_Le Mari, la Femme et le Fils._
_La femme._»Oh! mon Dieu, mon Dieu! Combien qu'il y a de monde
d'amassé dans la rue..... Allez! on en dit de belles sur le compte
de M. Vidocq, j'espère qu'on en dégoise, et de toutes les couleurs.
Tout de même, il faut qu'il y ait quelque chose de vrai; il n'y a
jamais de feu sans fumée... Je sais bien toujours que c'était un
fier _faigniant_ que ton monsieur Vidocq: pour un maître tailleur,
il avait plus souvent les bras que les jambes croisées.
_Le mari._»Te voilà encore comme les autres à faire des
suppositions; vois-tu comme t'es mauvaise langue;... d'ailleurs, il
n'y a qu'un mot qui serve, ça nous regarde pas. Je suppose encore
que ça nous regarderait; eh bien! de quoi qu'ils l'accusent,
qu'est-ce qu'ils chantent? je ne suis pas curieux...
_La femme._»Qu'est-ce qu'ils chantent, ça fait trembler seulement
rien que d'y penser... Quand on dit d'un homme qu'il a été condamné
à être fait mourir pour assassinat. Je voudrais que t'entende le
petit tailleur de dessus de la place.
_Le mari._»Bah! jalousie de métier.
_La femme._»Et la portière du nº 27, qui dit comme ça qu'elle est
bien sûre qu'elle l'a vu sortir tous les soirs avec un gros bâton,
si bien déguisé qu'elle ne le reconnaissait pas.
_Le mari._»La portière dit ça?
_La femme._»Et qu'il allait attendre le monde dans les
Champs-Elysées.
_Le mari._»Faut-il que tu sois bête!
_La femme._»Ah! faut-il que je sois bête! le rogomiste est p't-être
bête aussi, quand il dit que c'est tous voleurs qui viennent là
dedans, et qu'il a vu M. Vidocq avec des visages qui avaient
mauvaise mine.
_Le mari._»Eh bien! qui avaient mauvaise mine, après....
_La femme._»Après, après, toujours est-il que le commissaire a dit
à l'épicier que c'est rien qui vaille,... et pire que ça,
puisqu'il a ajouté que c'était un grand coupable, que la justice ne
pouvait venir à bout de rattraper.
_Le mari._»Et tu la gobes.... t'es joliment encore de ton pays;...
tu crois le commissaire, toi, tu ne vois pas que c'est un quart
qu'il bat; et puis, tiens, on ne me mettra jamais dans la tête que
M. Vidocq soit un malhonnête homme, il m'est avis, au contraire,
que c'est un bon enfant, un homme rangé. Au surplus, qu'il soit ce
qu'il voudra, ça nous regarde pas; mêlons-nous de notre ouvrage;
voilà l'heure qui s'avance,... il faut valser. Allons, _preste_ au
travail!»
La séance est levée: le père, la mère, le fils et une petite fille,
toute la famille Fossé part, et je reste sous clef, réfléchissant aux
insinuations perfides de la police, qui, pour me priver de l'assistance
des voisins, s'attachait à me représenter comme un infâme scélérat. J'ai
vu souvent depuis employer cette tactique, dont le succès se fonde
toujours sur d'atroces calomnies, tactique révoltante, en ce qu'elle est
injuste; tactique maladroite, en ce qu'elle produit un effet tout
contraire à celui qu'on en attend, puisqu'alors les personnes qui
eussent prêté main-forte pour l'arrestation d'un voleur, peuvent en être
empêchées par la crainte de lutter contre un homme que le sentiment de
son crime et la perspective de l'échafaud doivent pousser au désespoir.
Il y avait près de deux heures que j'étais enfermé: il ne se faisait
aucun bruit dans la maison, ni dans la rue; les groupes s'étaient
dispersés; je commençais à me rassurer, lorsqu'une circonstance bien
ridicule vint compliquer ma situation. Un besoin des plus pressants
s'annonçait par des coliques d'une telle violence, que, ne voyant dans
la chambre aucun vase approprié à la nécessité, je me trouvais dans le
plus cruel embarras; à force de fureter dans tous les coins et recoins,
j'aperçois enfin une marmite en fonte... Il était temps, je la découvre,
et......... à peine ai-je terminé, que j'entends fourrer une clef dans
la serrure; je replace précipitamment le couvercle, et vite je me glisse
de nouveau dans ma retraite: on entre; c'est la femme Fossé avec sa
fille; un instant après viennent le père et le fils.