L’Observatoire est réorganisé. Aux prodigues qui dissipent leur fortune,
on donne un conseil judiciaire; à M. Le Verrier, qui gaspillait
l’intelligence des astronomes, M. le ministre de l’instruction publique
a nommé un conseil... de famille. L’arbitraire est mort à
l’Observatoire, et Dieu sait s’il avait la vie dure! Tout en conservant
le titre de directeur, l’autocrate devient constitutionnel; il ne pourra
même pas rosser un domestique sans la permission de son conseil.
Voici les noms des huit nouveaux régents de l’Observatoire. Ce sont: MM.
Marié Davy, Lœvy, Wolff, Yvon Villarceaux, astronomes; membres choisis
en dehors de l’établissement: MM. Briaud, Faye, Serret et l’amiral
Dieudonné.
Les gens qui connaissent mal M. Le Verrier s’imaginent que l’ère de la
paix vient enfin de commencer pour les astronomes; ceux qui le
connaissent mieux sont persuadés que le savant calculateur va faire
d’incessants efforts pour absorber son conseil, et s’il n’y parvient pas
(chose probable), après des luttes acharnées, il secouera la poussière
de ses pantoufles sur le seuil de l’Observatoire, ce qui sera
certainement une chose très-fâcheuse, car M. Le Verrier possède
d’éminentes facultés, et rendrait à l’astronomie de grands services,
s’il voulait modifier les côtés grincheux et envahisseurs de son
caractère.
* * * * *
Le docteur Rayer était un grand et beau vieillard, un peu épais dans ses
derniers temps, mais que la vieillesse n’avait pas courbé. Une tête
superbe, qui ne manquait pas de majesté; un front haut et large, dominé
par des cheveux gris touffus et rejetés en arrière, un nez bien coupé,
la bouche sérieuse, peu de rides, l’œil fin et quêteur du Normand; il
était né à Saint-Silvain (Calvados).
M. Rayer a joué un rôle important dans le monde médical de notre époque.
C’était un homme d’une remarquable intelligence et d’un véritable
mérite; il a poussé l’esprit des affaires au plus haut degré de
perfection, et on lui a justement reproché d’appliquer trop
exclusivement ses grandes facultés à des vues personnelles. Il a fourni
un exemple frappant de ce que peut la volonté ferme d’un homme, mise au
service d’une ambition sans limites.
M. Rayer mérite certainement une belle place dans la science; cependant
ses travaux et ses titres scientifiques sont bien pâles si on les
compare à ceux des Bouillaud, des Velpeau, des Trousseau, des Jobert,
etc.
A part ses deux ouvrages, fort estimables du reste, sur les maladies de
la peau et sur les affections des reins, il n’a produit que quelques
brochures peu importantes, et pourtant il a dépassé tous ses illustres
rivaux dans la carrière des honneurs et des dignités; il en a été
littéralement écrasé: ancien doyen et professeur honoraire de la Faculté
de médecine, membre de l’Institut, de l’Académie de médecine, grand
officier de la Légion d’honneur, ex-médecin du roi Louis-Philippe,
médecin de l’Empereur, président ou membre d’une multitude de conseils,
de commissions, de sociétés, etc., il me faudrait une colonne entière
pour donner la liste des fonctions que M. Rayer s’est fait attribuer. Il
est probable qu’il a fini lui-même par ne plus s’y reconnaître.
Je dois dire que les moyens qu’il a mis en œuvre pour atteindre le but
de ses désirs ne sont point ceux qu’emploient les gens vulgaires qui
veulent arriver à tout prix. Sa suprême habileté consistait à se faire
offrir ce qu’il convoitait ardemment. Il faisait mouvoir les rouages de
son ambition avec une telle expérience, que tout lui arrivait sans
secousses et sans qu’il eût l’air d’avoir rien sollicité.
La grande réputation de M. Rayer avait des côtés artificiels, elle fut
véritablement exagérée, mais là encore il s’était laissé faire sans
paraître y mettre la main. Il s’est trouvé entouré de quelques-uns de
ces gens serviles qui ont toujours besoin de servir de tapis de pied à
quelqu’un.--Il ne faut pas leur en vouloir, c’est de naissance.--Ils
placèrent M. Rayer sur une espèce d’autel et en firent le pontife d’une
petite Église. On exaltait son génie, son illustration, sa célébrité sur
tous les tons. Quand il éternuait, on aurait volontiers sonné les
cloches et chanté: Dieu vous bénisse! en faux bourdon.
M. Rayer n’était probablement pas entièrement dupe de ces flagorneries
parlées ou imprimées, de cette dépense d’admiration qu’il devait
rembourser d’une manière ou d’une autre. Mais il est difficile d’imposer
silence ou de se fâcher contre ceux qui vous trouvent du génie. Aussi
laissait-il dire et écrire, de sorte que peu à peu les gens le
considéraient comme véritablement illustre, sans discuter ses titres à
l’illustration.
En 1843, M. Rayer entra à l’Institut, et sa nomination montra toute
l’habileté de sa politique. Il ne pouvait songer à se présenter dans la
section de médecine et de chirurgie. Il y avait, à cette époque, des
compétiteurs assez supérieurs pour lui barrer absolument la route. Il se
présenta donc dans la section d’économie rurale, mais il n’avait
d’autres titres qu’un mémoire sur la communication de la rage canine à
l’homme.
Ce modeste trait d’union entre la médecine humaine et l’art vétérinaire
était un bien petit pont pour franchir un si grand vide.
M. Rayer, sans se décourager, créa les _Archives de médecine comparée_.
Cette publication enleva la nomination, mais aussitôt après, le journal
cessa de paraître, il vécut cinq numéros.
M. Rayer a été le fondateur de la Société de biologie; c’est là un titre
sérieux qui s’attache à son nom. Cette réunion de savants, jeunes,
actifs, et désireux de montrer leur valeur, a fait d’excellents travaux.
Mais elle a beaucoup fait aussi pour M. Rayer; il protégeait ses membres
avec ardeur, et de leur côté, ils soutenaient le maître vigoureusement,
sans bassesse, mais avec l’entraînement de gens reconnaissants.
Des amis de M. Rayer ont voulu exagérer à son profit le mérite de cette
création, et l’ont posé en Mécène de la science. N’exagérons rien; si
quelques hommes qui touchent ou qui ont atteint la célébrité
appartiennent à la Société de biologie, ce n’est pas elle qui a créé
leur force. On ne fait pas sortir un chêne d’une graine de moutarde,
quand bien même on l’arroserait d’un engrais céleste. Claude Bernard et
d’autres sont peut-être arrivés un peu plus facilement, mais ils
n’auraient pas fait une découverte de moins s’ils n’avaient pas été de
la _Biologique_; d’un autre côté, la protection infatigable accordée par
M. Rayer à quelques médiocrités n’a rien fait sortir de leur cerveau
stérile.
Ses élèves et ses amis pouvaient compter sur lui quand même.
Malheureusement, ce qu’il obtenait en leur faveur était refusé à des
gens qui parfois en étaient beaucoup plus dignes. Ce qu’il a fait
décorer de ses amis est inimaginable; pour eux, sa main était une corne
d’abondance qui laissait échapper des croix. Je me suis parfois demandé
s’il n’en avait pas découvert une mine.
M. Rayer n’était pas professeur de la Faculté, et il est bien probable
que ce fut une des amertumes de sa vie, lorsqu’en 1863, il avait alors
soixante-dix ans, il fut nommé du même coup doyen et professeur de
médecine comparée. Cette couronne fut pour lui une couronne d’épines.
Les professeurs étaient pleins de mauvais vouloir pour le doyen et le
collègue qui leur était imposé en dehors des conditions normales; les
élèves lui manifestaient leur antipathie avec la plus grande violence.
Enfin, après moins de deux ans d’une administration assez médiocre, car
le poste de doyen n’est pas facile à bien remplir, il donna sa démission
sans avoir fait une seule leçon du cours pour lequel on l’avait nommé.
Sa clientèle était considérable et il laisse une très-grande fortune.
Excellent clinicien, ses qualités professionnelles étaient fort estimées
de ses confrères.