M. Le Verrier émarge cinquante mille francs par an.

* * * * *

M. Le Verrier veut démolir le deuxième étage de l’Observatoire. Pourquoi

cette dernière invocation à la pioche? N’a-t-il pas fait tomber assez de

plâtras sur le cercueil d’Arago? M. le directeur a pour cela deux

motifs. Le premier, qu’il avoue, est intitulé: besoin du service; le

second, qu’il n’avoue pas, et c’est pour lui le meilleur, est le désir

de mettre à la porte de l’Observatoire le Bureau des longitudes, qui

tient ses séances dans ce second étage. C’est un de ces désirs tenaces

qu’on poursuit pendant quinze ans et qui finissent par passer dans la

section des idées fixes.

M. Le Verrier est membre du Bureau des longitudes, il est vrai; mais

vous savez qu’il ne s’en souvient que le jour des émargements et bien

qu’exerçant _in partibus_, le voisinage de ses collègues lui est

horriblement désagréable. La cause de cette répugnance se perd dans la

nuit des temps et remonte à une de ces scènes qu’on oublie

difficilement, même quand on est un fervent longitudinaire. Un jour de

séance, MM. Biot, l’amiral Roussin, l’amiral Baudin, Beautemps-Beaupré,

Poinsot, Arago, Mathieu, Liouville, Laugier, etc., entonnèrent en son

honneur un chœur si désagréable, mais si désagréable! qu’il évita, par

une retraite aussi prudente que précipitée, un _post-scriptum_ lancé par

Arago; on dit même qu’il ne l’évita qu’à moitié.

On conçoit qu’il aurait un véritable plaisir à démolir son second étage,

surtout sur la tête de ses collègues.

En attendant la réalisation de ce vœu, M. Le Verrier se donne la

satisfaction de laisser les membres du Bureau des longitudes compter les

clous de la porte de la salle des séances, car il en garde la clef dans

sa poche, aussi bien que celle de leur bibliothèque. De sorte que ces

illustres savants ne peuvent consulter un de leurs livres sans lui en

demander la permission. Il est vrai qu’ils ne la lui demandent jamais.

Un jour de l’hiver dernier, la bise soufflait et le froid était rude;

les membres du Bureau des longitudes en arrivant trouvèrent la porte

fermée.

Du coin de son feu, M. Le Verrier, qui entendait ses collègues battre la

semelle, mit une bûche de plus dans sa cheminée. Comme le but de la

réunion n’était pas de battre la semelle et que cet exercice

n’appartient pas au programme des séances, M. le maréchal Vaillant finit

par envoyer chercher un serrurier qui enfonça la porte. On entra par la

brèche, mais l’âtre était vide, le foyer glacé, et la bise soufflait

toujours. Les savants durent se réchauffer au feu... sacré de la

science.

--Messieurs, dit le maréchal, la prochaine fois nous ferons comme Marié

Davy, nous apporterons des bûches dans _nos poches_.

* * * * *

En ce temps-là, on faisait beaucoup de conférences, et les savants

étaient gracieusement invités à conférencier aux Tuileries. Une

très-haute dame manifestait devant M. Le Verrier le plaisir qu’elle

avait éprouvé à une séance fort intéressante de M. Delaunay, de

l’Institut.

--Comment! madame, dit M. le Verrier avec l’aimable courtoisie qui le

caractérise, _vous avez écouté ces bêtises-là?_

--N’en soyez pas surpris, monsieur, j’ai eu le courage d’écouter les

vôtres.

* * * * *

Avant l’arrivée de M. Le Verrier à l’Observatoire, le budget était de

45,000 francs. Maintenant il s’élève à 152,000. En quatorze années, la

somme du budget ordinaire atteint 1,416,000 francs; ajoutez à cela

1,000,000 pour le budget extraordinaire ou complémentaire, plus 78,000

fr. provenant de reliquats de tous les établissements de même chapitre,

et nous arrivons au chiffre de 2,500,000 francs, ce qui donne une

moyenne de 182,000 francs par an. Jamais, sous aucun gouvernement,

l’Observatoire n’a été traité aussi largement.

Si un autre astronome que M. Le Verrier m’affirmait que l’État a reçu de

la science pour son argent, je n’en croirais pas un mot, ni lui non

plus.

On accorde à l’Observatoire de Marseille une subvention de 7,000 fr. M.

Le Verrier en distrait au moins 5,000, qu’il applique aux besoins de

l’Observatoire de Paris. Oh! si les Phocéens savaient cela! Et pourtant

ils découvrent des planètes. La dernière a été signalée par M. Stéphan.

Mais il eut l’imprudence de laisser transpirer la chose dans les

journaux de la localité. Cela lui a attiré de M. Le Verrier un de ces

ouragans qui font pâlir le mistral. Apprenez, monsieur, qu’à

l’Observatoire il n’y a pas de découvertes personnelles, il n’y a que

des découvertes ADMINISTRATIVES!

Je pense depuis longtemps que l’astronome qui montre la lune sur le pont

Neuf, serait moins désastreux que M. Le Verrier à l’Observatoire; il n’y

brillerait certainement pas d’un aussi vif éclat, mais il coûterait

moins cher et laisserait peut-être ses collègues travailler en paix.

A l’époque où M. Le Verrier n’était encore qu’astronome-adjoint, il

avait à l’Observatoire un collègue extrêmement distingué, membre de

l’Institut, et qui se nommait Mauvais; il valait mieux que son nom. Un

jour que M. Le Verrier l’avait tracassé plus que de coutume, ce bon

Mauvais sortit furieux du terrain scientifique, et entama la litanie des

apostrophes, non pas de ces petites apostrophes que l’on se dit en

famille: c’était énorme, écrasant.

--Monsieur, vous m’en rendrez raison! s’écria M. Le Verrier.

Vous savez, on propose parfois un duel à un ami,--comme on lui offre un

cigare quand on n’en a qu’un,--avec l’espérance qu’il aura la discrétion

de ne pas accepter.

--Je suis complétement à vos ordres, répondit Mauvais.

Alors les intestins de M. Le Verrier lui crièrent énergiquement que

c’était bien mal de répandre le sang humain. Malgré son courage,

l’astronome se rendit à l’éloquence insurrectionnelle de ses entrailles,

et courut chez MM. Dumas et le général Poncelet pour les prier

d’arranger l’affaire. Ces deux honorables membres de l’Institut se

rendirent chez leur collègue.

--Ah çà! dit le général, y pensez-vous, Mauvais? Comment! vous voulez

massacrer ce pauvre Le Verrier?

--Moi! nullement. Il est vrai que je lui ai dit _ceci_ et _cela_; mais,

dès qu’il s’en montre satisfait, je n’ai point de raison pour refuser

ses excuses.

M. Le Verrier prit sa revanche, et, aussitôt nommé directeur, il mit

Mauvais à la porte de l’Observatoire. Pauvre Mauvais! il devint bien

triste; ce n’est pas son directeur qu’il regrettait, oh! non! mais il

aimait les fleurs et cultivait avec passion dans son jardin de

l’Observatoire une magnifique collection de rosiers qui étaient la

moitié de sa vie.

Le désespoir s’empara du pauvre astronome, et il se fit sauter le crâne

d’un coup de fusil, le seul qu’il ait tiré de sa vie.

* * * * *

M. Le Verrier a parfois un laisser-aller, d’un sans-façon adorable. Un

jour, il se promenait dans le jardin de l’Observatoire, avec M. Mesnard,

chef de division au ministère de l’instruction publique. Brusquement et

sans rien dire, il saisit le poignet de son visiteur, fait un quart de

conversion sur ses talons, et se met à inonder les plates-bandes. M.

Mesnard, stupéfait et indigné du sans-gêne de M. le directeur, reste un

instant immobile et cherche à son adresse une épithète salée. Tout à

coup, il prend un grand parti, s’adosse à M. le Verrier et imite du

mieux qu’il peut son épanchement humide.--Tableau! Il manquait un

troisième pour compléter le groupe de la fontaine Louvois.

Les causeries du docteur · 第 53 / 65 题