Je revois Saint-Germain.--Il me propose l'assassinat de deux
vieillards.--Les voleurs de réverbères.--Le petit-fils de
Cartouche.--Discours sur les agens provocateurs.--Grandes
perplexités.--Annette me seconde encore.--Tentative de vol chez un
banquier de la rue Hauteville.--Je suis tué.--Arrestation de
Saint-Germain et de Boudin, son complice.--Portraits de ces deux
assassins.
Dans une capitale aussi populeuse que Paris, les mauvais lieux sont
d'ordinaire en assez grand nombre; c'est là que tous les hommes tarés se
donnent rendez-vous: afin de les rencontrer et de les surveiller, je
fréquentais assiduement les endroits mal famés, m'y présentant tantôt
sous un nom, tantôt sous un autre, et changeant très souvent de costume
comme une personne qui a besoin de se dérober à l'oeil de la police.
Tous les voleurs que je voyais habituellement auraient juré que j'étais
un des leurs. Persuadés que j'étais fugitif, ils se seraient mis en
quatre pour me cacher, car non-seulement ils avaient en moi pleine et
entière confiance, mais encore ils m'affectionnaient; aussi
m'instruisaient-ils de leurs projets, et s'ils ne me proposaient pas de
m'y associer, c'est qu'ils craignaient de me compromettre, attendu ma
position de forçat évadé. Tous n'avaient pourtant pas cette délicatesse,
on va le voir.
Il y avait quelques mois que je me livrais à mes investigations
secrètes, lorsque le hasard me fit rencontrer ce Saint-Germain dont les
visites m'avaient consterné tant de fois. Il était avec un nommé
_Boudin_, que j'avais vu restaurateur, rue des Prouvaires, et que je
connaissais comme on connaît un hôte chez qui l'on va de temps à autre
prendre sa réfection en payant. Boudin n'eût pas de peine à me remettre,
il m'aborda même avec une espèce de familiarité, à laquelle j'affectais
de ne pas répondre: «Vous ai-je donc fait quelque chose, me dit-il, pour
que vous ayiez l'air de ne pas vouloir me parler?--Non; mais j'ai appris
que vous avez été mouchard.--Ce n'est que ça, eh bien! oui, je l'ai été
mouchard; mais lorsque vous en saurez la raison, je suis sûr que vous ne
m'en voudrez pas.
--»Certainement, me dit Saint-Germain, tu ne lui en voudras pas: Boudin
est un bon garçon, et je réponds de lui comme de moi. Dans la vie il y a
souvent des passes qu'on ne peut pas prévoir; si Boudin a accepté la
place dont tu parles, ce n'a été que pour sauver son frère; au surplus,
tu dois savoir que s'il avait de mauvais principes, je ne serais pas son
ami.» Je trouvai la garantie de Saint-Germain excellente, et je ne fis
plus aucune difficulté de parler à Boudin.
Il était bien naturel que Saint-Germain me racontât ce qu'il était
devenu depuis sa dernière disparition, qui m'avait fait tant de plaisir.
Après m'avoir complimenté sur mon évasion, il m'apprit que depuis que
j'avais été arrêté, il avait recouvré son emploi, mais qu'il n'avait pas
tardé à le perdre de nouveau, et qu'il se trouvait encore une fois
réduit aux expédients. Je le priai de me donner des nouvelles de Blondi
et de Duluc.--«Mon ami, dit-il, les deux qui ont escarpé le roulier avec
moi, on les a fauchés à Beauvais.» Quand il m'annonça que ces deux
scélérats avaient enfin porté la peine de leurs crimes, je n'éprouvai
qu'un seul regret, c'est que la tête de leur complice ne fût pas tombée
sur le même échafaud.
Après que nous eûmes vidé ensemble plusieurs bouteilles de vin, nous
nous séparâmes. En me quittant, Saint-Germain ayant remarqué que j'étais
assez mesquinement vêtu, me demanda ce que je faisais, et comme je lui
dis que je ne faisais rien, il me promit de songer à moi, si jamais il
se présentait une bonne occasion. Je lui fis observer que, sortant
rarement dans la crainte d'être arrêté, il pourrait bien se faire que
nous ne nous rencontrassions pas de sitôt;--«Tu me verras quand tu
voudras, me dit-il, j'exige même que tu viennes me voir?» Quand je le
lui eûs promis, il me remit son adresse, sans s'informer de la mienne.
Saint-Germain n'était plus un être aussi redoutable pour moi, je me
croyais même intéressé à ne le plus perdre de vue; car si je devais
m'attacher à surveiller les malfaiteurs, personne plus que lui n'était
signalé à mon attention. Je concevais enfin l'espoir de purger la
société d'un pareil monstre. En attendant, je faisais la guerre à toute
la tourbe de coquins qui infestaient la capitale. Il y eut un moment où
les vols de tous genres se multiplièrent d'une manière effrayante: on
n'entendait parler que de rampes enlevées, de devantures forcées, de
plombs dérobés; plus de vingt réverbères furent pris successivement,
rue Fontaine-au-Roi, sans que l'on pût atteindre les voleurs qui étaient
venus les décrocher. Pendant un mois consécutif, des inspecteurs avaient
été aux aguets afin de les surprendre, et la première nuit qu'ils
suspendirent leur surveillance, les réverbères disparurent encore:
c'était comme un défi porté à la police. Je l'acceptai pour mon compte,
et, au grand désappointement de tous les Argus du quai du Nord, en peu
de temps je parvins à livrer à la justice ces effrontés voleurs, qui
furent tous envoyés aux galères. L'un d'entre eux se nommait
_Cartouche_: j'ignore s'il avait subi l'influence du nom, ou s'il
exerçait un talent de famille: peut-être était-il un descendant du
célèbre Cartouche? Je laisse aux généalogistes le soin de décider la
question.
Chaque jour je faisais de nouvelles découvertes; on ne voyait entrer
dans les prisons que des gens qui y étaient envoyés d'après mes
indications, et pourtant aucun d'eux n'avait même la pensée de m'accuser
de l'avoir fait écrouer. Je m'arrangeai si bien, qu'au dedans comme au
dehors, rien ne transpirait; les voleurs de ma connaissance me tenaient
pour le meilleur de leurs camarades, les autres s'estimaient heureux de
pouvoir m'initier à leurs secrets, soit pour le plaisir de s'entretenir
avec moi, soit aussi parfois pour me consulter. C'était notamment hors
barrière que je rencontrais tout ce monde. Un jour que je parcourais les
boulevarts extérieurs, je fus accosté par Saint-Germain, Boudin était
encore avec lui. Ils m'invitèrent à dîner; j'acceptai, et au dessert,
ils me firent l'honneur de me proposer d'être le troisième dans un
assassinat. Il s'agissait d'expédier deux vieillards qui demeuraient
ensemble dans la maison que Boudin avait habitée rue des Prouvaires.
Tout en frémissant de la confidence que me firent ces scélérats, je
bénis le pouvoir invisible qui les avait poussés vers moi: j'hésitai
d'abord à entrer dans le complot, mais à la fin je feignis de me rendre
à leurs vives et pressantes sollicitations, et il fut convenu qu'on
attendrait le moment favorable pour mettre à exécution cet abominable
projet. Cette résolution prise, je dis au revoir à Saint-Germain ainsi
qu'à son compagnon; et, décidé à prévenir le crime, je me hâtai de faire
un rapport à M. Henry, qui me manda aussitôt, afin d'obtenir de plus
amples détails au sujet de la révélation que je venais de lui faire. Son
intention était de s'assurer si j'avais été réellement sollicité, ou
si, par un dévouement mal entendu, je n'aurais pas eu recours à des
provocations. Je lui protestai que je n'avais pris aucune espèce
d'initiative, et comme il crut reconnaître la vérité de cette
déclaration, il m'annonça qu'il était satisfait; ce qui ne l'empêcha pas
de me faire sur les agents provocateurs un discours dont je fus pénétré
jusqu'au fond de l'ame. Que ne l'ont-ils entendu comme moi ces
misérables qui, depuis la restauration, ont fait tant de victimes, l'ère
renaissante de la légitimité n'aurait pas, dans quelques circonstances,
rappelé les jours sanglants d'une autre époque? «Retenez bien, me dit M.
Henry, en terminant, que le plus grand fléau dans les sociétés est
l'homme qui provoque. Quand il n'y a point de provocateurs, ce sont les
forts qui commettent les crimes, parce que ce ne sont que les forts qui
les conçoivent. Des êtres faibles peuvent être entraînés, excités; pour
les précipiter dans l'abîme, il suffit souvent de chercher un mobile
dans leurs passions ou dans leur amour-propre: mais celui qui tente ce
moyen de les faire succomber est un monstre! C'est lui qui est le
coupable, et c'est lui que le glaive devrait frapper. En police,
ajouta-t-il, il vaut mieux ne pas faire d'affaire que d'en créer.»
Quoique la leçon ne me fût pas nécessaire, je remerciai M. Henry, qui me
recommanda de m'attacher aux pas des deux assassins et de ne rien
négliger pour les empêcher d'arriver à l'exécution. «La police, me
dit-il encore, est instituée autant pour réprimer les malfaiteurs que
pour les empêcher de faire le mal, et il vaut toujours mieux avant
qu'après.» Conformément aux instructions que m'avait donné M. Henry, je
ne laissai pas passer un jour sans voir Saint-Germain et son ami Boudin.
Comme le coup qu'ils avaient projeté devait leur procurer assez
d'argent, j'en conclus qu'il ne leur semblerait pas extraordinaire que
je montrasse un peu d'impatience. «Eh bien! à quand la fameuse affaire?
leur disais-je chaque fois que nous étions ensemble?--A quand? me
répondait Saint-Germain, la poire n'est pas mûre: lorsqu'il sera temps,
ajoutait-il, en me désignant Boudin, voilà l'ami qui nous avertira.»
Déjà plusieurs réunions avaient eu lieu, et rien ne se décidait;
j'adressai encore la question d'usage. «Ah! cette fois, me répondit
Saint-Germain, c'est pour demain, nous t'attendons pour délibérer.»
Le rendez-vous fut donné hors de Paris; je n'eus garde d'y manquer;
Saint-Germain ne fut pas moins exact. «Écoute, me dit-il, nous avons
réfléchi à l'affaire, elle ne peut s'exécuter quant à présent, mais nous
en avons une autre à te proposer, et je te préviens d'avance qu'il faut
y mettre de la franchise et répondre oui ou non. Avant de nous occuper
de l'objet qui nous amène ici, je te dois une confidence qui nous a été
faite hier: le nommé _Carré_, qui t'a connu à la Force, prétend que tu
n'en es sorti qu'à la condition de servir la police, et que tu es un
agent secret.»
A ces mots d'_agent secret_, je me sentis comme suffoqué; mais bientôt
je me fus remis, et il faut bien que rien n'ait paru extérieurement,
puisque Saint-Germain qui m'observait attendit que je lui donnasse une
explication. Cette présence d'esprit qui ne m'abandonne jamais me la fit
trouver sur-le-champ. «Je ne suis pas surpris, lui dis-je, que l'on
m'ait représenté comme un agent secret, je sais la source d'un pareil
conte. Tu n'ignores pas que je devais être transféré à Bicêtre; chemin
faisant, je me suis évadé, et je suis resté à Paris, faute de pouvoir
aller ailleurs. Il faut vivre où l'on a ses ressources. Malheureusement
je suis obligé de me cacher; c'est en me déguisant que j'échappe aux
recherches, mais il est toujours quelques individus qui me
reconnaissent, ceux, par exemple, avec lesquels j'ai vécu dans une
certaine intimité. Parmi ces derniers, ne peut-il pas s'en trouver qui,
soit dessein de me nuire, soit motif d'intérêt, jugent à propos de me
faire arrêter? Eh bien! pour leur en ôter l'envie, toutes les fois que
je les ai crus capables de me dénoncer, je leur ai dit que j'étais
attaché à la police.
--»Voilà qui est bien, reprit Saint-Germain, je te crois; et pour te
donner une preuve de la confiance que j'ai en toi, je vais te faire
connaître ce que nous devons faire ce soir. Au coin de la rue d'Enghien
et de la rue Hauteville, il demeure un banquier dont la maison donne sur
un assez vaste jardin, qui peut favoriser notre expédition et notre
fuite. Aujourd'hui le banquier est absent, et la caisse, dans laquelle
il y a beaucoup d'or et d'argent, ainsi que des billets de banque, n'est
gardée que par deux personnes; nous sommes déterminés à nous en emparer
dès ce soir même. Jusqu'à présent, nous ne sommes que trois pour
exécuter le coup, il faut que tu sois le quatrième. Nous avons compté
sur toi; si tu refuses, tu nous confirmeras dans l'opinion que tu es un
mouchard.»
Comme j'ignorais l'arrière-pensée de Saint-Germain, j'acceptai avec
empressement: Boudin et lui parurent contents de moi. Bientôt je vis
arriver le troisième, que je ne connaissais pas, c'était un cocher de
cabriolet, nommé _Debenne_: il était père de famille, et s'était laissé
entraîner par ces misérables. L'on se mit à causer de choses et
d'autres; quant à moi j'avais déjà prémédité comment je m'y prendrais
pour les faire arrêter sur le fait, mais quel ne fut pas mon étonnement,
lorsqu'au moment de payer l'écot, j'entendis Saint-Germain nous adresser
la parole en ces termes: «Mes amis, quand il s'agit de jouer sa tête, on
doit y regarder de près; c'est aujourd'hui que nous allons faire cette
partie que je ne veux pas perdre; pour que la chance soit de notre côté,
voici ce que j'ai décidé, et je suis sûr que vous applaudirez tous à la
mesure: c'est vers minuit que nous devons nous introduire tous quatre
dans la maison en question; Boudin et moi nous nous chargeons de
l'intérieur; quant à vous deux, vous resterez dans le jardin, prêts à
nous seconder en cas de surprise. Cette opération, si elle réussit,
comme je le pense, doit nous donner de quoi vivre tranquilles pendant
quelque temps; mais il importe pour notre sûreté réciproque que nous ne
nous quittions plus jusqu'à l'heure de l'exécution.»
Cette finale, que je feignis de ne pas avoir bien entendue, fut répétée.
Pour cette fois, me disais-je, je ne sais pas trop comment je me tirerai
d'affaire: quel moyen employer? Saint-Germain était un homme d'une
témérité rare, avide d'argent, et toujours prêt à verser beaucoup de
sang pour s'en procurer. Il n'était pas encore dix heures du matin,
l'intervalle jusqu'à minuit était assez long; j'espérais que pendant le
temps qui nous restait à attendre, il se présenterait une occasion de me
dérober adroitement et d'avertir la police. Quoi qu'il dût en arriver,
j'adhérai à la proposition de Saint-Germain, et ne fis pas la moindre
objection contre une précaution, qui était bien la meilleure garantie
que l'on pût avoir de la discrétion de chacun. Quand il vit que nous
étions de son avis, Saint-Germain, qui, par ses qualités énergiques et
sa conception, était véritablement le chef du complot, nous adressa des
paroles de satisfaction. «Je suis bien aise, nous dit-il, de vous
trouver dans ces sentiments; de mon côté, je ferai tout ce qui dépendra
de moi pour mériter d'être long-temps votre ami.»
Il était convenu que nous irions tous ensemble chez lui, à l'entrée de
la rue Saint-Antoine: un fiacre nous conduisit jusqu'à sa porte. Arrivés
là, nous montâmes dans sa chambre, où il devait nous tenir en charte
privée jusqu'à l'instant du départ. Confiné entre quatre murailles, face
à face avec ces brigands, je ne savais à quel saint me vouer: inventer
un prétexte pour sortir était impossible, Saint-Germain m'eût deviné de
suite, et au moindre soupçon, il était capable de me faire sauter la
cervelle. Que devenir? je pris mon parti, et me résignai à l'événement,
quel qu'il fût; il n'y avait rien de mieux à faire que d'aider de bonne
grâce aux apprêts du crime: ils commencèrent aussitôt. Des pistolets
sont apportés sur la table pour être déchargés et rechargés: on les
examine; Saint-Germain en remarque une paire qui lui semble hors d'état
de faire le service: il la met de côté. «Pendant que vous allez démonter
les batteries, nous dit-il, je vais aller changer _ces pieds de
cochon_.» Et il se dispose à sortir.--«Un moment, lui fis-je observer,
d'après notre convention personne ne doit quitter ce lieu sans être
accompagné.--C'est vrai, me répond-il, j'aime que l'on soit fidèle à ses
engagements; aussi, viens avec moi.--Mais ces messieurs?--Nous les
enfermerons à double tour.» Ce qui fut dit fut fait: j'accompagne
Saint-Germain; nous achetons des balles, de la poudre et des pierres;
les mauvais pistolets sont échangés contre d'autres, et nous rentrons.
Alors on achève des préparatifs qui me font frémir: le calme de Boudin,
aiguisant sur un grès deux couteaux de table, était horrible à voir.
Cependant le temps s'écoulait, il était une heure, et aucun expédient de
salut ne s'était présenté. Je bâille, je m'étends, je simule l'ennui,
et, passant dans une pièce voisine de celle où nous étions, je vais me
jeter sur un lit comme pour me reposer: après quelques minutes, je
parais encore plus fatigué de cette inaction, et je m'aperçois que les
autres ne le sont pas moins que moi. «Si nous buvions, me dit
Saint-Germain.--Admirable idée, m'écriai-je en sautant d'aise, j'ai
justement chez moi un panier d'excellent vin de Bourgogne; si vous
voulez nous allons l'envoyer chercher.» Tout le monde fut d'avis qu'il
ne pourrait arriver plus à point, et Saint-Germain dépêcha son portier
vers Annette, à qui il était recommandé de venir avec la provision. On
tomba d'accord de ne rien dire devant elle, et tandis que l'on se promet
de faire honneur à ma largesse, je me jette une seconde fois sur le lit,
et je trace au crayon ces lignes: «Sortie d'ici, déguise-toi, et ne nous
quitte plus, Saint-Germain, Boudin, ni moi; prends garde surtout d'être
remarquée: aie bien soin de ramasser tout ce que je laisserai tomber, et
de le porter là bas.» Quoique très courte, l'instruction était
suffisante: Annette en avait déjà reçu de semblables, j'étais sûr
qu'elle en comprendrait tout le sens.
Annette ne tarda pas à paraître avec le panier de vin. Son aspect fit
renaître la gaieté; chacun la complimenta; quant à moi, pour lui faire
fête, j'attendis qu'elle se disposât à repartir, et alors en
l'embrassant je lui glissai le billet.
Nous fîmes un dîner copieux, après lequel j'ouvris l'avis d'aller seul
avec Saint-Germain reconnaître les lieux, et en examiner de jour la
disposition, afin de parer à tout en cas d'accident. Cette prudence
était naturelle, Saint-Germain ne s'en étonna pas; seulement j'avais
proposé de prendre un fiacre, et il jugea plus convenable d'aller à
pied. Parvenu à l'endroit qu'il me désigna comme le plus favorable à
l'escalade, je le remarquai assez bien pour l'indiquer de manière à ce
qu'on ne s'y méprit pas. La reconnaissance effectuée, Saint-Germain me
dit qu'il nous fallait du crêpe noir pour nous couvrir la figure: nous
nous dirigeons vers le Palais-Royal, afin d'en acheter, et tandis qu'il
entre dans une boutique, je prétexte un besoin, et vais m'enfermer dans
un cabinet d'aisance, où j'eus le temps d'écrire tous les renseignements
qui pouvaient mettre la police à même de prévenir le crime.
Saint-Germain, qui n'avait pas cessé de me garder à vue autant que
possible, me conduisit ensuite dans un estaminet, où nous bûmes quelques
bouteilles de bière. Sur le point de rentrer au repaire, j'aperçois
Annette qui épiait mon retour: tout autre que moi ne l'aurait pas
reconnue sous son déguisement. Certain qu'elle m'a vu, près de franchir
le seuil, je laisse tomber le papier et m'abandonne à mon sort.
Il m'est impossible de rendre toutes les terreurs auxquelles je fus en
proie, en attendant le moment de l'expédition. Malgré les
avertissements que j'avais donnés, je craignais que les mesures ne
fussent tardives, et alors le crime était consommé: pouvais-je seul
entreprendre d'arrêter Saint-Germain et ses complices? je l'eusse tenté
sans succès; et puis, qui me répondait que, l'attentat commis, je ne
serais pas jugé et puni comme l'un des fauteurs? Il m'était revenu que
dans maintes circonstances, la police avait abandonné ses agents; et que
dans d'autres elle n'avait pu empêcher les tribunaux de les confondre
avec les coupables. J'étais dans ces transes cruelles, lorsque
Saint-Germain me chargea d'accompagner _Debenne_, dont le cabriolet
destiné à recevoir les sacs d'or et d'argent, devait stationner au coin
de la rue. Nous descendons; en sortant je revois encore Annette, qui me
fait signe qu'elle s'est acquittée de mon message. Au même instant
Debenne me demande où sera le rendez-vous; je ne sais quel bon génie me
suggéra alors la pensée de sauver ce malheureux; j'avais observé qu'il
n'était pas foncièrement méchant, et il me semblait plutôt poussé vers
l'abîme par le besoin et par des conseils perfides, que par la funeste
propension au crime. Je lui assignai donc son poste à un autre endroit
que celui qui m'avait été indiqué, et je rejoignis Saint-Germain et
Boudin, à l'angle du boulevart Saint-Denis. Il n'était encore que dix
heures et demie; je leur dis que le cabriolet ne serait prêt que dans
une heure, que j'avais donné la consigne à Debenne, qu'il se placerait
au coin de la rue du Faubourg-Poissonnière, et qu'il accourrait à un
signal convenu; je leur fis entendre que trop près du lieu où nous
devions agir, la présence d'un cabriolet pouvant éveiller des soupçons,
j'avais jugé plus convenable de le tenir à distance: et ils approuvèrent
cette précaution.
Onze heures sonnent: nous buvons la goutte dans le Faubourg-Saint-Denis,
et nous nous dirigeons vers l'habitation du banquier. Boudin et son
complice marchaient la pipe à la bouche; leur tranquillité m'effrayait.
Enfin, nous sommes au pied du poteau qui doit servir d'échelle.
Saint-Germain me demande mes pistolets; à ce moment je crus qu'il
m'avait deviné, et qu'il voulait m'arracher la vie: je les lui remets;
je m'étais trompé: il ouvre le bassinet, change l'amorce, et me les
rend. Après avoir fait une opération semblable aux siens et à ceux de
Boudin, il donne l'exemple de grimper au poteau, et tous deux, sans
discontinuer de fumer, s'élancent dans le jardin. Il faut les suivre;
parvenu, en tremblant, au sommet du mur, toutes mes appréhensions se
renouvellent: la police a-t-elle eu le temps de dresser son embuscade?
Saint-Germain ne l'aurait-il pas devancée? Telles étaient les questions
que je m'adressais à moi-même, tels étaient mes doutes; enfin, dans
cette terrible incertitude, je prends une résolution, celle d'empêcher
le crime, dussé-je succomber dans une lutte inégale, lorsque
Saint-Germain, me voyant encore à cheval sur le chaperon, et
s'impatientant de ma lenteur, me crie: «Allons donc, descends.» A peine
il achevait ces mots, qu'il est tout à coup assailli par un grand nombre
d'hommes, Boudin et lui font une vigoureuse résistance. On fait feu de
part et d'autre, les balles sifflent, et, après un combat de quelques
minutes, on s'empare des deux assassins. Plusieurs agents furent blessés
dans cette action; Saint-Germain et son accolyte le furent aussi. Simple
spectateur de l'engagement, je ne devais avoir éprouvé aucun accident
fâcheux; cependant pour soutenir mon rôle jusqu'au bout, je tombai sur
le champ de bataille comme si j'eusse été mortellement frappé: l'instant
d'après on m'enveloppa dans une couverture, et je fus ainsi transporté
dans une chambre où étaient Boudin et Saint-Germain: ce dernier parut
vivement touché de ma mort; il répandit des larmes, et il fallut
employer la force pour l'empêcher de se précipiter sur ce qu'il croyait
n'être plus qu'un cadavre.
Saint-Germain était un homme de cinq pieds huit pouces, dont les muscles
étaient vigoureusement tracés; il avait une tête énorme, et de petits
yeux, un peu couverts, comme ceux des oiseaux de nuit; son visage,
profondément sillonné par la petite vérole, était fort laid, et pourtant
il ne laissait pas que d'être agréable, parce qu'on y découvrait de
l'esprit et de la vivacité: en détaillant ses traits, on lui trouvait
quelque chose de la hyène ou du loup, surtout si l'on faisait attention
à la largeur de ses mâchoires, dont les saillies étaient des plus
prononcées. Tout ce qui était de l'instinct des animaux de proie
prédominait dans cette organisation; il aimait la chasse avec fureur, et
la vue du sang le réjouissait; ses autres passions étaient le jeu, les
femmes et la bonne chair. Comme il avait le ton et les manières de la
bonne compagnie, qu'il s'exprimait avec facilité, et était presque
toujours vêtu avec élégance, on pouvait dire qu'il était un brigand
bien élevé; quand il y était intéressé, personne n'avait plus d'aménité
et de liant que lui: dans toute autre circonstance, il était dur et
brutal. A quarante-cinq ans, il avait vraisemblablement commis plus d'un
meurtre; et il n'en était pas moins joyeux compagnon lorsqu'il se
trouvait avec des gens de son espèce. Son camarade Boudin était d'une
bien plus petite stature: il avait à peine cinq pieds deux pouces; il
était gros et maigre; avec un teint livide, il avait l'oeil noir et
vif, quoique très enfoncé. L'habitude de manier le couteau de cuisine,
et de couper des viandes, l'avait rendu féroce. Il avait les jambes
arquées: c'est une difformité que j'ai observée chez plusieurs assassins
de profession, et chez quelques autres individus réputés méchants.
Je ne me souviens pas qu'aucun événement de ma vie m'ait procuré plus de
joie que la capture de ces deux scélérats: je m'applaudissais d'avoir
délivré la société de deux monstres, en même temps que je m'estimais
heureux d'avoir dérobé au sort qui leur était réservé, le cocher
Debenne, qu'ils eussent entraîné avec eux. Cependant tout ce que
j'éprouvais de contentement n'était que relatif à ma situation, et je
n'en gémissais pas moins de cette fatalité qui me plaçait sans cesse
dans l'alternative de monter sur l'échafaud ou d'y faire monter les
autres.
La qualité d'_agent secret_ préservait, il est vrai, ma liberté, je ne
courais plus les mêmes dangers auxquels un forçat évadé est exposé, je
n'avais plus les mêmes craintes; mais tant que je n'étais pas gracié,
cette liberté dont je jouissais n'était qu'un état précaire, puisqu'à la
volonté de mes chefs, elle pouvait m'être ravie d'un instant à l'autre.
D'un autre côté, je n'ignorais pas quel mépris s'attache au ministère
que je remplissais. Pour ne pas me dégoûter de mes fonctions et des
devoirs qui m'étaient prescrits, j'eus besoin de les raisonner, et dans
ce mépris qui planait sur moi, je ne vis plus que l'effet d'un préjugé.
Ne me dévouais-je pas chaque jour dans l'intérêt de la société? C'était
le parti des honnêtes gens que je prenais contre les artisans du mal, et
l'on me méprisait!... J'allais chercher le crime dans l'ombre, je
déjouais des trames homicides, et l'on me méprisait!... Harcelant les
brigands jusque sur le théâtre de leurs forfaits, je leur arrachais le
poignard dont ils s'étaient armés, je bravais leur vengeance, et l'on
me méprisait!... Dans un rôle différent, mais plus près du glaive de
Thémis, il y avait de l'honneur à provoquer sans périls la vindicte des
lois, et l'on me méprisait!... Ma raison l'emporta, et j'osai affronter
l'ingratitude, l'iniquité de l'opinion.