Une conversion.
Sheffield avait quelques amis à Chalton, village voisin, chez un
_scholar_ de Saint-Michel, qui y possédait une petite cure et un
presbytère. L’un d’entre eux était également connu de Charles; c’était
notre ami White, qui préparait son examen, et qui, durant les six
derniers mois, s’était efforcé de regagner le temps qu’il avait gaspillé
pendant ses premières années à Oxford. Charles, depuis leur première
rencontre, l’avait perdu de vue, ou à peu près, et à cette époque de
leur vie, un temps si considérable ne pouvait s’écouler sans modifier
leurs caractères en bien ou en mal, peut-être aussi des deux manières à
la fois. Carlton et Charles, qui étaient souvent restés seuls à cause
des courses fréquentes de Sheffield à Chalton, rentraient un soir de
leur promenade, lorsqu’ils trouvèrent sur leur chemin White, qui
revenait d’Oxford, où il avait été faire une visite à M. Bolton. A peine
avaient-ils fait quelques pas qu’ils furent rejoints par Sheffield et le
ministre de Chalton, M. Barry; et la société se trouva alors composée de
cinq personnes.
«Ainsi vous allez perdre Upton? disait Barry à Reding; c’est un
excellent _tuteur_; vous aurez de la peine à vous en passer. Qui le
remplace?--Nous l’ignorons, répondit Charles; le Principal fera,
probablement, venir de l’intérieur du pays un des jeunes fellows.--Oh!
mais vous ne retrouverez pas un homme comme Upton, dit Carlton; il
connaissait si parfaitement sa matière! Son cours sur Agricola, de
l’avis de vos messieurs, aurait pu être publié. C’était un commentaire
magistral, minutieux et vif sur le texte, qu’il envisageait sous tous
les rapports.--Oui, c’était là qu’il brillait, reprit Charles; cependant
il ne surchargeait pas ses cours, et il ne disait rien qui ne fût utile
et nécessaire.--Il a obtenu un gros bénéfice, dit Barry, et de plus un
presbytère parfaitement approprié et tout neuf, qui n’est qu’à une heure
de Londres par le chemin de fer.--Et 500 livres sterling, ajouta White;
c’est ce que m’a dit M. Bolton, qui a été voir la cure. C’est dans le
voisinage de ma future résidence; le pays est fort beau, et il y a
plusieurs bonnes maisons aux alentours.--On dit qu’il va épouser la
fille du doyen de Selsey, reprit Barry; Miss Juliette, la treizième, une
fort jolie personne. Connaissez-vous la famille?--Oui, répondit White,
je les connais tous; c’est une famille charmante; madame Bland est une
délicieuse femme, pleine de distinction. C’est une bonne fortune pour
moi d’être sous la juridiction du doyen. Je pense que nous nous
entendrons.--C’est un homme instruit, ajouta Barry; ses discours sont
toujours bien écrits. En son temps, il avait un nom connu à
Cambridge.--Mais dites donc, White, s’écria Sheffield, est-ce qu’il n’a
pas écrit dernièrement contre vos amis d’Oxford?--Mes amis! répondit
White, qui voulez-vous dire? Il a écrit contre les partis et les chefs
de parti; et c’est avec raison, je pense. Oh! oui, il faisait allusion
au pauvre Willis et à certains autres.--Il y avait plus que cela, reprit
Sheffield; il s’est élevé contre certains discours et certaines
pratiques qui ont eu lieu à Sainte-Marie.--Eh bien, quant à moi,
franchement, je ne saurais approuver tout ce qu’on prêche du haut de
cette chaire, dit White. Je sais, comme un fait positif, que Willis se
plaît à rapporter à ce qu’il a entendu dans cette chapelle ses penchants
au Papisme.--Je voudrais que prédicateurs et auditeurs, reprit Barry,
s’en allassent tous ensemble une bonne fois; alors, nous aurions enfin
le calme nécessaire pour nous livrer aux véritables études de
l’Université.--Prenez garde à vos paroles, Barry, dit Sheffield; vous
exceptez sans doute les personnes présentes? Vous, White, vous êtes
bien, je pense, dans la catégorie des auditeurs?--Moi! s’écria White;
pas du tout. Je suis allé jadis, comme la plupart des étudiants, à
Sainte-Marie pour entendre le prédicateur; mais je crois qu’il est
souvent peu judicieux, qu’il frise même l’erreur. La tendance de ses
discours, c’est de nous faire prendre en aversion notre propre
Église.--Si ma mémoire ne me trompe, reprit Sheffield, il me semble
qu’un de mes amis m’a soutenu contre notre Église des propositions dix
fois aussi fortes qu’un prédicateur quelconque l’ait jamais fait dans
Oxford.--Vous voulez parler de moi, répliqua White avec chaleur; vous
m’avez très-mal compris. J’ai toujours été fort dévoué à l’Église
d’Angleterre. Vous ne m’avez jamais entendu dire la moindre chose qui ne
s’alliât pas avec l’attachement le plus ardent pour elle. C’est vrai, je
n’ai jamais nié les droits de l’Église romaine à être une branche de
l’Église catholique, je ne le nierai jamais; cela est tout à fait une
autre question; il y a bien des choses que nous pouvons emprunter avec
beaucoup d’avantage aux Papistes; mais j’ai toujours aimé et j’espère
vénérer toujours ma propre mère, l’Église de mon baptême.»
La figure de Sheffield prit une singulière expression, et personne ne
dit mot. White continua, tâchant de garder un air d’indifférence: «Il
est remarquable que M. Bolton, qui, quoique laïque et non théologien,
est un homme sensé, pratique et clairvoyant, n’a jamais aimé cette
chaire; il a toujours prophétisé qu’il n’en sortirait rien de bon.»
Comme le silence continuait, White se mit à attaquer Sheffield. «Je vous
défie, dit-il avec une affectation de gaieté, de prouver ce à quoi vous
avez fait allusion; c’est honteux! Il est aisé de parler contre les
autres, de les appeler des hommes peu judicieux, extravagants, et que
sais-je? Vous êtes la seule personne...--Bien, bien, très-bien, mon ami,
répliqua Sheffield; nous ne faisons que vous canoniser, et je représente
l’avocat du diable.»
Charles désirait avoir quelques renseignements sur Willis; il détourna
donc le courant des idées de White, en lui demandant, après s’être
approché de lui, s’il y avait quelque chose de vrai dans ce que Vincent
lui avait raconté plusieurs semaines auparavant. White avait-il eu
récemment des nouvelles de Willis? White ne savait presque rien de
positif sur ce jeune homme, et ne pouvait affirmer si ce bruit était
vrai ou faux. Ce qu’il y avait de sûr, c’est que Willis était de retour
du continent et qu’il vivait dans sa famille. Il ne s’était donc pas
livré à l’Église de Rome, soit comme étudiant en théologie, soit comme
novice; mais White ne pouvait en dire davantage. Autre chose cependant:
il avait appris, et le fond d’une lettre qu’il avait reçue de Willis
lui-même corroborait ce rapport; il avait appris qu’il était
très-prononcé sur ce point, que l’Église de Rome et l’Anglicanisme
forment deux religions différentes; que ces deux religions, nous ne
pouvons les amalgamer ensemble; qu’il nous faut être ou Romains ou
Anglicans, mais que nous ne pouvons être ni Anglo-Romains, ni
Anglo-Catholiques. «Voilà ce qu’un ami m’a rapporté, continua White.
Quant à la lettre que Willis m’a écrite, je ne puis comprendre tout à
fait sa pensée; mais il y parle longuement de la nécessité de la foi
pour devenir catholique. Il dit que personne ne devrait passer à
l’Église de Rome pour ce seul motif, qu’il croit l’aimer davantage; que
lui, Willis, a vu par expérience que nul ne peut vivre rien que de
sentiment; que tout le système du culte dans l’Église romaine est
différent du nôtre; bien plus, que la véritable idée du culte, l’idée de
la prière, que la doctrine de l’intention elle-même, considérée dans
toutes ses parties, constitue une nouvelle religion. Il ne parle pas de
lui-même d’une manière positive; mais il dit, en général, que tout cela
pourrait être cause d’un grand découragement pour un converti et le
faire revenir sur ses pas. En somme, le ton de sa lettre est celui d’un
homme désappointé, et qu’on pourrait ramener aisément: au moins telle a
été mon impression.--J’admets bien qu’il est plus triste; mais il est
aussi plus sage, reprit Charles; j’ignorais qu’il eût en lui cette
qualité. Il y a dans tout cela plus de bon sens qu’une personne aussi
excitable qu’il me paraissait être ne peut ordinairement en montrer;
mais en même temps, il n’y a rien qui prouve de sa part le regret de
s’être converti.--Je vous l’ai accordé, répondit White; toutefois
l’effet de sa lettre est d’empêcher d’autres de le suivre, en mettant
des obstacles dans leur chemin; et d’ailleurs, il nous faut rattacher
tout ceci au fait de son retour dans sa famille.» Charles réfléchit un
instant. «Le témoignage de Vincent, reprit-il, est la confirmation ou la
simple exagération de ce que vous venez de dire; cela dépend de la
source où il a puisé ses renseignements.» Il se dit ensuite à lui-même:
«White, également, a plus de sagesse que je n’aurais cru; il a parlé de
Willis avec beaucoup de bon sens. Que lui est-il arrivé?»
Nos voyageurs parvinrent bientôt à un endroit où la route formait deux
sentiers, et tandis que les deux habitants de Chalton prenaient à
droite, Carlton et ses élèves tournèrent à gauche. Un peu plus loin, le
_tuteur_ se sépara de Charles et de Sheffield, et les deux amis
atteignirent leur cottage juste à temps pour voit le coucher du soleil.