L’épopée Le Verrier.--Le docteur Rayer.
M. Le Verrier est ce qu’on appelle une Figure, un Caractère; seulement,
c’est une figure désagréable et un mauvais caractère. Grand et
vigoureusement charpenté, son chef est couronné de cheveux jaunes qui
semblent avoir déteint sur sa physionomie; ses petits yeux myopes sont
d’un bleu faïence, véritables yeux d’astronome, faits pour regarder la
lune, mais qui clignotent au grand jour. La bouche grande et légèrement
lippue est toujours tourmentée par un sourire que les uns trouvent
sardonique et les autres cynique.
M. Le Verrier est depuis 1854 directeur de l’Observatoire de Paris. Né
de parents pauvres (mais honnêtes), il dut sa haute position à son amour
du travail et surtout à de généreux protecteurs. Le premier fut l’École
polytechnique dont les élèves payèrent sa pension; il trouva ensuite de
puissants appuis dans la bonté d’Arago, de Liouville et de beaucoup
d’autres.
M. Le Verrier est non-seulement un travailleur infatigable, mais encore
un esprit plein de ressources, d’audace et d’une habileté prodigieuse.
Il traverserait du Panthéon aux Invalides sur un fil, sans se casser le
cou. Il sait admirablement s’accrocher à toutes les aspérités qui
offrent un point d’appui à l’ambition. Sa parole, au besoin mielleuse ou
brutale, enveloppe et terrasse à distance comme le lasso du Guaranien.
M. Le Verrier a la rancune tenace et terriblement active; il marque en
noir les gens sur ses tablettes avec une encre qui ne s’efface jamais.
En feuilletant ces petites archives du sentiment, on y trouverait les
noms de: l’École polytechnique, d’Arago, de Liouville et de bien
d’autres qui ne devraient pas s’y rencontrer. M. le directeur de
l’Observatoire est fort au-dessus des faiblesses sentimentales du
vulgaire, et il possède à un haut degré l’indépendance du cœur.
M. Le Verrier est doué d’un orgueil inouï, immense, incommensurable. Il
fait probablement encenser son buste par ses garçons de bureau.
L’Observatoire, c’est lui; l’Astronomie, c’est lui. Un peu moins qu’un
dieu, beaucoup plus qu’un homme, il considère les astronomes qu’il
dirige comme une caste inférieure à la sienne, et parfois, quand il fait
chaud, il les reçoit dans un déshabillé si complet, qu’on serait tenté
de prier ce demi-dieu de se couvrir au moins d’un morceau de nuage. Un
jour même, il donna audience à M. Lucas sur une lunette qui n’a jamais
servi à observer les astres.
M. Le Verrier, malgré son mérite incontestable, n’est pas un astronome
complet. Calculateur hors ligne, il est médiocre dans les travaux
d’observation au moyen des instruments. Il a repris les observations
sidérales exécutées au temps d’Arago le Grand, les a discutées,
calculées et publiées. C’est là un travail considérable qui comprend un
certain nombre de volumes, et qui fera pardonner bien des choses à M. Le
Verrier, parmi celles qui sont pardonnables.
* * * * *
Mais lorsqu’il a voulu aborder pour son propre compte le travail
d’observation, c’est-à-dire déterminer, au moyen des instruments, la
situation relative des corps célestes, il est tombé dans un gâchis à
faire rire les comètes. Les observations furent données à l’entreprise,
comme les fournitures militaires; il inventa l’astronome à ses pièces.
Chaque étoile observée était cotée de trois à sept sous, selon sa
grandeur. La découverte des planètes était payée à part; seulement ce
dernier chapitre n’était pas ruineux pour l’Observatoire; les planètes
fuyaient avec persistance les lunettes officielles et se laissaient
dénicher sans résistance par Goldsmith, Chacornac et autres savants qui
ne font point leur purgatoire avec M. Le Verrier.
La conséquence de ce travail aux pièces est facile à deviner; les
astronomes à façon tenaient plus à la quantité qu’à la qualité de leurs
produits; de sorte que toutes les observations opérées au moyen de
l’équatorial, depuis 1854 jusqu’à 1860, plongèrent dans une profonde
stupeur les observatoires étrangers. M. Le Verrier brisait le fil qui
les guidait dans le dédale céleste. On commençait à croire que le grand
ressort de la gravitation était cassé et que la machine sidérale battait
la breloque. Mais on s’aperçut bientôt que la mécanique céleste était en
bon état, et que c’était seulement l’Observatoire de Paris qui était
détraqué. On fut bien obligé de reprendre tous les calculs de cet
immense travail de six années.
* * * * *
M. Le Verrier, pour absorber au profit de son orgueil tous les produits
scientifiques de l’Observatoire, morcelle le travail de façon à ce que
la concentration définitive s’en fasse entre ses mains. Ce système est
absolument vicieux au point de vue de la production des grandes choses,
et a puissamment contribué à la décadence de notre Observatoire. Les
astronomes réfractaires à l’absorption directoriale sont abreuvés de
tant d’ennuis et de dégoûts, qu’ils échappent par la fuite au knout de
M. Le Verrier. Exemple: MM. Faye, membre de l’Institut; Liais, Puiseux,
Desains, Chacornac; Serret, membre de l’Institut; Babinet, membre de
l’Institut, Lepissier, etc., etc.
* * * * *
Si les astronomes rebelles à l’absorption résistent au désir de briser
leur carrière, on leur enlève la clef de leur laboratoire, et leur
traitement est supprimé. C’est ce qui est arrivé à M. Foucault, membre
de l’Institut, le plus illustre de nos physiciens. Pendant deux ans M.
Le Verrier l’a exclu arbitrairement de l’Observatoire, contre la volonté
de S. Exc. le ministre de l’instruction publique, qui ordonnançait le
traitement supprimé que M. Foucault allait toucher au Trésor. M. Lucas
fut de même privé pendant cinq mois de son laboratoire et de son
traitement, qui fut également payé par le ministre. M. Lepissier eut le
même sort. La suppression de traitement fut infligée à VINGT-HUIT
employés dans l’espace de quinze mois, dont sept dans le mois dernier!!!
Les traitements impayés furent tous réglés par le ministre.
M. le directeur donne pour raison de ces retenues arbitraires, qu’il a
le droit d’en agir ainsi avec des employés sans conscience qui ne
remplissent pas leurs devoirs. Si cette allégation était vraie, on ne
pourrait qu’approuver l’administrateur intègre qui ne veut pas qu’on
gaspille les deniers de l’État. Mais alors pourquoi M. le directeur
empoche-t-il régulièrement un traitement de 6,000 fr. comme membre du
Bureau des longitudes, _dont il a cessé depuis plus de quinze ans de
remplir les fonctions et où il ne met jamais les pieds_???
A quelle somme d’appointements le fonctionnaire commence-t-il à être
classé parmi ceux qui manquent de conscience?
M. Le Verrier possède encore d’autres moyens d’anéantir le zèle des
savants. Exemple: M. Marié Davy a créé de toutes pièces à l’Observatoire
le bureau météorologique de la prévision des orages, qui a rendu
d’immenses services à la marine. Ce jeune savant s’est vu enlever les
aides et les adjoints de son bureau. Les portes de communication ont été
cadenassées et condamnées par M. Le Verrier, et M. Marié Davy est
contraint depuis un an, pour conférer à chaque instant avec ses
employés, de traverser les cours et les bâtiments de l’Observatoire. Ce
n’est pas tout: depuis deux hivers, les garçons de bureau ont reçu
l’ordre absolu de ne point faire de feu dans le cabinet de M. Marié
Davy, de sorte que ce fonctionnaire, qui a le grade de chef de division,
est obligé, pour ne pas geler, d’apporter à l’Observatoire son bois dans
ses poches ou sous son bras.
Voilà comment cet autocrate traite les savants. Est-il possible que les
basses œuvres d’une pareille tyrannie aient pu s’accomplir impunément
jusqu’ici et dans un semblable milieu? L’Observatoire devrait être calme
et tranquille comme les hautes régions du firmament; depuis la création
de ce temple on y entrait jeune et on en sortait vieillard ou mort. M.
Le Verrier a changé tout cela; on pourra bientôt écrire sur le fronton
de l’établissement qu’il dirige: Ici on loge au mois où à la journée.
C’est un passage, une lanterne magique que les silhouettes des
astronomes traversent sans s’y arrêter. Depuis l’année 1854, CENT DEUX
fonctionnaires de tout ordre ont quitté ce séjour enchanteur, où l’on
voit voltiger plus de coups de poing que de papillons.
* * * * *
L’expérience d’un astronome croît lentement, et quand on a regardé le
ciel une partie de sa vie, on n’est guère propre aux choses de la terre.
Lorsqu’un homme quitte l’Observatoire, sa carrière est brisée, car il ne
peut pas s’établir astronome en chambre. Parmi ces cent deux
fonctionnaires qui ont quitté l’Observatoire, il en est dont l’histoire
est bien lugubre.
M. le ministre, justement ému de toutes ces plaintes mal écrasées qui
s’échappent de l’Observatoire, a nommé une commission d’enquête composée
de MM. l’amiral Fourichon et Robiou de la Vrignais, membre du conseil de
l’amirauté; Delaunay, Liouville, Serret et Balard, membres de
l’Institut. M. Le Verrier comprend que le quart d’heure de Rabelais
approche, que son omnipotence néfaste aborde la phase du dernier
quartier; cependant il se reconnaît encore supérieur à la hiérarchie,
aux règlements et aux décrets; il résiste, s’accroche aux meubles, aux
portes, aux instruments de l’Observatoire; il déclare fièrement qu’il
n’assistera pas aux séances de la commission.
Moi, je suis convaincu qu’il la mettra à la porte. Il me semble déjà le
voir charger à mitraille toutes les lunettes de l’établissement et
soutenir un siége contre les commissaires.
* * * * *
J’ai dit que M. Le Verrier avait un esprit subtil, et j’ajouterai plein
de ressources dans ses explications. A propos de son procès avec M.
J..., l’entrepreneur de menuiserie, procès dont on a justement dit qu’il
eût mieux fait de n’en jamais parler, M. le directeur affirmait, il y a
quelques jours, dans _le Figaro_, que M. J... réclamait à l’État 61,970
fr., et que l’État, plaidant avec raison, avait fait un bénéfice de
20,294 fr., puisqu’il n’avait été condamné qu’à en payer 41,676.
M. Le Verrier a fait durer ce règlement si longtemps, que sa mémoire le
sert mal; voici la vraie vérité: M. J... réclamait 61,970 fr.; sur cette
somme, on a distrait du compte environ 10,000 francs pour la coupole;
cette somme a été payée à un sous-entrepreneur qui avait concouru à ce
travail. On a réduit en outre des surcharges demandées pour dissimuler
des travaux mal à propos commandés et qu’on ne voulait pas voir figurer
en double sur le compte. Bref, le conseil de préfecture a réglé la note
à 41,676 francs.
M. J... accepta, mais M. Le Verrier refusa d’approuver ce règlement, et
le malheureux entrepreneur dut subir toutes les lenteurs administratives
et judiciaires qui amenèrent sa faillite. L’État fut condamné à payer
41,676 fr., _somme réclamée_, plus environ 50,000 fr. pour intérêts,
frais judiciaires, d’expertise, de séquestre, etc. L’État a donc, grâce
à M. Le Verrier, perdu 50,000 fr. au lieu d’en gagner 20,000, comme M.
le directeur l’affirmait, différence 50,000 fr. De plus un honnête homme
a été complétement ruiné; voilà de quelle façon on écrit l’histoire.
* * * * *
Comme homme politique, M. Le Verrier fut un peu volage dans ses
sympathies; ainsi que Joconde, il courtisa la brune et la blonde avant
de donner entièrement son cœur. En 1832, l’École polytechnique, dont il
faisait partie, était un peu républicaine, et la poitrine démocratique
de M. Le Verrier poussait d’ardents soupirs accompagnés de _speechs_
entraînants en faveur des barricadeurs; vraiment s’il ne suivit pas ses
camarades qui allèrent à l’émeute en passant par-dessus les murs de
l’école, c’est uniquement parce qu’il craignait de déchirer son
pantalon.
Au fond, il était plus conservateur qu’il ne le croyait lui-même; et
plus tard il devint le commensal assidu de Louis-Philippe et de la
famille d’Orléans, dont il recevait avec une touchante effusion les
dîners et les petits cadeaux. On a bien tort de dire que les petits
cadeaux entretiennent l’amitié, car son amitié pour la famille déchue se
trouva brisée par un pavé de Février.
Son âme libre et fière se laissa de nouveau envahir par des idées
démocratiques, et pour rattraper le temps où son libéralisme était en
disponibilité, son enthousiasme dépassa de beaucoup celui des
républicains de la veille. Le club des Écoles, qu’il honorait de sa
présence, dut se priver de ses lumières qui ressemblaient trop à des
torches; ce fut la dernière erreur de son bel âge. Il apprécia bientôt à
sa juste valeur l’avenir de la république et lui tourna vigoureusement
le dos pour se donner tout entier à l’empire, avec une loyauté, un
dévouement et un désintéressement qui seront, je l’espère, inaltérables.