Je hante les mauvais lieux.--Les inspecteurs me
trahissent.--Découverte d'un receleur.--Je l'arrête.--Stratagème
employé pour le convaincre.--Il est condamné.
Les voleurs, un instant effrayés par quelques arrestations que j'avais
fait effectuer coup sur coup, ne tardèrent pas à reparaître plus
nombreux et plus audacieux peut-être qu'auparavant. Parmi eux étaient
plusieurs forçats évadés, qui ayant perfectionné dans les bagnes un
savoir-faire très dangereux, étaient venus l'exercer dans Paris, où leur
présence répandait la terreur. La police résolut de mettre un terme aux
expéditions de ces bandits. Je fus en conséquence chargé de les
pourchasser, et je reçus l'ordre de me concerter à l'avance avec les
officiers de paix et de sûreté, toutes les fois que je serais à portée
de leur faire opérer une capture: on voit quelle était ma tâche, je me
mis à parcourir tous les mauvais lieux de l'intérieur et des environs.
En peu de jours je parvins à connaître tous les repaires où je pourrais
rencontrer les malfaiteurs: la barrière de la Courtille, celles du
Combat et de Ménilmontant étaient les endroits où ils se rassemblaient
de préférence. C'était là leur quartier-général, ils y étaient
constamment en force, et malheur à l'agent qui serait venu les y
trouver, n'importe pour quel motif: ils l'auraient infailliblement
assommé; les gendarmes n'osaient même plus s'y montrer, tant cette
réunion de mauvais sujets était imposante. Moins timide, je n'hésitai
pas à me risquer au milieu de cette tourbe de misérables, je les
fréquentais, je fraternisais avec eux, et j'eus bientôt l'avantage
d'être regardé par eux comme un des leurs. C'est en buvant dans la
compagnie de ces messieurs, que j'apprenais les crimes qu'ils avaient
commis ou ceux qu'ils préméditaient; je les circonvenais avec tant
d'adresse, qu'ils ne faisaient pas difficulté de me découvrir leur
demeure ou celle des femmes avec lesquelles ils vivaient en
concubinage. Je puis dire que je leur inspirais une confiance sans
bornes, et si quelqu'un d'entre eux, plus avisé que ses confrères, se
fût permis d'exprimer sur mon compte le moindre soupçon, je ne doute pas
qu'ils ne l'en eussent puni à l'instant même. Aussi obtins-je d'eux tous
les renseignements dont j'avais besoin, de telle sorte que quand je
donnais le signal d'une arrestation, il était presque certain que les
individus seraient pris ou en flagrant délit ou nantis d'objets volés
qui légitimeraient leur condamnation.
Mes explorations _intra muros_ n'étaient pas moins fructueuses: je
hantais successivement tous les tripots des environs du Palais-Royal,
l'hôtel d'Angleterre, les boulevarts du Temple, les rues de la Vannerie,
de la Mortellerie, de la Planche-Mibray, le marché Saint-Jacques, la
Petite-Chaise, les rues de la Juiverie, de la Calandre; le Châtelet, la
place Maubert et toute la Cité. Il ne se passait pas de jour que je ne
fisse les plus importantes découvertes; point de crimes commis ou à
commettre dont toutes les circonstances ne me fussent révélées; j'étais
partout, je savais tout, et l'autorité, quand je l'appelais à
intervenir, n'était jamais trompée par mes indications. M. Henry
s'étonnait de mon activité et de mon omniprésence: il m'en félicita,
tandis que plusieurs officiers de paix et des agents subalternes ne
rougirent pas de s'en plaindre. Les inspecteurs, peu habitués à passer
plusieurs nuits par semaine, trouvaient trop pénible le service en
quelque sorte permanent, que je leur occasionnais; ils murmuraient.
Quelques-uns même furent assez indiscrets, ou assez lâches, pour trahir
l'_incognito_ à la faveur duquel je manoeuvrais si utilement. Cette
conduite leur attira des réprimandes sévères, mais ils n'en furent ni
plus circonspects, ni plus dévoués.
Il n'était guères possible de vivre presque constamment parmi les
malfaiteurs, sans qu'ils me proposassent de m'associer à leurs coups; je
ne refusais jamais, mais à l'approche de l'exécution, j'inventais
toujours un prétexte pour ne pas aller au rendez-vous. Les voleurs sont
en général des êtres si stupides, qu'il n'y avait pas d'excuse absurde
que je ne pusse leur faire admettre: j'affirmerai même que souvent, pour
les tromper, il n'a pas fallu me mettre en frais de ruse. Une fois
arrêtés, ils n'en voyaient pas plus clair; au surplus, en les supposant
moins bêtes, les mesures avaient été prises de telle façon qu'il ne
pouvait pas leur venir à la pensée de me suspecter. J'en ai vu
s'échapper au moment de l'arrestation et accourir à l'endroit où ils
savaient me rencontrer, pour me donner la fâcheuse nouvelle de la prise
de leurs camarades.
Rien de plus aisé quand on est bien avec les voleurs, que d'arriver à
connaître les recéleurs; je parvins à en découvrir plusieurs, et les
indices que je donnai pour les convaincre furent si positifs, qu'ils ne
manquèrent pas de suivre leur clientelle dans les bagnes. On ne lira
peut-être pas sans intérêt, le récit des moyens que j'employai pour
délivrer la capitale de l'un de ces hommes dangereux.
Depuis plusieurs années, on était à sa piste, et l'on n'avait pas encore
réussi à le prendre en flagrant délit. De fréquentes perquisitions
faites à son domicile n'avaient produit aucun résultat, pas la moindre
marchandise qui pût fournir une preuve contre lui: pourtant on était
assuré qu'il achetait aux voleurs, et plusieurs d'entre eux, qui étaient
loin de me croire attaché à la police, me l'avaient indiqué comme un
homme solide, à qui l'on pouvait se confier. Les renseignements sur son
compte ne manquaient pas; mais il fallait le saisir nanti d'objets
volés. M. Henry avait tout mis en oeuvre pour parvenir à ce but: soit
maladresse de la part des agents, soit adresse de la part du recéleur,
on avait toujours échoué. On voulut savoir si je serais plus heureux; je
tentai l'entreprise, et voici ce que je fis: posté à quelque distance de
la demeure du recéleur, je le guettai sortir. Il se montre enfin, dès
qu'il est dehors, je le suis quelques pas dans la rue, et l'accoste tout
à coup en l'appelant d'un autre nom que le sien; il affirme que je me
trompe, je soutiens le contraire; il persiste à dire que je suis dans
l'erreur, je lui déclare à mon tour que je le reconnais parfaitement
pour un individu qui, depuis long-temps, est l'objet des recherches de
la police de Paris et des départements. «Mais vous vous méprenez, me
dit-il, je m'appelle un tel, et je demeure à tel endroit.--Je n'en crois
rien.--Ah! pour le coup, c'est trop fort, voulez-vous que je vous le
prouve?» Et je consens à ce qu'il demande, sous la condition qu'il
m'accompagnera au poste le plus voisin. «Volontiers, me dit-il.»
Aussitôt nous nous acheminons ensemble vers un corps-de-garde, nous
entrons; je l'invite à m'exhiber ses papiers: il n'en a pas. Je demande
alors qu'on le fouille, et l'on trouve sur lui trois montres et
vingt-cinq doubles napoléons, que je mets en dépôt en attendant qu'il
soit conduit chez le commissaire. Un mouchoir enveloppait ces objets, je
m'en empare; et après m'être déguisé en commissionnaire, je cours à la
maison du recéleur: sa femme y était avec quelques autres personnes;
elle ne me connaissait pas, je lui dis que je désire lui parler en
particulier: et quand je suis seul avec elle, je tire de ma poche le
mouchoir, et le lui présente comme un signe de reconnaissance. Elle
ignore encore quel est le motif de ma visite, et pourtant ses traits se
décomposent; elle se trouble: «Je ne vous apporte pas une trop bonne
nouvelle, lui dis-je: votre mari vient d'être arrêté, on le retient au
poste où l'on a saisi tout ce qu'il avait sur lui, et, d'après quelques
mots échappés aux mouchards, il craint d'avoir été vendu; c'est pourquoi
il vous prie de déménager de suite ce que vous savez bien, si vous le
souhaitez je vous donnerai un coup de main; mais je vous préviens qu'il
n'y a pas de temps à perdre.»
L'avis était pressant; la vue du mouchoir et la description des objets
auxquels il avait servi d'enveloppe, ne laissait aucun doute sur la
vérité du message. La femme du recéleur donna à plein collier dans le
piége que je lui tendais. Elle me chargea d'aller chercher trois
fiacres, et de revenir aussitôt. Je sortis pour m'acquitter de la
commission; mais, chemin faisant, je donnai à l'un de mes affidés
l'ordre de ne pas perdre de vue les voitures, et de les faire arrêter
dès qu'il en recevrait le signal. Les fiacres sont à la porte; je
remonte au logis, et déjà le déménagement se prépare: la maison est
encombrée d'objets de tous genres, pendules, candelabres, vases
étrusques, draps, casimirs, toile, mousseline, etc. Toutes ces
marchandises étaient extraites d'un cabinet dont l'entrée était masquée
par une grande armoire si bien adaptée, qu'il aurait été impossible de
s'apercevoir de la fraude. J'aidai au chargement, et quand il fut
terminé, l'armoire ayant été remise en place, la femme du recéleur me
pria de la suivre; je fis ce qu'elle désirait, et dès qu'elle fut dans
l'un des fiacres, prête à se mettre en route, je levai une des glaces,
et soudain nous fumes entourés. Les deux époux, traduits devant la cour
d'assises, succombèrent sous le poids d'une accusation à l'appui de
laquelle il existait une masse formidable de témoignages matériels
irrécusables.
Peut-être blâmera-t-on le stratagème auquel j'ai recouru, afin de
débarrasser Paris d'un recéleur qui était un véritable fléau pour cette
capitale. Que l'on approuve ou non, j'ai la conscience d'avoir fait mon
devoir; d'ailleurs, lorsqu'il s'agit d'atteindre des scélérats qui sont
en guerre ouverte avec la société, tous les moyens sont bons, sauf la
provocation.