SCÈNE DERNIÈRE

_Le Père, la Mère, les Enfants et Moi._

_Le père._ «Eh bien! ce restant de soupe d'hier n'est pas encore

réchauffé?

_La mère._»Il n'est pas arrivé qu'il crie déjà: on va le mettre sur

le feu, ton restant de soupe;... avec lui, on dirait que la foire

est sur le pont.

_Le père._»Est-ce que tu crois qu'ils n'ont pas faim, ces enfants?

_La mère._»Eh mon Dieu! on ne peut pas aller plus vite que les

violons;... ils attendront; ils feront comme moi: tu ferais bien

mieux de souffler, que de bougonner.

_Le père_ (_soufflant_).»Elle est donc gelée ta marmite?... ah je

crois qu'elle chante,... entends-tu?

_La mère._»Non; mais je sens..., ce n'est pas possible autrement,

il y a quelqu'un.....

_Le père._»C'est les choux d'hier;.... c'est pt'être bien toi...?

François rit, je parie que c'est lui...?

_Le fils._»Voilà comme il est papa, il inculpe tout le monde.

_Le père._»C'est que vois-tu, comme on connaît les singes on les

adore; je sais que tu es un cadet sujet à caution. Oh Dieu! que ça

pue! ah ça? crois-tu être dans une écurie (_haussant le ton_)?

Est-ce dans une écurie que tu crois être (_s'adressant à sa

femme_)? Voyons, si c'est toi, dis-le moi?

_La mère._»Est-il drôle, à présent? il veut toujours que ce soit

moi...; c'est qu'elle ne se passe pas cette odeur.

_Le père._»C'est de plus fort en plus fort.

_La petite fille._»Maman, ça bout.

_La mère._»Maudit couvercle! je me suis brûlée.

_Tous ensemble._»O Dieu! quelle infection!

_La mère._»C'est une peste: on n'y tient pas... Fossé ouvre donc la

fenêtre.

_Le père._»Vous le voyez, madame, c'est encore un des tours de

votre fils...

_Le fils._»Papa, je te jure que non.

_Le père._»Tais-toi, fichu paresseux... la preuve n'est pas

convaincante...? monsieur ne peut pas aller au cinquième...; il

serait trop fatigué de monter un étage...; il se foulerait la

rate..., tu plains donc bien tes pas...; sois tranquille, je te

corrigerai.

_Le fils._»Mais papa...

_Le père._»Ne me raisonne pas..., tu vois ce manche à ballet..., il

ne tient à rien que je te le casse sur le dos: avance ici que je te

donne ta danse... avance, te dis-je? je t'apprendrai... Ah! tu me

nies...

_Le fils_ (_pleurant_.)»Mais, oui, puisque ce n'est pas moi.

_Le père._»Tu es capable de tout:... comme dit cet autre, tous

menteurs, tous voleurs.

_La mère._»Pourquoi ne pas dire la vérité?

_Le père._»Oh non! il aimera mieux que je lui fiche une paye...,

d'aussi bien, il va l'avoir... Ah! tu veux que je te donne ta

tournée? ma femme, ferme la fenêtre, à cause des voisins.

_La mère._»Gare à toi! François, ça se gâte..., gare à toi!»

Nul doute, l'action va s'engager; sans hésiter, je soulève matelas,

draps, couverture, et écartant brusquement le lambeau de damas, je me

montre à la famille stupéfaite de mon apparition. Ou imaginerait

difficilement à quel point ces braves gens furent surpris. Pendant

qu'ils s'entre-regardent sans mot dire, j'entreprends de leur raconter

le plus brièvement possible comme quoi je m'étais introduit chez eux;

comme quoi je m'étais caché sous les matelas, comme quoi... Il est

inutile de dire que l'on rit beaucoup de l'aventure de la marmite, et

qu'il ne fut plus question de battre personne. Le mari et la femme

s'étonnaient que je n'eusse pas été étouffé dans ma cachette; ils me

plaignirent, et, avec une cordialité dont les exemples ne sont pas rares

parmi les gens du peuple, ils m'offrirent des rafraîchissements, qui

étaient bien nécessaires après une matinée si laborieuse.

On doit penser que je fus sur les épines, aussi long-temps que cette

scène n'eut pas touché au dénouement... Je suais à grosses gouttes; dans

tout autre moment, je m'en fusse amusé; mais je songeais aux suites de

la découverte inévitable qui se préparait, et personne moins que moi

n'était en état d'apprécier tout ce qu'il y avait de burlesque dans la

situation... Me croyant perdu, j'aurais pu hâter l'instant fatal; c'eût

été couper court à mes perplexités: une réflexion sur la mobilité des

circonstances m'inspira de voir venir: je savais par plus d'une

expérience qu'elles déconcertent quelquefois les plans les mieux conçus,

comme aussi elles triomphent des cas les plus désespérés.

D'après l'accueil que me faisait la famille Fossé, il était probable

que je n'aurais pas à me repentir d'avoir attendu l'événement: toutefois

je n'étais pas pleinement rassuré; cette famille n'était pas heureuse;

et ne pouvait-il pas se faire que cette première impression de

bienveillance et de compassion, dont ne se défendent pas toujours les

hommes les plus pervers, fit place à l'espoir d'obtenir quelque

récompense en me livrant à la police? et puis, en supposant même que mes

hôtes fussent ce qu'on appelle _francs du collier_, étais-je à l'abri

d'une indiscrétion? Sans être doué d'une grande perspicacité, Fossé

devina le secret de mes inquiétudes, qu'il réussit à dissiper par des

protestations dont la sincérité ne devait pas se démentir.

Ce fut lui qui se chargea de veiller à ma sûreté; il commença par

pousser des reconnaissances à la suite desquelles il m'informa que les

agents de police, persuadés que je n'avais pas quitté le quartier,

s'étaient établis en permanence dans la maison et dans les rues

adjacentes; il m'apprit aussi qu'il était question de faire une seconde

visite chez tous les locataires. De tous ces rapports, je conclus qu'il

était urgent de déguerpir, car il était vraisemblable que cette fois

l'on fouillerait à fond les logements.

La famille Fossé, comme la plupart des ouvriers de Paris, était dans

l'usage d'aller souper chez un marchand de vin du voisinage, ou elle

portait ses provisions; il fut convenu que j'attendrais ce moment pour

sortir avec elle. Jusqu'à la nuit, j'avais le temps de prendre mes

mesures: je m'occupai d'abord à faire parvenir de mes nouvelles à

Annette: ce fut Fossé qui organisa le message. Il eût été de la dernière

imprudence qu'il se mît en communication directe avec elle. Voici ce

qu'il fit: il se rendit dans la rue de Grammont, où il acheta un pâté,

dans lequel il glissa le billet qu'on va lire:

«Je suis en sûreté. Tiens-toi sur tes gardes: ne te fie à personne. Ne

te laisse pas prendre à des promesses qu'on n'a ni l'intention ni le

pouvoir de tenir. Renferme-toi dans ces quatre mots, _je ne sais pas_.

Fais la bête, c'est le meilleur moyen de me prouver que tu as de

l'esprit. Je ne peux pas te donner de rendez-vous, mais quand tu

sortiras, prends toujours la rue Saint-Martin et les boulevarts. Surtout

ne te retourne pas, je réponds de tout.»

Le pâté confié à un commissionnaire de la place Vendôme, et adressé à

_madame Vidocq_, tomba, ainsi que je l'avais prévu, dans les mains des

agents qui en permirent la remise, après avoir pris connaissance de la

dépêche; ainsi je me trouvai avoir atteint deux buts à la fois, celui de

les tromper, en leur persuadant que je n'étais plus dans le quartier, et

celui de rassurer Annette, en lui faisant savoir que j'étais hors de

danger. L'expédient m'avait réussi; enhardi par ce premier succès, je

fus un peu plus calme pour effectuer les préparatifs de ma retraite.

Quelqu'argent que j'avais pris à tout hasard sur ma table de nuit,

servit à me procurer un pantalon, des bas, des souliers, une blouse

ainsi qu'un bonnet de coton bleu destiné à compléter mon déguisement.

Quand l'heure du souper fut venue, je sortis de la chambre avec toute la

famille, portant sur ma tête, par surcroît de précautions, une énorme

platée de haricots et de mouton, dont l'appétissant fumet expliquait

assez quel était le but de notre excursion. Le coeur ne m'en battit

pas moins en me trouvant face à face, sur le carré du second, avec un

agent que je n'avais pas d'abord aperçu, caché dans une encoignure.

«Soufflez votre chandelle, cria-t-il brusquement à Fossé.--Et pourquoi?

répliqua celui-ci, qui n'avait pris de la lumière que pour ne pas

éveiller les soupçons.--Allons! pas tant de raisons, reprit le

mouchard,» et il souffla lui-même la chandelle. Je l'aurais volontiers

embrassé! Dans l'allée, nous tombâmes encore sur plusieurs de ses

confrères qui, plus polis que lui, se rangèrent pour nous livrer

passage. Enfin nous étions dehors. Lorsque nous eûmes détourné l'angle

de la place, Fossé prit le plat, et nous nous séparâmes. Afin de ne pas

attirer l'attention, je marchai fort lentement jusqu'à la rue des

Fontaines: une fois là, je ne m'amusais pas, comme disent les Allemands,

à compter les boutons de mon habit, je pris ma course dans la direction

du boulevard du Temple, et fendant l'air, j'étais arrivé à la rue de

Bondy, qu'il ne m'était pas encore venu à l'idée de me demander où

j'allais.

Cependant il ne suffisait pas d'avoir échappé à une première

perquisition, les recherches pouvaient devenir des plus actives. Il

m'importait de dérouter la police, dont les nombreux limiers ne

manqueraient pas, suivant l'usage, de tout négliger pour ne s'occuper

que de moi. Dans cette conjoncture très critique, je résolus d'utiliser

pour mon salut les individus que je regardais comme mes dénonciateurs.

C'étaient les Chevalier, que j'avais vus la veille, et qui dans la

conversation que j'avais eue avec eux, avaient laissé échapper

quelques-uns de ces mots qu'on ne s'explique qu'après coup: convaincu

que je n'avais plus aucun ménagement à garder vis-à-vis de ces

misérables, je résolus de me venger d'eux, en même temps que je les

forcerais à rendre gorge autant qu'il dépendrait de moi. C'était à une

condition tacite que je les avais obligés, ils avaient violé la foi des

traités; contrairement à leur intérêt même, ils avaient fait le mal, je

me proposais de les punir d'avoir méconnu leur intérêt.

Le chemin n'est pas trop long du boulevard à la rue de l'Echiquier; je

tombai comme une bombe au domicile des Chevalier, dont la surprise en me

voyant libre, confirma tous mes soupçons. Chevalier imagina d'abord un

prétexte pour sortir; mais, fermant la porte à double tour, et mettant

la clef dans ma poche, je sautai sur un couteau de table, et dis à mon

beau-frère que s'il poussait un cri, c'était fait de lui et des siens.

Cette menace ne pouvait manquer de produire son effet; j'étais au milieu

d'un monde qui me connaissait, et que devait épouvanter la violence de

mon désespoir. Les femmes restèrent plus mortes que vives, et Chevalier,

pétrifié, immobile comme la fontaine de grès sur laquelle il s'appuyait,

me demanda, d'une voix éteinte, ce que j'exigeais de lui: «Tu vas le

savoir, lui répondis-je.»

Je débutai par la réclamation d'un habit complet que je lui avais fourni

le mois d'auparavant, il me le rendit; je me fis donner en outre une

chemise, des bottes et un chapeau; tous ces objets avaient été achetés

de mes deniers, c'était une restitution qui m'était faite. Chevalier

s'exécuta en rechignant; je crus lire dans ses yeux qu'il méditait

quelque projet, peut-être avait-il à sa disposition un moyen de faire

savoir aux voisins l'embarras dans lequel le jetait ma présence: la

prudence me prescrivit d'assurer ma retraite en cas d'une perquisition

nocturne. Une fenêtre donnant sur un jardin était fermée par deux

barreaux de fer, j'ordonnai à Chevalier d'en enlever un, et comme, en

dépit de mes instructions, il s'y prenait avec une excessive maladresse,

je me mis moi-même à l'ouvrage, sans qu'il s'aperçût que le couteau qui

lui avait tant inspiré d'effroi était passé de mes mains dans les

siennes. L'opération terminée, je ressaisis cette arme. «Maintenant, lui

dis-je, ainsi qu'aux femmes, qui étaient terrifiées, vous pouvez aller

vous coucher.» Quant à moi, je n'étais guères en train de dormir; je me

jetai sur une chaise, où je passai une nuit fort agitée. Toutes les

vicissitudes de ma vie me revinrent successivement à l'esprit; je ne

doutai pas qu'il n'y eût une malédiction sur moi;... en vain fuyais-je

le crime, le crime venait me chercher, et cette fatalité, contre

laquelle je me roidissais avec toute l'énergie de mon caractère,

semblait prendre plaisir à bouleverser mes plans de conduite en me

mettant incessamment aux prises avec l'infamie et la plus impérieuse

nécessité.

Au point du jour je fis lever Chevalier, et lui demandai s'il était en

fonds. Sur sa réponse, qu'il ne possédait que quelques pièces de

monnaie, je lui fis l'injonction de se munir de quatre couverts d'argent

qu'il devait à ma libéralité, de prendre son permis de séjour et de me

suivre. Je n'avais pas précisément besoin de lui, mais il eût été

dangereux de le laisser au logis, car il aurait pu donner l'éveil à la

police et la diriger sur mes traces avant que j'eusse pu prendre mes

dimensions. Chevalier obéit. Je redoutais moins les femmes: comme

j'emmenais avec moi un otage précieux, et que d'ailleurs elles ne

partageaient pas tout-à-fait les sentiments de ce dernier, je me

contentai, en partant, de les enfermer à double tour, et par les rues

les plus désertes de la capitale, même en plein midi, nous gagnâmes les

Champs-Élysées. Il était quatre heures du matin; nous ne rencontrâmes

personne. C'était moi qui portait les couverts; je me serais bien gardé

de les laisser à mon compagnon, il fallait que je pusse disparaître sans

inconvénient, s'il lui était arrivé de s'insurger ou de faire une

esclandre. Heureusement, il fut fort docile; au surplus, j'avais sur moi

le terrible couteau, et Chevalier, qui ne raisonnait pas, était persuadé

qu'au moindre mouvement qu'il ferait, je le lui plongerais dans le

coeur: cette terreur salutaire, qu'il éprouvait d'autant plus vivement

qu'il n'était pas irréprochable, me répondait de lui.

Nous nous promenâmes long-temps aux alentours de Chaillot; Chevalier,

qui ne prévoyait pas comment tout cela finirait, marchait machinalement

à mes côtés; il était anéanti et comme frappé d'idiotisme. A huit

heures, je le fis monter dans un fiacre et le conduisis au passage du

bois de Boulogne, où il engagea en ma présence, et sous son nom, les

quatre couverts, sur lesquels on lui prêta cent francs. Je m'emparai de

cette somme; et, satisfait d'avoir si à propos recouvré en masse ce

qu'il m'avait extorqué en détail, je remontai avec lui dans la voiture,

que je fis arrêter sur la place de la Concorde. Là, je descendis, mais

après lui avoir fait cette recommandation, «Souviens-toi d'être plus

circonspect que jamais; si je suis arrêté, quel que soit l'auteur de mon

arrestation, prends garde à toi.» J'intimai au cocher de le mener grand

train, rue de l'Échiquier, nº 23; et pour être certain qu'il ne prenait

pas une autre direction, je restai un instant à l'examiner; ensuite de

quoi je me rendis en cabriolet, chez un fripier de la _Croix-Rouge_, qui

me donna des habits d'ouvrier en échange des miens. Sous ce nouveau

costume, je m'acheminai vers l'esplanade des Invalides, pour m'informer

s'il y aurait possibilité d'acheter un uniforme de cet établissement.

Une jambe de bois, que je questionnai sans affectation, m'indiqua, rue

Saint-Dominique, un brocanteur chez qui je trouverais l'équipement

complet. Ce brocanteur était, à ce qu'il paraît, assez bavard de son

naturel. «Je ne suis pas curieux, me dit-il (c'est le préambule

ordinaire de toutes les demandes indiscrètes): vous avez tous vos

membres, sans doute l'uniforme n'est pas pour vous.--Pardon, lui

répondis-je; et comme il manifestait de l'étonnement, j'ajoutai que je

devais jouer la comédie.--Et dans quelle pièce?--Dans l'_Amour

filial_.»

Le marché conclu, j'allai aussitôt à Passy, où, chez un logeur qui était

dans mes intérêts, je me hâtai d'effectuer la métamorphose. Il ne fallut

pas cinq minutes pour faire de moi le plus manchot des invalides; mon

bras rapproché vers le défaut de ma poitrine et tenu adhérent au torse

par une sangle et par la ceinture de ma culotte, dans laquelle il était

engagé, avait entièrement disparu: quelques chiffons introduits dans la

partie supérieure d'une des manches, dont l'extrémité venait se

rattacher sur le devant du frac, jouaient le moignon à s'y méprendre, et

portaient l'illusion au plus haut degré: une pommade dont je me servis

pour teindre en noir mes cheveux et mes favoris, acheva de me rendre

méconnaissable. Sous ce travestissement, j'étais tellement sûr de

déconcerter le savoir physiognomonique des observateurs de la rue de

Jérusalem et autres, que dès le soir même j'osai me montrer dans le

quartier Saint-Martin. J'appris que la police, non-seulement occupait

toujours mon logement, mais encore qu'on y faisait l'inventaire des

marchandises et du mobilier. Au nombre des agents que je vis allant et

venant, il fut aisé de me convaincre que les recherches se poursuivaient

avec un redoublement d'activité bien extraordinaire pour cette époque,

où la vigilante administration n'était pas trop zélée toutes les fois

qu'il ne s'agissait pas d'arrestations politiques. Effrayé d'un

semblable appareil d'investigation, tout autre que moi aurait jugé

prudent de s'éloigner de Paris sans délai, au moins pour quelque temps.

Il eût été convenable de laisser passer l'orage; mais je ne pouvais me

décider à abandonner Annette au milieu des tribulations que lui causait

son attachement pour moi. Dans cette occasion, elle eut beaucoup à

souffrir; enfermée au dépôt de la préfecture, elle y resta vingt-cinq

jours au secret, d'où on ne la tirait que pour lui faire la menace de la

faire pourrir à Saint-Lazarre, si elle s'obstinait à ne pas vouloir

indiquer le lieu de ma retraite. Le poignard sur le sein, Annette

n'aurait pas parlé. Qu'on juge si j'étais chagrin de la savoir dans une

si déplorable situation; je ne pouvais pas la délivrer: dès qu'il

dépendit de moi, je m'empressai de la secourir. Un ami à qui j'avais

prêté quelques centaines de francs, me les ayant rendus, je lui fis

tenir une partie de cette somme; et, plein de l'espoir que sa détention

finirait bientôt, puisqu'après tout on n'avait à lui reprocher que

d'avoir vécu avec un forçat évadé, je me disposais à quitter Paris, me

réservant, si elle n'était pas élargie avant mon départ, de lui faire

connaître plus tard sur quel point je me serais dirigé.

Je logeais rue Tiquetonne, chez un mégissier, nommé Bouhin, qui

s'engagea, moyennant rétribution, à prendre pour lui, un passeport qu'il

me cèderait. Son signalement et le mien étaient exactement conformes:

comme moi, il était blond, avait les yeux bleus, le teint coloré, et,

par un singulier hasard, sa lèvre supérieure droite était marquée d'une

légère cicatrice; seulement sa taille était plus petite que la mienne;

mais pour se grandir et atteindre ma hauteur, avant de se présenter sous

la toise du commissaire, il devait mettre deux ou trois jeux de cartes

dans ses souliers. Bouhin recourut en effet à cet expédient, et bien

qu'au besoin je pusse user de l'étrange faculté de me rappetisser à

volonté de quatre à cinq pouces, le passeport qu'il me vendit me

dispensait de cette réduction. Pourvu de cette pièce, je m'applaudissais

d'une ressemblance qui garantissait ma liberté, lorsque Bouhin (j'étais

installé dans son domicile depuis huit jours), me confia un secret qui

me fit trembler: cet homme fabriquait habituellement de la fausse

monnaie, et pour me donner un échantillon de son savoir-faire, il coula

devant moi huit pièces de cinq francs, que sa femme passa dans la même

journée. On ne devine que trop tout ce qu'il y avait d'alarmant pour moi

dans la confidence de Bouhin.

D'abord j'en tirai la conséquence que vraisemblablement, d'un instant à

l'autre, son passeport serait une très mauvaise recommandation aux yeux

de la gendarmerie; car, d'après le métier qu'il faisait, Bouhin devait

tôt ou tard se trouver sous le coup d'un mandat d'amener; partant,

l'argent que je lui avais donné était furieusement aventuré, et il s'en

fallait qu'il y eût de l'avantage à être pris pour lui. Ce n'était pas

tout: vu cet état de suspicion qui, dans les préventions du juge et du

public, est toujours inséparable de la condition de forçat évadé,

n'était-il pas présumable que Bouhin, traduit comme faux monnoyeur, je

serais considéré comme son complice? La justice a commis tant d'erreurs!

condamné une première fois quoique innocent, qui me garantissait que je

ne le serais pas une seconde? Le crime, qui m'avait été à tort imputé,

par cela seul qu'il me constituait faussaire, rentrait nominalement

dans l'espèce de celui dont Bouhin se rendait coupable. Je me voyais

succombant sous une masse de présomptions et d'apparences telles,

peut-être, que mon avocat, honteux de prendre ma défense, se croirait

réduit à implorer pour moi la pitié de mes juges. J'entendais prononcer

mon arrêt de mort. Mes appréhensions redoublèrent, quand je sus que

Bouhin avait un associé: c'était un médecin nommé Terrier, qui venait

fréquemment à la maison. Cet homme avait un visage patibulaire; il me

semblait qu'à la seule inspection de sa figure, toutes les polices du

monde dussent se mettre à ses trousses; sans le connaître, je me serais

fait l'idée qu'en le suivant il était presque impossible de ne pas

remonter à la source de quelque attentat. En un mot il était une

fâcheuse enseigne pour tout endroit dans lequel on le voyait entrer.

Persuadé que ses visites porteraient malheur au logis, j'engageai Bouhin

à renoncer à une industrie aussi chanceuse que celle qu'il exerçait; les

meilleures raisons ne purent rien sur son esprit; tout ce que j'obtins à

force de supplications, fut que, pour éviter de donner lieu à une

perquisition qui certainement me livrerait à la police, il suspendrait

et la fabrication, et l'émission des pièces aussi long-temps que je

resterais chez lui, ce qui n'empêcha pas que deux jours après je le

surprisse à travailler encore au grand oeuvre. Cette fois je jugeai à

propos de m'adresser à son collaborateur; je lui représentai sous les

couleurs les plus vives les dangers auxquels ils s'exposaient. «Je vois,

me répondit le médecin, que vous êtes encore un peureux comme il y en a

tant. Quand on nous découvrirait, qu'est-ce qu'il en serait? il y en a

bien d'autres qui ont fait le trébuchet sur la place de Grève; et puis

nous n'en sommes pas là: voilà quinze ans que j'ai pris _messieurs de la

chambre_ pour mes changeurs, et personne ne s'est jamais douté de rien:

ça ira tant que ça ira: au surplus, mon camarade, ajouta-il avec humeur,

si j'ai un conseil à vous donner, c'est de vous mêler de vos affaires.»

A la tournure que prenait la discussion, je vis qu'il était superflu de

la continuer, et que je ferais sagement de me tenir sur mes gardes: je

sentis plus que jamais la nécessité de quitter Paris le plus tôt

possible. On était au mardi; j'aurais voulu partir dès le lendemain;

mais, averti qu'Annette serait mise en liberté à la fin de la semaine,

je me proposais de différer mon départ jusqu'à sa sortie, lorsque le

vendredi, sur les trois heures du matin, j'entendis frapper légèrement à

la porte de la rue: la nature du coup, l'heure, la circonstance, tout me

fait pressentir que l'on vient m'arrêter: sans rien dire à Bouhin, je

sors sur le carré; je monte: parvenu au haut de l'escalier, je saisis la

gouttière, je grimpe sur le toit, et vais me blottir derrière un tuyau

de cheminée.

Mes pressentiments ne m'avaient pas trompé: en un instant la maison fut

remplie d'agents de police, qui furetèrent partout. Surpris de ne pas me

trouver, et avertis sans doute par mes vêtements laissés auprès de mon

lit, que je m'étais enfui en chemise, ce qui ne me permettait pas

d'aller bien loin, ils induisirent que je ne pouvais pas avoir pris la

voie ordinaire. A défaut de cavaliers que l'on pût envoyer à ma

poursuite, on manda des couvreurs, qui explorèrent toute la toiture, où

je fus trouvé et saisi, sans que la nature du terrain me permît de

tenter une résistance qui n'aurait abouti qu'à un saut des plus

périlleux. A quelques gourmades près, que je reçus des agents, mon

arrestation n'offrit rien de remarquable: conduit à la préfecture, je

fus interrogé par M. Henry, qui, se rappelant parfaitement la démarche

que j'avais faite quelques mois auparavant, me promit de faire tout ce

qui dépendrait de lui pour adoucir ma position; on ne m'en transféra pas

moins à la Force, et de là à Bicêtre, où je devais attendre le prochain

départ de la chaîne.

Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome II · 第 26 / 43 题