Les partis religieux.
Quelques instants après, ils étaient tous à table dans un petit salon
qui était la pièce _omnibus_ du cottage. Nos deux étudiants n’avaient
pas toute la maison à leur service, quoiqu’elle ne fût pas bien grande;
elle servait aussi d’habitation à un jardinier, qui portait ses légumes
au marché d’Oxford et dont la femme faisait, comme on dit, le ménage de
ses locataires.
Le dîner était en rapport avec l’appartement, l’appartement avec le
dîner. La table de travail avait été débarrassée à la hâte pour mettre
la nappe, qui n’était pas d’une blancheur irréprochable; et sur une
seconde table, la seule qui restât, s’étalait un grand luxe d’assiettes,
de couteaux et de fourchettes au milieu de livres de toute espèce,
in-octavo et in-douze, reliés et brochés, qui se dressaient, rangés en
piles, ou étaient jetés çà et là en désordre. Les autres ornements dudit
meuble étaient un encrier, quelques mains de papier grand format, un
chapeau de paille, une montre d’or, une brosse à habits, quelques
bouteilles de _gingerbeer_, une paire de gants, un porte-cigares, une
cravate, un chausse-pied, une petite ardoise, un grand couteau à
fermoir, un marteau et un joli pupitre marqueté.
«J’aime ces courses dans la campagne, dit Vincent dès qu’ils furent à
table; la campagne n’a plus d’effet sur moi lorsque je l’habite comme
vous faites; mais je la trouve délicieuse comme excitant. Visitez-la; ne
l’habitez point, si vous voulez en jouir. L’air de la campagne est un
stimulant. Les stimulants, monsieur Reding, doivent se prendre avec
modération. Vous, vous êtes du parti de la campagne; moi, je ne suis
d’aucun parti. Je vais ici, là, comme l’abeille; je goûte de chaque
objet, je ne m’arrête à aucun.» Sheffield lui fit observer que de cette
manière il appartenait plutôt à tous les partis qu’à aucun. «C’est
impossible, répliqua Vincent; je soutiens que c’est entièrement
impossible. On ne peut être à la fois de deux partis. Croyez-le bien; il
serait aussi facile de se trouver simultanément en deux endroits. Être
uni à deux, c’est n’être uni à aucun. Tenez-le pour certain, mon jeune
ami, les principes antagonistes se corrigent les uns les autres. C’est
un morceau de philosophie dont vous me saurez gré un jour, quand vous
serez plus âgé.--J’ai entendu rapporter, reprit Sheffield, un fait
remarquable qui a lieu en Amérique, et qui confirme évidemment ce que
vous dites, monsieur. Aux États-Unis les professeurs sont parfois de
deux ou trois religions en même temps, suivant qu’on les considère
historiquement, personnellement ou officiellement. De cette manière,
peut-être arrivent-ils au juste-milieu.» Vincent provoquait souvent le
rire chez les autres, mais il ne comprenait pas lui-même la
plaisanterie, et il ne pouvait jamais voir la différence entre l’ironie
et le sérieux. Il ne sut donc que répondre. Charles vint à son secours.
«Avant le dîner, dit-il, nous nous amusions à développer une question
que vous regarderez, je le crains, comme un grand paradoxe. Nous
soutenions que les partis sont des choses bonnes, ou plutôt
nécessaires.--Vous ne me rendez pas justice, répondit Vincent, si vous
croyez que telle est ma pensée. Je partage en deux vos paroles: Les
partis ne sont pas choses bonnes, mais choses nécessaires; ils
ressemblent aux limaçons; je ne leur envie pas leurs étroites coquilles;
je n’essaierai pas de m’y loger.--Vous voulez dire, reprit Carlton, que
les partis font notre sale besogne; ils sont nos bêtes de somme; nous ne
pourrions avancer sans eux, mais nous n’avons pas besoin de nous y
identifier; nous pouvons nous tenir à l’écart.--Cela, dit Sheffield,
ressemble à la doctrine de ces dévots qui soutiennent que c’est un péché
de se livrer à des occupations terrestres, quoiqu’elles soient
nécessaires; c’est aux méchants à s’y adonner et à travailler pour les
élus.--Il y aura toujours assez de gens qui aimeront à s’enrôler sous le
drapeau d’un parti sans qu’il soit nécessaire de le leur prescrire,
répliqua Vincent; notre affaire, à nous, c’est de les mettre à profit,
de nous en servir, mais en même temps de nous tenir à distance. Je crois
que tous les partis renferment du bon, seulement ils vont trop loin.
Pour moi, je fais des emprunts à chacun en particulier, je coopère à
tous en tant qu’ils sont dans le vrai, mais je ne vais pas au delà.
Ainsi je tire le bien de tous, et je fais à tous du bien; car je les
favorise en ce que chacun a de vrai.
--M. Carlton va plus loin que vous, monsieur, reprit Sheffield. Il
soutient que l’existence des partis n’est pas seulement nécessaire et
utile, mais encore légitime.--M. Carlton n’est pas homme à soutenir des
paradoxes, repartit Vincent. Je suppose qu’il ne voudrait pas défendre
les opinions extrêmes qui, hélas! existent chez nous en ce moment, et
qui font tous les jours de nouveaux progrès.--Je parlais des partis
politiques, reprit Carlton; mais je suis disposé à étendre ma
proposition aux partis religieux également.--Mais, mon brave
Carlton, répliqua Vincent, l’Écriture condamne les partis
religieux.--Certainement, je ne veux pas m’opposer à l’Écriture,
répondit Carlton, et je parle sauf correction du livre sacré; mais je
soutiens que, lorsque, n’importe où, une Église ne décide pas certains
points religieux, jusque là elle en laisse la décision aux individus; et
puisque vous ne pouvez espérer que tout le monde soit du même sentiment,
vous devez vous attendre à des différences d’opinions. Or, l’expression
de ces différentes opinions par les différentes personnes qui les
soutiennent est ce qu’on appelle un parti.--M. Carlton s’est montré
supérieur, monsieur, sur la thèse générale, avant le dîner, dit
Sheffield; et maintenait il tire la conséquence que toutes les fois
qu’il y a des partis dans une Église, cette Église ne doit s’en prendre
qu’à elle-même. Ils sont le résultat logique du jugement privé; et plus
vous avez de personnes qui usent du jugement privé, plus vous avez de
partis. Vous êtes donc réduit à cette alternative: Pas de tolérance, ou
pas de partis; et il vous faut admettre les partis, à moins de refuser
la tolérance.--Sheffield exprime mes idées d’une manière plus forte que
je ne le ferais, reprit Carlton; mais j’admets assez ce qu’il dit.
Prenez, par exemple, l’Église de Rome; elle a décidé bien des points de
théologie; mais il y en a plusieurs qu’elle n’a pas résolus. Or, sur
toutes les questions où il n’y a pas de décision ecclésiastique, il y a
tout de suite un parti chez les Catholiques Romains; la décision
est-elle enfin portée, dès ce moment le parti cesse. De là la célèbre
dispute des Dominicains et des Franciscains sur l’Immaculée Conception;
les deux ordres ont continué à controverser parce que l’autorité n’avait
pas donné de décision dès le principe du débat; d’autre part, au
contraire, lorsque les Jésuites et les Jansénistes se disputaient sur la
grâce, le Pape décida en faveur des premiers, et la controverse finit
sur-le-champ.--Sans doute, répondit Vincent, mon bon et digne ami le
révérend Charles Curlion, fellow de Leicester, et jadis lauréat au
concours du prix Irlande, ne préfère pas l’Église de Rome à l’Église
d’Angleterre?» Carlton se mit à rire: «Vous ne me suspectez pas sur ce
point, je pense, répondit-il. Tout ce que je dis, c’est que notre
Église, d’après sa constitution, admet, approuve le jugement privé; et
que le jugement privé, tel qu’on l’applique, renferme nécessairement des
partis. Dans l’Église de Rome, vous trouvez un mince jugement privé qui
admet des partis occasionnels ou locaux; mais le vaste jugement privé,
qui est en usage chez nous, reconnaît les partis comme un élément même
de l’Église.--Bien, bien, mon cher Carlton...» répliqua Vincent en
fronçant le sourcil et en prenant un air d’importance, quoiqu’il n’eût
rien de particulier à répondre. «Vous voulez dire, reprit Sheffield, si
je vous comprends, que c’est un acte de sotte hypocrisie de secouer la
tête et de faire de grands yeux à monsieur tel ou tel, parce qu’il est
chef d’un parti religieux, tandis que nous rendons au Ciel des actions
de grâces pour le bienfait de notre Église pure et réformée. La pureté,
en effet, la réforme, l’apostolicité, la tolérance, toutes ces gloires,
tous ces orgueils de l’Église d’Angleterre font de l’action des partis
et de l’esprit de parti un second bienfait qui devrait également exciter
notre reconnaissance. Les partis forment un de nos plus beaux ornements,
monsieur Vincent.--Une opinion ou un argument ne perd rien entre vos
mains, monsieur Sheffield, reprit Carlton; mais ma pensée était
simplement que les chefs de parti ne déshonorent pas l’Église, à moins
que lord John Russell ou sir Robert Peel n’occupent un poste déshonorant
dans l’État.--Mon jeune ami», dit Vincent, en achevant son mouton et en
repoussant son assiette, «mes deux jeunes amis (vu que Carlton n’est
guère plus âgé que Sheffield), puissiez-vous acquérir un peu plus de
jugement. Lorsque vous aurez atteint mon âge (c’est-à-dire deux ou trois
ans de plus que Carlton), vous apprendrez à mettre de la sobriété en
toutes choses. Monsieur Reding, encore un verre de vin. Voyez cette
pauvre enfant, comme elle chancelle sous son pouding de groseilles!
allez à son secours, monsieur Sheffield. La vieille femme fait mieux la
cuisine que je ne m’y attendais. Comment votre viande de boucherie vous
arrive-t-elle ici, Carlton? J’avais envie de vous apporter un beau
brochet que j’ai vu dans notre cuisine, mais je croyais que vous n’aviez
pas les moyens de le faire cuire.»
Le dîner fini, la société se leva de table. On alla se promener dans la
prairie. Un autre sujet fut entamé. «Willis de Saint-George n’était-il
pas de vos amis, monsieur Reding?» demanda Vincent. Charles tressaillit:
«Je l’ai connu un peu... je l’ai vu plusieurs fois.--Vous savez qu’il
nous a quittés, continua Vincent, et qu’il s’est uni à l’Église de Rome.
On assure maintenant qu’il nous revient.--Triste histoire en tout cas,
reprit Charles; oui, très-triste, si ceci est vrai.--Vous voulez dire,
repartit Vincent, en le reprenant comme s’il eût commis une erreur de
paroles, vous voulez dire plutôt: dénoûment heureux; la seule chose qui
lui restât à faire. Vous savez qu’il a été sur le continent. Tous ceux
qui ont du penchant à se faire papistes devraient faire ce voyage:
Carlton, nous vous y enverrons bientôt. D’ici, les choses paraissent
sous un jour favorable; là, l’Église de Rome se voit sous son vrai jour.
J’ai fait moi-même ce voyage, et je sais ce qu’il en est. Quel tas de
mendiants dans les rues de Rome et de Naples! Quelle saleté! quelle
misère! Nulle propreté; absence complète de comfort; et puis, quelle
superstition! quel abus de la véritable gravité évangélique! Ils se
poussent, ils se battent pendant la messe; ils bredouillent leurs
prières avec la vitesse du _railway_; ils adorent la Vierge comme une
déesse; et ils voient des miracles à tous les coins de rue. Leurs images
sont épouvantables, et leur ignorance prodigieuse. Eh bien, Willis a vu
toutes ces choses, et je tiens d’autorité sûre, dit-il mystérieusement,
qu’il est entièrement dégoûté de toute cette boutique et qu’il revient à
nous.--Est-il en ce moment en Angleterre? demanda Charles.--On dit qu’il
est dans le Devonshire auprès de sa mère, qui, vous le savez peut-être,
est veuve, et à laquelle il a causé bien du chagrin. Pauvre sot, qui ne
voulait pas suivre l’avis de têtes plus mûres que la sienne! Un ami me
l’envoya un jour; mais je ne pus rien en obtenir. Je ne pouvais saisir
ses arguments, ni lui les miens. L’entrevue n’eut aucun résultat. Il a
voulu absolument tenter l’épreuve, et il en est puni.»
Il y eut un moment de silence; puis Vincent ajouta: «Je suppose que
Carlton pense que de telles perversions sont aussi nécessaires que les
partis dans l’Église protestante pure?--Je ne puis dire, Carlton, que
vos paroles me satisfassent, reprit Charles, et je suis heureux d’avoir
la sanction de M. Vincent. Si les partis politiques rendaient les hommes
rebelles, tout parti politique serait dès lors inexcusable; ainsi en
est-il d’un parti religieux, s’il mène à l’apostasie.--Les Whigs, vous
le savez, repartit Sheffield, furent accusés, dans la dernière guerre,
d’être pour Bonaparte; les accidents de ce genre ne peuvent atteindre
les règles générales ni les coutumes établies.--Eh bien, malgré cela,
reprit Charles, je ne puis croire que les motifs qui justifient les
partis politiques excusent les partis religieux. A mon avis, se faire
chef d’un parti religieux, c’est quelque chose de méprisable.--Loyola et
saint Dominique étaient-ils méprisables? demanda Sheffield.--Ils
avaient, eux, la sanction de leurs supérieurs, répondit
Charles.--Reding, vous êtes certainement sévère pour les partis, dit
Carlton; un homme, individuellement, peut écrire, prêcher et publier ce
qu’il croit être la vérité sans commettre de faute; pourquoi donc
commence-t-il à avoir tort lorsqu’il fait cela avec d’autres?--Les
manœuvres d’un parti, répondit Charles, déshonorent la vérité.--Ne vous
rappelez-vous plus l’histoire? reprit Carlton; n’y voyons-nous pas
Athanase en lutte contre le monde entier, et le monde entier luttant
contre Athanase?--Alors, répliqua Charles, je dirai seulement qu’un
homme de parti doit se tenir bien au-dessus ou bien au-dessous du
vulgaire.--Ici encore, je ne saurais partager votre idée; vous supposez
qu’un chef de parti a la conscience de ce qu’il fait, et qu’ayant cette
conscience il peut être, selon vos paroles, bien au-dessus ou bien
au-dessous du vulgaire; mais quel besoin a-t-il de se dire à lui-même
qu’il forme un parti?--Voilà qui est plus difficile à concevoir, s’écria
Vincent, que toute autre opinion qui ait été avancée cette
après-midi.--Il n’y a pas de difficulté, répondit Carlton.
Prétendriez-vous qu’il n’y eût qu’un seul moyen d’obtenir de
l’influence? Évidemment, il y a une influence qui n’a pas conscience
d’elle-même.--Je croirais aussi volontiers, repartit Vincent, que la
beauté ignore ses charmes.--C’est là une pensée mesquine. Un homme est
assis dans sa chambre et il écrit; ne peut-il pas ignorer ce qu’on pense
de lui?--Je croirais ceci encore moins, appuya Vincent; la beauté est un
fait; l’influence est un effet. Les effets supposent des agents; une
action suppose une volonté, une conscience.--Il y a différents modes
d’influence, fit observer Sheffield; l’influence est souvent spontanée
et presque fatale.--Comme la lumière sur la face de Moïse, ajouta
Carlton.--On dit que Bonaparte avait un sourire irrésistible, reprit
Sheffield.--Qu’est-ce que la beauté elle-même, sinon une influence
spontanée? continua Carlton; ne vous rappelez-vous pas «la jeune et
aimable Lavinia» de Thompson?--Eh bien, messieurs, s’écria Vincent,
lorsque je serai chancelier, je donnerai un prix pour un essai sur
«l’Influence morale, ses espèces et ses causes», et c’est à M. Sheffield
qu’il sera décerné; quant à Carlton, il sera mon professeur de poésie
lorsque je serai la Convocation.»
Vous allez dire, cher lecteur, que nos amis firent une bien courte
promenade sur la colline, si nous vous annonçons qu’ils rentraient déjà,
en baissant la tête, sous la petite porte du cottage. Mais la _littera
scripta_, dans sa précision, abrége merveilleusement la vagabonde _vox
emissa_, et il y eut peut-être d’autres choses dites dans la
conversation, dont l’histoire n’a pas daigné fixer le souvenir. En tout
cas, nous sommes obligé d’introduire de nouveau nos amis dans la salle
où ils avaient pris leur repas, et où ils trouvèrent le thé tout préparé
et la bouilloire déjà sur la table. Le pain et le beurre étaient
excellents, et ils en firent justice comme s’ils ne venaient pas de
dîner. «Je vois que vous conservez votre thé dans des boîtes d’étain,
dit Vincent; je préfère le cristal. N’épargnez pas le thé, monsieur
Reding: généralement les hommes d’Oxford n’ont pas de reproche à se
faire sur ce point. Lord Bacon dit que le premier et le meilleur jus du
raisin, de même que le premier, le plus pur et le meilleur commentaire
sur l’Écriture, n’est pas pressé ni extrait par force, mais qu’il
provient d’une exsudation naturelle. C’est ce qui a lieu en Italie de
nos jours; et l’on appelle ce jus _lagrima_; ainsi en est-il du thé et
du café. Prenez-en une grande quantité, versez-y de l’eau, retirez la
liqueur; retirez-la tout de suite, ne la laissez pas se reposer, elle
devient un poison. Je suis grand amateur de thé; le poëte l’a dit avec
raison: «Il réjouit, mais il n’enivre pas.» Il a parfois un singulier
effet sur mes nerfs; il me fait siffler; c’est ce que l’on m’assure;
mais je ne m’en suis jamais aperçu. Parfois aussi il a un effet
dyspeptique. Je trouve qu’il ne faut pas le prendre trop chaud. Nous
autres Anglais, nous buvons nos liqueurs trop chaudes. Ce n’est pas le
défaut des Français; non, certes. En France, dans l’intérieur du pays,
on ne peut avoir pour son déjeuner que du vin acide et des raisins;
c’est un autre extrême, et il m’a jadis terriblement éprouvé. Cependant
les acides ont également sur certaines personnes un effet agréable et
sédatif, la limonade surtout. Mais rien ne me va aussi bien que le thé.
Carlton, continua-t-il mystérieusement, connaissez-vous le remède
préventif de feu le docteur Baillie contre la flatulence que produit le
thé? Et vous, monsieur Sheffield?» Tous les deux répondirent
négativement.--Des fleurs de camomille: un peu de camomille, pas
beaucoup. Quelques personnes mâchent de la rhubarbe, mais un peu de
camomille dans le thé n’est pas perceptible. Ne faites pas la grimace,
monsieur Sheffield; je dis un peu; un peu de chaque chose, et c’est
parfait: _ne quid nimis_. Évitez les extrêmes. Ainsi en doit-il être du
sucre. Monsieur Reding, vous en mettez trop dans votre thé. J’établis
cette règle: le sucre ne devrait pas être un élément substantif dans le
thé, mais un adjectif; le thé a une âpreté naturelle: le sucre n’a pour
but que de la faire disparaître; son emploi est négatif. Quand il y
entre au delà, c’est trop. Eh bien, Carlton, il est temps que je voie
après mon cheval. Je crains que pour lui cette après-midi n’ait pas été
aussi agréable que pour moi. Je me suis fort amusé dans votre villa
suburbaine. Quelle délicieuse lune! mais j’ai un bout de chemin assez
dur à parcourir. Je n’ose pas galoper sur les ornières à cause des
carrières de sable qui sont près de la route. Monsieur Sheffield,
faites-moi le plaisir de me montrer le chemin de l’écurie. Au revoir,
Carlton; bonsoir, monsieur Reding.»
Lorsqu’ils furent seuls, Charles demanda à Carlton, s’il croyait
réellement que les chefs actuels du Mouvement d’Oxford fussent exempts
de l’esprit de parti. «Il ne faut pas vous méprendre sur mon opinion,
répondit le _tuteur_; je ne connais pas très-bien ces messieurs, mais je
sais que ce sont des hommes d’un grand mérite et d’un caractère élevé;
et je veux les juger avec toute la faveur possible. Ils sont attaqués
déloyalement, c’est un fait. Ainsi, ils sont accusés de vouloir faire de
la parade, de viser à l’influence et au pouvoir, d’aimer l’agitation, et
que sais-je? Je ne puis nier que certains de leurs actes n’aient une
apparence fâcheuse et ne donnent un caractère plausible à ces reproches.
Je voudrais qu’en certaines occasions ils eussent agi autrement. Je
pense, toutefois, qu’il est de toute justice de se dire que l’existence
des partis n’est pas leur faute. Ils ne font que revendiquer leurs
droits de naissance comme Protestants. Lorsque l’Église ne parle pas,
d’autres veulent parler à sa place; et les hommes instruits ont plus que
personne le droit de le faire. De même, lorsque des hommes instruits
prennent la parole, d’autres veulent les entendre; et c’est ainsi que la
formation d’un parti est plutôt le fait de ceux qui suivent, que de ceux
qui sont à la tête.»