VIII

Visites le matin, promenade le soir.

Le lendemain, dans la matinée, on annonça le bon de Groot qui entra

dans le salon accompagné de son aimable fille qui était en grande

faveur auprès de monsieur Kegge, au gouvernement domestique duquel elle

rendait de grands services. Elle devait dîner avec nous ce jour là et

son père l'amenait lui-même parce qu'il voulait en même temps témoigner

sa reconnaissance pour la carte du concert. Il parla avec le plus grand

enthousiasme de la soirée de la veille.

De sa vie il n'avait rien vu ni entendu d'aussi beau. C'était là un

luxe! c'étaient là des morceaux de musique! Il ne s'expliquait pas

qu'il fût possible de parcourir le clavier aussi agilement que la

cousine Henriette; et quand il l'avait vue s'asseoir devant le piano,

peut-être était-ce un péché, mais il avait songé à part lui qu'elle

était aussi belle qu'un ange du paradis.

Henriette sourit et oublia cette fois, grâce à ce que la comparaison

avait de flatteur, qu'elle sortait de la bouche d'un pâtissier. Elle

se mit ensuite à s'informer, sur un ton très-affectueux, de madame de

Groot, et à exprimer tous ses regrets de n'avoir pu venir à la partie

de dorure; elle viendrait en personne présenter ses excuses à madame de

Groot.

--Non, non, mademoiselle ... je veux dire, cousine Henriette! non,

dit le brave homme, cela n'est pas du tout nécessaire... Votre visite

sera, pour ma femme, la bienvenue; mais lui faire des excuses! oh! ce

n'est pas nécessaire; le cousin Kegge sait bien cela. Ma femme n'a pas

le moins du monde pris la chose en mal; il ne faut pas que vous vous

imaginiez qu'il en est autrement.

--Eh bien, cousin de Groot, dit Henriette avec affabilité ... et Dieu

sait combien elle se fût montrée aimable, mais la parole mourut sûr

ses lèvres car le charmant entrait et faisait ce que je nommais ses

_compliments de coutume._[1]

--Avez-vous bien reposé la nuit, mademoiselle Henriette, après les

fatigues d'hier? Moi, je n'ai pu fermer l'œil, tellement j'étais encore

enthousiasmé de la musique, c'était une charmante soirée; aussi tout le

monde s'y est-il parfaitement amusé. La ville est toute remplie de ce

qu'on en dit!

--Flatteur! dit Henriette; heureusement que je sais, ajouta-t-elle d'un

ton bienveillant, que l'intention est bonne.

Et elle lui tendit la main.

Il saisit cette main avec transport et entraîna Henriette vers le banc

de la fenêtre.

--Quel est cet homme? demanda-t-il en toisant le bon de Groot de la

tête aux pieds.

--C'est le père de Sara! répondit Henriette confuse.

--Oh! oh! dit, en tournant le dos au pâtissier, Van der Hoogen qui

savait parfaitement qui il était; et collant son lorgnon à l'œil, il

contempla le bouquet posé dans un élégant vase de porcelaine sur un

guéridon devant la fenêtre.

--Quel beau bouquet pour une saison si avancée! remarqua-t-il.

--Papa a eu l'amabilité de me l'apporter; mais ses plus beaux jours

sont passés.

--Toutes les tiges plongent-elles bien dans l'eau? demanda le

_charmant._

Pour s'assurer de la chose il enfonça profondément la main dans le

bouquet, et quand il la retira ce fut comme si elle y laissait un objet

de couleur violette qui ressemblait à l'extrémité d'un petit billet.

Sur ces entrefaites, monsieur Kegge était fort occupé avec le cousin

de Groot qui, néanmoins, ne se trouvait pas à son aise, parce que

Mimi et Azor lui étaient singulièrement à charge; et bien que madame

Kegge lui assurât sans cesse que c'étaient les plus aimables bêtes du

monde, qu'elles ne faisaient jamais de mal à personne, leur attitude

toujours plus hostile et la continuelle exhibition de leurs dents

blanches ne plaisaient que très-médiocrement au bon pâtissier. Sa

visite fut courte: il salua très-cordialement monsieur et madame Kegge,

très-respectueusement _mademoiselle ... cousine Henriette, veux-je

dire_, et fit aussi une révérence à Van der Hoogen qui lui répondit par

un hautain bonjour.

Van der Hoogen alla en ce moment occuper monsieur et madame Kegge, et

Henriette s'approcha du bouquet, y prit le billet et le cacha dans sa

ceinture mais pas si adroitement toutefois que je ne m'en aperçusse

parfaitement; elle s'en douta et rougit. Le perroquet fut son recours.

Elle lui tendit un morceau de biscuit:

--Que dit donc Coco à sa maîtresse?

--Attention, attention! cria le perroquet qui évidemment s'embrouillait

dans les mots.

Van der Hoogen partit bientôt après, et la journée ne présenta aucun

incident bien remarquable. La grand-mère fit demander Sara; celle-ci

demeura une heure environ en haut et descendit les yeux rouges.

--Vous avez rendu bien heureuse la chère vieille dame! me dit-elle tout

bas.

Dans le courant de l'après-dînée j'eus l'occasion de parler à l'aimable

blondine; nous étions aussi bien que seuls; je profitai bien vite de

l'occasion pour amener la conversation sur son amie mademoiselle Noiret.

Elle me raconta quelle affection sans égale attachait Suzette à sa

mère; elle me dit l'incomparable activité grâce à laquelle elle

pourvoyait autant que possible aux besoins de celle-ci; elle me parla

de la misérable chambrette de la jeune fille et de tout ce que celle-ci

avait à endurer pour l'amour de sa mère. Elle me dit aussi qu'il y

avait un gentil garçon, écrivain dans les bureaux de la ville qui

était amoureux fou de Suzette; elle croyait aussi que Suzette n'était

pas indifférente à l'égard du jeune homme, mais qu'elle ne voulait

pas se l'avouer à elle-même, parce qu'elle s'imaginait que céder à

un sentiment semblable serait un crime envers sa mère. Pour ce motif

elle avait toujours tenu le jeune homme à distance et l'avait même

traité un peu durement, bien à contre-cœur sans aucun doute; elle se le

reprochait particulièrement depuis quelques jours parce qu'elle avait

appris que son adorateur désespérait de jamais gagner sa sympathie et,

n'apercevant d'ailleurs aucune possibilité de pouvoir bientôt lui faire

une position, avait formé le projet d'aller tenter la fortune aux Indes.

--Oh! cela la rend bien malheureuse à l'heure qu'il est! ajouta Sara,

tandis qu'une larme perlait dans ses beaux yeux; et d'un autre côté

elle se reproche encore que ses pensées puissent appartenir un seul

instant à un autre qu'à sa mère.

Pendant toute cette journée, Henriette fut particulièrement aimable et

gracieuse pour moi; à table elle eu toutes sortes de douces attentions,

elle fît à diverses reprises mon éloge en face, et même en feuilletant

son portefeuille, évidemment avec intention, elle me fit don d'un

délicieux dessin sur papier de riz.

A la tombée de la nuit je reconduisis Sara chez elle; puis il me prit

fantaisie de faire une promenade, séduit par cette heure où il y a tant

de mouvement en ville, où les ouvriers quittent le travail, où les

enfants sortent de l'école et regagnent la maison, où les servantes

se mettent à faire leurs commissions, rencontrent par hasard leurs

amants, ou se font les unes aux autres d'importantes communications sur

les caractères différents de leur monsieur, de leur dame, de l'aîné

des fils, de l'aînée des demoiselles: dans ces occasions, le monsieur

s'en tire toujours à meilleur marché que la dame et la dame que la

demoiselle; quant au fils, il est invariablement qualifié ou de _fier

personnage_ ou de _petit monsieur._ J'ai gardé de ma tendre jeunesse un

réel plaisir à voir allumer les lumières dans les boutiques: ce soir-là

je m'arrêtai d'abord devant un feu de forge qui rayonnait splendidement

au milieu de l'obscurité générale et duquel sortaient d'ardentes

barres de fer qui, sous les coups du marteau, lançaient horizontalement

une pluie d'étincelles qui éclairaient de fantastiques lueurs le noir

visage du forgeron. Je fus retenu plus loin par le sinistre spectacle

d'une boucherie où les garçons bouchers, avec leurs bas de laine tout

sanglants qui montent jusqu'au-dessus du genou, coiffés d'un vieux

chapeau par dessus leur bonnet de nuit bleu, s'éclairaient mutuellement

au moyen d'une petite chandelle fixée sur le chapeau et qui jetait

une lumière diabolique sur les corps ouverts des animaux dont ils

préparaient la chair. Les réverbères n'étaient pas encore allumés et ne

devaient l'être que deux heures plus tard, parce qu'il est impossible

qu'un étranger, en suivant un canal couvert de ténèbres se jette à

l'eau quand il ne fait nuit close que depuis une heure et demie.

Je longeais un de ces canaux obscurs sans savoir au juste où je me

trouvais, lorsque j'aperçus à peu dé distancé de moi deux personnes

dont l'une semblait avoir un désir aussi vif d'échapper à l'autre que

celle-ci de retenir la première. Arrivé plus près, je vis que ces

personnes appartenaient à des sexes différents et j'entendis une voix

de femme, voix douce mais altérée par un saisissement nerveux, qui

disait:

--Laissez-moi, monsieur, ou je crie.

Il me parut que le monsieur à qui cette menace était adressée et

qui portait un long manteau, était de sa nature ennemi des cris. Au

moins lâcha-t-il immédiatement la personne qui venait de parler et il

disparut dans une rue latérale. J'avais reconnu la voix.

--Est-ce bien vous, mademoiselle Noiret? dis-je. Qui ose vous attaquer?

Permettez que je vous reconduise chez vous.

La pauvre fille ne put répondre; elle tremblait de la tête aux pieds et

j'eus peine à la soutenir debout.

--C'est affreux! dit-elle enfin en sanglotant, oh! si vous aviez cette

bonté! C'est affreux!...

Elle ne dit pas un mot de plus. Je la ramenai en silence jusqu'à la

petite boutique où elle avait sa chambre. Elle s'affaissa sur un banc

dans le corridor. Il y faisait obscur, car le commerce était trop

modeste pour permettre des frais d'éclairage. La femme de la maison

accourut, une lampe à la main.

--O Seigneur Dieu! qu'a donc mademoiselle? Comme elle est pâle!

Mademoiselle se trouve-t-elle mal? Allez bien vite dans le petit

bureau, mademoiselle! je vais allumer la chandelle.

Elle alla chercher le bougeoir de mademoiselle Noiret, et je conduisis

celle-ci dans une petite chambre attenant au vestibule que l'hôtesse

m'avait indiquée comme le petit bureau et qui méritait bien ce nom.

Il ne s'y trouvait qu'une petite table pliante, quatre tabourets de

jonc et une vilaine figure suspendue au mur dans un petit cadre et

représentant le héros Van Speyk[2].

--Mais, ma chère enfant, qu'avez-vous donc? s'écria la boutiquière

après avoir allumé le bougeoir de Suzette et soufflé immédiatement sa

propre lampe, vu l'inutilité de deux luminaires.

Je lui fis apporter un verre d'eau. Suzette en but une gorgée; ses

dents claquaient contre le verre. Elle n'était pas encore en état de

parler. Une sueur froide couvrait son visage.

--Mais, ma chère enfant, reprit de nouveau l'hôtesse inquiète mais

plus curieuse encore, quelle aventure extraordinaire! Mademoiselle a

les nerfs terriblement frappés. Dois-je courir chez l'apothicaire et

prendre une poudre calmante?

Mademoiselle a été attaquée, dis-je; il y a de mauvaises gens qui

courent les rues. Je suis arrivé à temps; on voulait la voler.

--Attaquer! s'écria l'hôtesse; voler! Oui, c'est terrible qu'il n'y

ait pas d'ouvrage. Et mon Jacques qui est encore en route; on pourrait

bien l'attaquer et le voler aussi, bien qu'il n'ait justement sur lui

que sa montre d'argent et que celle-ci ait une solide caisse en cuivre.

C'est un bonheur. Il y a longtemps que je pense qu'il ne fait pas sûr

en ville. Autrefois il y a eu aussi un mauvais hiver. C'était dans

le temps où j'attendais tous les jours mon troisième. Mais alors les

mauvais hommes entraient par force dans les maisons et ils venaient se

planter devant le lit des gens en tenant à la main le bras d'un enfant

mort-né. Monsieur a bien sûr entendu parler de ces horreurs. Et alors

ils mettaient le feu à ce bras, et ils le faisaient tourner trois fois

sur la tête des gens, et ils disaient... Oui, que disaient-ils donc?

Ah! ils disaient: _Il s'éveille! il s'éveille! Il dort! il dort!_

et alors, c'est seulement pour dire, mais comme vous étiez, vous

restiez. Attaquer les gens! c'est du beau dans un pays de chrétiens!

Heureusement encore, mademoiselle, qu'ils ne vous ont pas pris cette

robe; c'est ça qui aurait été du propre!

Et elle débarrassa Suzette d'un paquet fermé avec dos épingles que la

jeune fille serrait encore convulsivement sous son bras, et le déposa

avec précaution sur un des tabourets de jonc.

--Portez cela là haut, petite mère, dis-je, et laissez-nous seuls;

j'espère que mademoiselle saura me faire le portrait du scélérat qui

l'a assaillie, et je le dénoncerai à la police.

--Faire son portrait! Allons donc! un coquin comme cela se sauve

aussi loin que ses pieds peuvent le porter, répondit la commère; et

savez-vous ce que dit Jacques? On arrive par là à arrêter un autre qui

est innocent. A la dernière foire aux cochons, on a encore empoigné un

jeune gars qui n'était pas d'ici, c'est seulement pour dire. Il vient

toujours à la foire aux cochons une boutique de petits beignets. Pour

lors ce garçon était devant la boutique aux beignets à regarder les

grands plats de cuivre et le reste; voilà qu'un agent de police vient

près de lui; il lit sur un papier, et puis il le regarde. Le garçon ne

songeait pas à mal. Mais l'agent de police lui dit: Venez avec moi,

l'ami!--Merci de votre compagnie, mon brave, dit l'autre. Mais cela

ne servit de rien, car l'agent de police lui dit: Camarade, regardez

un peu ce que j'ai là sous mon habit. Pour lors, ce n'était pas autre

chose que des poucettes, comme monsieur en à déjà vu bien sûr, et avec

lesquelles on attache un homme,--c'est seulement pour dire,--si bien

qu'il ne peut remuer un doigt. Mais le garçon n'aimait pas cela-plus

que vous et moi. Ainsi dit, ainsi fait. Les jérémiades ne servaient

de rien: le pauvre garçon dut s'en aller avec. Quand il se fut mangé

le sang pendant cinq jours,--car enfin il n'était pas à son ouvrage,

ce garçon,--voilà que le même agent de police vient le trouver dans

son cachot, c'est seulement pour dire, ou là où il était, et il lui

dit qu'il pouvait s'en aller tranquillement. Pour lors, l'autre dit:

Non, cela ne va pas ainsi! Car il voulait voir clair dans l'affaire,

voyez-vous, monsieur. Mais les coquins, cela court aussi loin que leurs

pieds les portent. C'est seulement pour dire que cela ne sert pas à

beaucoup de faire leur portrait, aussi Jacques disait-il toujours

pendant ce mauvais hiver que je vous disais: si jamais j'en rencontre

un, je lui ferai une si bonne marque que je le reconnaîtrai pour de

bon...

J'exprimai de nouveau le désir de demeurer seul avec mademoiselle

Noiret. Dès que la bavarde commère fût partie, Suzette fondit en larmes.

--Il m'à poussé cela dans la main, s'écria-t-elle; brûlez-le à la

chandelle!

Et elle jeta sur la table un billet de couleur violette que, dans

la surexcitation nerveuse à laquelle elle était en proie elle avait

froissé tout à fait. Puis elle dit avec une vive répulsion:

--Fi! monsieur Van der Hoogen!

Je pris le billet.

--Puis-je le conserver? dis-je. Il peut me venir à propos.

Je lui rendis sa première forme et le mis dans mon porte-feuille.

Quand Suzette fut un peu calmée, elle me raconta comment, depuis

quelque temps, elle était persécutée par Van der Hoogen. Il était

toujours sur son chemin, quand elle allait de chez elle à l'hospice,

quand elle sortait de l'église, et même, la semaine précédente, il

avait une fois ou deux choisi l'hospice même pour y faire sa promenade

à midi, et s'était permis de regarder impudemment chez sa mère, et

de lui sourire à elle, Suzette. Jamais pourtant il n'avait agi aussi

mal que ce soir-là. Elle était sortie pour aller essayer une robe à

mademoiselle Van Nagel sans rencontrer son persécuteur. La demoiselle,

lors de son départ, avait offert à Suzette, avec son amabilité

ordinaire, la protection de son laquais; mais elle avait refusé parce

qu'elle ne croyait pas qu'il fit déjà si obscur. Sur ces entrefaites,

la nuit était tombée subitement, et elle n'était pas encore à vingt

pas de la demeure de monsieur Van Nagel qu'elle entendit déjà derrière

elle le pas de Van der Hoogen qui cherchait, d'autre part, par des cris

singuliers, à lui faire remarquer qu'il était là. Elle avait pressé

le pas sans regarder autour d'elle; dans son anxiété, elle avait cru

pouvoir lui échapper en prenant une rue latérale, mais il l'y avait

suivie aussi. Au moment où elle arrivait au bord du canal plongé dans

les ténèbres, il l'avait prise par la taille et lui avait adressé

quelques paroles que la frayeur l'avait empêchée de comprendre. Puis il

lui avait mis en main le billet qu'elle avait accepté machinalement.

Enfin il avait voulu l'embrasser, et c'est alors qu'elle avait prononcé

les paroles que j'avais entendues.

Après cette communication et quand elle parut tout à fait remise de sa

terreur bien que toujours très-pâle, Suzette me pria de la quitter.

Elle voulait se faire conduire par un des enfants de l'hôtesse chez sa

mère, qui ne devait rien savoir de l'aventure.

Je partis.

Une fois dans la rue, je m'enfonçai dans de sérieuses réflexions sur la

conduite que j'avais à tenir d'après tout ce que je venais d'apprendre;

dès notre première rencontre, Van der Hoogen m'avait déplu, et sa

physionomie et ses manières m'avaient donné des préventions peu

favorables. J'avais remarqué sur-le-champ qu'il faisait la cour à

Henriette, et j'avais vu cela de mauvais œil. Je craignais que

sinon son argent seul, peut-être son argent cumulé avec sa beauté

alléchassent le fat que je tenais de plus pour un mauvais sujet qui

la rendrait malheureuse. Malgré tous ses caprices, Henriette méritait

mieux, et dans ma pensée je lui promettais un époux qui la corrigerait

en lui donnant plus de raison et en ferait un jour une femme vraiment

aimable; elle possédait du reste les principales qualités requises

pour cela, Comme le lecteur s'en souviendra, Van der Hoogen m'avait

dit avoir jadis habité Leyde, et comme j'avais le bonheur de connaître

dans la ville universitaire des gens de toute condition, je n'avais

pas tardé à obtenir quelques renseignements sur son compte. Les

renseignements s'étaient trouvés peu favorables au _charmant_ et

plaidaient aussi peu pour sa conduite comme homme que pour sa probité

comme fonctionnaire.

Cependant il avait continué à presser de plus en plus chaque jour

la jeune coquette qui probablement ne l'aimait pas, mais jeune et

inexpérimentée se laissait aller au désir de plaire et à l'attrait du

romanesque pour lequel elle avait quelque propension. D'ailleurs on

ne pouvait refuser à Van der Hoogen certains avantages extérieurs.

Il s'était donc engagé entre eux une _muette_ histoire d'amour, ce

qui veut dire aussi dangereuse que puisse être histoire d'amour. Le

billet dans le bouquet avait levé pour moi tout doute à cet égard. En

attendant le _charmant_, par sa conduite vis-à-vis de mademoiselle

Noiret, s'était montré à moi comme un lâche et faux séducteur, comme

un libertin de bas étage attentant au bonheur et à l'innocence d'une

enfant sans expérience et sans protection, et je l'en méprisai du

plus profond de mon âme. Je compris que mon devoir était de protéger

mademoiselle Noiret contre tout piège qui lui serait tendu à l'avenir,

et, pour employer une métaphore usée, de sauver Henriette de l'abime au

bord duquel elle se trouvait en si mauvaise compagnie.

On apprendra dans le chapitre suivant la résolution à laquelle je finis

par m'arrêter.

[1] En français dans le texte.

[2] Officier de la marine hollandaise qui, lors de la révolution belge,

en 1831, se fit sauter avec son bâtiment plutôt que de se rendre, et

auquel ce trait d'héroïsme a valu une grande popularité dans son pays.

Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand · 第 14 / 41 题