VI

La grand'mère.

Lorsque, le lendemain après le déjeuner, j'entrai dans la bibliothèque,

la 'vieille dame était assise auprès du feu dans un fauteuil large

et bas, à siège et dossier de maroquin rouge, et qui appartenait

probablement au mobilier de sa propre chambre. Une petite table était

rapprochée du fauteuil et sur la table était ouverte une Bible anglaise

in-octavo, dans laquelle elle lisait avec ferveur. Elle avait de plus

un tricot en mains.

Le beau grand chien était encore couché à coté du fauteuil et la

considérait attentivement. L'œil affectueux de l'animal suivait tous

les mouvements de sa tête ou de sa main, soit qu'elle détachât le

regard de la Bible pour compter les mailles du tricot, soit qu'elle

tournât un feuillet du livre.

De toutes les personnes qui composaient la famille, c'était celle que

je connaissais le moins, vu qu'elle ne paraissait jamais qu'au dîner et

se retirait immédiatement après. Etait-ce seulement pour cela qu'elle

éveillait vivement mon intérêt ou bien était-ce aussi son extérieur

grave, calme, recueilli, les paroles rares, brèves, sensées, parfois

un peu sévères qu'elle prononçait et l'attachement dévoué de son beau

grand chien? Quoi qu'il en fût, j'espérais de tout mon cœur qu'elle

engagerait la conversation avec moi.

Elle ne paraissait pas avoir remarque mon entrée et, pendant que je

m'asseyais et que j'ouvrais mes livres, je l'entendis qui lisait à

demi-voix en anglais ce beau passage de saint Paul:

«Car c'est en espérance que nous sommes sauvés. Or,

quand on voit ce qu'on a espéré, ce n'est plus espérance,

puisque nul n'espère ce qu'il voit déjà. Que si nous espérons

ce que nous ne voyons pas encore, nous l'attendons avec

patience (Rom., VIII, 24, 25).»

Elle repoussa un peu la Bible et s'appuya contre le dossier du

fauteuil, comme pour réfléchir à ce qu'elle venait de lire; elle répéta

à voix basse ces paroles: «Si nous espérons ce que nous ne voyons pas

encore, nous l'attendons avec patience.»

Tout à coup elle s'aperçut de ma présence.

--Il faudra que vous--me tolériez aujourd'hui, Monsieur, me dit-elle;

ou fait la toilette de ma chambre et quand cela arrive, je me tiens

habituellement ici.

--Vous menez une vie fort retirée, Madame, répondis-je; ma présence

vous gênera peut-être.

--Oh non! reprit-elle à haute voix, je suis assez forte. Ma tête est

très-forte; notre race n'est pas aussi faible que cela. Mais je ne suis

plus en état de vivre dans le monde; je suis devenue si sombre, si

sérieuse. Je gênerais, j'ennuierais. Ce livre, dit-elle en montrant sa

Bible, ce livre est ma société.

Elle se tut pendant quelques instants et caressa de sa main brune la

tête du chien. Puis elle se redressa un peu dans son fauteuil.

--Vous êtes ici depuis deux jours déjà, monsieur Hildebrand, et la

cause qui vous a amené à faire connaissance avec ma famille est de

telle nature que.... Dites-moi, vous a-t-on déjà parlé du cher William?

--Je suis fâché, Madame, d'avoir à vous répondre négativement. Non, on

ne m'a pas encore dit un mot de William.

--Je le pensais bien! s'écria-t-elle en frappant ses mains l'une contre

l'autre et poussant un profond soupir. Puis elle sourit tristement et

ajouta:

--Je le savais bien! ah, je le savais bien!

Elle regarda mélancoliquement son chien qui, comme s'il comprenait ses

plaintes, posa les pattes de devant sur ses genoux et leva la tête à la

hauteur du visage de sa maîtresse pour la caresser.

--Et pourtant il n'y a pas trois ans qu'il est mort! Diane! dit-elle en

prenant la patte du chien; il n'y a pas trois ans que le cher Bill est

mort. Je parie, ajouta-t-elle d'une voix expressive, que le chien ne

l'a pas encore oublié.

Elle tomba pendant quelques instants dans une méditation que je n'osais

troubler. Elle éclata enfin:

--Il m'était cher comme la prunelle de mes yeux! C'était mon favori,

mon bien-aimé, mon trésor!

Puis d'une voix plus calme elle ajouta:

--C'était un bon jeune homme, un excellent jeune homme, n'est-ce pas,

monsieur Hildebrand?

--C'est bien vrai! dis-je.

--Quand il partit, continua la grand'mère, il y eut comme une voix

mystérieuse qui murmura en moi que je ne le reverrais plus, et Diane le

retint par son manteau. N'est-ce pas, Diane? Bill n'eût pas dû partir.

Il eût dû rester, il eût dû vivre auprès de sa vieille grand'mère. Et

si, même là-bas, il eût été condamné à mourir, du moins sa grand'mère

eût pu lui fermer les yeux. Tandis qu'ici, qui a rempli cette tâche

sacrée?...

Quel bien cela me fit au cœur de pouvoir lui dire que c'était moi!

--Vraiment? demanda-t-elle avec un doux sourire. Je vous porte envie.

Et elle arrêta longuement sur moi un regard mélancolique.

--En partant, il m'a laissé ce mouchoir! dit-elle, après quelques

instants de silence, en montrant le foulard qu'elle portait au cou. Il

avait passé la porte, mais il revint pour le prendre. Il en avait bien

besoin le pauvre garçon, car je pus le tremper de ses larmes. J'essuyai

ses yeux et voulus garder le mouchoir. Ce mouchoir et ces lettres sont

ma seule consolation!

Elle ouvrit sa Bible en différents endroits et me montra les lettres

qu'elle avait reçues de William et qu'elle conservait dans le livre.

Elle en prit une et en considéra l'adresse un moment.

--Il avait une jolie écriture, n'est-ce pas? dit-elle; et elle me

tendit la lettre.

Je lus l'adresse. Il y avait dessus: A madame E. Marrison. E. M.,

c'étaient les initiales gravées sur la bague qu'il m'avait donnée à son

lit de mort. E. M...., j'avais rattaché tout un roman à cette bague;

j'avais lu dans ces lettres le nom d'une jeune fille adorée, qui jadis

avait ouvert à William son cœur virginal. Mais combien ne devenait pas

plus touchant ce gage de simple affection entre la grand'mère et le

petit-fils! Bien qu'autrement je ne portasse pas la bague, je l'avais

mise depuis les quelques jours que j'étais à R ... Je l'ôtai de mon

doigt et dis:

--Il m'a donné ce souvenir à son lit de mort, en me le recommandant

comme une chose qui lui était bien chère.

Le visage de la vieille femme s'illumina; pour la première fois

des larmes parurent dans ses yeux, qui jusque-là avaient gardé une

expression si austère.

--Ma bague! s'écria-t-elle... Oui, ma bague! Je la lui ai donnée pour

le mouchoir de poche. L'a-t-il toujours portée?

--Jusqu'à peu d'heures avant sa mort.

--Et il disait qu'elle lui était bien chère? Cher enfant! Il a consacré

ses dernières forces à dire cela? Et ses dernières pensées ont été

aussi à sa grand'mère?--Vois-tu Diane, dit-elle au chien, c'est la

bague de ta maîtresse que le cher Bill a portée. Il ne nous a pas

oubliées, Diane, et nous ne l'avons pas oublié non plus, quoique... Ah!

Monsieur, poursuivit-elle, au commencement, ma fille était si vivement

affligée; mais elle ne sent pas profondément; elle était la dernière

venue, la seule qui me reste, mais non la plus sensible de mes enfants.

Et puis, elle avait tant d'enfants, elle. Mais moi j'avais donné mon

cœur à William; il portait le nom de son grand père, mon brave William

à moi. Il était toujours si confiant, si aimable, si tendre, si bon

pour moi. C'était un excellent jeune homme. Que faisons-nous ici sans

lui, Diane?

Elle fit encore une courte pause,

--Kegge est un bonhomme! continua-t-elle. Il est bon, il est cordial,

il est sensible, mais il est rempli de fausse honte; il ne veut pas

qu'on voie jamais une larme dans ses yeux. Il chasse le meilleur

sentiment par respect humain. Lorsqu'il épousa Anna, celle-ci était

une enfant, une enfant folâtre qui courait dans la plantation avec six

jeunes chiens. Il ne l'a ni développée, ni dirigée; elle prévient tous

ses désirs, elle se règle en tout d'après lui; soumise à son influence,

elle n'ose se montrer autrement que lui. Parfois, je suis dure envers

Kegge, et c'est pourquoi j'aime mieux vivre seule. Il ne me comprend

pas; et puis jamais, jamais un mot sur le cher William!--Mais nous

parlons de lui, n'est-ce pas Diane? Et elle caressa doucement la tête

du chien. Nous parlerons de lui. Il était si bon pour le chien, et

le chien avait joué de si bonne heure avec lui... Quand je regarde

longtemps le chien il me semble voir le petit Bill jouer avec lui.

Elle reprit la bague.

--Je vous la rendrai quand vous partirez, dit-elle, mais laissez-la moi

encore pendant quelques jours.

--Gardez-la toute votre vie, Madame! m'écriai-je. Vous y avez des

droits plus grands et fondés sur un sentiment plus tendre que les miens.

Et je lui tendis la main.

--Toute ma vie! répondit-elle. Je voudrais bien que ce ne fût pas

longtemps. Je ne puis m'accommoder de ce pays-ci. Mon père était

Anglais, mais ma mère était de race indienne, c'était une indigène.

Ici l'air est trop pesant pour moi, et le soleil n'a pas de chaleur.

Si vous saviez combien cela m'a coûté de quitter les Indes. Mais mon

enfant unique et la tombe de mon petit-fils m'attiraient ici. Et puis,

on ne voulait pas me laisser seule là-bas. Je ne pouvais demeurer dans

la maison où j'avais vu William sous mes yeux, où je l'avais vu galoper

sur son petit cheval. Je voulais voir sa tombe; je désire dormir à côté

de lui dans là terre étrangère.

Diane, qui avait de nouveau posé la tête sur ses genoux, te releva

lentement et regarda tristement sa maîtresse. Il y avait une question

dans ses yeux:

Et que deviendra donc Diane?

Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand · 第 12 / 41 题