Chapitre où l'auteur est affreusement embarrassé, parce qu'il y joue le
beau rôle, chose qu'il sait ne lui convenir nullement, mais à laquelle
il ne peut néanmoins se soustraire pour cette fois.
Hildebrand qui se trouvait amené par un concours de circonstances à
jouer un rôle actif dans cette histoire, se leva le lendemain une demi
heure plutôt que les jours précédents, et, la figure soucieuse, se mit
à arpenter à grands pas sa chambre du haut en bas, allure qu'il prend
toujours quand il veut réfléchir à une affaire importante ou ne songer
à rien du tout De temps en temps il jetait un coup d'œil significatif
sur les flèches empoisonnées suspendues à la muraille, puis il
contemplait dans la glace son héroïque attitude; enfin il consacrait en
grande partie son attention aux moineaux qui volaient çà et là dans le
jardin et avaient de fréquentes prises de bec à l'endroit de miettes
et de fragments de croûtes de pain qui, dès cette heure matinale,
mettaient leurs passions en jeu.
Il parut ensuite au déjeuner en grande toilette, circonstance qui ne
surprit personne parce que citait dimanche, bien que ce dimanche-là
justement personne n'allât à l'église sauf la vieille dame. Monsieur
déclara «tenir beaucoup à la religion, car sans la religion
qu'adviendrait-il de la société?» mais il ne pouvait se résigner à
écouter «les ennuyeuses et fatigantes déclamations du _domine_ de cette
ville;» quant à madame il y avait dans l'église des courants d'air
par trop affreux, et pour Henriette elle y allait bien, mais «elle ne
voyait pas la nécessité d'en faire une routine.»
Hildebrand feignit de se rendre à l'église, bien qu'il eût pris
d'avance le parti de n'y pas aller. Il se rappela, non sans se
préoccuper de la haute vocation qu'il sentait en lui, les paroles de
Fénelon dans la tragédie de ce nom:
C'est mon premier devoir, servons l'humanité; Après, nous
rendrons grâce à la Divinité[1].
Il s'était informé la veille de l'adresse de monsieur Van der Hoogen.
Il devait le trouver dans l'une des rues centrales de la ville,
au-dessus d'un magasin de literies. Hildebrand se mit en route avec la
ferme conviction de rencontrer son homme chez lui.
Cependant comme il se rappela que monsieur Van der Hoogen qui était
employé au bureau de l'enregistrement, devait s'y trouver tous
les jours dès dix heures du matin et y avait beaucoup de besogne
jusqu'à deux heures après midi, il ne lui parut pas invraisemblable
que le susdit monsieur Van der Hoogen fit quelque peu la grasse
matinée, le dimanche, et par conséquent il pensa que, selon toute
probabilité, il était encore au lit. A celte considération s'ajoutait
peut-être secrètement le désir inavoué de différer un instant encore
l'accomplissement de la désagréable mission que lui imposait l'intérêt
de l'humanité.
Or, il se trouva qu'Hildebrand, cheminant vers le magasin de literies,
eut à traverser une place où il y avait une église dans laquelle
retentissait le chant plein de puissance des fidèles, et il ressentit
l'envie d'assister du moins à une partie du service divin.
Hildebrand n'est pas partisan de l'habitude d'arriver trop tard dans
la maison du Seigneur. Il comprend que la parole de Dieu ne doit pas
être lue pour rien et encore moins servir de basse au bruit qu'on
fait en cherchant une place ou au grincement des chaufferettes[2] sur
les dalles; mais il lui faut avouer cependant qu'il y a quelque chose
de particulièrement solennel et émouvant à se transporter des rues
silencieuses dans une cathédrale où déjà une foule considérable est
prosternée, tête nue, et élève vers le ciel, au milieu des majestueux
accords de l'orgue, une hymne qui semble venir d'un seul cœur. La vue
d'une communauté réunie, réunie physiquement du moins, pour servir
Dieu, renferme déjà en elle-même une touchante édification, et nous
lui sommes, je crois, redevables de tant de bonnes et chrétiennes
impressions, que, ne fût-ce que pour ce motif seul, cela vaudrait la
peine de suivre le précepte de l'apôtre: «Ne négligeons pas de nous
réunir.»
La foule chantait ces paroles du psaume quarante-deuxième: «Le cerf
altéré n'aspire pas plus ardemment après l'eau des fontaines que mon
âme n'aspire vers vous, mon Dieu.»
O vous qui vous imaginez que lire _à la maison_ un bon sermon,--vous
lisez sans doute toujours de _bons_ sermons et vous ne pourriez en
entendre que de _mauvais_,--ô vous qui vous imaginez que lire _à la
maison_ un bon sermon est aussi édifiant que fréquenter la réunion
des fidèles, vous qui violez le précepte du Sauveur en préférant la
prière isolée à la prière en commun, n'avez-vous donc jamais éprouvé
ce sentiment délicieux que donne au cœur la vue de tant d'enfants des
hommes, appartenant à toutes les conditions, qui, avec vous et autour
de vous, élèvent le même cantique vers le ciel, entendent la même
parole de consolation et supplient le même père qui est au ciel au nom
du même Sauveur?
Il est seulement dommage que les élans de l'assemblée vers Dieu se
perdent dans les fioritures dont l'organiste les fait suivre.
Un homme simple, d'un âge avancé, se trouvait dans la chaire, et parla
avec onction à la foule sur le texte des paroles qui venaient d'être
chantées; il fit ensuite une prière naïve, humble, une _vraie_ prière:
la sincère prière du juste a beaucoup de pouvoir, dit saint Jacques.
Puis il invita de nouveau la communauté à chanter, et cette fois le
chant fut tiré du premier psaume.
Le vieux serviteur de l'Evangile prit aussi pour texte les dernières
paroles: «Le Seigneur connaît la voie du juste, mais la voie de
l'impie est une voie de perdition.» Et ce fut avec ces paroles au cœur
qu'Hildebrand s'achemina d'un pas rapide vers la demeure de Van der
Hoogen.
--La chambre au premier sur la rue! cria la femme du magasin de
literies en passant la tête du fond d'une sorte d'arrière-boutique;
montez l'escalier, et la première porte à main gauche!
Hildebrand suivit cette indication. La porte de la chambre sur la
rue était entr'ouverte et il se trouva d'emblée sur le domaine du
_charmant._ Toutefois celui-ci ne s'y trouvait pas.
La chambre n'était pas particulièrement charmante; elle était mal
meublée et rien moins que propre. Un confortable fauteuil en était
le meilleur meuble. A la muraille étaient suspendues une couple de
lithographies sur les exploits de Robert Macaire et quelques études de
femmes dues à la main d'artistes qui semblaient s'être particulièrement
exercés sur le nu. Au-dessus de la cheminée étaient attachés un masque,
des gants et des fleurets, plus une queue de faisan, lequel Van der
Hoogen s'imaginait sans doute avoir tué ou mangé jadis. Une foule de
cartes d'invitation dont quelques-unes déjà de date très-ancienne
ornaient le cadre de la glace. Sur la table se trouvaient un grand
flacon d'essence et un volume ouvert de Paul de Kock. Dans le foyer
brûlait un feu qui toutefois ne semblait allumé que depuis une demi
heure au plus. Il y avait là un déjeuner auquel on n'avait pas touché,
et l'eau du thé, placée sous la table, avait cessé de bouillir. Ces
indices signifiaient probablement que monsieur Van der Hoogen était
encore dans sa chambre à coucher. Hildebrand espéra que l'hôtesse
l'annoncerait.
Bientôt, en effet, quelqu'un monta l'escalier au pas de course, mais
ce ne pouvait être L'hôtesse, attendu qu'Hildebrand entendit un
craquement de bottes éminemment masculines. Il lui parut que le nouveau
venu traversait un petit corridor, et le bruit d'une autre porte qui
s'ouvrait frappa son oreille. Pais il entendit une voix qui semblait
sortir de dessous les couvertures et qui criait:
--Qui est là?
--Bout! répondit celui qui entrait. Comment, paresseux animal, lu es
encore au lit?
--Eh là! répondit Van der Hoogen, quoi d'étonnant, il est à peine jour.
Songe donc que six jours de la semaine, je dois me lever de grand
matin. Je rattrape cela le jour du repos, mon brave. Diantre, j'ai mal
à la tête! ce vin de la Société est détestable.
Il s'ensuivit une conversation dont je ne saisis pas tout, mais je
m'aperçus qu'à la fin cette conversation portait sur une personne
qu'ils appelaient _la petite noire_, et bientôt il fut évident pour
Hildebrand que Van der Hoogen racontait son aventure avec mademoiselle
Noiret, aventure dont le souvenir paraissait lui faire tant de plaisir,
qu'il poussa un grand éclat de rire.
--Tout cela est bel et bon! dit la personne qu'Hildebrand avait
entendue se nommer Bout, et qui avait une voix très-rude et
très-désagréable: tout cela est bel et bon, mais tu n'en as pas moins
été trop vite. Pourquoi n'avoir pas attendu un peu jusqu'à ce que le
garçon soit bel et bien aux Indes?
--Mou cher Bout! la petite noire est si diablement jolie, répondit
Van der Hoogen, qui, en pareille société, semblait échanger son terme
favori: _charmant_, contre un moins innocent.
--Quel enfantillage! reprit l'autre. Raison de plus pour prendre
patience. Par pure amitié pour toi, je me suis éreinté pendant six mois
à persuader à ce blanc-bec de partir pour les Indes, et au moment où
cela va réussir enfin, tu vas me gâter tout toi-même. Si la petite
raconte jamais la chose, ton affaire est manquée.
--Il n'y a pas de danger qu'elle en parle! répondit Van der Hoogen.
Vois-tu, mon gaillard, je lui ai écrit un billet si char.. (il avait
failli se tromper), si diablement bien tourné! il y est question de
désespoir, de tendresse éternelle. Il faudrait que tu lusses cela,
mon vieux. Et ma foi, elle ne s'est pas trouvée assez revêche pour ne
pas prendre tout doucement le poulet. Et si ce maudit malotru n'était
survenu... Mais, dis donc, l'autre part-il bien positivement pour les
Indes?
--Il est si amoureux de la petite que d'abord il était comme désespéré,
dit Bout. Il a la ferme conviction que, dans six ans, il reviendra
au moins moitié aussi riche que M. Kegge. Comment va la fille de ce
rodomont? Henriette, n'est-ce pas?
--A merveille, mon vieux, à merveille! Plus jolie que jamais, et
amoureuse jusque par dessus les oreilles. Va donc faire un peu de thé à
mon intention, je te rejoins à l'instant.
Obéissant à cette invitation, M. Bout se rendit dans la chambre de
devant, et Hildebrand vit apparaître un visage sur lequel se peignaient
à la fois l'impudence la plus éhontée et la plus odieuse dissimulation.
Ses yeux avaient ce regard perçant, sensuel, qui éveille dans les cœurs
honnêtes un sentiment de si vive répulsion. C'était mi homme ventru, de
trente-quatre à trente-cinq ans, et qui portait une redingote bleue,
étroitement boulonnée, un chapeau empruntant à la brosse un luisant
excessif, et un énorme bambou. Il s'arrêta stupéfait de rencontrer un
étranger dans la chambre de devant. Hildebrand se fit connaître et
déclara qu'il était venu pour parler à M. Van der Hoogen.
--Et attendez-vous depuis longtemps déjà, monsieur? demanda Bout avec
une feinte aménité.
--J'arrive à l'instant, répondit Hildebrand.
Le cligne ami sonna et commanda d'autre eau pour le thé. L'hôtesse
grommela _que ce n'était pas là une manière d'agir_, et descendit avec
la bouilloire. Avant qu'elle fût de retour, Van der Hoogen parut.
Il n'était rien moins que séduisant, avec ses longs cheveux défrisés et
tombant en désordre sur son pâle visage, sa robe de chambre usée, ses
bas de laine et ses pantoufles éculées.
--Vous ici, monsieur Hildebrand? dit-il en entrant.
--J'avais une commission pour vous! répondit l'interpellé.
--Charmant! charmant!
--Monsieur désire peut-être vous parler seul! dit le digne Bout; je
vais gober un bout de service; la chose sera sans doute déjà en train.
Van der Hoogen rit aux éclats de cette plaisanterie.
Peut-on s'imaginer aussi rien de plus plaisant que de se railler de la
religion?
Bout partit.
--Vous me permettrez d'avaler quelque chose, dit Van der Hoogen en
bâillant et en humant un œuf; je suis resté hier un peu tard à la
Société, et j'ai le gosier desséché par le chambertin.
--J'ai peu de chose à vous dire, monsieur Van der Hoogen! dit
Hildebrand avec la ferme résolution d'en finir brusquement et surtout
sans le moindre regret du départ du digne Bout. Il ne faut, pas vous
étonner, Monsieur, si la maison de la famille Kegge vous est interdite
au premier jour...
De pâle qu'il était, le _charmant_ devint blême, et regarda Hildebrand
avec stupéfaction; il ne savait absolument ce que celui-ci lui voulait.
Hildebrand mit l'occasion à profit pour continuer tout d'une haleine:
--Monsieur Kegge saura sous peu qui vous êtes, Monsieur; votre conduite
équivoque lui sera connue. Il saura les piéges que vous tendez à
l'innocence, tandis que vous faites la cour à sa fille.
M. Van der Hoogen ne sut mieux dissimuler son embarras qu'en éclatant
de rire. Il entama ensuite son troisième œuf, et répondit d'un ton
insouciant:
--Qui dit que je fasse la cour à sa fille?
--Moi! répondit Hildebrand sans hésiter; moi, monsieur! moi, qui vous
ai épié pendant toute cette semaine; moi qui sais que vous placez des
billets violets dans ses bouquets; moi qui sais aussi qu'à la tombée du
soir, vous courez les rues avec des billets violets, pour les glisser
dans la main d'innocentes jeunes filles; moi, monsieur, qui connais
encore les victimes qu'a faites autrefois Monsieur Van der Hoogen, et
qui prendrai soin, autant qu'il est en moi, d'épargner le même sort aux
personnes à qui je m'intéresse.
M. Van der Hoogen fit de son mieux pour rire plus haut encore, recula
sa chaise et s'écria:
--Charmante plaisanterie! Et Monsieur Hildebrand est le dénonciateur de
tout cela?
--Il peut le devenir, continua Hildebrand qui était en train; en
quittant la ville, je préviendrai Monsieur Kegge. Mais j'ai voulu
d'abord vous en avertir vous-même. J'ai voulu jouer cartes sur table,
afin que vous sussiez à quoi vous en tenir, lorsqu'on vous recevrait
avec froideur chez monsieur Kegge, et que peut-être même on vous
montrerait la porte.
--Monsieur Kegge saura distinguer la calomnie de la vérité, dit M. Van
der Hoogen avec un calme affecté.
--Pour l'y aider, j'ai cette pièce justificative, répondit Hildebrand
en montrant le billet adressé à Mademoiselle Noiret; on connaît votre
écriture, et voici un billet plein des plus honteuses propositions,
adressées à une honnête jeune fille, qui, si elle l'eût lu, se fût déjà
crue déshonorée. Il ne me serait pas difficile de produire nombre de
billets semblables, écrits par vous, dans votre ancienne résidence;
mais celui-ci suffira.
Hildebrand remit tranquillement dans la poche de sa redingote le papier
violet.