Réponse à M. Sainte-Beuve.
Illumination de l’intestin.--Le zouave guérisseur.
Les étoiles filantes.
Je regrette, monsieur, que vous ayez exclusivement réservé pour les
fidèles de votre petite Église la critique[6] que vous avez bien voulu
m’adresser, et que j’ignorerais encore, si une main bienveillante n’en
avait fait jouir les lecteurs de _l’Événement_.
[6] Cette critique assez brutale était enfouie dans un volume des
_Causeries_ de M. Sainte-Beuve.
Vous avez, monsieur, l’exquise sensibilité épidermique des critiques de
profession: ils écorchent volontiers leur prochain tout vivant, mais ils
ne souffrent pas qu’on les discute.
Je vous ai imputé cinquante-trois fautes de langage et de goût dans un
seul discours de soixante-sept lignes, et vous avez tenté d’en justifier
_trois_! C’était vraiment bien la peine! Et les cinquante autres qui
restent à votre passif, qu’en ferons-nous?
Il est vrai que vous traitez l’article de diatribe bruyante, ayant le
ton grossier de la plaisanterie, visant au grotesque et affectant des
airs de mascarade. Je suis, selon vous, un étrange docteur, un pédant,
un demi-savant, un magister et même un grammairien, ce que vous semblez
considérer comme une grosse injure.
Ce sont là, j’en conviens, des arguments pleins d’atticisme et fort
capables de paraître sans réplique à beaucoup de gens; mais, pour mon
compte, la moindre démonstration ferait bien mieux mon affaire.
Je ne voudrais pas de nouveau troubler votre sérénité en commentant
votre réponse, et Dieu sait si je me fais violence. Cependant, avec tous
les égards que je dois à la haute opinion que vous professez pour votre
mérite, permettez-moi, monsieur, de vous adresser une simple
observation: Vous semblez confondre le magister avec le grammairien; ces
deux êtres sont distincts.
Le magister est un modeste vulgarisateur qui donne des leçons de langage
à ceux qui en ont besoin. Cette qualification ne saurait me convenir,
et, au risque de vous désobliger, ma modestie m’empêche d’accepter,
relativement à vous, le titre que vous voulez bien m’octroyer.
Le grammairien est celui qui fabrique des grammaires, et je vous jure
que je ne suis pas plus grammairien que vous; si je l’étais, j’aurais le
courage d’en convenir, bien que, par le temps qui court, il ne soit pas
toujours prudent de faire un pareil aveu à certains académiciens.
Vous êtes, monsieur, un de ces heureux que la fortune saisit au collet,
et porte sur les sommets où ne vont point les foules. La fortune a de
ces caprices. Mais là-haut, sur les pics élevés, le vertige saisit les
hommes, et, dans leur majesté comique, ils se croient inaccessibles. Ma
critique vous paraît un _étrange solécisme de conduite_, quelque chose
sans doute d’énorme et de monstrueux capable de troubler l’ordre et la
marche de la nature. Ah! monsieur, laissez-moi rire un peu.
Votre talent incontestable, mais trop souvent fort incorrect, ne vous
autorise pas à traiter la syntaxe en fille mineure qu’on gouverne à sa
guise; et lorsque vous considérez les fautes qui vous échappent comme la
_marque_ et le _caractère_ de votre style, vous me faites vraiment la
partie trop belle.
Au temps où nous vivons, un écrivain à la mode doit se soumettre aux
règles du langage et aux prescriptions de la civilité puérile et
honnête. Il doit bannir avec soin de son écritoire les fautes de
français ou tout au moins... les injures. La polémique peut avoir des
griffes, mais cela ne l’empêche pas de mettre des gants.
Vous me témoignez tant de colère pour avoir innocemment échenillé un
seul de vos discours, que je me demande ce que vous feriez si
j’appliquais à toute votre œuvre le même procédé d’analyse.
Rassurez-vous, je n’ai ni l’intention ni le loisir de le faire, et
j’aurais laissé passer votre réplique sans mot dire, si elle ne
contenait cette phrase: «Car je ne considère pas comme un texte loyal et
sincère le texte déchiqueté et entrecoupé, à chaque mot, de lazzi
grossiers qui lui a été présenté (au public) par cet _étrange_ docteur.»
(Étrange, qu’en savez-vous?)
Je vous mets au défi, monsieur, de citer le changement ou l’omission
d’un seul mot de votre _étrange_ discours (étrange, je l’ai prouvé).
Il n’est pas honnête de mettre en doute la loyauté et la sincérité d’un
homme quand on n’a aucune raison pour cela.
Vous accusez _l’Événement_ d’avoir manqué à ses habitudes d’actualité,
en publiant un discours âgé de neuf ans. J’admets que vous croyez
_sincèrement_ à la _loyauté_ de ce reproche. Cependant, votre irritation
vous fait oublier qu’on a pris soin, en tête de l’article, d’avertir le
public que votre discours était extrait d’un livre que je publiais sous
ce titre: _les Causeries du docteur_, et où vous êtes en très-bonne
compagnie. C’était donc une réimpression, comme votre colère est une
réédition; car lorsque mon article parut, en 1857, dans le _Moniteur des
hôpitaux_, vous n’étiez pas de meilleure humeur qu’aujourd’hui.
Neuf années! j’étais si jeune alors, semblez-vous dire, il y a
prescription. La prescription n’existe pas dans le code pénal, pour les
crimes et délits contre la syntaxe, surtout quand le coupable est de
l’Académie.
Je vous assure, monsieur, que je ne suis ni un pédant, ni un
grammairien; seulement j’avoue que je n’ai aucun fétichisme pour
l’autorité des noms. Je n’accepte pas tous les saints dans mon
calendrier. J’aime à rire à mes heures, et je secoue volontiers, en
passant, le piédestal de nos réputations surfaites, simplement pour
prouver à nos petits grands hommes que leur gloire n’est pas solide sur
ses jambes.
Veuillez agréer, etc.
* * * * *
Le docteur Milliot de Kriow a imaginé d’éclairer l’intérieur du corps
humain à la manière des lanternes. Son procédé consiste à introduire un
tube de verre par l’œsophage jusque dans l’estomac--comme l’avaleur de
sabre chinois. Ce tube est muni de fils métalliques rendus incandescents
par l’électricité. L’estomac, éclairé, devient alors transparent. On
illumine l’intestin par le même procédé, en introduisant un autre tube
par le rectum. Lorsqu’on est désireux de s’éclairer à giorno, on emploie
les deux tubes à la fois. L’auteur a fait son expérience sur un chien et
sur un chat, préalablement chloroformés. Le chien a pris la chose assez
philosophiquement: mais le chat, auquel on avait peut-être dissimulé une
partie de la vérité, n’a consenti à devenir lumineux qu’après avoir
administré plusieurs coups de dent à son opérateur.
Vous désirez probablement savoir en quoi cela peut être utile à la
médecine. Franchement, j’avoue que, pour le moment, il serait difficile
de trouver le placement de cette découverte. En Amérique, on pourrait
s’en servir pour éclairer les corps des pendus, de façon à ce que les
passants ne les heurtent pas la nuit. En France, cela n’est applicable
que pour les réjouissances. Un monsieur, qui désirerait, le 15 août,
économiser les lampions, pourrait, après s’être introduit dans le corps
les deux tubes lumineux, passer la soirée à sa fenêtre. Cette
illumination pittoresque ferait un fort bel effet.
* * * * *
Parlons un peu du zouave, qui est le lion du moment[7]. Je lui offre
cinq cents francs pour chaque malade choisi par moi et atteint de
paralysie, qu’il guérira; mais il me donnera cent francs (je lui fais la
part belle), pour chacun de ses malades qu’il ne guérira pas. On
m’objectera peut-être qu’un zouave ne peut pas prélever tous les jours
cent francs sur le sou de poche de sa solde. Cela est vrai pour tout
autre, mais celui-là fait des choses si extraordinaires, qu’un miracle
de plus ou de moins ne doit pas lui coûter beaucoup. Dans tous les cas,
je compte sur l’enthousiasme de ses prôneurs et admirateurs pour faire
son jeu.
[7] Comme les gloires passent! qui se souvient aujourd’hui du zouave
guérisseur?
Les guérisseurs improvisés ont, en général, une pommade, un onguent, des
pilules qui guérissent tout. Notre zouave a perfectionné et simplifié la
thérapeutique; il semble vouloir porter un coup funeste à la pharmacie:
son mépris pour les médicaments est complet. Il répand autour de lui la
santé gratis et sans efforts, comme la rose répand son parfum. Gratis!
c’est d’une belle âme, mais lorsque ses clients reconnaissants lui
offrent des tabatières enrichies de diamants, ou d’autres témoignages
palpables de leur gratitude, les repousse-t-il avec indignation? Voilà
ce qu’il faudrait savoir.
S’il guérissait les malades en leur jouant de son trombone, je serais
moins incrédule. Jadis Josué a renversé les murs de Jéricho au son de la
trompette, et un trombone vigoureusement embouché pourrait peut-être
mettre les infirmités en fuite. Mais il dédaigne de pareils moyens et
tire sa puissance d’une vertu qui est en lui.
En fait de vertus, je savais les zouaves richement dotés de vertus
guerrières; mais je ne serais jamais allé chercher sous leur fez des
vertus thérapeutiques ou théologales. S’il était seulement zouave
pontifical, je me dirais: le rayonnement du trône de saint Pierre peut
faire naître de pareilles aptitudes.
Non! j’ai beau chercher des explications terrestres, toutes me craquent
dans la main, et je suis malgré moi forcément ramené à confesser
l’évidence des miracles. Mais je tombe dans une autre perplexité, leur
quantité m’épouvante. Aujourd’hui il guérit les malades, demain il
ressuscitera les morts, n’en doutez pas; que les agonisants prennent
leurs numéros.
Les saints les plus fameux ont bien fait par-ci par-là quelques petits
miracles, mais pas un n’en a contracté l’habitude, et si l’on eût exigé
de l’un d’eux la corvée de guérir une trentaine de malades par jour,
rien qu’en les regardant dans le blanc des yeux, il aurait immédiatement
donné sa démission.
Je commence à croire que l’administration commet un véritable sacrilége
en obligeant M. Jacob à souffler dans un trombone au lieu de lui élever
des autels. Quand on fait des miracles à remuer à la pelle, on doit
dédaigner même une place dans le calendrier, et si le célèbre zouave
possède la moindre ambition religieuse, à l’expiration de son congé il
se fera dieu. Eh! pourquoi pas? Le dieu Jacob, avec sa grande barbe et
des rayons bien dorés fera aussi bonne figure qu’un autre. Soyez
tranquilles, les disciples et les adorateurs ne lui feront pas défaut.
Un dieu qui fait des miracles du matin au soir, on n’en rencontre pas
tous les jours.
Remercions avec effusion le ministre de la guerre qui permet à son
zouave de répandre la santé sur nous autres pékins des deux sexes, au
lieu de réserver ses vertus thérapeutiques pour les braves troupiers qui
peuplent les hôpitaux militaires. Ce serait pourtant pour le budget une
économie de quelques millions. Vous êtes peut-être incrédule, monsieur
le ministre? vous méprisez les talents de Jacob? Ah! prenez garde, il
s’en souviendra quand il sera passé dieu.
Heureusement que notre zouave est d’un naturel doux et humain; la
puissance pour le bien implique la puissance pour le mal. Quand on
guérit les gens d’un regard, il doit suffire de lever le doigt pour les
rendre malades, car il est plus facile encore d’estropier que de rendre
la santé. S’il était méchant, ce ne serait plus un homme, mais une
véritable épidémie. Il pourrait jeter des sorts, envoûter les gens,
nouer l’aiguillette et répandre des maléfices sur les bestiaux. C’est à
faire frémir.
Mais j’y pense, monsieur le ministre, si vous ne voulez pas l’employer
contre vos soldats malades, vous pourriez l’utiliser contre l’ennemi.
Je le crois incapable de foudroyer une armée d’un rayon de sa prunelle;
n’ayant encore ressuscité personne, il ne doit pouvoir disposer de la
mort subite, mais en limitant la puissance aux simples indispositions,
il peut encore rendre de grands services à l’État.
Deux armées sont en présence, et les trois coups retentissent pour le
lever du rideau. Tout à coup, le zouave intervient et envoie à l’ennemi
une colique carabinée. Voyez d’ici le tableau: généraux et soldats
oublient la charge en douze temps pour songer au plus pressé; la
bretelle qu’ils saisissent n’est pas celle de leur fusil. C’est alors
que nos chassepots seraient parfaitement en situation, ils nous
procureraient une victoire éclatante.
* * * * *
Sommes-nous bien vraiment dans la capitale de l’intelligence, ou plutôt
un songe ne nous a-t-il pas rejetés en arrière de deux siècles au fond
de la Bretagne, au milieu des superstitions les plus épaisses, au milieu
des farfadets, des meneurs de loups et de toutes les crasses
intellectuelles? Qu’est-ce donc que l’intelligence humaine, si des
écrivains spirituels et distingués, que leur éducation place au-dessus
du vulgaire, viennent s’empêtrer dans la glu de pareils miracles? Celui
qui tient une plume a la mission d’éclairer et non d’enténébrer la
foule.
On me dira: J’ai vu. Vous avez vu quoi? Pensez-vous qu’il suffise d’un
instant pour affirmer la guérison d’un malade, et connaissez-vous les
lendemains de vos prétendus guéris?
Je sais parfaitement que, dans certains cas d’affections nerveuses,
_quelquefois_ une secousse morale, une mise en scène habilement ménagée,
peuvent déterminer des phénomènes passagers. C’est une affaire
d’imagination, dont le résultat n’est pas durable.
Il y a quinze ans, Trousseau, le grand médecin que la science pleure
encore, pour nous prouver l’effet de l’imagination, administrait devant
nous à des malades des pilules de mie de pain, en leur disant: «Cette
pilule est un vomitif énergique, elle fera de l’effet avant une heure
d’ici.» Souvent le malade vomissait, et Trousseau ne faisait pas de
miracle. Seulement il possédait à fond une science dont les ressources
ne sont pas dans les domaines de la révélation, elle ne s’acquiert que
par de longues études.
O sottise humaine! si jamais on t’érige un temple, combien sera grande
la foule des paroissiens qui viendront tremper leurs doigts dans ton
bénitier!
* * * * *
Le ciel nous jette des pierres. Il est encore tombé le mois dernier un
aérolithe qui est arrivé (par ricochet) jusqu’à l’Institut. La police de
la voirie semble assez mal faite dans les régions éthérées. Nous avons
cependant assez de tuiles que nos maisons nous lancent à la tête, sans
nous trouver encore exposés à recevoir les morceaux des vieilles
planètes qui se brisent dans l’espace.
Le soir, lorsque votre regard interroge la voûte constellée, en quête
d’un souvenir ou d’une espérance, vous avez parfois suivi d’un œil
curieux les étoiles filantes qui se décrochent du ciel en rayant
l’obscurité d’une traînée lumineuse. On dirait des âmes en peine à la
recherche d’une nouvelle patrie. Elles s’en vont au delà de notre
horizon tomber dans l’immensité; mais quelques-unes, fatiguées de leur
course échevelée, se laissent prendre dans notre atmosphère, subissent
les lois de l’attraction et se précipitent sur la terre avec une vitesse
d’environ 40 kilomètres par seconde.
La terrible vitesse de leur mouvement de translation les échauffe, les
rend lumineuses et incandescentes au contact de l’atmosphère terrestre.
Sur ses confins, parfois elles éclatent comme des bombes, et c’est à
l’état de nombreux fragments qu’elles touchent le sol. Je pourrais même
dire qu’elles le défoncent, car elles se creusent parfois un trou de 2 à
3 mètres de profondeur.
Les étoiles filantes prennent dans le langage scientifique le nom de
bolides, aérolithes ou météorites. Leur constitution chimique est à peu
de choses près toujours la même: elles sont composées de soufre, de
silice, de magnésie, de fer et de nickel à l’état métallique, de chrome,
etc. Parfois elles contiennent un peu de charbon ou de matière
bitumineuse.
Leur physionomie est celle d’un fragment de roche irrégulier, et la
surface est recouverte par une vitrification due à la fusion de leurs
éléments superficiels, déterminée par la haute température qu’elles ont
subie dans leur voyage.
Le volume des aérolithes est variable comme leur poids, qui oscille
entre 250 grammes et 50,000 kilogr. On les a vus tomber avec tant de
profusion, qu’ils étaient innombrables. On estime à plusieurs centaines
de mille ceux qui sont tombés entre le golfe du Mexique et Halifax dans
la nuit du 12 au 13 novembre 1823.
Heureusement que ces averses de feu sont inconnues dans nos contrées.
Les bolides deviennent assez rares chez nous pour qu’on signale leur
chute comme un phénomène. Une pluie de grenouilles est désagréable, et
encore, on peut en tirer un certain parti; mais une giboulée de pavés
brûlants, même venant du ciel, serait une chose détestable à tous les
points de vue.
L’illustre Laplace considérait les bolides comme des débris lancés par
les volcans de la lune. Cette hypothèse, abandonnée maintenant, n’avait
rien d’impossible.
La lune n’a pas d’atmosphère, elle n’est point, comme notre planète,
enveloppée par un milieu aérien présentant une certaine résistance. Une
pierre lancée de la lune avec une vitesse égale à cinq fois et demie
celle d’un boulet, sortirait de la sphère d’attraction de notre
satellite pour tomber dans celle de la terre. J’ajouterai que la
constitution des bolides leur donne une grande ressemblance avec
certaines de nos roches volcaniques.
Il est admis actuellement que les astéroïdes dont nous nous occupons
forment deux grands courants distincts se mouvant autour du soleil, en
dehors de l’atmosphère de la terre. Il en existe des myriades qui
parcourent les deux zones. Celles qui font l’école buissonnière, ou que
leur humeur quinteuse écarte du troupeau, subissent l’attraction des
planètes dont elles s’approchent, et contre lesquelles elles viennent se
heurter; car chaque corps céleste a une activité d’attraction qui
rayonne dans une certaine étendue, et tout ce qui passe à la portée de
ce rayonnement est immédiatement attiré de la circonférence au centre.
M. Daubrée a communiqué à l’Institut l’histoire des efforts qu’il a
faits pour fabriquer des aérolithes artificiels. S’il a l’intention de
lancer ses contrefaçons sur les autres planètes, ce sera bien fait: il y
a assez longtemps que nous en recevons, il ne serait pas mauvais de leur
en envoyer un peu.