La grand'mère.
Lorsque, le lendemain après le déjeuner, j'entrai dans la bibliothèque,
la 'vieille dame était assise auprès du feu dans un fauteuil large
et bas, à siège et dossier de maroquin rouge, et qui appartenait
probablement au mobilier de sa propre chambre. Une petite table était
rapprochée du fauteuil et sur la table était ouverte une Bible anglaise
in-octavo, dans laquelle elle lisait avec ferveur. Elle avait de plus
un tricot en mains.
Le beau grand chien était encore couché à coté du fauteuil et la
considérait attentivement. L'œil affectueux de l'animal suivait tous
les mouvements de sa tête ou de sa main, soit qu'elle détachât le
regard de la Bible pour compter les mailles du tricot, soit qu'elle
tournât un feuillet du livre.
De toutes les personnes qui composaient la famille, c'était celle que
je connaissais le moins, vu qu'elle ne paraissait jamais qu'au dîner et
se retirait immédiatement après. Etait-ce seulement pour cela qu'elle
éveillait vivement mon intérêt ou bien était-ce aussi son extérieur
grave, calme, recueilli, les paroles rares, brèves, sensées, parfois
un peu sévères qu'elle prononçait et l'attachement dévoué de son beau
grand chien? Quoi qu'il en fût, j'espérais de tout mon cœur qu'elle
engagerait la conversation avec moi.
Elle ne paraissait pas avoir remarque mon entrée et, pendant que je
m'asseyais et que j'ouvrais mes livres, je l'entendis qui lisait à
demi-voix en anglais ce beau passage de saint Paul:
«Car c'est en espérance que nous sommes sauvés. Or,
quand on voit ce qu'on a espéré, ce n'est plus espérance,
puisque nul n'espère ce qu'il voit déjà. Que si nous espérons
ce que nous ne voyons pas encore, nous l'attendons avec
patience (Rom., VIII, 24, 25).»
Elle repoussa un peu la Bible et s'appuya contre le dossier du
fauteuil, comme pour réfléchir à ce qu'elle venait de lire; elle répéta
à voix basse ces paroles: «Si nous espérons ce que nous ne voyons pas
encore, nous l'attendons avec patience.»
Tout à coup elle s'aperçut de ma présence.
--Il faudra que vous--me tolériez aujourd'hui, Monsieur, me dit-elle;
ou fait la toilette de ma chambre et quand cela arrive, je me tiens
habituellement ici.
--Vous menez une vie fort retirée, Madame, répondis-je; ma présence
vous gênera peut-être.
--Oh non! reprit-elle à haute voix, je suis assez forte. Ma tête est
très-forte; notre race n'est pas aussi faible que cela. Mais je ne suis
plus en état de vivre dans le monde; je suis devenue si sombre, si
sérieuse. Je gênerais, j'ennuierais. Ce livre, dit-elle en montrant sa
Bible, ce livre est ma société.
Elle se tut pendant quelques instants et caressa de sa main brune la
tête du chien. Puis elle se redressa un peu dans son fauteuil.
--Vous êtes ici depuis deux jours déjà, monsieur Hildebrand, et la
cause qui vous a amené à faire connaissance avec ma famille est de
telle nature que.... Dites-moi, vous a-t-on déjà parlé du cher William?
--Je suis fâché, Madame, d'avoir à vous répondre négativement. Non, on
ne m'a pas encore dit un mot de William.
--Je le pensais bien! s'écria-t-elle en frappant ses mains l'une contre
l'autre et poussant un profond soupir. Puis elle sourit tristement et
ajouta:
--Je le savais bien! ah, je le savais bien!
Elle regarda mélancoliquement son chien qui, comme s'il comprenait ses
plaintes, posa les pattes de devant sur ses genoux et leva la tête à la
hauteur du visage de sa maîtresse pour la caresser.
--Et pourtant il n'y a pas trois ans qu'il est mort! Diane! dit-elle en
prenant la patte du chien; il n'y a pas trois ans que le cher Bill est
mort. Je parie, ajouta-t-elle d'une voix expressive, que le chien ne
l'a pas encore oublié.
Elle tomba pendant quelques instants dans une méditation que je n'osais
troubler. Elle éclata enfin:
--Il m'était cher comme la prunelle de mes yeux! C'était mon favori,
mon bien-aimé, mon trésor!
Puis d'une voix plus calme elle ajouta:
--C'était un bon jeune homme, un excellent jeune homme, n'est-ce pas,
monsieur Hildebrand?
--C'est bien vrai! dis-je.
--Quand il partit, continua la grand'mère, il y eut comme une voix
mystérieuse qui murmura en moi que je ne le reverrais plus, et Diane le
retint par son manteau. N'est-ce pas, Diane? Bill n'eût pas dû partir.
Il eût dû rester, il eût dû vivre auprès de sa vieille grand'mère. Et
si, même là-bas, il eût été condamné à mourir, du moins sa grand'mère
eût pu lui fermer les yeux. Tandis qu'ici, qui a rempli cette tâche
sacrée?...
Quel bien cela me fit au cœur de pouvoir lui dire que c'était moi!
--Vraiment? demanda-t-elle avec un doux sourire. Je vous porte envie.
Et elle arrêta longuement sur moi un regard mélancolique.
--En partant, il m'a laissé ce mouchoir! dit-elle, après quelques
instants de silence, en montrant le foulard qu'elle portait au cou. Il
avait passé la porte, mais il revint pour le prendre. Il en avait bien
besoin le pauvre garçon, car je pus le tremper de ses larmes. J'essuyai
ses yeux et voulus garder le mouchoir. Ce mouchoir et ces lettres sont
ma seule consolation!
Elle ouvrit sa Bible en différents endroits et me montra les lettres
qu'elle avait reçues de William et qu'elle conservait dans le livre.
Elle en prit une et en considéra l'adresse un moment.
--Il avait une jolie écriture, n'est-ce pas? dit-elle; et elle me
tendit la lettre.
Je lus l'adresse. Il y avait dessus: A madame E. Marrison. E. M.,
c'étaient les initiales gravées sur la bague qu'il m'avait donnée à son
lit de mort. E. M...., j'avais rattaché tout un roman à cette bague;
j'avais lu dans ces lettres le nom d'une jeune fille adorée, qui jadis
avait ouvert à William son cœur virginal. Mais combien ne devenait pas
plus touchant ce gage de simple affection entre la grand'mère et le
petit-fils! Bien qu'autrement je ne portasse pas la bague, je l'avais
mise depuis les quelques jours que j'étais à R ... Je l'ôtai de mon
doigt et dis:
--Il m'a donné ce souvenir à son lit de mort, en me le recommandant
comme une chose qui lui était bien chère.
Le visage de la vieille femme s'illumina; pour la première fois
des larmes parurent dans ses yeux, qui jusque-là avaient gardé une
expression si austère.
--Ma bague! s'écria-t-elle... Oui, ma bague! Je la lui ai donnée pour
le mouchoir de poche. L'a-t-il toujours portée?
--Jusqu'à peu d'heures avant sa mort.
--Et il disait qu'elle lui était bien chère? Cher enfant! Il a consacré
ses dernières forces à dire cela? Et ses dernières pensées ont été
aussi à sa grand'mère?--Vois-tu Diane, dit-elle au chien, c'est la
bague de ta maîtresse que le cher Bill a portée. Il ne nous a pas
oubliées, Diane, et nous ne l'avons pas oublié non plus, quoique... Ah!
Monsieur, poursuivit-elle, au commencement, ma fille était si vivement
affligée; mais elle ne sent pas profondément; elle était la dernière
venue, la seule qui me reste, mais non la plus sensible de mes enfants.
Et puis, elle avait tant d'enfants, elle. Mais moi j'avais donné mon
cœur à William; il portait le nom de son grand père, mon brave William
à moi. Il était toujours si confiant, si aimable, si tendre, si bon
pour moi. C'était un excellent jeune homme. Que faisons-nous ici sans
lui, Diane?
Elle fit encore une courte pause,
--Kegge est un bonhomme! continua-t-elle. Il est bon, il est cordial,
il est sensible, mais il est rempli de fausse honte; il ne veut pas
qu'on voie jamais une larme dans ses yeux. Il chasse le meilleur
sentiment par respect humain. Lorsqu'il épousa Anna, celle-ci était
une enfant, une enfant folâtre qui courait dans la plantation avec six
jeunes chiens. Il ne l'a ni développée, ni dirigée; elle prévient tous
ses désirs, elle se règle en tout d'après lui; soumise à son influence,
elle n'ose se montrer autrement que lui. Parfois, je suis dure envers
Kegge, et c'est pourquoi j'aime mieux vivre seule. Il ne me comprend
pas; et puis jamais, jamais un mot sur le cher William!--Mais nous
parlons de lui, n'est-ce pas Diane? Et elle caressa doucement la tête
du chien. Nous parlerons de lui. Il était si bon pour le chien, et
le chien avait joué de si bonne heure avec lui... Quand je regarde
longtemps le chien il me semble voir le petit Bill jouer avec lui.
Elle reprit la bague.
--Je vous la rendrai quand vous partirez, dit-elle, mais laissez-la moi
encore pendant quelques jours.
--Gardez-la toute votre vie, Madame! m'écriai-je. Vous y avez des
droits plus grands et fondés sur un sentiment plus tendre que les miens.
Et je lui tendis la main.
--Toute ma vie! répondit-elle. Je voudrais bien que ce ne fût pas
longtemps. Je ne puis m'accommoder de ce pays-ci. Mon père était
Anglais, mais ma mère était de race indienne, c'était une indigène.
Ici l'air est trop pesant pour moi, et le soleil n'a pas de chaleur.
Si vous saviez combien cela m'a coûté de quitter les Indes. Mais mon
enfant unique et la tombe de mon petit-fils m'attiraient ici. Et puis,
on ne voulait pas me laisser seule là-bas. Je ne pouvais demeurer dans
la maison où j'avais vu William sous mes yeux, où je l'avais vu galoper
sur son petit cheval. Je voulais voir sa tombe; je désire dormir à côté
de lui dans là terre étrangère.
Diane, qui avait de nouveau posé la tête sur ses genoux, te releva
lentement et regarda tristement sa maîtresse. Il y avait une question
dans ses yeux:
Et que deviendra donc Diane?