_Le Père, la Mère, les Enfants et Moi._
_Le père._ «Eh bien! ce restant de soupe d'hier n'est pas encore
réchauffé?
_La mère._»Il n'est pas arrivé qu'il crie déjà: on va le mettre sur
le feu, ton restant de soupe;... avec lui, on dirait que la foire
est sur le pont.
_Le père._»Est-ce que tu crois qu'ils n'ont pas faim, ces enfants?
_La mère._»Eh mon Dieu! on ne peut pas aller plus vite que les
violons;... ils attendront; ils feront comme moi: tu ferais bien
mieux de souffler, que de bougonner.
_Le père_ (_soufflant_).»Elle est donc gelée ta marmite?... ah je
crois qu'elle chante,... entends-tu?
_La mère._»Non; mais je sens..., ce n'est pas possible autrement,
il y a quelqu'un.....
_Le père._»C'est les choux d'hier;.... c'est pt'être bien toi...?
François rit, je parie que c'est lui...?
_Le fils._»Voilà comme il est papa, il inculpe tout le monde.
_Le père._»C'est que vois-tu, comme on connaît les singes on les
adore; je sais que tu es un cadet sujet à caution. Oh Dieu! que ça
pue! ah ça? crois-tu être dans une écurie (_haussant le ton_)?
Est-ce dans une écurie que tu crois être (_s'adressant à sa
femme_)? Voyons, si c'est toi, dis-le moi?
_La mère._»Est-il drôle, à présent? il veut toujours que ce soit
moi...; c'est qu'elle ne se passe pas cette odeur.
_Le père._»C'est de plus fort en plus fort.
_La petite fille._»Maman, ça bout.
_La mère._»Maudit couvercle! je me suis brûlée.
_Tous ensemble._»O Dieu! quelle infection!
_La mère._»C'est une peste: on n'y tient pas... Fossé ouvre donc la
fenêtre.
_Le père._»Vous le voyez, madame, c'est encore un des tours de
votre fils...
_Le fils._»Papa, je te jure que non.
_Le père._»Tais-toi, fichu paresseux... la preuve n'est pas
convaincante...? monsieur ne peut pas aller au cinquième...; il
serait trop fatigué de monter un étage...; il se foulerait la
rate..., tu plains donc bien tes pas...; sois tranquille, je te
corrigerai.
_Le fils._»Mais papa...
_Le père._»Ne me raisonne pas..., tu vois ce manche à ballet..., il
ne tient à rien que je te le casse sur le dos: avance ici que je te
donne ta danse... avance, te dis-je? je t'apprendrai... Ah! tu me
nies...
_Le fils_ (_pleurant_.)»Mais, oui, puisque ce n'est pas moi.
_Le père._»Tu es capable de tout:... comme dit cet autre, tous
menteurs, tous voleurs.
_La mère._»Pourquoi ne pas dire la vérité?
_Le père._»Oh non! il aimera mieux que je lui fiche une paye...,
d'aussi bien, il va l'avoir... Ah! tu veux que je te donne ta
tournée? ma femme, ferme la fenêtre, à cause des voisins.
_La mère._»Gare à toi! François, ça se gâte..., gare à toi!»
Nul doute, l'action va s'engager; sans hésiter, je soulève matelas,
draps, couverture, et écartant brusquement le lambeau de damas, je me
montre à la famille stupéfaite de mon apparition. Ou imaginerait
difficilement à quel point ces braves gens furent surpris. Pendant
qu'ils s'entre-regardent sans mot dire, j'entreprends de leur raconter
le plus brièvement possible comme quoi je m'étais introduit chez eux;
comme quoi je m'étais caché sous les matelas, comme quoi... Il est
inutile de dire que l'on rit beaucoup de l'aventure de la marmite, et
qu'il ne fut plus question de battre personne. Le mari et la femme
s'étonnaient que je n'eusse pas été étouffé dans ma cachette; ils me
plaignirent, et, avec une cordialité dont les exemples ne sont pas rares
parmi les gens du peuple, ils m'offrirent des rafraîchissements, qui
étaient bien nécessaires après une matinée si laborieuse.
On doit penser que je fus sur les épines, aussi long-temps que cette
scène n'eut pas touché au dénouement... Je suais à grosses gouttes; dans
tout autre moment, je m'en fusse amusé; mais je songeais aux suites de
la découverte inévitable qui se préparait, et personne moins que moi
n'était en état d'apprécier tout ce qu'il y avait de burlesque dans la
situation... Me croyant perdu, j'aurais pu hâter l'instant fatal; c'eût
été couper court à mes perplexités: une réflexion sur la mobilité des
circonstances m'inspira de voir venir: je savais par plus d'une
expérience qu'elles déconcertent quelquefois les plans les mieux conçus,
comme aussi elles triomphent des cas les plus désespérés.
D'après l'accueil que me faisait la famille Fossé, il était probable
que je n'aurais pas à me repentir d'avoir attendu l'événement: toutefois
je n'étais pas pleinement rassuré; cette famille n'était pas heureuse;
et ne pouvait-il pas se faire que cette première impression de
bienveillance et de compassion, dont ne se défendent pas toujours les
hommes les plus pervers, fit place à l'espoir d'obtenir quelque
récompense en me livrant à la police? et puis, en supposant même que mes
hôtes fussent ce qu'on appelle _francs du collier_, étais-je à l'abri
d'une indiscrétion? Sans être doué d'une grande perspicacité, Fossé
devina le secret de mes inquiétudes, qu'il réussit à dissiper par des
protestations dont la sincérité ne devait pas se démentir.
Ce fut lui qui se chargea de veiller à ma sûreté; il commença par
pousser des reconnaissances à la suite desquelles il m'informa que les
agents de police, persuadés que je n'avais pas quitté le quartier,
s'étaient établis en permanence dans la maison et dans les rues
adjacentes; il m'apprit aussi qu'il était question de faire une seconde
visite chez tous les locataires. De tous ces rapports, je conclus qu'il
était urgent de déguerpir, car il était vraisemblable que cette fois
l'on fouillerait à fond les logements.
La famille Fossé, comme la plupart des ouvriers de Paris, était dans
l'usage d'aller souper chez un marchand de vin du voisinage, ou elle
portait ses provisions; il fut convenu que j'attendrais ce moment pour
sortir avec elle. Jusqu'à la nuit, j'avais le temps de prendre mes
mesures: je m'occupai d'abord à faire parvenir de mes nouvelles à
Annette: ce fut Fossé qui organisa le message. Il eût été de la dernière
imprudence qu'il se mît en communication directe avec elle. Voici ce
qu'il fit: il se rendit dans la rue de Grammont, où il acheta un pâté,
dans lequel il glissa le billet qu'on va lire:
«Je suis en sûreté. Tiens-toi sur tes gardes: ne te fie à personne. Ne
te laisse pas prendre à des promesses qu'on n'a ni l'intention ni le
pouvoir de tenir. Renferme-toi dans ces quatre mots, _je ne sais pas_.
Fais la bête, c'est le meilleur moyen de me prouver que tu as de
l'esprit. Je ne peux pas te donner de rendez-vous, mais quand tu
sortiras, prends toujours la rue Saint-Martin et les boulevarts. Surtout
ne te retourne pas, je réponds de tout.»
Le pâté confié à un commissionnaire de la place Vendôme, et adressé à
_madame Vidocq_, tomba, ainsi que je l'avais prévu, dans les mains des
agents qui en permirent la remise, après avoir pris connaissance de la
dépêche; ainsi je me trouvai avoir atteint deux buts à la fois, celui de
les tromper, en leur persuadant que je n'étais plus dans le quartier, et
celui de rassurer Annette, en lui faisant savoir que j'étais hors de
danger. L'expédient m'avait réussi; enhardi par ce premier succès, je
fus un peu plus calme pour effectuer les préparatifs de ma retraite.
Quelqu'argent que j'avais pris à tout hasard sur ma table de nuit,
servit à me procurer un pantalon, des bas, des souliers, une blouse
ainsi qu'un bonnet de coton bleu destiné à compléter mon déguisement.
Quand l'heure du souper fut venue, je sortis de la chambre avec toute la
famille, portant sur ma tête, par surcroît de précautions, une énorme
platée de haricots et de mouton, dont l'appétissant fumet expliquait
assez quel était le but de notre excursion. Le coeur ne m'en battit
pas moins en me trouvant face à face, sur le carré du second, avec un
agent que je n'avais pas d'abord aperçu, caché dans une encoignure.
«Soufflez votre chandelle, cria-t-il brusquement à Fossé.--Et pourquoi?
répliqua celui-ci, qui n'avait pris de la lumière que pour ne pas
éveiller les soupçons.--Allons! pas tant de raisons, reprit le
mouchard,» et il souffla lui-même la chandelle. Je l'aurais volontiers
embrassé! Dans l'allée, nous tombâmes encore sur plusieurs de ses
confrères qui, plus polis que lui, se rangèrent pour nous livrer
passage. Enfin nous étions dehors. Lorsque nous eûmes détourné l'angle
de la place, Fossé prit le plat, et nous nous séparâmes. Afin de ne pas
attirer l'attention, je marchai fort lentement jusqu'à la rue des
Fontaines: une fois là, je ne m'amusais pas, comme disent les Allemands,
à compter les boutons de mon habit, je pris ma course dans la direction
du boulevard du Temple, et fendant l'air, j'étais arrivé à la rue de
Bondy, qu'il ne m'était pas encore venu à l'idée de me demander où
j'allais.
Cependant il ne suffisait pas d'avoir échappé à une première
perquisition, les recherches pouvaient devenir des plus actives. Il
m'importait de dérouter la police, dont les nombreux limiers ne
manqueraient pas, suivant l'usage, de tout négliger pour ne s'occuper
que de moi. Dans cette conjoncture très critique, je résolus d'utiliser
pour mon salut les individus que je regardais comme mes dénonciateurs.
C'étaient les Chevalier, que j'avais vus la veille, et qui dans la
conversation que j'avais eue avec eux, avaient laissé échapper
quelques-uns de ces mots qu'on ne s'explique qu'après coup: convaincu
que je n'avais plus aucun ménagement à garder vis-à-vis de ces
misérables, je résolus de me venger d'eux, en même temps que je les
forcerais à rendre gorge autant qu'il dépendrait de moi. C'était à une
condition tacite que je les avais obligés, ils avaient violé la foi des
traités; contrairement à leur intérêt même, ils avaient fait le mal, je
me proposais de les punir d'avoir méconnu leur intérêt.
Le chemin n'est pas trop long du boulevard à la rue de l'Echiquier; je
tombai comme une bombe au domicile des Chevalier, dont la surprise en me
voyant libre, confirma tous mes soupçons. Chevalier imagina d'abord un
prétexte pour sortir; mais, fermant la porte à double tour, et mettant
la clef dans ma poche, je sautai sur un couteau de table, et dis à mon
beau-frère que s'il poussait un cri, c'était fait de lui et des siens.
Cette menace ne pouvait manquer de produire son effet; j'étais au milieu
d'un monde qui me connaissait, et que devait épouvanter la violence de
mon désespoir. Les femmes restèrent plus mortes que vives, et Chevalier,
pétrifié, immobile comme la fontaine de grès sur laquelle il s'appuyait,
me demanda, d'une voix éteinte, ce que j'exigeais de lui: «Tu vas le
savoir, lui répondis-je.»
Je débutai par la réclamation d'un habit complet que je lui avais fourni
le mois d'auparavant, il me le rendit; je me fis donner en outre une
chemise, des bottes et un chapeau; tous ces objets avaient été achetés
de mes deniers, c'était une restitution qui m'était faite. Chevalier
s'exécuta en rechignant; je crus lire dans ses yeux qu'il méditait
quelque projet, peut-être avait-il à sa disposition un moyen de faire
savoir aux voisins l'embarras dans lequel le jetait ma présence: la
prudence me prescrivit d'assurer ma retraite en cas d'une perquisition
nocturne. Une fenêtre donnant sur un jardin était fermée par deux
barreaux de fer, j'ordonnai à Chevalier d'en enlever un, et comme, en
dépit de mes instructions, il s'y prenait avec une excessive maladresse,
je me mis moi-même à l'ouvrage, sans qu'il s'aperçût que le couteau qui
lui avait tant inspiré d'effroi était passé de mes mains dans les
siennes. L'opération terminée, je ressaisis cette arme. «Maintenant, lui
dis-je, ainsi qu'aux femmes, qui étaient terrifiées, vous pouvez aller
vous coucher.» Quant à moi, je n'étais guères en train de dormir; je me
jetai sur une chaise, où je passai une nuit fort agitée. Toutes les
vicissitudes de ma vie me revinrent successivement à l'esprit; je ne
doutai pas qu'il n'y eût une malédiction sur moi;... en vain fuyais-je
le crime, le crime venait me chercher, et cette fatalité, contre
laquelle je me roidissais avec toute l'énergie de mon caractère,
semblait prendre plaisir à bouleverser mes plans de conduite en me
mettant incessamment aux prises avec l'infamie et la plus impérieuse
nécessité.
Au point du jour je fis lever Chevalier, et lui demandai s'il était en
fonds. Sur sa réponse, qu'il ne possédait que quelques pièces de
monnaie, je lui fis l'injonction de se munir de quatre couverts d'argent
qu'il devait à ma libéralité, de prendre son permis de séjour et de me
suivre. Je n'avais pas précisément besoin de lui, mais il eût été
dangereux de le laisser au logis, car il aurait pu donner l'éveil à la
police et la diriger sur mes traces avant que j'eusse pu prendre mes
dimensions. Chevalier obéit. Je redoutais moins les femmes: comme
j'emmenais avec moi un otage précieux, et que d'ailleurs elles ne
partageaient pas tout-à-fait les sentiments de ce dernier, je me
contentai, en partant, de les enfermer à double tour, et par les rues
les plus désertes de la capitale, même en plein midi, nous gagnâmes les
Champs-Élysées. Il était quatre heures du matin; nous ne rencontrâmes
personne. C'était moi qui portait les couverts; je me serais bien gardé
de les laisser à mon compagnon, il fallait que je pusse disparaître sans
inconvénient, s'il lui était arrivé de s'insurger ou de faire une
esclandre. Heureusement, il fut fort docile; au surplus, j'avais sur moi
le terrible couteau, et Chevalier, qui ne raisonnait pas, était persuadé
qu'au moindre mouvement qu'il ferait, je le lui plongerais dans le
coeur: cette terreur salutaire, qu'il éprouvait d'autant plus vivement
qu'il n'était pas irréprochable, me répondait de lui.
Nous nous promenâmes long-temps aux alentours de Chaillot; Chevalier,
qui ne prévoyait pas comment tout cela finirait, marchait machinalement
à mes côtés; il était anéanti et comme frappé d'idiotisme. A huit
heures, je le fis monter dans un fiacre et le conduisis au passage du
bois de Boulogne, où il engagea en ma présence, et sous son nom, les
quatre couverts, sur lesquels on lui prêta cent francs. Je m'emparai de
cette somme; et, satisfait d'avoir si à propos recouvré en masse ce
qu'il m'avait extorqué en détail, je remontai avec lui dans la voiture,
que je fis arrêter sur la place de la Concorde. Là, je descendis, mais
après lui avoir fait cette recommandation, «Souviens-toi d'être plus
circonspect que jamais; si je suis arrêté, quel que soit l'auteur de mon
arrestation, prends garde à toi.» J'intimai au cocher de le mener grand
train, rue de l'Échiquier, nº 23; et pour être certain qu'il ne prenait
pas une autre direction, je restai un instant à l'examiner; ensuite de
quoi je me rendis en cabriolet, chez un fripier de la _Croix-Rouge_, qui
me donna des habits d'ouvrier en échange des miens. Sous ce nouveau
costume, je m'acheminai vers l'esplanade des Invalides, pour m'informer
s'il y aurait possibilité d'acheter un uniforme de cet établissement.
Une jambe de bois, que je questionnai sans affectation, m'indiqua, rue
Saint-Dominique, un brocanteur chez qui je trouverais l'équipement
complet. Ce brocanteur était, à ce qu'il paraît, assez bavard de son
naturel. «Je ne suis pas curieux, me dit-il (c'est le préambule
ordinaire de toutes les demandes indiscrètes): vous avez tous vos
membres, sans doute l'uniforme n'est pas pour vous.--Pardon, lui
répondis-je; et comme il manifestait de l'étonnement, j'ajoutai que je
devais jouer la comédie.--Et dans quelle pièce?--Dans l'_Amour
filial_.»
Le marché conclu, j'allai aussitôt à Passy, où, chez un logeur qui était
dans mes intérêts, je me hâtai d'effectuer la métamorphose. Il ne fallut
pas cinq minutes pour faire de moi le plus manchot des invalides; mon
bras rapproché vers le défaut de ma poitrine et tenu adhérent au torse
par une sangle et par la ceinture de ma culotte, dans laquelle il était
engagé, avait entièrement disparu: quelques chiffons introduits dans la
partie supérieure d'une des manches, dont l'extrémité venait se
rattacher sur le devant du frac, jouaient le moignon à s'y méprendre, et
portaient l'illusion au plus haut degré: une pommade dont je me servis
pour teindre en noir mes cheveux et mes favoris, acheva de me rendre
méconnaissable. Sous ce travestissement, j'étais tellement sûr de
déconcerter le savoir physiognomonique des observateurs de la rue de
Jérusalem et autres, que dès le soir même j'osai me montrer dans le
quartier Saint-Martin. J'appris que la police, non-seulement occupait
toujours mon logement, mais encore qu'on y faisait l'inventaire des
marchandises et du mobilier. Au nombre des agents que je vis allant et
venant, il fut aisé de me convaincre que les recherches se poursuivaient
avec un redoublement d'activité bien extraordinaire pour cette époque,
où la vigilante administration n'était pas trop zélée toutes les fois
qu'il ne s'agissait pas d'arrestations politiques. Effrayé d'un
semblable appareil d'investigation, tout autre que moi aurait jugé
prudent de s'éloigner de Paris sans délai, au moins pour quelque temps.
Il eût été convenable de laisser passer l'orage; mais je ne pouvais me
décider à abandonner Annette au milieu des tribulations que lui causait
son attachement pour moi. Dans cette occasion, elle eut beaucoup à
souffrir; enfermée au dépôt de la préfecture, elle y resta vingt-cinq
jours au secret, d'où on ne la tirait que pour lui faire la menace de la
faire pourrir à Saint-Lazarre, si elle s'obstinait à ne pas vouloir
indiquer le lieu de ma retraite. Le poignard sur le sein, Annette
n'aurait pas parlé. Qu'on juge si j'étais chagrin de la savoir dans une
si déplorable situation; je ne pouvais pas la délivrer: dès qu'il
dépendit de moi, je m'empressai de la secourir. Un ami à qui j'avais
prêté quelques centaines de francs, me les ayant rendus, je lui fis
tenir une partie de cette somme; et, plein de l'espoir que sa détention
finirait bientôt, puisqu'après tout on n'avait à lui reprocher que
d'avoir vécu avec un forçat évadé, je me disposais à quitter Paris, me
réservant, si elle n'était pas élargie avant mon départ, de lui faire
connaître plus tard sur quel point je me serais dirigé.
Je logeais rue Tiquetonne, chez un mégissier, nommé Bouhin, qui
s'engagea, moyennant rétribution, à prendre pour lui, un passeport qu'il
me cèderait. Son signalement et le mien étaient exactement conformes:
comme moi, il était blond, avait les yeux bleus, le teint coloré, et,
par un singulier hasard, sa lèvre supérieure droite était marquée d'une
légère cicatrice; seulement sa taille était plus petite que la mienne;
mais pour se grandir et atteindre ma hauteur, avant de se présenter sous
la toise du commissaire, il devait mettre deux ou trois jeux de cartes
dans ses souliers. Bouhin recourut en effet à cet expédient, et bien
qu'au besoin je pusse user de l'étrange faculté de me rappetisser à
volonté de quatre à cinq pouces, le passeport qu'il me vendit me
dispensait de cette réduction. Pourvu de cette pièce, je m'applaudissais
d'une ressemblance qui garantissait ma liberté, lorsque Bouhin (j'étais
installé dans son domicile depuis huit jours), me confia un secret qui
me fit trembler: cet homme fabriquait habituellement de la fausse
monnaie, et pour me donner un échantillon de son savoir-faire, il coula
devant moi huit pièces de cinq francs, que sa femme passa dans la même
journée. On ne devine que trop tout ce qu'il y avait d'alarmant pour moi
dans la confidence de Bouhin.
D'abord j'en tirai la conséquence que vraisemblablement, d'un instant à
l'autre, son passeport serait une très mauvaise recommandation aux yeux
de la gendarmerie; car, d'après le métier qu'il faisait, Bouhin devait
tôt ou tard se trouver sous le coup d'un mandat d'amener; partant,
l'argent que je lui avais donné était furieusement aventuré, et il s'en
fallait qu'il y eût de l'avantage à être pris pour lui. Ce n'était pas
tout: vu cet état de suspicion qui, dans les préventions du juge et du
public, est toujours inséparable de la condition de forçat évadé,
n'était-il pas présumable que Bouhin, traduit comme faux monnoyeur, je
serais considéré comme son complice? La justice a commis tant d'erreurs!
condamné une première fois quoique innocent, qui me garantissait que je
ne le serais pas une seconde? Le crime, qui m'avait été à tort imputé,
par cela seul qu'il me constituait faussaire, rentrait nominalement
dans l'espèce de celui dont Bouhin se rendait coupable. Je me voyais
succombant sous une masse de présomptions et d'apparences telles,
peut-être, que mon avocat, honteux de prendre ma défense, se croirait
réduit à implorer pour moi la pitié de mes juges. J'entendais prononcer
mon arrêt de mort. Mes appréhensions redoublèrent, quand je sus que
Bouhin avait un associé: c'était un médecin nommé Terrier, qui venait
fréquemment à la maison. Cet homme avait un visage patibulaire; il me
semblait qu'à la seule inspection de sa figure, toutes les polices du
monde dussent se mettre à ses trousses; sans le connaître, je me serais
fait l'idée qu'en le suivant il était presque impossible de ne pas
remonter à la source de quelque attentat. En un mot il était une
fâcheuse enseigne pour tout endroit dans lequel on le voyait entrer.
Persuadé que ses visites porteraient malheur au logis, j'engageai Bouhin
à renoncer à une industrie aussi chanceuse que celle qu'il exerçait; les
meilleures raisons ne purent rien sur son esprit; tout ce que j'obtins à
force de supplications, fut que, pour éviter de donner lieu à une
perquisition qui certainement me livrerait à la police, il suspendrait
et la fabrication, et l'émission des pièces aussi long-temps que je
resterais chez lui, ce qui n'empêcha pas que deux jours après je le
surprisse à travailler encore au grand oeuvre. Cette fois je jugeai à
propos de m'adresser à son collaborateur; je lui représentai sous les
couleurs les plus vives les dangers auxquels ils s'exposaient. «Je vois,
me répondit le médecin, que vous êtes encore un peureux comme il y en a
tant. Quand on nous découvrirait, qu'est-ce qu'il en serait? il y en a
bien d'autres qui ont fait le trébuchet sur la place de Grève; et puis
nous n'en sommes pas là: voilà quinze ans que j'ai pris _messieurs de la
chambre_ pour mes changeurs, et personne ne s'est jamais douté de rien:
ça ira tant que ça ira: au surplus, mon camarade, ajouta-il avec humeur,
si j'ai un conseil à vous donner, c'est de vous mêler de vos affaires.»
A la tournure que prenait la discussion, je vis qu'il était superflu de
la continuer, et que je ferais sagement de me tenir sur mes gardes: je
sentis plus que jamais la nécessité de quitter Paris le plus tôt
possible. On était au mardi; j'aurais voulu partir dès le lendemain;
mais, averti qu'Annette serait mise en liberté à la fin de la semaine,
je me proposais de différer mon départ jusqu'à sa sortie, lorsque le
vendredi, sur les trois heures du matin, j'entendis frapper légèrement à
la porte de la rue: la nature du coup, l'heure, la circonstance, tout me
fait pressentir que l'on vient m'arrêter: sans rien dire à Bouhin, je
sors sur le carré; je monte: parvenu au haut de l'escalier, je saisis la
gouttière, je grimpe sur le toit, et vais me blottir derrière un tuyau
de cheminée.
Mes pressentiments ne m'avaient pas trompé: en un instant la maison fut
remplie d'agents de police, qui furetèrent partout. Surpris de ne pas me
trouver, et avertis sans doute par mes vêtements laissés auprès de mon
lit, que je m'étais enfui en chemise, ce qui ne me permettait pas
d'aller bien loin, ils induisirent que je ne pouvais pas avoir pris la
voie ordinaire. A défaut de cavaliers que l'on pût envoyer à ma
poursuite, on manda des couvreurs, qui explorèrent toute la toiture, où
je fus trouvé et saisi, sans que la nature du terrain me permît de
tenter une résistance qui n'aurait abouti qu'à un saut des plus
périlleux. A quelques gourmades près, que je reçus des agents, mon
arrestation n'offrit rien de remarquable: conduit à la préfecture, je
fus interrogé par M. Henry, qui, se rappelant parfaitement la démarche
que j'avais faite quelques mois auparavant, me promit de faire tout ce
qui dépendrait de lui pour adoucir ma position; on ne m'en transféra pas
moins à la Force, et de là à Bicêtre, où je devais attendre le prochain
départ de la chaîne.