IV

Angoisses paternelles et amour filial.

Quiconque invite Hildebrand à venir loger sous son toit, n'a pas en

lui, j'ose le dire, un hôte trop incommode: mais il est une chose à

laquelle il tient infiniment. Il lui faut non-seulement un coin à part

où il couche, mais encore un coin à part où il puisse être seul, un

lieu de refuge, quelque exigu qu'il soit, où il puisse s'appartenir

à lui-même, et, sans être dérangé ni épié, faire, pendant une partie

de la journée, ce qui lui convient; c'est là, pendant l'hiver, une

condition difficile à remplir pour certaines gens, car il se peut

qu'on ne puisse allumer le poêle dans telle chambre, à cause du

vent, ni faire de feu dans telle autre, attendu qu'il y fume trop;

et, bien qu'Hildebrand puisse, à la rigueur, prendre son parti d'un

peu de froid, il lui est absolument impossible de s'installer dans

un appartement où il fait sérieusement froid. En attendant, c'est

une terrible chose que d'être condamné à se tenir depuis le déjeuner

jusqu'à l'heure du café dans la chambre commune, d'abord dans la

société de dames en négligé, puis d'un domestique qui vous prie de

lever votre livre pour _essuyer un peu la table_, puis tout seul,

puis de nouveau dans la société de l'un ou l'autre qui vient écrire

une lettre, le tout assaisonné d'une conversation indifférente,

soporifique, à bâtons rompus. Non! le jour _conversable_ ne commence

pas avant une heure. La lecture de la Bible et le recueillement

conviennent au déjeuner; après celui-ci il faut la solitude et le

travail; la sociabilité n'acquiert ses droits qu'à l'apparition du

café, et je n'ai aucune considération pour l'homme qui raconte une

anecdote ou dit un trait d'esprit avant qu'il soit une heure bien

sonnée.

J'étais resté jusqu'à une heure dans la bibliothèque, où je m'étais mis

à mon aise, et j'avais passé mon temps non pas à m'ennuyer selon la

mode, sans occupation déterminée, en tirant du rayon tel ou tel livre,

en le parcourant et le remettant en place; mais bien à commencer un

petit ouvrage dont j'avais apporté les matériaux avec moi, ouvrage que

je pouvais abandonner à tout instant, mais qui me souriait assez pour

que je m'en occupasse avec intérêt.

Je descendis et fut salué par mon amphitryon du titre de _savant_ qui

avait passé toute la matinée le nez dans les livres; sottises que tout

cela! Monsieur Kegge consentait à être un dromadaire s'il ne se fût pas

endormi à ma place.

Henriette entra; elle paraissait extraordinairement contente et

joyeuse, et tenait à la main un petit billet de couleur violette,

qu'on eût dit qu'elle venait de recevoir à l'instant.

--Mon enfant, lui dit monsieur Kegge, tu sors ce soir, entends-tu?

--Et pour où aller, papa? demanda Henriette,

--Chez le cousin de Groot, mon cœur! pour dorer.

--Pour quoi? demanda Henriette dont le visage se rembrunit.

--Pour dorer les gâteaux! dit le père. Saperlotte, j'ai fait tout

cela aussi dans mon jeune temps: j'ai doré des hommes, des femmes,

des cochons, des lits, Adam et Eve, des vaisseaux, enfin tout le

tremblement! Ne sais-tu pas que nous touchons à la saint Nicolas?

--Moi, dorer des gâteaux chez les de Groot, papa! c'est impossible; je

vous en remercie. Non, vraiment, grand merci, dit Henriette d'un ton

résolu, je n'en ferai rien.

--C'est fort bien, ma chère fille, dit monsieur Kegge; mais j'ai

accepté pour toi et tu ne peux t'en dispenser; c'est toute une partie

de dames.

--Et quelles dames viendraient chez les de Groot? demanda la belle

ironiquement.

--Est-ce que je le sais, mademoiselle Henriette? dit le père en ôtant

d'une façon plaisante, bien qu'avec un visible embarras, le bonnet

qu'il portait à cause de la place vide que nous avons signalée sur

son cuir chevelu; je veux être un vanneau si je les connais. Ton

cousin m'en a nommé plusieurs: mademoiselle Riet, mademoiselle Bekker,

mademoiselle ci et çà; il dit que ce sont des jeunes personnes tout à

fait comme il faut.

--Et pourquoi donc Sara ne m'a-t-elle pas invitée hier?

--Parce qu'elle l'a oublié, dit-il.

--Parce quelle n'a pas osé, rectifia Henriette rouge d'indignation.

--Ma chère Henriette, dit le papa d'une voix caressante, je verrais

avec plaisir que tu fusses en bons termes avec les de Groot. Quand nous

sommes arrivés ici tout à fait étrangers, ils nous ont rendu mille

services. Le cousin a loué cette maison pour nous et nous a aidés en

tout; c'est un honnête homme et est-ce sa faute qu'il ne soit pas un

noble et puissant seigneur et ne porte pas de gants glacés comme notre

ami Van der Hoogen? J'ai accepté pour toi; tu iras, n'est-ce pas? Je

veux que tu y ailles.

--C'est bien, j'irai, répondit Henriette pâle de colère, mais si je

joue mal vendredi ce sera votre faute.

--Je prends cela sur moi; mais, à propos de vendredi, peut être cela te

déplaira-t-il aussi, j'ai promis une carte d'entré au cousin de Groot.

--C'est bien, dit Henriette se mordant les lèvres de dépit.

--De qui est cette lettre violette?

--Je l'ai reçue avec la musique.

--Ainsi, mon enfant, ce soir tu vas dorer, c'est entendu? Hildebrand

pourra aller te chercher si le cœur lui en dit, et dans ce cas il devra

y aller de bonne heure, pour pouvoir prendre part au tirage au sort du

plus grand morceau. Ce sont vraiment d'excellentes gens, Hildebrand,

des gens tout à fait bien. Vous avez vu Sara hier. Henriette,

ajouta-t-il et clignant des veux, Henriette devrait bien lui ressembler!

Henriette frémit.

--Mais elle, elle a aussi de biens beaux veux noirs, dit son père en

lui donnant un baiser. Harriet, _my dear_, il ne faut pas être fâchée.

Harriet, _his dear_, détourna la tête.

Le père fut embarrassé.

--Il fait beau temps, reprit-il, un temps superbe! j'ai fait mettre les

gris-pommelés à la birouchette; je veux faire un petit tour avec mon

hôte. Nous accompagnes-tu, Henriette?

--J'ai à écrire et à copier de la musique, répondit-elle en ouvrant un

portefeuille et en en tirant une feuille de papier Bath, sur lequel

elle se mit à l'instant à écrire avec ardeur.

--En ce cas nous partons seuls; il fait trop froid pour maman.

Il se fit un court silence.

--Ta toilette pour vendredi est-elle en ordre, Harriet? demanda

monsieur Kegge.

--Je n'en sais rien, répondit Harriet.

--Ne te faut-il rien de nouveau, une ferronnière ou quelque chose comme

cela?

--Non, papa.

Les gris-pommelés étaient attelés; Henriette continuait à bouder. Nous

prîmes congé d'elle et montâmes dans la birouchette.

--Henriette est fâchée! dit le père quand nous fûmes assis, oui, oui,

ces petites dames veulent être ménagées... Et Henriette a beaucoup de

caractère!

Nous parcourûmes d'abord les principales rues de la ville et ébranlâmes

les fenêtres de leurs habitants respectifs; monsieur Kegge assurait

qu'il fallait aller grand train, et qu'autrement il était impossible

de s'attirer le respect des piétons. Je pus lire clairement les

mots: _Cela n'est pas permis!_ sur le visage de plusieurs juifs qui

parcouraient la ville avec des brouettes et de vieilles femmes qui

revenaient du marché aux poissons, et qui, à un coin de rue ou

l'autre, ne pouvaient se ranger assez vite devant la voiture. Je vis

aussi de graves messieurs avec des cannes sous le bras et qui, bien

que la rue fût suffisamment large, jugeaient plus sûr de suspendre

leur promenade jusqu'à ce que le véhicule fût passé, et encore des

bonnes d'enfants qui, à vingt maisons de nous, se _saisissaient_ et

attiraient par le bras vers elles les chers enfants confiés à leurs

soins, pour montrer à tout le monde combien elles veillaient sur eux

avec sollicitude. Dans un café, trois ou quatre messieurs tenant

horizontalement leur pipe à la bouche, vinrent regarder par dessus

les baguettes de cuivre des rideaux. Tout attestait la respectueuse

admiration qu'inspiraient les beaux chevaux gris-pommelés, la jolie

voiture, le grave cocher et le laquais noir debout derrière, qui

regardait tout autour de lui avec une imperturbable majesté et en

imposait à tous, sauf aux gamins qui sont au-dessus de tout préjugé

et qui lui criaient: «Beau garçon! prenez garde que le soleil ne vous

brûle le teint!»

Toutes ces marques d'attention et d'intérêt qu'on accordait à sa

personne et à sa propriété, ne parurent cette fois ni chatouiller la

vanité de monsieur Kegge ni exciter sa joyeuse humeur.

Nous franchîmes la porte, suivîmes la chaussée et fîmes une jolie

promenade dans les environs qui étaient très-boisés. C'était une

magnifique journée d'arrière-saison. Il avait peu plu cet automne, et

il n'y avait pas encore eu le moindre orage. Les arbres étaient encore

parés d'une bonne partie de leur couronne de verdure. Les teintes

jaune d'or et rouge de sang des ormes et des hêtres resplendissaient

magnifiquement sous les tièdes rayons du soleil. Çà et là un chêne

étalait ses branches inférieures déjà jaunissantes, tandis que sa cime

était encore verdoyante, et le sombre feuillage des sapins insultait

par moments aux autres fils des forêts qui paraissaient si fiers encore

de leur splendeur à son déclin, et qui bientôt, nus et dépouillés, se

verraient exposés aux rigueurs de l'hiver.

Mais ni la belle nature, ni l'éclat du soleil, ni la fraîche brise

d'automne ne pouvaient dissiper le nuage qui obscurcissait le front de

monsieur Kegge. Je m'efforçais d'animer la conversation et d'attirer sa

pensée sur mille sujets; mais chaque fois je m'apercevais clairement

que cette pensée en revenait à l'irritation de sa fille chérie.

Les chevaux gris-pommelés étaient extrêmement ardents et couraient

parfaitement, et le cocher fit remarquer, à plusieurs reprises, à

monsieur Kegge que celui qui était sous la main avait enfin renoncé

à tous ses caprices. Il semblait que cela ne touchât point monsieur

Kegge; il songeait aux caprices d'Henriette. Le cocher réussit, après

une longue lutte, à dépasser la voiture d'un _noble et puissant

seigneur_, mais monsieur ne se frotta pas les mains avec le plaisir

avec lequel je suis convaincu qu'il l'eût fait le jour précédent. Il

était oppressé. Il s'efforçait bien de temps en temps de secouer le

fardeau qui pesait sur lui, ou de se le dissimuler en faisant par

intervalles quelque sortie brusque ou plaisante, mais il retombait

aussitôt dans un morne silence. Ce n'était plus l'homme de la veille.

Ce monsieur Kegge si indépendant, si bruyant, si remuant, si peu

soucieux de quoi que ce fût, était découragé et abattu, et cela par

le caprice d'une jeune fille de dix-sept ans, qu'il chérissait et

craignait à la fois. Mademoiselle Toussaint, en qui je ne sais ce qu'il

faut admirer le plus de la perspicacité avec laquelle elle saisit les

mystères de la vie intérieure, ou de la délicatesse et en même temps de

la puissance avec lesquelles elle les peint dans ses écrits, a décrit

d'une façon supérieure cette forme de l'amour paternel.

En revenant, monsieur Kegge ordonna d'arrêter à la porte d'un fleuriste.

Le palefrenier noir descendit et sonna.

--Monsieur est-il chez lui, ma fille?

--Monsieur est à Amsterdam.

--Mais Barend est peut-être à l'ouvrage? cria Kegge de la voiture.

--Oui, Monsieur, Barend est là; si Monsieur veut descendre...

Nous mîmes pied à terre, et l'on nous conduisit vers la maisonnette

dite _des oignons_, où nous aperçûmes bientôt Barend au milieu de

treillis couverts de bulbes, de caisses en bois remplies de semences,

et dans une atmosphère saturée de fortes et odorantes effluves.

Barend était le plus vieux domestique, le maître ouvrier du fleuriste

chez lequel nous entrions; il avait, pour un homme de sa condition,

l'extérieur le plus vénérable. Il était de petite taille, portait

un habit bleu de coupe antique, une culotte courte, des bas gris et

de grandes boucles d'argent de forme carrée aux jarretières et aux

souliers; son tablier blanc était relevé en diagonale. Malgré son

âge, il portait encore la tête très-droite. De rares cheveux blancs

tombaient le long de ses tempes, mais son visage ridé avait cette saine

rougeur que gardent jusque dans leur vieillesse ceux qui ont passé leur

vie en plein air. Ses yeux bleus avaient une expression de douceur

et de bienveillance, et sa bouche s'était affaissée juste assez pour

prendre un pli des plus affables.

--Barend, dit monsieur Kegge, il me faut un beau bouquet.

--Cela ne sera pas facile, monsieur Kegge, répondit Barend.

--Avec de l'argent et de bonnes paroles, Barend, reprit Kegge; peu

m'importe ce que cela coûte; vous-savez que je n'y regarde pas de près.

--Tout cela est bon à dire, dit Barend, mais on ne peut forcer la

nature. C'est une autre affaire, voyez-vous. C'est le plus mauvais

moment de l'année; nous avançons joliment vers la Noël, savez-vous.

Venez au printemps aussitôt qu'il vous plaira, monsieur Kegge, et je

vous donnerai une poignée de fleurs forcées à vous mettre le cœur en

joie; mais à présent tout est fini. Il peut encore y avoir là bas un

seul chrysanthème ... mais il est fané, monsieur Kegge. Je vous le dis

encore une fois, on ne peut forcer la nature d'une chose. On peut bien

la forcer; mais il y a forcer et forcer; et quand vous forcez une chose

qui ne peut pas bien être forcée, qu'y gagnez-vous? Vous vous donnez

des peines inutiles.

Monsieur Kegge coupa court à ce flux de paroles peu compréhensibles du

vieux Barend en disant:

--Allons, allons, mon brave Barend, si vous cherchiez bien dans toutes

les serres?

--Voyez-vous, dit Barend, vous pensez bien que j'aimerais autant

vous donner le pot tout entier que d'en couper le cœur, car toute la

force de la plante est là. Une fleur, monsieur Kegge, je le répète

toujours, une fleur est juste comme un homme. Si je vous ôtais le cœur

de la poitrine, vous ne pourriez plus vivre non plus. Voilà la vérité

vraie... Qu'en dites-vous, Monsieur? ajouta-t-il en s'adressant à moi.

Monsieur Kegge n'attendit nullement ce que je pouvais avoir à dire sur

ce point.

--Mais pour une pièce de cinq florins, dit-il avec impatience, je puis

bien encore avoir quelque chose?

--Écoutez, dit Barend, en tirant de sa poche sa serpette qu'il ouvrit,

s'il y a des fleurs elles ne vous coûteront pas cinq florins; vous

pourrez avoir quelque chose de très-bien pour quatre florins. Mais nous

sommes si diablement hors de saison. Est-ce pour Madame?

--Non, Barend, c'est pour ma fille.

--C'est la même chose, reprit le vieux jardinier; les dames sont nos

meilleurs chalands pour les fleurs, mais si nous n'avions que les

fleurs pour vivre!...

--Mais que diantre avez-vous donc d'autre?

--Parbleu, les oignons, dit Barend; les fleurs ne signifient rien.

C'est de la misère. Tenez, poursuivit-il, en montrant un pot qui

n'avait pas de fleurs, mais une quantité de petites feuilles finement

découpées, n'avez-vous pas envie de cette petite chose-là? Ou

l'auriez-vous déjà peut-être?

--Qu'est-ce que c'est, Barend?

--C'est, dit Barend, la véritable _mimosa noli me tangere._

--Pas de latin à propos de pots, s'écria Kegge; sottises que tout cela!

Comment cela s'appelle-t-il dans votre langue maternelle, mon brave?

--C'est la sensitive, répondit Barend.

--Je vous remercie, reprit Kegge, se souvenant probablement qu'il avait

déjà cette _petite chose._

Nous parcourûmes d'abord le jardin où était encore épanouie une seule

rose de tous les mois, qui avait très-bonne mine, bien que Barend

assurât que le cœur devait en être gâté par l'humidité; nous visitâmes

ensuite les serres où le vieillard coupa çà et là un pélargonium, un

chrysanthème, une primevère de la Chine, de sorte qu'en définitive,

nous parvînmes à réunir un bouquet très-présentable, pendant que

Barend, à propos de chaque fleur, faisait étalage de sa science et

satisfaisait sa démangeaison de parler. Lorsqu'il ferma derrière lui la

porte de la dernière serre, monsieur Kegge laissa imprudemment échapper

cette question:

--Mais Barend, depuis combien de temps êtes-vous ici?

--Depuis cinquante-cinq ans, Monsieur, Dieu et l'honneur aidant,

répondit-il; j'aurai soixante-huit ans à la Chandeleur, et j'en avais

treize quand je suis entré ici comme garçon jardinier.

--Vraiment, mon brave! et vous avez encore si bon air! remarquai-je.

--Oh! répondit Barend, il faudrait que Monsieur vît ma femme. Celle-là

est aussi dans les soixante, mais c'est bien autre chose encore. J'ai

eu d'elle treize enfants, et il y a juste vingt et un ans de différence

entre le plus jeune et l'aîné. Maintenant ce n'est plus cela, mais il y

a une dizaine d'années il est arrivé plus d'une fois que les gens lui

demandaient si son père était à la maison.

--Cela est beau, dit Kegge, très-beau, Barend! Aux Indes il en est

autrement. Il peut bien y arriver que la mère et la fille ne diffèrent

que de quinze ans, mais les femmes y vieillissent de bonne heure, mon

brave.

A ces mots, M. Kegge tira sa bourse de sa poche et prit l'attitude d'un

homme qui va partir. Mais Barend en jugea autrement et s'appuya contre

le mur de la serre avec tout l'air de l'homme qui va commencer une

longue histoire.

--Ces messieurs auraient dû connaître mon père, dit Barend; c'était

là un homme solide. A sa mort il avait près de soixante-six ans et

possédait encore toutes ses dents. Nous demeurions dans ce temps-là à

Uitgeest: eh bien, il courait d'Uitgeest à Alkmaar pour prendre le café

(nous avions une tante à Alkmaar), et il revenait de même à la maison

sans s'apercevoir de rien. Et si ce n'était un maudit paysan, il se

porterait encore bien.

--Il serait joliment vieux pourtant, dis-je.

--C'est égal! dit Barend, c'est égal! il n'aurait guère que cent et

cinq ans et il aurait pu facilement y arriver. Mais il faut que je

raconte cela à ces messieurs. Il était à travailler chez un paysan,

car mon père était charpentier de son état, le paysan s'appelait

Stoutema. Ce que c'est que le sort! Voilà que la fièvre lui tombe tout

d'un coup sur le corps. Pour lors mon père était d'une nature telle,

avec votre permission, que quand il pouvait venir à suer il était

guéri. Mes gars, dit-il à ses compagnons, j'ai une grosse fièvre. Eh

bien! dirent-ils, il faut t'aller coucher un instant sur le _Koes._ Le

_Koes_, c'est comme ces messieurs peuvent savoir, la place derrière les

vaches, où les domestiques se couchent pendant l'heure du repos[1].

Mais Stoutema dit: Cela ne se peut pas, car on vient de refaire le lit

pour les garçons; et mon père dut monter sur la meule de foin. Pour

cela il lui fallait monter une longue échelle qui avait une quarantaine

d'échelons; il eut bien du mal avant d'arriver en haut; il se fit là

un trou, ramena le foin sur lui et resta tranquille. Il y était depuis

une heure quand arriva la barque, et les ouvriers retournaient avec

à la maison, car il sonnait midi. Ils crièrent à mon père:--Jean,

descends, voici la barque! Mais mon père dit:--Non, je sue trop!

laissez-moi couché ici! Eux dirent:--Si tu devenais plus malade, tu

ferais mieux de venir avec nous. Alors mon père descendit du tas de

foin, mais, voyez-vous, il suait encore. Alors on demanda à Stoutema

des couvertures de vache; mais il ne voulut pas en donner.--Il faut que

mes couvertures de vache restent sèches, dit-il. Alors quelques-uns

ôtèrent leur blouse et la mirent sur mon père; mais cela n'aida à rien,

car c'était trop court. Ils arrivèrent comme cela à Uitgeest, mais il y

avait bien encore une lieue et demie à faire. Mais ces gens-là avaient

sûrement bien besoin de leur temps puisque aucun d'eux n'alla avec mon

père. Ses jambes étaient devenues si roides qu'il ne pouvait plus aller

et tombait de côté et d'autre. Les gens qui l'ont vu alors auront bien

sûr pensé en eux-mêmes; cet homme-là est soûl! Quand il arriva à la

porte de la maison, il voulut prendre le bouton...

Ici la voix du vieux Barend qui allait s'affaiblissant et se brisant de

plus en plus, s'éteignit tout à fait et il fondit en larmes. Il porta

la main gauche derrière la tête et se mit à arracher ses rares cheveux.

--Voyez-vous, dit le vieillard en frappant du pied et avec autant de

colère et d'indignation que si son père fût mort la veille, voyez-vous,

quand je pense à ce paysan!...

--Il voulut prendre le bouton, continua-t-il avec plus de calme, mais

cela n'alla pas. Trois jours après, c'était un mort. Mais sans ce

paysan, dit-il en frappant du pied derechef, il pourrait facilement

vivre encore.

Monsieur Kegge avait des larmes dans les yeux. Il tâta dans sa bourse:

--Tenez, Barend, dit-il, ce qu'il y a au-dessus de quatre florins est

pour vous. Maintenant mettez-moi le bouquet dans une grande boîte.

Barend alla chercher la boîte.

--En tout cas, ce vieux père Barend n'a pas été étouffé au berceau,

remarqua monsieur Kegge avec une gaieté affectée et, s'essuyant les

yeux, il ajouta: Un vieux gaillard comme cela finirait par vous rendre

triste.

Nous fûmes bientôt prêts et de retour à la maison. Henriette qui se

repentait déjà de sa colère avait repris une mine affable, et lorsque

son père lui offrit les fleurs, il y eut des larmes dans ses beaux

yeux. Elle était honteuse.

--Vous êtes pourtant un bon papa! dit-elle en l'embrassant et en

arrangeant de sa jolie main les cheveux de monsieur Kegge. Je ne le

méritais pas! ajouta-t-elle, et elle pencha la tête sur le sein de son

père.

--Pas de jérémiades! dit le père. Sottises que tout cela! Il faut

toujours être de bonne humeur.

Je commençai d'aimer Henriette dix fois davantage. Le perroquet criait:

--Douce maîtresse!

* * * * *

Nous étions encore au dessert lorsque Monsieur Van der Hoogen, qu'à

part moi je n'appelais pas autrement que le _charmant_, fut annoncé et

introduit.

Henriette rougit terriblement.

--Ne vous dérangez pas, ma chère dame; pardon, monsieur _Van_ Kegge. Je

me présente à une heure bien indue, n'est-ce pas. J'avais à dire une

chose à mademoiselle _Van_ Kegge, une chose des plus affreuses; j'en

suis au désespoir...

Je considérai attentivement monsieur Van der Hoogen, mais je ne

remarquai ni ces cheveux en désordre ni ces yeux hagards que je me

représentais, grâce aux poètes, comme la condition _sine qua non_ du

désespoir. Au contraire, grâce à cet onguent connu chez les coiffeurs

sous le nom de cosmétique, les boucles du personnage étaient aussi

luisantes et aussi régulières que la veille; son regard était tout

à fait calme, et la main du désespéré monsieur Van der Hoogen ne

tremblait pas non plus quand il l'étendit vers un verre de porto que

lui offrit mon hôte.

--Je dois vous dire, continua-t-il en s'adressant à Henriette, qu'il

m'est impossible d'assister jeudi soir à votre répétition. Je viens de

recevoir tout à l'heure une invitation à un grand souper chez monsieur

Van Lemmer; je ne puis me dispenser d'y assister, et je dîne le même

jour chez madame d'Autré. Demain, comme vous le savez, il y a soirée

chez le général. Si vous ne pouviez répéter ce soir, je serais vraiment

désolé... et j'ai bien peur que vous ne le puissiez pas...

Le père timoré saisit l'occasion de réparer complètement le mal qu'il

avait fait le matin, car si l'irritation d'Henriette l'avait effrayé,

ses larmes l'avaient pleinement convaincu qu'il avait été injuste

envers elle: peut-être aussi redoutait-il un peu une nouvelle rupture

de la paix.

--Dans ce cas-là, Henriette, dit monsieur Kegge en se hâtant de prendre

la parole, il ne te reste pas autre chose à faire qu'à demeurer à la

maison. Tu peux t'excuser; de cette façon il n'y aura pas de mal.

--Aviez-vous une invitation? C'est ce que je redoutais, dit Van der

Hoogen; mademoiselle Kegge est si chérie partout. Non, non, s'il vous

faut sacrifier quelque chose, ne le faites pas; je...

--Non, dit monsieur Kegge, je tiens à cette répétition. Nous vous

attendons positivement ce soir. Vers sept heures, n'est-ce pas?

--Charmant! charmant! s'écria monsieur Van der Hoogen en quittant sa

chaise. Ne vous dérangez pas! A ce soir!

Il gagna la porte en faisant une sorte d'entrechat.

Je compris mieux encore qu'avant le dîner la confusion et les larmes

d'Henriette. C'était un coup monté, et monsieur Van der Hoogen partit

avec la bienheureuse conviction d'avoir rendu un service signalé à la

belle bru nette. Quant à celle-ci elle avait des remords. Je me levai

pour reconduire le fat.

--Monsieur étudie à Leyde, n'est-ce pas? me demanda-t-il dans le

corridor. Charmante jeunesse que les étudiants. J'ai aussi résidé six

mois à Leyde. C'est, d'ailleurs, une misérable ville. Pas d'amusements;

les gens ne se voient pas entre eux. C'est à peine si, une fois par an,

ils y donnent un bal à leur façon. On s'y ennuie mortellement. Ne vous

dérangez pas, À ce soir!

--Je suis fâchée que cela tombe ainsi, dit Henriette lorsque je

rentrai, mais, vous le voyez, je ne puis absolument pas aller là-bas.

--Tu devrais écrire un mot ... dit son père.

--Je m'en garderai bien, dit Henriette; je n'écris pas aux de Groot;

ces gens ne sont pas accoutumés à cela...

--Voulez-vous que j'aille les informer de l'empêchement survenu?

demandai-je à demi-ironiquement.

--Ne vous ai-je pas dit, maman, que monsieur Hildebrand en tient pour

Sara? dit Henriette en riant; mais elle prit aussitôt l'affaire au

sérieux et ajouta:

--Vous m'obligeriez beaucoup en faisant cela...

--Très-bien! dis-je, et si la chose me plaît, je reste au lieu et place

de mademoiselle Henriette, quoiqu'on y perde au change. J'aime assez

dorer...

--Dorer! s'écria le père au comble du ravissement de ce que l'affaire

s'arrangeât si complètement à la satisfaction de sa fille... Eh bien,

je puis vous dire que je le ferais encore avec plaisir. Je parie que

grand'maman s'y amuserait...

--Je n'aime pas beaucoup l'or! dit la vieille dame.

[1] A laquelle les ouvriers ont droit au milieu du jour.

V

Où il est prouvé que les plaisirs simples sont aussi des plaisirs

vrais, et où l'on trouvera de plus un incident triste.

La partie de _dorure_ devait commencer au plus tard à cinq heures

et demie, et, vers cette heure, je me mis en route pour la demeure

du pâtissier de Groot, ou, comme disait toujours Henriette, _des

de Groot._ Cette demeure était passablement éloignée de celle de

monsieur Kegge, et je partis muni d'indications données par celui-ci,

indications probablement très-claires pour un habitant de la ville,

mais très-embrouillées pour un étranger.

Tout à coup je me trouvai dans une ruelle obscure au bout de laquelle

une vive lumière semblait sortir de terre, et, sur ce fond lumineux,

il me parut voir une masse sombre dont les contours se mouvaient en

ondulant. A mesure que j'approchais j'entendis sortir de cette masse

des voix qui semblaient appartenir à de petits garçons. Arrivé tout

près, je vis en effet un groupe de gamins, se pressant de toutes

manières les uns sur les autres, qui, à travers la croisée d'un

souterrain, suivaient de l'œil les mouvements d'un maître pâtissier

et de ses vassaux qui, vêtus de leur costume de toile blanche,

pétrissaient, confectionnaient, façonnaient et cuisaient des merveilles

analogues à celles auxquelles Henriette avait refusé de donner la

dernière perfection. Je m'arrêtai un instant et pris plaisir à voir

l'intérêt que portaient à l'affaire ces polissons des rues qui

probablement n'auraient d'autre part aux largesses de saint Nicolas,

que de voir préparer les friandises qui devaient rendre heureux ou

malades, comme l'assurent des pessimistes, leurs frères plus favorisés.

--Allons, recule un peu! laisse-moi voir aussi! dit l'un des gamins qui

appuya l'expression de son désir en jouant vivement des coudes.

--Oh! Jean, en voilà un beau! s'écria un autre, c'est bien sûr un Jan

Klaas[1].

--Es-tu fou? s'écria un troisième; c'est une femme!

--Allons donc, si c'est une femme, je consens à ce que Pierre entre

dans la cave.

--Ne joue donc pas des coudes comme cela, Gerrit, entends-tu?

--Prends garde, Pierre, ton sabot va tomber dans la cave.

--Regarde; en voilà un qui ouvre le four; voilà-t-il un feu.

--Que fait donc ce gros-là? il frotte ses mains dans la farine.

--Eh bien, faut-il pas que la pâte reste à ses doigts? Tu es bon, toi!

--Attends un peu! en voilà un fameux; celui-là coûte bien un _daalder_,

sais-tu?

--Plus souvent que tu l'aurais pour un _daalder!_

--On t'en donnera des _daalder._

Telles étaient les paroles et d'autres semblables qu'échangeaient les

spectateurs attroupés devant les vitres de cet atelier.

Au coin de la maison pendait une grande enseigne sur laquelle était

peinte l'histoire connue du _Zoeten inval_[2] et au dessous ces mots:

_H. P. De Groot. Toutes espèces de gâteaux et de pâtisseries._ J'étais

bien tombé. J'entrai dans la boutique; il y avait un tel brouhaha

de voix féminines dans une chambre contiguë et fermée par une porte

vitrée et garnie de rideaux verts, que je m'aperçus clairement que la

partie était en train, et que je dus m'annoncer plusieurs fois à voix

très-haute avant que quelqu'un se montrât.

La porte vitrée s'ouvrit et la jolie Sara parut, la figure haute en

couleur comme si elle sortait d'une conversation très-animée ou d'une

chambre très-chaude.

--Vous seul, monsieur Hildebrand?

--Au lieu de votre cousine Kegge, Mademoiselle. Je viens l'excuser

auprès de vous.

--Mais vous entrerez, n'est-ce pas.

--Un instant.

Sara rouvrit la porte pour me faire entrer, et j'aperçus toute la

compagnie.

Là se trouvait, toute fière d'un collier de corail, de boucles

d'oreille de corail, d'une broche de corail, voire même d'une bague

garnie d'une large incrustation de corail, mademoiselle Marie Dekker,

fille d'un bon tailleur, et, à son côté, un large grain de beauté sur

la joue et une boucle de cuivre qui rayonnait sur son abdomen comme

un soleil carré, Catherine de Riet, fille de l'épicier voisin. Venait

ensuite Pierrette Hupstra dont le père occupait l'importante charge

d'huissier, qui s'imaginait qu'il n'y avait rien de plus coquet ni de

plus gracieux qu'un léger tissu rose fixé au cou par un petit anneau.

Suivaient Gertrude et Thérèse, rejetons de monsieur Opper, un boucher

d'importance, dont l'une avait un chapeau garni de fleurs de pierre et

l'autre un _dito_ orné d'une plume de bois, mais qui se trouvaient tout

heureuses d'avoir sur la tête respectivement une céphalide bleue et une

rouge, fermement convaincues qu'elles étaient qu'il n'y avait pas au

monde de coiffure plus charmante on plus à la mode. Après elles venait

la maigre Marguerite Van Buren, la doyenne d'âge des invitées, et qui

pouvait avoir trente et un à trente deux ans; elle vivait _in otio

curti dignitate_, d'une petite rente viagère que lui avait faite une

vieille fille chez qui elle avait été quelque chose de plus que femme

de chambre et quelque chose de moins que demoiselle de compagnie; elle

portait un petit bonnet garni d'une étroite dentelle et un tour qui ne

ressemblait pas mal à deux petites grappes de raisins secs. J'aperçus

aussi Barbe Blom dont le père tenait une grande boutique de charcuterie

et qui elle-même portait au doigt du milieu un grand capuchon noir,

parce qu'elle s'était blessée par accident au doigt susdit et que le

froid était venu envenimer la blessure. Puis, comme contraste, Suzette

Noiret, fille d'une veuve qui habitait un hospice et appartenait à la

communauté française. Suzette avait un extérieur des plus gracieux et

des plus charmants, et rivalisait en brun avec la blonde Sara à côté

de laquelle elle était assise. Enfin au haut bout de la table trônait

madame de Groot mère, une clame d'une quarantaine d'années, vêtue d'une

robe de soie noire et portant un bonnet orné d'une grande quantité

de rubans blancs, bonnet suffisamment haut et large et qui pourtant

n'était sans aucun doute que l'ombre de la coiffure qu'elle arborerait

le cinq décembre.

La répétition de mon message fit beaucoup d'effet sur madame de Groot

qui avait espéré faire parade de sa _cousine_ Henriette; cela contraria

aussi beaucoup toutes ces demoiselles, selon leur dire, bien que je

fusse convaincu que l'absence d'une _dame_ pareille débarrassait d'un

grand poids le cœur de bon nombre d'entre elles. Il s'ensuivit un

chuchotement général, engagé par ces dames deux à deux et duquel se

dégagea enfin le solo de Marguerite Van Buren qui déclara «que c'était

triste pour mademoiselle Kegge; c'était un si gentil passe-temps que

dorer.»

--J'espère, dit madame de Groot, j'espère inviter aussi la semaine

prochaine les petits cousins et cousines. Je demanderai à la même

occasion quelques enfants du voisinage.

--Mais vous ne les ferez pas travailler à des pièces aussi importantes

que celles-ci, observa mademoiselle Van Buren, en imbibant son pinceau

et en appliquant une longue bande d'or sur la flamme d'un vaisseau de

guerre.

--C'est charmant, en vérité, dis-je à mon tour. L'eau me vient à la

bouche de m'en mêler. Me permettra-t-on de me joindre à la partie?

Cette proposition provoqua des éclats de rire et une explosion de

gaieté qui grandit encore quand on s'aperçut que j'avais parlé

sérieusement.

Le noble art de dorer qu'on désigne aussi par le mot _plaquer_ tenu

pour injurieux par tous les pâtissiers, ce noble art, dis-je, requiert

nécessairement quatre choses, savoir: le gâteau qui doit être doré,

la dorure elle-même, un pinceau humecté et cette partie de la peau du

lièvre ou du lapin que les chasseurs nomment la _plume_ et le commun

des mortels la _queue_; cette queue sert, dans le cas particulier

dont-il s'agit, à presser et à fixer l'or appliqué sur le gâteau. Afin

que le travail marchât régulièrement, à une extrémité de la table était

assise la jolie Sara qui distribuait les différents gâteaux de saint

Nicolas qui devaient subir l'opération: des hommes, des femmes, des

vaisseaux, des paradis[3], des soleils, des cavaliers, des voitures,

tous le plus souvent de première grandeur. A l'extrémité opposée,

madame de Groot, qui versait aussi le thé, découpait des cahiers

de feuilles d'or en bandes larges ou étroites, afin d'en pourvoir

convenablement chacun. La table était couverte de tasses pleines d'eau

et chaque invitée était armée d'un pinceau et d'une queue de lapin. On

me munit aussi de ces deux objets; mais à chaque chose que je prenais

en main, matériaux ou instrument, c'était un éclat de rire ou un cri de

surprise.

--C'est vraiment dommage! dit Marie Dekker.

--De ma vie je n'ai vu chose pareille! déclara Catherine de Riet.

--Ces étudiants sont tous de drôles de corps, murmura celle qui portait

la céphalide rouge.

--Monsieur s'en acquitte bien, dit celle à la céphalide bleue.

--Je suis curieuse de voir ce que cela deviendra, dit Marguerite Van

Buren.

--Il faut que monsieur mange ce qu'il cassera, n'est-ce pas, madame de

Groot? demanda Barbe Blom qui paraissait me vouloir du bien.

Mais Suzette Noiret et Sara m'expliquèrent et me montrèrent, par leur

exemple, comment je devais m'y prendre.

Il ne faut pas que mes lecteurs, qui regardent peut-être du haut de

leur grandeur le bel art de dorer les gâteaux, s'imaginent que le

susdit art soit si simple et si facile. Sans doute chacun est capable

de dorer un cochon de quatre _duits_ [4]; une bande pour le sol et des

losanges sur le corps, voilà l'affaire bâclée; un enfant ferait cela!

mais dorer convenablement de beaux garçons et de belles filles de

vingt-quatre _stuivers_, jusqu'aux plis du collet et au réseau du sac

à tricot; dans une Eve auprès de l'arbre, n'oublier aucune pomme (car

c'était un pommier) et ne pas donner aux replis du serpent une forme

anguleuse; garnir de lignes d'or tous les agrès et tous les sabords

d'un vaisseau de guerre, comme faisait mademoiselle Van Buren, et une

voiture attelée comme mademoiselle de Riet, qui faisait serpenter le

fouet si naturellement qu'on eût dit un tire-bouchon d'or, c'est une

tout autre affaire! On a bientôt dit: Ce n'est jamais que dorer un

gâteau! mais je vous assure qu'il y a dorer et dorer, et qu'il y avait,

par exemple, une différence du tout au tout entre l'homme qu'avait doré

Thérèse et celui qu'avait parachevé Gertrude, tellement que Thérèse

elle-même dut avouer qu'elle ne savait comment Gertrude avait fait si

naturellement le parapluie; sur quoi l'homme de Gertrude fit le tour

de la table, et toute la société déclara à l'unanimité que c'était

vraiment comme si le parapluie _vivait._

Quant à moi je puis vous attester, en homme d'honneur, qu'après

avoir d'abord essayé mes forces sur la selle d'un cheval que dorait

mademoiselle Noiret, et m'être fait initier par elle aux principaux

secrets de l'art; je puis vous attester, dis-je, que je sentis un

frisson glacial parcourir mes membres lorsque je vis confier un

grand, un majestueux soleil à ma propre responsabilité. Je ne puis

me dispenser de faire ici une observation dans l'intérêt général.

En matière de dorure de gâteaux, il est surtout de la plus extrême

importance de bien mesurer la quantité d'eau qu'on étend avec le

pinceau à la place où l'on veut appliquer l'or, car si l'on en prend

trop peu l'or n'adhère pas, et si l'on humecte trop, l'or devient mat.

Et que signifie un soleil mat?

Bientôt on s'accorda à reconnaître que je commençais à m'en tirer

très-bien; j'espère qu'on ne verra pas de fanfaronnade dans une chose

que j'attribue volontiers à la bienveillance de la critique; bientôt

on ne fit plus attention à moi. La conversation devint aussi de plus

en plus animée. Marie Dekker aux ornements de corail, Catherine de

Riet et Pierrette Hupstra discoururent longuement sur les _fripantes_

morts mentionnées par le journal de Harlem, dont trois entre autres

frappaient des gens _à la fleur de l'âge_ et deux étaient le résultat

d'un _malheureux accident._ Elles parlèrent beaucoup ensuite du froid

_pénétrant_, de voyages _fatégants_ et de fièvres _catérales._ Elles

effleurèrent aussi le sujet scabreux des _vomatifs et des opérations_,

et en revinrent peu à peu au doigt de Barbe Blom. Celle-ci ne devait

pas traiter trop légèrement la chose. L'une disait qu'elle devait faire

venir le médecin, mais l'autre assurait qu'elle ne devait pas le faire

venir et cela par la puissante raison que c'était un médecin qui avait

_gâté_ le doigt du beau-frère de son cousin; l'une voulait qu'elle

appliquât un cataplasme sur son doigt parce que le froid était la

grande cause du mal; l'autre conseillait l'emploi du lait doux pour en

tirer le feu; une troisième, qui était visiblement sous l'influence du

génie du lieu, estimait que rien n'était plus salutaire que la pâte de

pain d'épice. Barbe Blom réfléchissait au moyen de concilier le mieux

possible ces différents conseils. Après cela, Marguerite Van Buren

prit le haut ton et raconta à la société des choses prodigieuses sur

l'avarice de mademoiselle Troes dont elle tenait sa rente viagère.

--Oui, je vous le dis, quand on devait manger des pommes, elle en

donnait vingt-quatre à la servante qui, après les avoir pelées et

coupées en quatre, devait apporter la poële, et alors Mademoiselle

comptait si... Combien cela fait-il déjà, quatre fois vingt-quatre?

Si c'était quatre fois vingt-cinq cela ferait juste cent; c'est donc

quatre de moins ou nonante-six,--elle comptait s'il y avait bien

nonante-six quartiers, et puis elle recomptait encore quand les pommes

venaient sur la table.

Les céphalides bleue et rouge exprimèrent, à ce sujet, la plus profonde

surprise. Barbe Blom demanda s'il était vrai que mademoiselle Troes

fût devenue si riche en ramassant et recueillant, dans sa jeunesse,

toutes les aiguilles et les épingles qu'elle trouvait sur son chemin.

Je saisis cette occasion pour raconter différentes anecdotes sur de

célèbres avares anglais, anecdotes usées vis-à-vis de toutes mes

connaissances; mais qui, dans ce milieu, tirent merveille, si bien

qu'on commençait à me trouver très-gentil, tout en faisant pourtant la

remarque que j'en contais un peu.

Mademoiselle Noiret était peu communicative, et je rapprochai son

silence continuel de l'expression triste de sa bouche, qui me faisait

supposer qu'elle n'était pas heureuse.

Sara était charmante, et bien qu'elle surpassât par son éducation

toute la société, elle n'en était pas moins à sa place, très-simple et

très-naturelle. Elle était sans cesse en course pour munir chacun de

ce dont il avait besoin, et Marguerite Van Buren se mit à lui lancer

des œillades significatives en souriant d'une façon mystérieuse,

ce qui voulait dire qu'elle tourmentait la jeune fille à propos de

moi, à la grande satisfaction de toutes les autres. Barbe Blom eut

aussi son tour; on l'avait vue dernièrement, à la sortie de l'église,

saluer très-affectueusement un certain Kees[5]; mais elle détourna la

plaisanterie en la faisant tomber sur la céphalide rouge qui, à la

dernière Kermesse avait été avec, ce même Kees sur les chevaux de

bois; la céphalide bleue fut appelée à attester qu'il se _mitonnait_,

comme on dit, quelque chose entre sa sœur et Kees; sur quoi la rouge

dit que la bleue devait se taire. Marguerite Van Buren dit que chacun

avait son tour, et Barbe Blom s'écria:--Eh! eh! Marguerite! je ne me

fie pas à vous non plus! vous allez si souvent maintenant à Amsterdam;

je crois bien qu'il y a aussi quelque chose là-dessous. Marguerite dit

que Barbe était une méchante. Je remarquai que Suzette Noiret n'était

tourmentée par personne.

À sept heures et demie entra un grand chaudron rempli de lait anisé qui

fut trouvé déli [6] par toutes ces dames. Le créateur et modeleur des

gâteaux artistement confectionnés que nous étions occupés à illustrer,

sortit de la boulangerie et vint voir si l'on ne demandait rien.

C'était un brave, débonnaire et joyeux bonhomme, qui eut grand plaisir

à entendre Barbe Blom lui raconter en faisant un clin d'œil que Thérèse

et Gertrude Opper avaient mangé au moins pour sept florins de gâteaux

cassés. Thérèse répondit à cette imputation en faisant remarquer que

Barbe ferait mieux de se taire vu qu'elle-même avait fourré dans sa

poche tout un vaisseau de guerre; sur quoi le pâtissier menaça les

dames de ne laisser franchir le seuil par aucune d'elles, sans qu'il

eût préalablement inspecté ses poches. La gaieté s'éleva alors jusqu'au

transport. De Groot bourra une petite pipe de bois qu'il tenait en main

et retourna à sa boulangerie.

Sur le coup de neuf heures arrivèrent trois gaillards solides et bien

découplés, trois bons garçons vêtus de leur meilleur habit et portant

des cols qui dépassaient leurs oreilles. L'un, frère de Pierrette

Hupstra, était commis à la maison de ville; l'autre, frère des

demoiselles Opper, se destinait à l'ébénisterie; et le troisième, frère

de Catherine de Riet, était sous-maître dans une école hollandaise; la

raison de leur apparition n'était autre que de ramener à domicile leurs

sœurs et quiconque voudrait se confier à leur protection.

Madame de Groot déclara qu'il fallait cesser notre travail, vu qu'on

faisait toujours des sottises _quand des messieurs s'en mêlent_, et il

fut décidé qu'on jouerait, avant de se séparer, un jeu innocent. Quand

tout l'atelier de dorure, comme tel, fut transformé, on fit choix de

_Pigeon vole_, et je n'ai jamais vu nulle part tant d'innocente joie

que lorsque madame de Groot voulut faire voler un dromadaire. Barbe

Blom fut prise au piège par l'autruche, et il s'éleva une contestation

à propos de la chauve-souris que le sous-maître de Riet assurait ne pas

_voler_ mais _voleter._ Quoi qu'il en soit, il perdit un gage, tous les

messieurs en perdirent, Sara en perdit, et nous tous en perdîmes.

Marguerite Van Buren fut choisie pour faire racheter tous les gages.

Les bracelets de corail et l'épingle de corail de Marie Dekken, le

fichu de Catherine de Riet et un étui de la même, un doigtier de madame

de Groot, un canif du sous-maître de Riet, une ménagère de Barbe Blom,

une clef de montre de l'ébéniste Opper, une clef de maison du commis

Hupstra, une bourse de moi-même, en un mot, tout ce qui avait été mis

sur table fut jeté dans le giron virginal de mademoiselle Marguerite;

on étendit par-dessus un mouchoir de poche et alors commença l'appel

sacramentel:--Que fera celui dont je tiens le gage?

Je ne parle pas des choses difficiles et paradoxales dont on nous

ordonna l'exécution pour racheter nos bijoux, tels que gravir le

mur à quatre pattes, briser le miroir d'un coup de pied, baiser le

plafond et autres exploits semblables; je n'en dis pas davantage des

pénitences douces telles que donner et demander la diligence, le puits,

la cloche, la ruche et autres, à l'occasion desquelles il fut donné

nombre de baisers et poussé tout autant de cris. Je ne vous peins pas

la gaieté qui transporta toute la société quand Thérèse Opper proposa

une chose très-difficile dans la ferme conviction que le gage de Barbe

Blom allait sortir, tandis que ce fut son propre étui qui apparut; ou

encore quand monsieur Hupstra pour la surprise espagnole qu'il n'avait

jamais faite auparavant, fit choix avec une certaine prédilection de la

jolie demoiselle Noiret, et n'eut en définitive à baiser que le mur,

tandis que le baiser à la jeune fille échut à monsieur Opper. En un

mot, c'était charmant, tout à fait charmant; on lisait la joie sur tous

les visages et je m'amusai mille fois mieux au milieu de ces bonnes et

joyeuses gens que je ne l'eusse fait si je fusse demeuré à la maison en

compagnie du sublime piano de mademoiselle Kegge et du charmant violon

du charmant Van der Hoogen.

Les dames, qui avaient toutes des couleurs comme des pivoines, furent

partagées entre les messieurs, et je me chargeai de reconduire chez

elle mademoiselle Noiret à laquelle je portais beaucoup d'intérêt. Les

demoiselles prirent cordialement congé les unes des autres et de nous;

les trois bons garçons me serrèrent la main d'une façon très-sensible,

et je fus très-satisfait de cette amitié nouée d'une manière si

inattendue.

Mademoiselle Noiret était embarrassée de ce que je prisse la peine de

la reconduire.--C'était si loin! dit-elle.

Je répondis, comme il convenait, que plus longtemps je jouirais de sa

société et plus cela me serait agréable.

--Ah! dit-elle, ma société, monsieur! n'est rien moins qu'agréable.

J'étais honteuse an milieu de tout ce monde en joie. N'y faisais-je pas

triste figure?

--Vous ne faisiez assurément pas autant de bruit que les antres. Mais

cependant...

--Non, ne dites pas cela! ne dites pas que j'étais gaie! dit-elle en

m'interrompant, cela me fâcherait. J'ai fait aussi bonne contenance que

possible, mais pourtant mon cœur était ailleurs. Mon cœur était auprès

de ma mère, se hâta-t-elle d'ajouter.

--Votre mère est-elle malade, ou...

--Elle est vieille, monsieur, très-vieille. Si elle ne se fût pas bien

portée, vous ne m'auriez point trouvée là. Mais comment donner toujours

pour excuse à d'excellentes gens qui vous aiment, cette raison qu'on a

une vieille mère? Je dois dire aussi que ce soir elle avait quelqu'un

pour lui tenir société et qu'elle a voulu absolument que j'allasse à

cette fête.

Suzette soupira.

--Votre mère est-elle donc si vieille? demandai-je. Vous êtes, à ce

qu'il me semble, très-jeune encore.

--J'ai vingt-trois ans, monsieur, répondit-elle avec franchise, et

ma mère en a soixante-cinq, mais elle a eu beaucoup de malheurs. Mon

père est mort avant que je fusse née. Elle avait alors neuf enfants;

depuis douze ans je lui reste seule, et maintenant elle ne peut pas

grand'chose sans moi ... ni moi grand'chose sans elle.

--Et votre père?

--Mon père était fils d'un pasteur suisse; mais son père ne pouvait

le faire étudier. Il avait une petite place au bureau des accises, et

laissa ma mère dans l'indigence. Mais nous travaillons toutes deux.

Depuis trois ans elle est reçue à l'hospice et c'est un grand bonheur.

Et pourtant...

--Je crois, dis-je, que nous sommes à la porte de l'hospice. Faut-il

frapper ou tirer ce long cordon de sonnette?

--Hélas! ni l'un ni l'autre, dit Suzette du ton le plus triste et comme

si elle avait les larmes aux yeux; ni l'un ni l'autre. Ma mère demeure

bien à l'hospice, mais moi non.

--Pourquoi non? demandai-je.

--Personne ne demeure à l'hospice avant devoir soixante ans, poursuivit

Suzette; j'y viens le matin de très-bonne heure, dès que la porte

s'ouvre, et je passe toute la journée auprès de ma mère, et je ne puis

y coucher. Je dois sortir avant dix heures et même je ne puis y entrer

après sept heures. Oh! que ne donnerais-je pas pour pouvoir encore

souhaiter une bonne nuit à ma mère!...

Et elle regarda la porte fermée.

--Ma mère couche là toute seule dans sa maisonnette, continua-t-elle;

sa plus proche voisine est tout à fait sourde, et s'il lui arrivait

quelque chose! Voyez-vous, c'est là ma plus grande inquiétude; cela me

tourmente et me poursuit toujours et partout!

--Mais si votre mère tombait malade, vous pourriez pourtant...

--Si elle tombait sérieusement malade, le médecin de l'hospice écrirait

une déclaration qu'elle ne peut rester seule, et alors je pourrais

coucher dans sa maisonnette. Mais cela me pèse horriblement que ma

mère bien aimée puisse mourir tout d'un coup et que cela puisse arriver

la nuit! Oh! je prie Dieu sans cesse que cela arrive pendant le jour...

Je n'y survivrais pas!

Nous continuâmes notre chemin en silence.

--Je demeure ici, Monsieur! dit mademoiselle Noiret en essuyant ses

beaux yeux en arrivant devant une regratterie, je vous remercie de

votre bonté...

--J'espère, dis-je, que vous conserverez longtemps encore votre mère,

et cela sans angoisses.

Elle me tendit silencieusement la main, et lorsque la lumière qui

sortait de la petite boutique tomba sur son visage, je vis combien elle

était pâle et affligée. Nous nous séparâmes.

Je trouvai la famille Kegge sur le point de se mettre à souper. Van

der Hoogen était là et faisait scandaleusement la cour à Henriette,

qui mettait en œuvre tous les artifices d'une coquette émérite; c'est

là une science innée. On évita de parler des de Groot en présence du

personnage en question, et ce ne fut qu'après son départ qu'on me

demanda comment je m'étais amusé. Je me déclarai simplement satisfait

de ma soirée sans entrer dans aucun détail, parce que je n'eusse

pas voulu, pour tous les trésors du monde, entendre railler par une

Henriette Kegge, les innocents bonheurs des de Groot, des Riel, Dekker,

Hupstra, etc.

[1] Nom populaire de polichinelle en Hollande et en Flandre.

[2] Mot à mot; _Douce chute_; nom d'une enseigne de prédilection des

pâtissiers et confiseurs néerlandais, qui représente un homme tombé,

la tête la première, dans un baril de sirop, et dont on ne voit que

les jambes. Cette enseigne se retrouve dans toute ville flamande ou

hollandaise.

[3] Le _paradis_ représente l'arbre du bien et du mal avec Adam, Eve et

le serpent.

[4] Le _duit_ vaut le douzième du _stuiver_, ce dernier fait la

vingtième partie du _florin_; le florin vaut deux francs et dix

centimes environ.

[5] Corneille.

[6] Abréviation plus ou moins élégante du mot _délicieux._

Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand · 第 11 / 41 题