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M. Le Verrier veut démolir le deuxième étage de l’Observatoire. Pourquoi
cette dernière invocation à la pioche? N’a-t-il pas fait tomber assez de
plâtras sur le cercueil d’Arago? M. le directeur a pour cela deux
motifs. Le premier, qu’il avoue, est intitulé: besoin du service; le
second, qu’il n’avoue pas, et c’est pour lui le meilleur, est le désir
de mettre à la porte de l’Observatoire le Bureau des longitudes, qui
tient ses séances dans ce second étage. C’est un de ces désirs tenaces
qu’on poursuit pendant quinze ans et qui finissent par passer dans la
section des idées fixes.
M. Le Verrier est membre du Bureau des longitudes, il est vrai; mais
vous savez qu’il ne s’en souvient que le jour des émargements et bien
qu’exerçant _in partibus_, le voisinage de ses collègues lui est
horriblement désagréable. La cause de cette répugnance se perd dans la
nuit des temps et remonte à une de ces scènes qu’on oublie
difficilement, même quand on est un fervent longitudinaire. Un jour de
séance, MM. Biot, l’amiral Roussin, l’amiral Baudin, Beautemps-Beaupré,
Poinsot, Arago, Mathieu, Liouville, Laugier, etc., entonnèrent en son
honneur un chœur si désagréable, mais si désagréable! qu’il évita, par
une retraite aussi prudente que précipitée, un _post-scriptum_ lancé par
Arago; on dit même qu’il ne l’évita qu’à moitié.
On conçoit qu’il aurait un véritable plaisir à démolir son second étage,
surtout sur la tête de ses collègues.
En attendant la réalisation de ce vœu, M. Le Verrier se donne la
satisfaction de laisser les membres du Bureau des longitudes compter les
clous de la porte de la salle des séances, car il en garde la clef dans
sa poche, aussi bien que celle de leur bibliothèque. De sorte que ces
illustres savants ne peuvent consulter un de leurs livres sans lui en
demander la permission. Il est vrai qu’ils ne la lui demandent jamais.
Un jour de l’hiver dernier, la bise soufflait et le froid était rude;
les membres du Bureau des longitudes en arrivant trouvèrent la porte
fermée.
Du coin de son feu, M. Le Verrier, qui entendait ses collègues battre la
semelle, mit une bûche de plus dans sa cheminée. Comme le but de la
réunion n’était pas de battre la semelle et que cet exercice
n’appartient pas au programme des séances, M. le maréchal Vaillant finit
par envoyer chercher un serrurier qui enfonça la porte. On entra par la
brèche, mais l’âtre était vide, le foyer glacé, et la bise soufflait
toujours. Les savants durent se réchauffer au feu... sacré de la
science.
--Messieurs, dit le maréchal, la prochaine fois nous ferons comme Marié
Davy, nous apporterons des bûches dans _nos poches_.
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En ce temps-là, on faisait beaucoup de conférences, et les savants
étaient gracieusement invités à conférencier aux Tuileries. Une
très-haute dame manifestait devant M. Le Verrier le plaisir qu’elle
avait éprouvé à une séance fort intéressante de M. Delaunay, de
l’Institut.
--Comment! madame, dit M. le Verrier avec l’aimable courtoisie qui le
caractérise, _vous avez écouté ces bêtises-là?_
--N’en soyez pas surpris, monsieur, j’ai eu le courage d’écouter les
vôtres.
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Avant l’arrivée de M. Le Verrier à l’Observatoire, le budget était de
45,000 francs. Maintenant il s’élève à 152,000. En quatorze années, la
somme du budget ordinaire atteint 1,416,000 francs; ajoutez à cela
1,000,000 pour le budget extraordinaire ou complémentaire, plus 78,000
fr. provenant de reliquats de tous les établissements de même chapitre,
et nous arrivons au chiffre de 2,500,000 francs, ce qui donne une
moyenne de 182,000 francs par an. Jamais, sous aucun gouvernement,
l’Observatoire n’a été traité aussi largement.
Si un autre astronome que M. Le Verrier m’affirmait que l’État a reçu de
la science pour son argent, je n’en croirais pas un mot, ni lui non
plus.
On accorde à l’Observatoire de Marseille une subvention de 7,000 fr. M.
Le Verrier en distrait au moins 5,000, qu’il applique aux besoins de
l’Observatoire de Paris. Oh! si les Phocéens savaient cela! Et pourtant
ils découvrent des planètes. La dernière a été signalée par M. Stéphan.
Mais il eut l’imprudence de laisser transpirer la chose dans les
journaux de la localité. Cela lui a attiré de M. Le Verrier un de ces
ouragans qui font pâlir le mistral. Apprenez, monsieur, qu’à
l’Observatoire il n’y a pas de découvertes personnelles, il n’y a que
des découvertes ADMINISTRATIVES!
Je pense depuis longtemps que l’astronome qui montre la lune sur le pont
Neuf, serait moins désastreux que M. Le Verrier à l’Observatoire; il n’y
brillerait certainement pas d’un aussi vif éclat, mais il coûterait
moins cher et laisserait peut-être ses collègues travailler en paix.
A l’époque où M. Le Verrier n’était encore qu’astronome-adjoint, il
avait à l’Observatoire un collègue extrêmement distingué, membre de
l’Institut, et qui se nommait Mauvais; il valait mieux que son nom. Un
jour que M. Le Verrier l’avait tracassé plus que de coutume, ce bon
Mauvais sortit furieux du terrain scientifique, et entama la litanie des
apostrophes, non pas de ces petites apostrophes que l’on se dit en
famille: c’était énorme, écrasant.
--Monsieur, vous m’en rendrez raison! s’écria M. Le Verrier.
Vous savez, on propose parfois un duel à un ami,--comme on lui offre un
cigare quand on n’en a qu’un,--avec l’espérance qu’il aura la discrétion
de ne pas accepter.
--Je suis complétement à vos ordres, répondit Mauvais.
Alors les intestins de M. Le Verrier lui crièrent énergiquement que
c’était bien mal de répandre le sang humain. Malgré son courage,
l’astronome se rendit à l’éloquence insurrectionnelle de ses entrailles,
et courut chez MM. Dumas et le général Poncelet pour les prier
d’arranger l’affaire. Ces deux honorables membres de l’Institut se
rendirent chez leur collègue.
--Ah çà! dit le général, y pensez-vous, Mauvais? Comment! vous voulez
massacrer ce pauvre Le Verrier?
--Moi! nullement. Il est vrai que je lui ai dit _ceci_ et _cela_; mais,
dès qu’il s’en montre satisfait, je n’ai point de raison pour refuser
ses excuses.
M. Le Verrier prit sa revanche, et, aussitôt nommé directeur, il mit
Mauvais à la porte de l’Observatoire. Pauvre Mauvais! il devint bien
triste; ce n’est pas son directeur qu’il regrettait, oh! non! mais il
aimait les fleurs et cultivait avec passion dans son jardin de
l’Observatoire une magnifique collection de rosiers qui étaient la
moitié de sa vie.
Le désespoir s’empara du pauvre astronome, et il se fit sauter le crâne
d’un coup de fusil, le seul qu’il ait tiré de sa vie.
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M. Le Verrier a parfois un laisser-aller, d’un sans-façon adorable. Un
jour, il se promenait dans le jardin de l’Observatoire, avec M. Mesnard,
chef de division au ministère de l’instruction publique. Brusquement et
sans rien dire, il saisit le poignet de son visiteur, fait un quart de
conversion sur ses talons, et se met à inonder les plates-bandes. M.
Mesnard, stupéfait et indigné du sans-gêne de M. le directeur, reste un
instant immobile et cherche à son adresse une épithète salée. Tout à
coup, il prend un grand parti, s’adosse à M. le Verrier et imite du
mieux qu’il peut son épanchement humide.--Tableau! Il manquait un
troisième pour compléter le groupe de la fontaine Louvois.