XXVI

Le docteur Ganne et l’affaire Texier.

La pétition cléricale au sénat.--La mer Morte.

Le docteur Ganne est un rude compère, et il ne fait pas bon, pour les

autres médecins, de rôder autour de ses malades; ils lui appartiennent

comme son cheval ou son paletot, il les étreint, il se cramponne à eux,

et l’idée de la mort les effraye moins que l’idée d’encourir sa colère.

Il traite ses confrères d’imbéciles, les flanque à la porte quand ils

franchissent le seuil du client et désire vivement les tenir _par la

peau du ventre_. J’ose espérer qu’il laisse un certain intervalle de

temps entre le dernier repas et l’exécution de cette petite fantaisie;

nul n’a le droit de troubler la digestion d’un médecin.

Je me demande ce que le docteur Ganne peut faire de la peau du ventre de

ses confrères. Est-ce une manière de scalper particulière à sa localité?

Leur frotte-t-il un solo de tambour de basque ou un air de grosse caisse

sur l’abdomen?

Bons lecteurs que le procès de la Meilleraye fait frémir, n’allez point

supposer que M. Ganne soit le représentant type des mœurs médicales de

notre époque. Oh! non. Nous n’avons pas l’habitude, dans le corps

médical, de nous attraper par la peau du ventre pour conserver les

malades qui désirent nous quitter. Quand ils veulent fuir, on leur ouvre

la porte.

Lorsqu’il s’agit d’une maladie grave, au lieu de faire le moulinet pour

écarter les confrères, nous sollicitons avec empressement leur concours,

et ils sont invités à partager la responsabilité morale qui surgit quand

la question de vie ou de mort se pose.

Lorsqu’un hasard malheureux nous jette au milieu de ces ténébreuses

affaires où l’on soupçonne un crime, nous protégeons la victime en

écartant les mains que l’on croit coupables, et il suffit pour cela d’un

mot, d’un regard. Aussitôt qu’il se croit découvert, l’assassin

tremblant détruit ses poisons. Mais nous ne dénonçons personne, pouah!

Nous laissons cette triste mission à qui veut la ramasser. Notre devoir

est de donner des soins et non pas d’aller chercher les gendarmes.

* * * * *

Je ne veux pas aller au fond de ce drame. M. Malapert, un savant

professeur, à la hauteur de sa mission, a trouvé de l’arsenic.

L’empoisonnement me paraît un fait indiscutable; mais je veux passer

auprès du crime sans me demander qui l’a commis. Je veux simplement

signaler quelques théories scientifiques, des inepties (le mot n’est

point trop fort), qui ont pu faire frémir une cour d’assises, et qui

feraient pouffer de rire une réunion de médecins sérieux.

Il faut parfois se méfier des affirmations de la vraie science, quand il

s’agit de la vie d’un accusé; car la vérité d’aujourd’hui peut devenir

demain une erreur (et que d’erreurs ont été commises en médecine

légale)! Mais encore faut-il qu’un médecin légiste, dont la tâche est si

délicate, n’ignore rien de son métier; s’il n’est pas suffisamment

pénétré des choses qu’il doit savoir, s’il omet certains détails de son

rôle, il peut mal à propos prêter à l’accusation un secours terrible

contre un innocent. L’expert doit être avant tout l’esclave de son

observation; s’il se passionne pour ou contre l’accusé, ce n’est plus un

expert, c’est un accusateur ou un avocat.

Examinons si M. Ganne a rempli toutes les conditions de son emploi.

D’abord, une chose me frappe: il assiste Texier dès le début de sa

maladie; pendant plus d’un mois, il laisse défiler le cortége des

symptômes de l’empoisonnement sans les reconnaître; aussitôt que sa

perspicacité a mis des lunettes, il dénonce lui-même le crime, et c’est

lui qui se trouve chargé de l’autopsie! Je sais que M. Ganne ne lâche

pas facilement ses malades, mais une fois morts, il pourrait en faire le

sacrifice.

N’existe-t-il pas une profonde incompatibilité morale entre les

différentes phases de son intervention? et lui, dénonciateur du fait

qu’il avait beaucoup trop longtemps méconnu, possédait-il toute

l’impartialité nécessaire à l’expert? Non, il ne la possédait pas, car

il a prononcé aux débats cette phrase, étrange dans sa bouche:

«N’eussions-nous pas trouvé le poison, que M. Ledain et moi n’en serions

pas moins restés convaincus qu’il y avait eu un empoisonnement!»

Il aurait conclu à l’empoisonnement en l’absence de tout agent toxique,

et il assiste pendant six semaines à des phénomènes d’intoxication sans

les reconnaître! Pour un médecin légiste, c’est roide.

M. Ganne demande à tous les échos des déjections du malade, et il se

plaint amèrement qu’on lui en refuse. Mais M. Ganne, médecin légiste, ne

devrait pas ignorer que, pendant la vie, les poisons sont éliminés d’une

manière continue par la voie rénale, et que leur recherche est beaucoup

plus facile dans les urines que dans les autres déjections. Il aurait

donc dû, le 25 juillet, date de ses premiers soupçons, emporter des

urines du malade, les analyser pour savoir s’il y avait poison et quelle

était sa nature. Alors le malade, qui n’est mort que quinze jours après,

aurait pu être sauvé.

Au lieu de cela, M. Ganne nous dit: «En prévision d’accidents sérieux,

je prescrivis des antidotes: de l’eau albuminée, de l’eau de Vichy, du

chiendent nitré.» Notez qu’il ne connaît pas la nature du poison; cela

n’y fait rien, il donne des ANTIDOTES, c’est-à-dire de l’eau de Vichy et

du chiendent! O Molière! du chiendent et de l’eau de Vichy, pour

combattre un empoisonnement dont on ignore la cause!

Plus loin, M. Ganne ajoute: «_Mais comme par mes antidotes j’aidais la

nature à expulser_ les substances nuisibles.» Est-ce de la candeur ou du

toupet? Laissez-moi admettre que c’est de la candeur.

On croit encore aux antidotes, c’est-à-dire aux contre-poisons à

Parthenay. Douce illusion que je respecte chez M. Ganne, envisagé comme

magistrat municipal, mais que je déplore chez M. Ganne, médecin légiste.

Dans le temps, il est vrai, on croyait volontiers que l’eau fortement

albuminée agissait sur le mercure introduit dans l’estomac,--ce qui

n’était pas le cas pour Texier;--que l’hydrate de peroxyde de fer

agissait de même sur l’arsenic; mais seulement lorsque le médecin est

appelé _immédiatement_, au moment de l’accident. Une panade épaisse, ou

toute autre substance de nature à englober, en quelque sorte, l’agent

toxique, et dont on provoque aussitôt l’expulsion au moyen d’un vomitif,

produisent exactement le même résultat: voilà les véritables antidotes

sur lesquels on peut compter. L’estomac se trouve débarrassé

mécaniquement du poison qui n’est pas absorbé.

Compter sur les ANTIDOTES, dans les empoisonnements lents et lorsque le

toxique a pénétré dans la circulation et imprégné l’organisme, c’est par

trop candide. Et cependant M. Ganne est un habile homme, car il parvient

à trouver du _mercure_, au moyen de la pile de Smithson, quand le malade

a succombé à l’_arsenic_ et n’a point absorbé de mercure!... Il aurait

peut-être trouvé de l’arsenic si Texier avait succombé à un

empoisonnement mercuriel.

On a légèrement frémi en entendant M. Ganne dire à propos des antidotes:

«La première des conditions est de ne pas mêler dans l’estomac des

substances susceptibles de nuire aux analyses chimiques.» Autant dire en

bon français: périsse le malade, mais sauvons l’autopsie!

Cette monstrueuse doctrine, qu’il prête gratuitement aux médecins

légistes, est absolument inepte, et jamais elle n’a pu entrer dans la

pensée d’un médecin instruit. La vraie vérité (qu’il ignore peut-être)

est que, parmi les médicaments qu’on peut administrer en pareil cas, IL

N’EN EST PAS UN SEUL qui puisse gêner l’analyse d’un expert digne de ce

nom.

C’était là une niche que M. Ganne faisait à l’émotion de l’auditoire; il

voulait produire de l’effet.

Lorsque M. Ganne affirme que l’albumine agit, en isolant l’arsenic,

comme cela a lieu pour le mercure, il émet une théorie de fantaisie, qui

lui est toute personnelle et que personne ne lui disputera.

Je m’arrête à regret dans mon examen de la science de M. Ganne, car il

ne faut pas abuser des meilleures choses; mais si jamais je suis

empoisonné, je le supplie de ne pas se mêler de mon autopsie.

Il faut bien avouer que le docteur Morin ne s’est pas montré plus fort

que son confrère. Mais au moins lui n’était pas dangereux. Il a surtout

émis une théorie bien amusante sur la migration du poison dans

l’économie, avec stations prolongées dans certains organes comme s’il

exécutait un voyage d’agrément.

La conclusion que l’on peut tirer de ces débats, qui sont aujourd’hui

terminés, est profondément triste. On frémit de penser que la tête d’un

accusé peut tomber, parce que le mandat terrible d’arbitre a été confié

à des mains incapables de le remplir.

* * * * *

Est-ce bien possible, mon bon Giraud! c’est vous le chef de file des

deux mille séraphins qui veulent jeter le Sénat sur la Faculté de

médecine pour la démolir. Montjoie et Saint-Denis! quelle fortune

ennemie m’oblige à vous traiter en adversaire?

L’épithète de _dénonciateur_ a fait hérisser votre moustache, et vous

murmurez à mon adresse des frou frou de chat en colère. Aussi je

m’empresse de retirer cette expression désobligeante. Mais si vous

n’étiez pas un ami, je ne me gênerais point pour vous dire: Ah çà,

monsieur, vous nous la contez belle! vous prétendez ne pas dénoncer

parce que vous ne prononcez pas les noms des professeurs dont vous citez

les ouvrages, dont vous indiquez les cours! Autant vaudrait nous dire:

Je les ai nommés, c’est vrai, mais je n’ai point donné leur adresse,

donc je ne les ai point dénoncés. C’est là une subtilité... cléricale au

premier chef. J’ajouterais que si le Sénat avait besoin de vous demander

les noms et même les adresses, vous ne pourriez avoir la cruauté de les

lui refuser, car ce sont là des preuves à l’appui, absolument

indispensables pour que la pétition soit prise au sérieux. Mais vous

êtes un ami, et je ne vous dirai rien de tout cela.

Une simple observation sur le nombre de vos adhérents: j’ai ouï dire que

vos deux mille signatures appartenaient à des pères de famille, alors

vous en cachez; car il paraît que huit à neuf cents prêtres l’ont

signée, et vous ne les rangez certainement pas parmi les pères de

famille.

* * * * *

Je suis bien convaincu, mon bon Giraud, que vous n’êtes pas homme à

jouer une partie avec des dés pipés et des cartes biseautées; vous

éprouverez donc une douloureuse surprise en apprenant que les documents

qui servent de base à votre dénonci... non, à votre pétition, sont

absolument faux.

Ils seraient vrais que je n’y trouverais pas de quoi faire pendre un

homme; mais comme ils sont faux, vous voilà obligé de chercher autre

chose.

En votre qualité de général, vous n’avez pu descendre vous-même aux

infimes détails qui sont du domaine des subalternes, vous vous êtes

borné probablement au rôle de collecteur. Quand le préfet de police

désire savoir ce qui se passe dans une réunion, il n’y va pas lui-même,

il s’y fait représenter par des agents qu’on nomme, je ne sais pourquoi,

des mouchards, lesquels se faufilent dans les groupes et enregistrent,

en général, avec fidélité les faits et gestes des ennemis de l’ordre

public.

Vos agents de la police cléricale ont procédé de même, en se faufilant

dans les hôpitaux et dans les cours de la Faculté. Seulement ils se

distinguent de leurs confrères de la préfecture, en ce qu’ils inventent

des _faits divers_ matérialistes, quand le sort trahit leurs oreilles;

la _faim_ sanctifie les moyens. Si vos agents de police ne travaillent

pas pour la gloire, ils vous ont volé votre argent ou celui des fidèles.

Ainsi:

Dans votre pétition, vous parlez avec une chaleureuse indignation d’un

médecin de la Salpêtrière, qui aurait plaisanté sur les amulettes d’une

vieille femme. Eh bien! mon bon Giraud, l’agent qui vous a conté cette

bourde l’a entièrement fabriquée. On vient encore de faire une enquête à

la Salpêtrière; tout le monde a été interrogé, depuis le concierge

jusqu’au directeur; on a même exhumé deux pensionnaires qui vivaient

l’an passé. Vous pouvez vous en rapporter à M. Husson, pour faire une

enquête, quand il s’agit d’être désagréable aux médecins; et l’on n’a pu

trouver la moindre trace réelle de cet odieux cancan.

Renvoyez votre agent lire l’enquête; il y trouvera de la main du docteur

Moreau (de Tours), médecin de cet établissement, l’apostrophe de Blaise

Pascal aux jésuites: MENTIRIS IMPUDENTISSIME; ce sera sa punition.

Mais vous-même, mon cher Giraud, êtes-vous exempt de blâme, lorsque vous

ajoutez dans votre pétition: ET DES FAITS SEMBLABLES SE PRODUISENT

SOUVENT DANS LES HOPITAUX. Qu’en savez-vous? Si le fait est démontré

faux lorsqu’on précise le lieu où il serait arrivé, la logique permet

d’admettre qu’il est archifaux quand on l’indique dans les vapeurs du

vague. J’ose vous dire, mon bon Giraud, malgré tout le respect que j’ai

pour votre aimable caractère et vos fortes convictions, que vous avez

ici manqué de la prudence que recommandent les auteurs sacrés dont vous

suivez les traces.

* * * * *

Si la police cléricale compte des romanciers, elle compte aussi des

faussaires habiles à altérer les textes.

Je lis dans la pétition: «Un autre professeur quelques jours après

faisait en ces termes l’apologie de Malthus: «Là où croît l’aisance,

s’accroît aussi la sollicitude paternelle en vertu de laquelle on ménage

le nombre de _ses_ enfants.»

Autant de faussetés que de mots, et votre estafier mérite au moins

quinze jours d’_in pace_. Il ne s’agit plus de paroles qui s’envolent

sans qu’on en puisse retrouver la trace; le discours a, par hasard, été

imprimé, et les écrits restent pour la condamnation des falsificateurs.

1º L’orateur, le docteur Broca, l’éminent savant, n’était pas professeur

à l’époque où ce discours a été prononcé;

2º Ce n’est point à la Faculté, _mais à l’Académie de médecine_, que ce

discours a été prononcé;

3º Il n’était nullement question de Malthus dans l’affaire, et M. Broca

est l’adversaire et non l’apologiste dudit Malthus;

4º La phrase GUILLEMETÉE dans la pétition (c’est-à-dire qui devrait être

_rigoureusement copiée_) a été fabriquée au moyen de deux membres de

phrases tronqués, dont l’un se trouve à la page 11, et l’autre à la page

12 du texte imprimé;

5º Voici le texte exact du discours.

«Le phénomène qui nous occupe est la conséquence naturelle d’une loi que

les économistes ont proclamée, savoir que, dans une population quelque

peu serrée, tout ce qui tend à diminuer le nombre des prolétaires tend

par cela même à ralentir la natalité. (P. 11.)»

Puis à la page suivante:

«La jeunesse est moins prévoyante que l’âge mûr, et les jeunes maris

n’ont pas la prudence (pour employer une expression euphémique) qui

porte les hommes plus mûrs, _je ne dis pas plus sages_, à ménager le

nombre de leurs enfants.»

Est-ce clair? Votre homme est-il bien pris la main dans le sac, et

n’a-t-il point attribué à M. Broca, et cela en altérant son texte, une

opinion tout à fait contraire de celle qu’il a exprimée?

Je ne dirai rien de cet autre professeur qui aurait proclamé que la

matière est le Dieu des savants. L’enquête du vice-recteur a prouvé que

c’était encore un cancan inventé.

Quand on attaque, avec autant de violence que vous le faites, des gens

qui ont bec et ongles, il ne faut pas aller à la bataille avec des

fusils de carton.

J’espère, mon bon Giraud, que vous allez sans retard prévenir MM. les

cardinaux que vous avez été indignement induit en erreur; car si vous

les laissiez s’engager dans une discussion basée sur de pareilles

faussetés, vous vous exposeriez à perdre leur confiance et leurs

bénédictions.

* * * * *

Passons, si vous le voulez bien, mon cher Giraud, à la partie annexe de

votre pétition, et que vous adressez au Sénat par la voie de votre

_Journal des Villes et Campagnes_. Vous déclamez, en citant des phrases,

contre les doctrines des professeurs Vulpian et Axenfeld, jeunes savants

qui honorent autant la Faculté par leur caractère que par leur science.

Vous leur reprochez surtout de dire sous des formes diverses que le

cerveau est l’organe producteur de la pensée. Je dois vous confier, mon

bon Giraud, qu’il y a de longues années que le fait n’est plus

discutable, et si la science venait toute seule aux gens, comme la grâce

efficace, vous n’ignoreriez pas cette vérité élémentaire.

Sauriez-vous par hasard, de source certaine et par révélation, que la

pensée se forme dans l’intestin grêle ou la rate? Si vous le savez, ne

craignez pas de répandre cette nouvelle doctrine, et la liberté de

l’enseignement _que vous réclamez_ est tellement complète, tellement

grande, que la Faculté vous accordera, pour peu que vous le désiriez, un

amphithéâtre à l’_École pratique_, pour enseigner ces vérités nouvelles.

Seulement, si les élèves ne vous portent pas en triomphe, il ne faudra

point trop leur en vouloir.

Vous êtes allé visiter le décapité qui parle, il vous a répondu, donc

son cerveau émet la pensée; vous interrogeriez vainement le reste de son

corps, il ne vous répondrait rien du tout.

Allons sérieusement au fond des choses, mon bon Giraud: ce n’est pas la

liberté de l’enseignement que vous demandez, car nous la possédons, et

chacun a le droit de professer toutes les sottises qui lui passent par

la tête, pourvu qu’il respecte le code. Ce que vous rêvez, c’est la

faculté de recevoir des bacheliers voués au blanc, des licenciés

porte-cierges, des docteurs _ad majorem Dei gloriam_. Il vous faudrait

aussi jeter bas M. Duruy, ce qui serait un très-grand et très-véritable

malheur, car il est le seul ministre de l’instruction publique

sincèrement libéral et progressiste que nous ayons eu depuis longtemps,

et j’espère que vous n’obtiendrez rien de tout cela.

Livrer le haut enseignement au parti clérical serait la ruine de la

science en France. Le fait est démontré par les échecs que subissent vos

candidats aux concours des écoles spéciales du gouvernement.

L’école de Paris n’est ni athée ni matérialiste, elle est positiviste,

elle examine les faits sans se laisser enchaîner par la révélation.

L’école cléricale, pour être conséquente avec ses principes, serait

obligée de courber la science sous ses doctrines immuables. Elle

enseignerait par exemple:

En _anatomie_: que la femme est tirée de la côte de l’homme.

En _histologie_: que l’homme est composé de boue.

En _thérapeutique_: que l’eau de la Salette guérit tous les maux.

En _hygiène_: que la crasse et la vermine sont les apanages de la

perfection: l’empire appartient aux peuples malpropres.

En _botanique_: qu’il existe des raisins dont une grappe forme la charge

d’un homme.

En _histoire naturelle_: que la baleine peut avaler un homme d’un seul

coup.

En _chimie_: qu’une femme qui se retourne peut être transformée en sel

de cuisine.

En _physique_: que l’eau peut former des murailles verticales.

En _cosmologie_: que le soleil tourne autour de la terre, et qu’on peut

l’arrêter dans sa course.

En _géologie_: que les montagnes dansent comme des chèvres, et que les

collines sautent comme des béliers, etc., etc.

Ces doctrines sont plus rigoureusement orthodoxes que celles professées

à la Faculté; cependant, si on les exposait aux étudiants, je suis

certain qu’ils danseraient comme des chèvres, sauteraient comme des

béliers, mugiraient comme la mer en furie, et lanceraient des

projectiles comme des volcans en éruption.

En résumé, mon bon Giraud, supposons que la majorité du Sénat accepte

comme des vérités les _inexactitudes_, les balivernes et les cancans

contenus dans votre pétition: la prise en considération la fera renvoyer

à M. Duruy; et savez-vous ce qu’il en fera? Je n’ose pas vous le dire,

et cependant c’est le seul service qu’elle aura rendu à l’humanité.

Méditez la fable du serpent et de la lime. La lime, c’est la science

lentement forgée par les efforts du génie humain; le serpent, si vous

allez parfois à la messe, vous en rencontrerez au moins un dans les

environs du lutrin.

* * * * *

En fouillant dans vos souvenirs bibliques, vous retrouvez en Judée un

grand lac triste, morne et immobile, dont les émanations méphitiques

éloignent les êtres vivants: c’est le lac Asphaltique, la mer Morte.

Ses flots sombres et lourds laissent passer la brise sans daigner se

soulever; il faut, pour blanchir leur crête, le souffle puissant de la

tempête. Ces eaux funèbres n’ont de tressaillements que lorsque les

ouragans fouettent la terre de leurs dévastations.

La tradition nous enseigne que la mer Morte, qui a une trentaine de

lieues de longueur, a été brusquement créée pour punir les crimes de

Sodome et de Gomorrhe. C’est beaucoup d’eau pour laver les souillures de

quelques douzaines de crasseux Bédouins, qui n’étaient probablement

guère plus coupables que leurs contemporains échappés à

l’engloutissement.

Lorsque la science passe auprès de traditions aussi vénérables, elle

tire son chapeau, mais elle se permet cependant d’expliquer les choses à

sa manière.

* * * * *

L’entourage géologique du bassin de la mer Morte nous démontre

très-clairement qu’elle doit son origine à des phénomènes volcaniques

analogues à ceux que nous avons signalés dernièrement à propos de Néa

Kammeni. Les soulèvements des chaînes montagneuses environnantes ont

déterminé une vaste dépression centrale, et le Jourdain, qui selon toute

probabilité, s’allait jeter dans la mer Rouge, s’est trouvé arrêté par

cet infranchissable barrage et s’est résigné à combler l’immense

entonnoir.

On sait que l’eau de l’Océan est plus lourde que celle de nos rivières;

elle porte mieux le nageur qui vient s’y plonger. Sous ce rapport, la

mer Morte rend des points à l’Océan; les baigneurs pourraient y périr

asphyxiés par les gaz qui s’en dégagent, mais ils auraient toutes les

peines du monde à s’y noyer.

L’empereur Vespasien avait parfois des idées assez originales: il fit

jeter un jour dans la mer Morte des prisonniers garrottés; ils

surnagèrent avec un entêtement invincible, et l’excellent prince fut

obligé de chercher un autre moyen de s’en débarrasser. La mer Morte

semble avoir tant d’horreur pour les vivants, qu’elle les repousse de

son sein lorsqu’on les lui jette en pâture.

La densité considérable que je signale tient à une proportion énorme de

sels en dissolution; ce n’est plus de l’eau, c’est de la saumure. Si un

jour on exécute, pour les villages arabes engloutis, les recherches

faites à Pompéi, cette autre victime des volcans, il se pourrait qu’on

rencontre d’antiques Gomorrhéens parfaitement conservés à la manière des

anchois.

Il me semble qu’un coureur habile pourrait traverser cette solitude

liquide sans trop se mouiller les pieds; cette tentative mérite d’être

encouragée. M. Lartet, qui vient d’adresser à l’Institut le résultat de

seize analyses de la mer Morte, a préféré exécuter ses recherches en

bateau.

Il peut vous paraître étrange qu’on soit obligé de faire des analyses

aussi nombreuses sur un liquide dont la composition semble devoir être

la même dans toute la masse. C’est là encore un caractère qui distingue

cette mer des autres amas d’eau.

Le liquide pris sur des points et à des profondeurs distinctes a donné,

à l’analyse, des résultats différents; les variations sont parfois

considérables. L’eau puisée à une profondeur de 300 mètres est beaucoup

plus chargée de sels que l’eau de la surface, et sa densité augmente à

mesure que les instruments descendent plus bas pour faire leur prise.

Sur les bords, et près de l’embouchure du Jourdain, ou de petites

rivières qui viennent se jeter dans le lac, la salure est moins

prononcée en raison du mélange avec les eaux douces, et là, on peut

observer quelques petits poissons, qui meurent immédiatement quand on

les transporte au large.

Les recherches de M. Lartet, complétées dans leur partie analytique par

M. Terreil, présentent, en dehors de leur valeur purement scientifique,

un intérêt industriel assez notable. Parmi les agents minéralisateurs

qui saturent les eaux du lac Asphaltique, on trouve une proportion de

potasse qui dépasse, sur certains points, 5 pour 100. L’industrie

pourrait donc largement s’approvisionner à cette source inépuisable.

La différence de composition chimique qu’on observe entre les eaux de la

mer Morte et celles de l’Océan, prouve qu’il n’existe entre elles aucune

communication de nature à expliquer la présence des sels

minéralisateurs.

M. Lartet pense que ces sels proviennent d’origines diverses. Ils sont

probablement fournis en grande partie par des sources thermales qui

s’ouvrent au fond du bassin. Il en existe de nombreuses sur ses bords et

qui sont très-chargés de principes minéralisateurs. Le Jourdain fournit

aussi son contingent. Enfin, d’après Volney, il existe près du rivage

méridional des masses salines intercalées dans des couches de terrains

crétacés qui contribuent à renforcer cette saumure.

Il n’est pas tout à fait aussi facile de déterminer les causes qui font

que l’Océan contient tant de sel.

Les causeries du docteur · 第 55 / 65 题