On me propose de m'évader.--Nouvelle démarche auprès de M.
Henry.--Mon pacte avec la police.--Découvertes
importantes.--Coco-Lacour.--Une bande de voleurs.--Les inspecteurs
sous clef.--La marchande d'asticots et les assassins.--Une fausse
évasion.
Je commençai à me dégoûter des évasions et de l'espèce de liberté
qu'elles procurent: je ne me souciais pas de retourner au bagne; mais, à
tout prendre, je préférais encore le séjour de Toulon à celui de Paris,
s'il m'eût fallu continuer de recevoir la loi d'êtres semblables aux
Chevalier, aux Blondy, aux Duluc, aux Saint-Germain. J'étais dans ces
dispositions, au milieu de bon nombre de ces piliers de galères, que je
n'avais que trop bien eu l'occasion de connaître, lorsque plusieurs
d'entre eux me proposèrent de les aider à tenter une _fugue_ par la
cour des _Bons Pauvres_. Autrefois le projet m'eût souri; je ne le
rejetai pas, mais j'en fis la critique en homme qui a étudié les
localités, et de manière à me conserver cette prépondérance que me
valaient mes succès réels, et ceux que l'on m'attribuait, je pourrais
dire aussi ceux que je m'attribuais moi-même; car dès qu'on vit avec des
coquins, il y a toujours avantage à passer pour le plus scélérat et le
plus adroit: telle était aussi ma réputation très bien établie. Partout
où l'on comptait quatre condamnés, il y en avait au moins trois qui
avaient entendu parler de moi; pas de fait extraordinaire depuis qu'il
existait des galériens, qu'on ne rattachât à mon nom. J'étais le général
à qui l'on fait honneur de toutes les actions des soldats: on ne citait
pas les places que j'avais emportées d'assaut, mais il n'y avait pas de
geôlier dont je ne pusse tromper la vigilance, pas de fers que je ne
vinsse à bout de rompre, pas de muraille que je ne réussisse à percer.
Je n'étais pas moins renommé pour mon courage et mon habileté, et l'on
avait l'opinion que j'étais capable de me dévouer en cas de besoin. A
Brest, à Toulon, à Rochefort, à Anvers, partout enfin, j'étais considéré
parmi les voleurs comme le plus rusé et le plus intrépide. Les plus
malins briguaient mon amitié, parce qu'ils pensaient qu'il y avait
encore quelque chose à apprendre avec moi, et les plus novices
recueillaient mes paroles comme des instructions dont ils pourraient
faire leur profit. A Bicêtre, j'avais véritablement une cour, on se
pressait autour de ma personne, on m'entourait, c'étaient des
prévenances, des égards, dont on se ferait difficilement une idée....
Mais maintenant toute cette gloire des prisons m'était odieuse; plus je
lisais dans l'ame des malfaiteurs, plus ils se mettaient à découvert
devant moi, plus je me sentais porté à plaindre la société de nourrir
dans son sein une engeance pareille. Je n'éprouvai plus ce sentiment de
la communauté du malheur qui m'avait autrefois inspiré; de cruelles
expériences et la maturité de l'âge m'avaient révélé le besoin de me
distinguer de ce peuple de brigands, dont je méprisais les secours et
l'abominable langage. Décidé, quoiqu'il en pût advenir, à prendre parti
contre eux dans l'intérêt des honnêtes gens, j'écrivis à M. Henry pour
lui offrir de nouveau mes services, sans autre condition que de ne pas
être reconduit au bagne, me résignant à finir mon temps dans quelque
prison que ce fût.
Ma lettre indiquait avec tant de précision l'espèce de renseignements
que je pourrais donner, que M. Henry en fut frappé; une seule
considération l'arrêtait, c'était l'exemple de plusieurs individus
prévenus ou condamnés, qui, après avoir pris l'engagement de guider la
police dans ses recherches, ne lui avaient donné que des avis
insignifiants, ou bien encore avaient fini eux-mêmes par se faire
prendre en flagrant délit. A cette considération si puissante, j'opposai
la cause de ma condamnation[4], la régularité de ma conduite toutes les
fois que j'avais été libre, la constance de mes efforts pour me procurer
une existence honnête; enfin j'exhibai ma correspondance, mes livres, ma
comptabilité, et j'invoquai le témoignage de toutes les personnes avec
lesquelles je m'étais trouvé en relation d'affaires, et spécialement
celui de mes créanciers, qui tous avaient la plus grande confiance en
moi.
Les faits que j'alléguais militaient puissament en ma faveur: M. Henry
soumit ma demande au préfet de police M. Pasquier qui décida qu'elle
serait accueillie. Après un séjour de deux mois à Bicêtre, je fus
transféré à la Force; et, pour éviter de m'y rendre suspect, on affecta
de répandre parmi les prisonniers que j'étais retenu comme impliqué dans
une fort mauvaise affaire dont l'instruction allait commencer. Cette
précaution, jointe à ma renommée, me mit tout-à-fait en bonne odeur. Pas
de détenu qui osât révoquer en doute la gravité du cas qui m'était
imputé. Puisque j'avais montré tant d'audace et de persévérance pour me
soustraire à une condamnation de huit ans de fers, il fallait bien que
j'eusse la conscience chargée de quelque grand crime, capable si jamais
j'en étais reconnu l'auteur, de me faire monter sur l'échafaud. On
disait donc tout bas et même tout haut, à la Force, en parlant de moi:
«C'est _un escarpe_ (un assassin)»; et comme dans le lieu où j'étais, un
assassin inspire d'ordinaire une grande confiance, je me gardais bien de
réfuter une erreur si utile à mes projets. J'étais alors loin de prévoir
qu'une imposture que je laissais volontairement s'accréditer, se
perpétuerait au-delà de la circonstance, et qu'un jour, en publiant mes
Mémoires, il ne serait pas superflu de dire que je n'ai jamais commis
d'assassinat. Depuis qu'il est question de moi dans le public, on lui a
tant débité de contes absurdes sur ce qui m'était personnel! quels
mensonges n'ont pas inventés pour me diffamer des agents intéressés à me
représenter comme un vil scélérat! Tantôt j'avais été marqué et condamné
aux travaux forcés à perpétuité; tantôt l'on ne m'avait sauvé de la
guillotine qu'à condition de livrer à la police un certain nombre
d'individus par mois, et aussitôt qu'il en manquait un seul, le marché
devenait résiliable; c'est pourquoi, affirmait-on, à défaut de
véritables délinquants, j'en amenais de ma façon. N'est-on pas allé
jusqu'à m'accuser d'avoir, au _café Lamblin_, introduit un couvert
d'argent dans la poche d'un étudiant? J'aurai plus tard l'occasion de
revenir sur quelques-unes de ces calomnies dans plusieurs chapitres des
volumes suivants, où je mettrai au grand jour les moyens de la police,
son action, ses mystères; enfin tout ce qui m'a été dévoilé,... tout ce
que j'ai su.
L'engagement que j'avais pris n'était pas aussi facile à remplir que
l'on pourrait le croire. A la vérité, j'avais connu une foule de
malfaiteurs, mais, incessamment décimée par les excès de tous genres,
par la justice, par l'affreux régime des bagnes et des prisons, par la
misère, cette hideuse génération avait passé avec une inconcevable
rapidité; une génération nouvelle occupait la scène, et j'ignorais
jusqu'aux noms des individus qui la composaient: je n'étais pas même au
fait des notabilités. Une multitude de voleurs exploitaient alors la
capitale, et il m'aurait été impossible de fournir la plus mince
indication sur les principaux d'entre eux; il n'y avait que ma vieille
renommée qui pût me mettre à même d'avoir des intelligences dans
l'état-major de ces Bédouins de notre civilisation; elle me servit, je
ne dirai pas au-delà, mais autant que je pouvais le désirer. Il
n'arrivait pas un voleur à la Force qu'il ne s'empressât de rechercher
ma compagnie; ne m'eût-il jamais vu, pour se donner du relief aux yeux
des camarades, il tenait à amour-propre de paraître avoir été lié avec
moi. Je caressais cette singulière vanité; par ce moyen, je me glissai
insensiblement sur la voie des découvertes; les renseignements me
vinrent en abondance, et je n'éprouvai plus d'obstacles à m'acquitter de
ma mission.
Pour donner la mesure de l'influence que j'exerçais sur l'esprit des
prisonniers, il me suffira de dire que je leur inoculais à volonté mes
opinions, mes affections, mes ressentiments; ils ne pensaient et ne
juraient que par moi: leur arrivait-il de prendre en grippe un de nos
codétenus, parce qu'ils croyaient voir en lui ce qu'on appelle un
_mouton_, je n'avais qu'à répondre de lui, il était réhabilité
sur-le-champ. J'étais à la fois un protecteur puissant et un garant de
la franchise quand elle était suspectée. Le premier dont je me rendis
ainsi caution était un jeune homme que l'on accusait d'avoir servi la
police, en qualité d'agent secret. On prétendait qu'il avait été à la
solde de l'inspecteur général Veyrat, et l'on ajoutait qu'allant au
rapport chez ce chef, il avait enlevé le panier à l'argenterie.... Voler
chez l'inspecteur, ce n'était pas là le mal, mais aller au rapport!...
Tel était pourtant le crime énorme imputé à _Coco Lacour_ aujourd'hui
mon successeur. Menacé par toute la prison, chassé, rebuté, maltraité,
n'osant plus même mettre le pied dans les cours, où il aurait été
infailliblement assommé, Coco vint solliciter ma protection, et pour
mieux me disposer en sa faveur, il commença par me faire des confidences
dont je sus tirer parti. D'abord j'employai mon crédit à lui faire faire
sa paix avec les détenus, qui abandonnèrent leurs projets de vengeance;
on ne pouvait lui rendre un plus signalé service. Coco, autant par
reconnaissance que par désir de parler, n'eût bientôt plus rien de caché
pour moi. Un jour, il venait de paraître devant le juge d'instruction:
«Ma foi, dit-il à son retour, je joue de bonheur,... aucun des
plaignants ne m'a reconnu: cependant, je ne me regarde pas comme sauvé;
il y a par le monde un diable de portier à qui j'ai volé une montre
d'argent: comme j'ai été obligé de causer long-temps avec lui, mes
traits ont dû se graver dans sa mémoire; et s'il était appelé, il
pourrait bien se faire qu'il y eût du déchet à la confrontation;
d'ailleurs, ajouta-t-il, par état, les portiers sont physionomistes.»
L'observation était juste; mais je fis observer à Coco, qu'il n'était
pas présumable que l'on découvrît cet homme, et que vraisemblablement il
ne se présenterait jamais de lui-même, puisque jusqu'alors il avait
négligé de le faire; afin de le confirmer dans cette opinion, je lui
parlai de l'insouciance ou de la paresse de certaines gens, qui n'aiment
pas à se déplacer. Ce que je dis du déplacement amena Coco à nommer le
quartier dans lequel habitait le propriétaire de la montre: s'il m'avait
indiqué la rue et le numéro, je n'aurais eu plus rien à désirer. Je me
gardai bien de demander un renseignement si complet, c'eût été me
trahir; et puis la donnée pour l'investigation me semblait suffisante:
je l'adressai à M. Henry, qui mit en campagne ses explorateurs. Le
résultat des recherches fut tel que je l'avais prévu: on déterra le
portier, et Coco, confronté avec lui, fut accablé par l'évidence. Le
tribunal le condamna à deux ans de prison.
A cette époque, il existait à Paris une bande de forçats évadés, qui
commettaient journellement des vols, sans qu'il y eût espoir de mettre
un terme à leurs brigandages. Plusieurs d'entre eux avaient été arrêtés
et absous faute de preuves: opiniâtrement retranchés dans la dénégation,
ils bravaient depuis long-temps la justice, qui ne pouvait leur opposer
ni le flagrant délit ni des pièces de conviction; pour les surprendre
nantis il aurait fallu connaître leur domicile, et ils étaient si
habiles à le cacher, qu'on n'était jamais parvenu à le découvrir. Au
nombre de ces individus était un nommé France, dit _Tormel_, qui en
arrivant à la Force, n'eut rien de plus pressé que de me faire demander
dix francs pour passer à la pistole: j'étais tout aussi pressé de les
lui envoyer. Dès lors il vint me rejoindre, et comme il était touché du
procédé, il n'hésita pas à me donner toute sa confiance. Au moment de
son arrestation, il avait soustrait deux billets de mille francs aux
recherches des agents de police, il me les remit, en me priant de lui
avancer de l'argent au fur et à mesure de ses besoins. «Tu ne me connais
pas, me dit-il, mais les billets répondent; je te les confie, parce que
je sais qu'ils sont mieux dans tes mains que dans les miennes: plus tard
nous les changerons, aujourd'hui ça serait louche, il vaut mieux
attendre.» Je fus de l'avis de France, et, suivant qu'il le désirait, je
lui promis d'être son banquier: je ne risquais rien.
Arrêté pour vol avec effraction, chez un marchand de parapluies du
passage Feydeau, France avait été interrogé plusieurs fois, et
constamment il avait déclaré n'avoir point de domicile. Pourtant la
police était instruite qu'il en avait un; et elle était d'autant plus
intéressée à le connaître, qu'elle avait presque la certitude d'y
trouver des instruments à voleurs, ainsi qu'un dépôt d'objets volés.
C'eût été là une découverte de la plus haute importance, puisqu'alors on
aurait eu des preuves matérielles. M. Henry me fit dire qu'il comptait
sur moi pour arriver à ce résultat: je manoeuvrai en conséquence, et
je sus bientôt qu'au moment de son arrestation, France occupait, au coin
de la rue Montmartre et de la rue Notre-Dame-des-Victoires, un
appartement loué au nom d'une receleuse appelée Joséphine Bertrand.
Ces renseignements étaient positifs; mais il était difficile d'en faire
usage sans me compromettre vis-à-vis de France, qui, ne s'étant ouvert
qu'à moi seul, ne pourrait soupçonner que moi de l'avoir trahi: je
réussis cependant, et il se doutait si peu que j'eusse abusé de son
secret, qu'il me racontait toutes ses inquiétudes, à mesure que se
poursuivait l'exécution du plan que j'avais concerté avec M. Henry. Du
reste, la police s'était arrangée de telle sorte, qu'elle semblait
n'être guidée que par le hasard: voici comment elle s'y prit.
Elle mit dans ses intérêts un des locataires de la maison qu'avait
habité France; ce locataire fit remarquer au propriétaire que depuis
environ trois semaines, on n'apercevait plus aucun mouvement dans
l'appartement de madame Bertrand: c'était donner l'éveil et ouvrir le
champ aux conjectures. On se souvint d'un individu qui allait et venait
habituellement dans cet appartement; on s'étonna de ne plus le
rencontrer; on parla de son absence, le mot de disparition fut prononcé;
d'où la nécessité de faire intervenir le commissaire, puis l'ouverture
en présence de témoins; puis la découverte d'un grand nombre d'objets
volés dans le quartier, et, enfin, la saisie des instruments dont on
s'était servi pour consommer les vols. Il s'agissait maintenant de
savoir ce qu'était devenue Joséphine Bertrand: on alla chez les
personnes qu'elle avait indiquées pour les informations lorsqu'elle
était venue louer, mais on ne put rien apprendre sur le compte de cette
femme; seulement on sut qu'une fille Lambert, qui lui avait succédé dans
le logement de la rue Montmartre, venait d'être arrêtée; et comme cette
fille était connue pour la maîtresse de France, on en a vite conclu que
les deux individus devaient avoir un gîte commun. France fut en
conséquence conduit sur les lieux: reconnu par tous les voisins, il
prétendit qu'il y avait méprise de leur part; mais les jurés devant qui
il fut amené en décidèrent autrement, et il fut condamné à huit ans de
fers.
France une fois convaincu, on put aisément se porter sur les traces de
ses affidés: deux des principaux étaient les nommés Fossard et
Legagneur. On se fût emparé d'eux, mais la lâcheté et la maladresse des
agents les firent échapper aux recherches que je dirigeais. Le premier
était un homme d'autant plus dangereux, qu'il excellait dans la
fabrication des fausses clefs. Depuis quinze mois, il semblait défier la
police, lorsqu'un jour j'appris qu'il demeurait chez un perruquier
Vieille rue du Temple, en face de l'égoût. L'arrêter hors de chez lui
était chose à peu près impossible, attendu qu'il était fort habile à se
déguiser, et qu'il devinait un agent de plus de deux cents pas; d'un
autre côté, il valait bien mieux le saisir au milieu de l'attirail de sa
profession et des produits de ses labeurs. Mais l'expédition présentait
des obstacles; Fossard, quand on frappait à sa porte, ne répondait
jamais, et il était probable qu'en cas de surprise, il s'était ménagé
une issue et des facilités pour gagner les toits. Il me parut que le
seul moyen de s'emparer de lui, c'était de profiter de son absence pour
s'introduire et s'embusquer dans son logement. M. Henry fut de mon avis:
on fit crocheter la porte en présence d'un commissaire, et trois agents
se placèrent dans un cabinet contigu à l'alcove. Près de soixante et
douze heures se passèrent sans que personne arrivât: à la fin du
troisième jour, les agents, dont les provisions étaient épuisées,
allaient se retirer, lorsqu'ils entendirent mettre une clef dans la
serrure: c'était Fossard qui rentrait. Aussitôt deux des agents,
conformément aux ordres qu'ils avaient reçus, s'élancent du cabinet et
se précipitent sur lui; mais Fossard s'armant d'un couteau qu'ils
avaient oublié sur la table, leur fit une si grande peur, qu'ils lui
ouvrirent eux-mêmes la porte que leur camarade avait fermée; après les
avoir mis à son tour sous clef, Fossard descendit tranquillement
l'escalier, laissant aux trois agents tout le loisir nécessaire pour
rédiger un rapport auquel il ne manquait rien, si ce n'est la
circonstance du couteau, que l'on se garda bien de mentionner. On verra
dans la suite de ces Mémoires comment, en 1814, je parvins à arrêter
Fossard; et les particularités de cette expédition ne sont pas les moins
curieuses de ce récit.
Avant d'être transféré à la conciergerie, France, qui n'avait pas cessé
de croire à mon dévouement, m'avait recommandé l'un de ses amis intimes;
c'était Legagneur, forçat évadé, arrêté rue de la Mortellerie, au moment
où il exécutait un vol à l'aide de fausses clefs, cet homme privé de
ressources par suite du départ de son camarade, songea à retirer de
l'argent qu'il avait déposé chez un receleur de la rue Saint-Dominique,
au Gros-Caillou. Annette, qui venait me voir très assidument à la
Force, et me secondait quelquefois avec beaucoup d'adresse dans mes
recherches, fut chargée de la commission; mais, soit méfiance, soit
volonté de s'approprier le dépôt, le receleur accueillit fort mal la
messagère, et comme elle insistait, il alla jusqu'à la menacer de la
faire arrêter. Annette revint nous annoncer qu'elle avait échoué dans sa
démarche. A cette nouvelle, Legagneur voulait dénoncer le receleur:
cette résolution n'était que l'effet d'un premier mouvement de colère.
Devenu plus calme, Legagneur jugea plus convenable d'ajourner sa
vengeance, et surtout de se la rendre profitable. «Si je le dénonce, me
dit-il, non-seulement il ne m'en reviendra rien, mais il peut se faire
qu'on ne le trouve pas en défaut, j'aime mieux attendre à ma sortie, je
saurai bien le faire _chanter_» (contribuer).
Legagneur n'ayant plus d'espoir en son receleur, se détermina à écrire à
deux de ses complices, Marguerit et Victor Desbois, qui étaient des
voleurs en renom: convaincu de cette vérité bien ancienne, que les
petits présents entretiennent l'amitié, en échange des secours qu'il
demandait, il leur envoya quelques empreintes de serrures qu'il avait
prises pour son usage particulier. Legagneur eut encore recours à
l'intermédiaire d'Annette; elle trouva les deux amis rue des Deux-Ponts,
dans un misérable entresol, espèce de taudis où ils ne se rendaient
jamais sans avoir pris auparavant toutes leurs précautions. Ce n'était
pas là leur demeure. Annette, à qui j'avais recommandé de faire tout ce
qui dépendrait d'elle pour la connaître, eut le bon esprit de ne pas les
perdre de vue. Elle les suivit pendant deux jours sous des déguisements
différents, et, le troisième, elle put m'affirmer qu'ils couchaient
petite rue Saint-Jean, dans une maison ayant issue sur des jardins. M.
Henry, à qui je ne laissai pas ignorer cette circonstance, prescrivit
toutes les mesures qu'exigeaient la nature de la localité, mais ses
agents ne furent ni plus braves ni plus adroits que ceux à qui Fossard
avait échappé. Les deux voleurs se sauvèrent par les jardins, et ce ne
fut que plus tard que l'on parvint à les arrêter rue
Saint-Hyacinthe-Saint-Michel.
Legagneur ayant été à son tour conduit à la Conciergerie, fut remplacé
dans ma chambre par le fils d'un marchand de vin de Versailles, le nommé
Robin, qui, lié avec tous les escrocs de la capitale, me donna par forme
de conversation, les renseignements les plus complets, tant sur leurs
antécédents que sur leur position actuelle et leurs projets. Ce fut lui
qui me signala comme forçat évadé le prisonnier _Mardargent_, qui
n'était retenu que comme déserteur. Celui-ci avait été condamné à
vingt-quatre ans de fers. Il avait vécu dans le bagne; à l'aide de mes
notes et de mes souvenirs, nous fûmes promptement en pays de
connaissance; il crut, et il ne se trompait pas, que je serais joyeux de
retrouver d'anciens compagnons d'infortune; il m'en indiqua plusieurs
parmi les détenus, et je fus assez heureux pour faire réintégrer aux
galères bon nombre de ces individus, que la justice, à défaut de preuves
suffisantes, aurait peut-être lancés de nouveau dans la circulation
sociale. Jamais on n'avait fait de plus importantes découvertes que
celles qui marquèrent mon début dans la police: à peine m'étais-je
enrôlé dans cette administration, et déjà j'avais fait beaucoup pour la
sûreté de la capitale et même pour celle de la France entière. Raconter
tous mes succès en ce genre, ce serait abuser de la patience des
lecteurs; cependant je ne crois pas devoir passer sous silence une
aventure qui précéda de peu de mois ma sortie de prison.
Une après-midi, il se manifesta quelque tumulte dans la cour; il s'y
livrait un furieux combat à coups de poings. A pareille heure, c'était
un événement fort ordinaire, mais cette fois il y avait autant à s'en
étonner que d'un duel entre Oreste et Pilade. Les deux champions,
Blignon et Charpentier, dit _Chante-à-l'heure_, étaient connus pour
vivre dans cette intimité révoltante qui n'a pas même d'excuse dans la
plus rigoureuse claustration. Une rixe violente s'était engagée entre
eux; on prétendait que la jalousie les avait désunis: quoi qu'il en
soit, lorsque l'action eut cessé, _Chante-à-l'heure_, couvert de
contusions, entra à la cantine pour se faire bassiner; je faisais alors
ma partie de piquet. _Chante-à-l'heure_, irrité de sa défaite, ne se
possédait plus; bientôt l'eau-de-vie du pansement qu'il buvait sans s'en
apercevoir, l'animant encore, il se trouva dans cette situation d'esprit
où les épanchements deviennent un besoin.
--«Mon ami, me dit-il, car tu es mon ami, toi;... vois-tu comme il m'a
arrangé ce gueux de Blignon?... mais il ne le portera pas en paradis!...
--«Laisse tout cela, lui répartis-je, il est plus fort que toi,... il
faut prendre ton parti. Quand tu te ferais assommer une seconde fois?
--»Oh! ce n'est pas çà que je veux dire!... Si je voulais, il ne
battrait plus personne, ni moi, ni d'autres. On sait ce que l'on
sait!...
--»Eh! que sais-tu? m'écriai-je, frappé du ton dont il avait prononcé
ces derniers mots.
--»Oui, oui, reprit _Chante-à-l'heure_, toujours plus exaspéré, il a
bien fait de me pousser à bout; je n'aurais qu'à _jaspiner_ (jaser)...
Il serait bientôt _fauché_ (guillotiné).
--»Eh! tais-toi donc, lui dis-je en affectant d'être incrédule; vous
êtes tous taillés sur le même patron; quand vous en voulez à quelqu'un,
on dirait qu'il n'y a qu'à souffler sur sa tête pour la faire tomber.
--»Tu crois ça, s'écria _Chante-à-l'heure_, en frappant du poing sur la
table; si je te disais qu'_il a escarpé une largue_ (assassiné une
femme)!
--»Pas si haut, _Chante-à-l'heure_, pas si haut, lui dis-je, en me
mettant mystérieusement un doigt sur la bouche. Tu sais bien qu'à la
_Lorcefée_ (la Force) les murs ont des oreilles. Il ne s'agit de
_servir de belle_ (dénoncer à faux) un camarade.
--»Qu'appelles-tu _servir de belle_, répliqua-t-il, plus irrité à mesure
que je feignais de vouloir l'empêcher de parler; quand je te dis qu'il
ne tient qu'à moi de lui donner un _redoublement de fièvre_ (révéler un
nouveau fait à charge.)
--»Tout cela est bon, repris-je, mais pour faire mettre un homme sur _la
planche au pain_ (traduire devant la cour d'assises), il faut des
preuves!
--»Des preuves, est-ce que le _boulanger_ (le diable) en manque
jamais?... Écoute.... tu connais bien la marchande d'asticots qui se
tient au bas du pont Notre-Dame?
--»Une ancienne _ogresse_ (femme qui loue des effets aux filles), la
maîtresse de Chatonnet, la femme du bossu.--Tout juste!--Eh bien! il y a
trois mois que Blignon et moi nous étions à _bouffarder_ tranquillement
dans un estaminet de la rue Planche-Mibray, lorsqu'elle vint nous y
trouver. Il y a gras, nous dit-elle, et pas loin d'ici, rue de la
Sonnerie! Puisque vous êtes de bons enfants, je veux vous l'enseigner.
C'est une vieille femme qui reçoit de l'argent pour beaucoup de monde;
il y a des jours qu'elle a quinze et vingt mille francs, or ou billets;
comme elle rentre souvent à la _sorgue_ (à la nuit), il faudrait lui
couper le cou et la f..... à la rivière, après avoir _poissé ses
philippes_ (pris son argent). D'abord qu'elle nous a fait la
proposition, nous ne voulions pas en entendre parler, parce que nous ne
faisions pas l'_escarpe_ (l'assassinat), mais cette emblêmeuse nous a
tant tourmentés, en nous répétant qu'il y avait _gras_ (beaucoup
d'argent), et que d'ailleurs il n'y avait pas grand mal à _étourdir_
(tuer) une vieille femme, que nous nous sommes laissés aller. On tomba
d'accord que la marchande d'asticots nous avertirait du jour et du
moment favorables. Ça me contrariait pourtant de m'_enflaquer_
là-dedans, parce que, vois-tu, quand on n'est pas habitué à faire la
chose, ça fait toujours un effet. Enfin, n'importe, tout était convenu,
lorsque le lendemain, aux _Quatre-Cheminées_, près de Sèvres, nous avons
rencontré Voivenel avec un autre _grinche_ (voleur). Blignon leur a
parlé de l'affaire, mais en témoignant qu'il avait de la répugnance pour
le crime. Alors ils proposèrent de nous donner un coup de main, si
toutefois nous y consentions.--Volontiers, répondit Blignon, quand il y
en a pour deux, il y en a pour quatre. Voilà donc qu'est décidé, ils
devaient être de _mèche_ (de complicité) avec nous. Depuis ce jour le
camarade de Voivenel était toujours sur notre dos; il n'aspirait qu'au
moment. Enfin la marchande d'asticots nous fait prévenir; c'était le 30
décembre. Il faisait du brouillard. C'est pour aujourd'hui, me dit
Blignon. Vous me croirez si vous le voulez, foi de grinche, j'avais
envie de ne pas y aller, mais entraîné, je suivis la vieille avec les
autres, et, le soir, au moment où, sa recette terminée, elle sortait de
chez un M. Rousset, loueur de carosses, dans le cul de sac de la Pompe,
nous l'avons expédiée. C'est l'ami de Voivenel qui l'a _chourinée_
(frappée à coups de couteau), pendant que Blignon, après l'avoir
entortillée dans son mantelet, la tenait par derrière. Il n'y a que moi
qui ne m'en suis pas mêlé, mais j'ai tout vu, puisqu'ils m'avaient
planté à faire le _gaf_ (le guet), et j'en sais assez pour faire _gerber
à la passe_ (guillotiner) ce gueux de Blignon.»
_Chante-à-l'heure_ me raconta en détail et avec une rare insensibilité
toutes les circonstances de ce meurtre. J'entendis jusqu'au bout ce
récit abominable, faisant à chaque instant d'incroyables efforts pour
cacher mon indignation: chaque parole qu'il prononçait était de nature à
faire dresser les cheveux de l'homme le moins susceptible d'émotions.
Quand ce scélérat eut achevé de me retracer avec une horrible fidélité
les angoisses de la victime, je l'engageai de nouveau à ne pas perdre
son ami Blignon; mais, en même temps, je jetai habilement de l'huile sur
le feu, que je semblais vouloir éteindre. Je me proposais d'amener
_Chante-à-l'heure_ à faire de sang froid à l'autorité l'horrible
révélation à laquelle l'avait poussé la colère. Je désirais en outre
pouvoir fournir à la justice les moyens de conviction qui lui étaient
nécessaires pour frapper les assassins. Il y avait beaucoup à éclaircir.
Peut-être _Chante-à-l'heure_ ne m'avait-il fait qu'une fable qui lui
aurait été suggérée par le vin et l'esprit de vengeance. Quoi qu'il en
soit, je fis à M. Henry un rapport, dans lequel je lui exposais mes
doutes, et bientôt il me fit savoir que le crime que je lui dénonçais
n'était que trop réel. M. Henry m'engageait en même temps à faire en
sorte de lui procurer des renseignements précis sur toutes les
circonstances qui avaient précédé et suivi l'assassinat, et dès le
lendemain je dressai mes batteries pour les obtenir. Il était difficile
de faire arrêter les complices sans que l'on pût soupçonner d'où partait
le coup; dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres, le hasard se
mit de moitié avec moi. Le jour venu, j'allai éveiller
_Chante-à-l'heure_ qui, encore malade de la veille, ne put se lever; je
m'assis sur son lit, et lui parlai de l'état complet d'ivresse dans
lequel je l'avais vu, ainsi que des indiscrétions qu'il avait commises:
le reproche parut l'étonner; je lui répétai un ou deux mots de
l'entretien que j'avais eu avec lui, sa surprise redoubla; alors il me
protesta qu'il était impossible qu'il eut tenu un pareil langage, et
soit qu'effectivement il eut perdu la mémoire, soit qu'il se défiât de
moi, il essaya de me persuader qu'il n'avait pas le moindre souvenir de
ce qui s'était passé. Qu'il mentît ou non, je saisis cette assertion
avec avidité, et j'en profitai pour dire à _Chante-à-l'heure_ qu'il ne
s'était pas borné à me raconter confidentiellement toutes les
circonstances de l'assassinat, mais encore qu'il les avait exposées à
haute voix dans le chauffoir, en présence de plusieurs détenus qui
avaient tout aussi-bien entendu que moi.--«Ah! malheureux que je suis,
s'écria-t-il, en montrant la plus grande affliction: qu'ai-je fait? A
présent comment me tirer de là?--Rien de plus aisé, lui répondis-je, si
l'on te questionne au sujet de la scène d'hier, tu diras: ma foi, quand
je suis ivre, je suis capable de tout, surtout si j'en veux à quelqu'un,
je ne sais pas ce que je n'inventerais pas.»
_Chante-à-l'heure_ prit le conseil pour argent comptant. Le même jour,
un nommé _Pinson_ qui passait pour un mouton, fut conduit de la Force à
la préfecture de police: cette translation ne pouvait s'effectuer plus à
propos; je m'empressai de l'annoncer à _Chante-à-l'heure_, en ajoutant
que tous les prisonniers pensaient que Pinson n'était extrait que parce
qu'il allait faire quelques révélations. A cette nouvelle, il parut
consterné. «Etait-il dans le chauffoir? me demanda-t-il aussitôt; je lui
dis que je n'y avais pas fait attention.» Alors il me communiqua plus
franchement ses alarmes, et j'obtins de lui de nouveaux renseignements
qui, transmis sur-le-champ à M. Henry, firent tomber sous la main de la
police tous les complices de l'assassinat, parmi lesquels la marchande
d'asticots et son mari. Les uns et les autres furent mis au secret;
_Blignon_ et _Chante-à-l'heure_, dans le bâtiment neuf; la marchande
d'asticots, son mari, Voivenel et le quatrième assassin dans
l'infirmerie, ou ils restèrent très long-temps. La procédure
s'instruisit, et je ne m'en occupai plus: elle n'eut aucun résultat,
parce qu'elle avait été mal commencée dès le principe: les accusés
furent absous.
Mon séjour, tant à Bicêtre qu'à la Force, embrasse une durée de vingt-un
mois, pendant laquelle il ne se passa pas de jours que je ne rendisse
quelque important service; je crois que j'aurais été un _mouton
perpétuel_, tant on était loin de supposer la moindre connivence entre
les agents de l'autorité et moi. Les concierges et les gardiens ne se
doutaient même pas de la mission qui m'était confiée. Adoré des voleurs;
estimé des bandits les plus déterminés, car ces gens-là ont aussi un
sentiment qu'ils appellent de l'estime, je pouvais compter en tout temps
sur leur dévouement: tous se seraient fait hacher pour moi; ce qui le
prouve c'est qu'à Bicêtre le nommé _Mardargent_, dont j'ai déjà parlé,
s'est battu plusieurs fois contre des prisonniers qui avaient osé dire
que je n'étais sorti de la Force que pour servir la police. Coco-Lacour
et Goreau, détenus dans la même maison comme voleurs incorrigibles, ne
prirent pas ma défense avec moins de générosité. Alors, peut-être,
auraient-ils eu quelque raison de me taxer d'ingratitude puisque je ne
les ai pas plus ménagés que les autres, mais le devoir commandait;
qu'ils reçoivent aujourd'hui le tribut de ma reconnaissance, ils ont
plus concouru qu'ils ne pensent aux avantages que la société a pu
retirer de mes services.
M. Henry ne laissa pas ignorer au préfet de police les nombreuses
découvertes qui étaient dues à ma sagacité. Ce fonctionnaire, à qui il
me représenta comme un homme sur lequel l'on pouvait compter, consentit
enfin à mettre un terme à ma détention. Toutes les mesures furent prises
pour que l'on ne crut pas que j'eusse recouvré ma liberté. On vint me
chercher à la Force, et l'on m'emmena sans négliger aucune des
précautions rigoureuses: on me mit les menotes, et je montai dans la
cariole d'osier, mais il était convenu que je m'évaderais en route; et
en effet je m'évadai. Le même soir toute la police était à ma
recherche. Cette évasion fit grand bruit, surtout à la Force, où mes
amis la célébrèrent par des réjouissances: ils burent à ma santé et me
souhaitèrent un bon voyage!