M. Henry surnommé l'_Ange malin_.--MM. Bertaux et Parisot.--Un mot
sur la Police.--Ma première capture.--Bouhin et Terrier sont
arrêtés d'après mes indications.
Les noms de M. le baron Pasquier et de M. Henry ne s'effaceront jamais
de mon souvenir. Ces deux hommes généreux furent mes libérateurs!
combien je leur dois d'actions de grâces! ils m'ont rendu plus que la
vie; pour eux je la sacrifierais mille fois, et je pense que l'on me
croira quand on saura que souvent je l'exposai pour obtenir d'eux une
parole, un regard de satisfaction.
Je respire, je circule librement, je ne redoute plus rien: devenu agent
secret, j'ai maintenant des devoirs tracés, et c'est le respectable M.
Henry qui se charge de m'en instruire: car c'est sur lui que repose
presque toute la sûreté de la capitale. Prévenir les crimes, découvrir
les malfaiteurs, et les livrer à l'autorité, c'est à ces points
principaux que l'on doit rapporter les fonctions qui m'étaient confiées.
La tâche était difficile à remplir. M. Henry prit le soin de guider mes
premiers pas; il m'aplanit les difficultés, et si par la suite j'ai
acquis quelque célébrité dans la police, je l'ai due à ses conseils,
ainsi qu'aux leçons qu'il m'a données... Doué d'un caractère froid et
réfléchi, M. Henry possédait au plus haut degré ce tact d'observation
qui fait démêler la culpabilité sous les apparences les plus innocentes;
il avait une mémoire prodigieuse, et une étonnante pénétration: rien ne
lui échappait; ajoutez à cela qu'il était excellent physionomiste. Les
voleurs ne l'appelaient que l'_Ange malin_, et à tous égards il méritait
ce surnom; car chez lui l'aménité était la compagne de la ruse. Rarement
un grand criminel, interrogé par lui, sortait de son cabinet sans avoir
avoué son crime, ou donné à son insu quelques indices, qui laissaient
l'espoir de le convaincre. Chez M. Henry, il y avait une sorte
d'instinct qui le conduisait à la découverte de la vérité; ce n'était
pas de l'acquis, et quiconque aurait voulu prendre sa manière pour
arriver au même résultat, se serait fourvoyé; car sa manière n'en était
pas une; elle changeait avec les circonstances: personne plus que lui
n'était attaché à son état: il couchait comme on dit dans l'ouvrage, et
était à toute heure à la disposition du public. On n'était pas obligé
alors de ne venir dans les bureaux qu'à midi, et de faire souvent
antichambre pendant des quarts de journées, ainsi que cela se pratique
aujourd'hui. Passionné pour le travail, il n'était rebuté par aucune
espèce de fatigue; aussi après trente-cinq ans de service, est-il sorti
de l'administration accablé d'infirmités. J'ai vu quelquefois ce chef
passer deux ou trois nuits par semaine, et la plupart du temps pour
méditer sur les instructions qu'il allait me donner, et pour parvenir à
la prompte répression des crimes de tous genres. Les maladies, et il en
a eu de très graves, n'interrompaient presque pas ses labeurs: c'était
dans son cabinet qu'il se faisait traiter; enfin c'était un homme comme
il y en a peu: peut-être même comme il n'y en a point. Son nom seul
faisait trembler les voleurs, et quand ils étaient amenés devant lui,
tant audacieux fussent-ils, presque toujours ils se troublaient, ils se
coupaient dans leurs réponses; car tous étaient persuadés qu'il lisait
dans leur intérieur.
Une remarque que j'ai souvent eu l'occasion de faire, c'est que les
hommes capables sont toujours les mieux secondés; serait-ce en vertu de
ce vieux proverbe, _qui se ressemble s'assemble_? Je n'en sais rien;
mais ce que je n'ai pas oublié, c'est que M. Henry avait des
collaborateurs dignes de lui: de ce nombre était M. Bertaux,
interrogateur d'un grand mérite: il avait un talent particulier pour
saisir une affaire, quelle qu'elle fût: ses trophées sont dans les
dossiers de la préfecture. Près de lui, j'aime à mentionner le chef des
prisons, M. Parisot, qui suppléait M. Henry avec une grande habileté.
Enfin, MM. Henry, Bertaux et Parisot formaient un véritable _triumvirat_
qui conspirait sans cesse contre le brigandage: l'extirper de Paris, et
procurer aux habitants de cette immense cité une sécurité à toute
épreuve, tel était leur but, telle était leur unique pensée, et les
effets répondaient pleinement à leur attente. Il est vrai qu'à cette
époque, il existait entre les chefs de la police une franchise, un
accord, une cordialité qui ont disparu depuis cinq à six ans.
Aujourd'hui, chefs ou employés, tous sont dans la défiance les uns des
autres; tous se craignent réciproquement; c'est un état d'hostilités
continuelles; chacun dans son confrère redoute un dénonciateur, il n'y a
plus de convergence, plus d'harmonie entre les divers rouages de
l'administration: et d'où cela vient-il? de ce qu'il n'y a plus
d'attributions distinctes et parfaitement définies; de ce que personne,
à commencer par les sommités, ne se trouve à sa place. D'ordinaire à son
avénement, le préfet lui-même était étranger à la police; et c'est dans
l'emploi le plus éminent qu'il vient y faire son apprentissage: il
traîne à sa suite une multitude de protégés, dont le moindre défaut est
de n'avoir aucune capacité spéciale; mais qui, faute de mieux, savent le
flatter et empêcher la vérité d'arriver jusqu'à lui. C'est ainsi que
tantôt sous une direction, tantôt sous une autre, j'ai vu s'organiser,
ou plutôt se désorganiser la police: chaque mutation de préfet y
introduisait des novices, et faisait éliminer quelques sujets
expérimentés. Je dirai plus tard quelles sont les conséquences de ces
changements, qui ne sont commandés que par le besoin de donner des
appointements aux créatures du dernier venu. En attendant je vais
reprendre le fil de ma narration.
Dès que je fus installé en qualité d'agent secret, je me mis à battre le
pavé, afin de me reconnaître, et de me mettre à même de travailler
utilement. Ces courses, dans lesquelles je fis un grand nombre
d'observations, me prirent une vingtaine de jours, pendant lesquels je
ne fis que me préparer à agir: j'étudiais le terrain. Un matin je fus
mandé par le chef de la division: il s'agissait de découvrir un nommé
Watrin, prévenu d'avoir fabriqué et mis en circulation de la
fausse-monnaie et des billets de banque. Watrin avait déjà été arrêté
par les inspecteurs de police; mais suivant leur usage, ils n'avaient
pas su le garder. M. Henry me donna toutes les indications qu'il jugeait
propres à me mettre sur ses traces; malheureusement ces indications
n'étaient que de simples données sur ses anciennes habitudes; tous les
endroits qu'il avait fréquentés m'étaient signalés; mais il n'était pas
vraisemblable qu'il y vînt de sitôt, puisque dans sa position, la
prudence lui prescrivait de fuir tous les lieux où il était connu. Il ne
me restait donc que l'espoir de parvenir jusqu'à lui par quelque voie
détournée; lorsque j'appris que dans une maison garnie où il avait logé,
sur le boulevart du Mont-Parnasse, il avait laissé des effets. On
présumait que tôt ou tard il se présenterait pour les réclamer, ou tout
au moins qu'il les ferait réclamer par une autre personne: c'était aussi
mon avis. En conséquence, je dirigeai sur ce point toutes mes
recherches, et après avoir pris connaissance du manoir, je m'embusquai
nuit et jour à proximité, afin de surveiller les allant et les venant.
Cette surveillance durait déjà depuis près d'une semaine; enfin las de
ne rien apercevoir, j'imaginai de mettre dans mes intérêts le maître de
la maison, et de louer chez lui un appartement ou je m'établis avec
Annette, ma présence ne pouvait paraître suspecte. J'occupais ce poste
depuis une quinzaine, quand un soir, vers les onze heures, je fus averti
que Watrin venait de se présenter, accompagné d'un autre individu.
Légèrement indisposé, je m'étais couché plus tôt que de coutume: je me
lève précipitamment, je descends l'escalier quatre à quatre; mais
quelque diligence que je fisse, je ne pus atteindre que le camarade de
Watrin. Je n'avais pas le droit de l'arrêter; mais je pressentais qu'en
l'intimidant, je pourrais obtenir de lui quelques renseignements; je le
saisis, je le menace, bientôt il me déclare en tremblant qu'il est
cordonnier, et que Watrin demeure avec lui, rue des
Mauvais-Garçons-St.-Germain, nº 4; il ne m'en fallait pas davantage. Je
n'avais passé qu'une mauvaise redingotte sur ma chemise: sans prendre
d'autres vêtements, je cours à l'adresse qui m'était donnée, et j'arrive
devant la maison au moment où quelqu'un va sortir, persuadé que c'est
Watrin, je veux le saisir, il m'échappe, je m'élance après lui dans
l'escalier; mais au moment de l'atteindre, un coup de pied qu'il
m'envoie dans la poitrine me précipite de vingt marches; je m'élance de
nouveau, et d'une telle vitesse, que pour se dérober à la poursuite, il
est obligé de s'introduire chez lui par une croisée du carré: alors
heurtant à sa porte, je le somme d'ouvrir, il s'y refuse. Annette
m'avait suivi, je lui ordonne d'aller chercher la garde, et tandis
qu'elle se dispose à m'obéir, je simule le bruit d'un homme qui descend.
Watrin trompé par cette feinte, veut s'assurer si effectivement je
m'éloigne, il met la tête à la croisée: c'était là ce que je demandais,
aussitôt je le prends aux cheveux; il m'empoigne de la même manière, et
une lutte s'engage. Cramponné au mur de refend qui nous sépare, il
m'oppose une résistance opiniâtre; cependant je sens qu'il faiblit; je
rassemble toutes mes forces pour une dernière secousse; déjà il n'a plus
que les pieds dans sa chambre, encore un effort et il est à moi; je le
tire avec vigueur, et il tombe dans le corridor. Lui arracher le
tranchet dont il était armé; l'attacher, et l'entraîner dehors fut
l'affaire d'un instant: accompagné seulement d'Annette, je le conduisis
à la préfecture, où je reçus d'abord les félicitations de M. Henry, et
ensuite celles du préfet de police, qui m'accorda une récompense
pécuniaire. Watrin était un homme d'une adresse rare, il exerçait une
profession grossière, et pourtant il s'était adonné à des contre-façons
qui exigent une grande délicatesse de main. Condamné à mort il obtint un
sursis à l'heure même où il devait être conduit au supplice; l'échafaud
était dressé, on le démonta, les amateurs en furent pour un déplacement
inutile: tout Paris s'en souvient. Le bruit s'était répandu qu'il allait
faire des révélations, mais comme il n'avait rien à dire, quelques jours
après la sentence reçut son exécution.
Watrin était ma première capture: elle était importante; le succès de
ce début éveilla la jalousie des officiers de paix et des agents sous
leurs ordres; les uns et les autres se déchaînèrent contre moi; mais ce
fut vainement. Ils ne me pardonnaient pas d'être plus adroit qu'eux: les
chefs m'en savaient au contraire beaucoup de gré. Je redoublai de zèle
pour mériter de plus en plus la confiance de ces derniers.
Vers cette époque, un grand nombre de pièces de cinq francs fausses
avaient été jetées dans la circulation du commerce. On m'en montra
plusieurs; en les examinant, il me sembla reconnaître le faire de mon
dénonciateur _Bouhin_ et de son ami le docteur _Terrier_. Je résolus de
m'assurer de la vérité: en conséquence je me mis à épier les démarches
de ces deux individus, mais comme je ne pouvais les suivre de trop près,
attendu qu'ils me connaissaient, et que je leur aurais inspiré de la
défiance, il m'était difficile d'obtenir les lumières dont j'avais
besoin. Toutefois, à force de persévérance, je parvins à acquérir la
certitude que je ne m'étais pas trompé, et les deux faux-monnoyeurs
furent arrêtés au moment de la fabrication: quelque temps après ils
furent condamnés à mort et exécutés. On a répété dans le public, d'après
un bruit accrédité par les inspecteurs de police, que le médecin
Terrier avait été entraîné par moi, et que je lui avais en quelque sorte
mis à la main les instruments de son crime. Que le lecteur se rappelle
la réponse qu'il me fit lorsque, chez Bouhin, j'essayai de le déterminer
à renoncer à sa coupable industrie, et il jugera si Terrier était homme
à se laisser entraîner.