans? Un jeune
homme entre dans la vie avec les idées de son père ou de son _tuteur_;
mais il finit par les changer, tôt ou tard, pour les siennes propres.
Plus il est modeste et timide, plus il est crédule, et plus longtemps il
parle le langage des autres; mais la force des circonstances ou la
vigueur de son esprit l’oblige infailliblement, à la fin, à avoir un
esprit à lui, supposé qu’il ait quelque valeur.--Mais je soupçonne, dit
Reding, que la dernière génération, celle des pères comme celle des
_tuteurs_, n’avait pas des idées très-exaltées sur le célibat
ecclésiastique.--Souvent les circonstances, répondit Carlton, nous
imposent des opinions que nous suivons pendant un temps.--Eh bien,
j’honore les hommes qui portent leurs habits de famille; je ne respecte
pas du tout ceux qui commencent par les modes étrangères, et qui ensuite
les abandonnent.--Quelques années de plus, reprit Carlton en souriant,
rendront votre jugement moins sévère.--Je n’aime pas les bavards,
continua Charles; je crois, j’espère ne les aimer jamais.--Je sais bien
ce qu’il y a au fond de tout ceci, reprit Sheffield; mais je ne puis
rester plus longtemps; il faut que je rentre pour étudier. Reding aime
trop le commérage.--Qui bavarde autant que vous? répliqua Charles.--Mais
je parle vite, quand je bavarde, riposta Sheffield, et je fais beaucoup
de besogne; puis je me tais. Mais vous, vous parlez fastidieusement, et
vous rêvez, et vous soupirez, et vous parlez encore.» Ce disant, il les
quitta.
«Qu’est-ce que cela signifie?» demanda Carlton. Charles rougit un peu et
se mit à rire: «Carlton, répondit-il, vous êtes un homme à qui je confie
des choses que je ne dirais pas à d’autres; quant à Sheffield, il
s’imagine qu’il a trouvé cela de lui-même.» Son _tuteur_ le regarda
vivement et avec un air de curiosité. «Je suis honteux de moi-même,
continua Charles en riant et paraissant confus; je vous ai fait croire
que j’avais quelque chose d’important à vous communiquer, tandis que, en
réalité, je n’ai rien.--Alors, parlez ouvertement.--A dire vrai... Non,
réellement, c’est trop absurde. Je me suis moqué de moi-même.» Il fit
quelques pas pour s’en aller; puis il revint. «Eh bien, reprit-il, voici
le fait: Sheffield s’imagine que j’ai moi-même un secret penchant
pour... le célibat.--Un penchant pour qui? demanda le _tuteur_.--Un
penchant pour le célibat.» Il y eut un moment de silence, et la figure
de Carlton changea un peu. «Oh! mon cher ami, dit-il avec bienveillance,
vous êtes donc un des leurs; mais tout cela passera.--Peut-être,
répondit Charles: je n’insiste pas sur cette matière. C’est Sheffield
qui m’en a fait parler.» Une différence réelle de sentiments et de vues
venait évidemment d’être exprimée par les deux amis, très-sympathiques
d’ailleurs, et très attachés l’un à l’autre. Il y eut un silence de
quelques secondes.
«Vous êtes ordinairement un jeune homme très-sensé, Reding, reprit
Carlton; je suis surpris que vous adoptiez cette opinion.--Ce n’est pas
chez moi une opinion nouvelle, répondit Charles; vous allez sourire,
mais je l’avais dès l’école, n’étant encore qu’un enfant, et j’ai
toujours pensé depuis lors que je ne me marierais jamais; non que ce
sentiment n’ait pas eu d’intermittence, mais c’est l’état habituel de
mon esprit. Mes pensées, en général, sont tournées de ce côté-là. Si je
me mariais, je redouterais le châtiment de Thalaba[59].» Carlton mit sa
main sur l’épaule de Charles et la secoua doucement: «Reding, dit-il,
cela me surprend.» Puis, après un court silence: «J’ai toujours pensé
que le célibat et le mariage étaient bons chacun à sa manière. Dans
l’Église de Rome, je le vois, le célibat produit un grand bien; mais,
soyez-en convaincu, mon cher ami, vous faites une grosse bévue si vous
voulez introduire le célibat dans l’Église anglicane.--Il n’y a rien
contre le célibat dans le Prayer-Book, ni dans les Articles, répliqua
Charles.--C’est possible; mais l’esprit, l’organisation et le travail de
notre Église y sont entièrement contraires. Par exemple, nous n’avons
pas de monastères pour secourir les pauvres; et si nous en avions, je
pense que dans l’état où sont les choses, une femme de ministre serait,
par son utilité pratique et réelle, infiniment supérieure à tous les
moines qui ont jamais porté tonsure. Je vous l’avoue, je crois que
l’évêque d’Ipswich est presque justifié lorsqu’il établit que nul, sinon
les ministres mariés, n’aura, de sa part, des chances pour son
avancement. J’approuve aussi l’évêque d’Abingdon, qui s’est fait une
règle d’accorder en dot ses meilleurs bénéfices aux demoiselles les plus
vertueuses de son diocèse.» Carlton avait parlé avec plus d’énergie qu’à
l’ordinaire.
[59] Dans un poëme de Southey intitulé _Thalaba_, ce héros trouve sa
femme morte le jour même de ses noces.
Charles répondit qu’il n’avait pas envisagé l’à-propos ou la possibilité
de la chose, qu’il avait seulement songé à ce qui lui avait paru le
meilleur en soi, et à ce qu’il ne pouvait s’empêcher d’admirer. «Je n’ai
pas parlé du célibat ecclésiastique, fit-il observer, mais du célibat en
général.--Le célibat n’a pas de place dans nos idées ni dans notre
système de religion, croyez-moi, dit le _tuteur_. Il est indifférent
qu’il y ait quelque chose de contraire dans les Articles; la question ne
roule pas sur des règles formelles, mais sur ceci: l’esprit de
l’Anglicanisme n’est-il pas tout à fait en désaccord avec cette
discipline? L’expérience de trois siècles est certainement suffisante
comme preuve; si nous ne connaissons pas le caractère de notre religion
au bout de ce temps, quand le connaîtrons-nous? Il y a des formes de
religion dont toute l’existence n’a pas eu cette durée. Or, examinez les
cas de célibat par amour du célibat dans cette période, et quelle en
sera la somme totale? Il y a quelques exemples; mais Hammond lui-même,
qui mourut célibataire, fut sur le point de se marier pour répondre au
désir de sa mère. D’autre part, si vous cherchez les types de notre
Église, pouvez-vous en désigner de plus vrais que leurs excellences
mariées, le profond Hooker, le pieux Taylor et Bull le controversiste?
Le premier de tous les primats réformés était marié. Pole et Parker
personnifient d’une manière frappante les deux systèmes, le romain et
l’anglican.--Eh bien, répondit Charles, il me paraît qu’il est aussi
tyrannique de contraindre au mariage que d’obliger au célibat, et c’est
ce à quoi vous poussez réellement. Vous me dites que quiconque ne se
marie pas est une brebis noire.--Ce n’est pas pour vous une difficulté
pratique en ce moment; personne ne vous demande d’aller précisément, à
cette heure, entreprendre le voyage du _Célibataire_[60] avec Aristote
en main et la liste de classe[61] en perspective.--Excusez-moi, mon cher
Carlton, si je vous ai dit quelque folie; vous ne supposez pas que je
discute avec d’autres sur de pareils sujets.»
[60] Roman anglais dont le héros court le monde à la recherche d’une
femme.
[61] La liste de classe (_class-list_) c’est-à-dire la liste de ceux
qui ont réussi dans leur examen; elle est divisée en quatre
catégories, selon le mérite des candidats reçus.