Le nouveau promontoire.
M. Baillon.--Anesthésie locale.--M. Duchartre.--M. Longet.
Qui donc oserait sur le berceau d’un nouveau-né prédire sa destinée?
Sait-on l’avenir de cette frêle créature; l’enfant dépassera-t-il le
niveau des grandes intelligences, ou traînera-t-il une vie obscure, au
milieu de la cohue des petits et des bornés qui sont les simples soldats
de la vie humaine?
Nul n’est en mesure de le dire depuis que les fées ont perdu leurs
ailes, depuis que les sorcières en sont réduites à faire le grand jeu,
ou à s’endormir sous les mains crasseuses d’un magnétiseur.
Il est tout aussi hasardeux de prédire les destinées d’une île encore au
berceau. Les Grecs n’ont pas encore eu le temps de se souvenir de la
sagesse de leurs illustres aïeux, ils jugent des fruits de l’arbre en
voyant pousser une graine nouvelle; ils écrivent l’histoire du nouvel
être sur l’œuf qui le contient.
Une végétation géologique surgit dans la rade de Santorin; l’aréopage
s’assemble et dit à la végétation: Tu seras une île, et tu porteras le
nom du roi Georges.
Mais au milieu des tremblements de terre, des tonnerres et des flammes
volcaniques, l’ouvrier souterrain qui fait mouvoir ce nouveau truc, n’a
pas entendu l’arrêt de la science; il continue à tourner sa manivelle;
le monstre rocailleux monte toujours, et sa croupe informe vient se
souder à l’île de Néa Kammeni.
Depuis le récit de Théramène, le rivage grec n’avait rien vu d’aussi
terrible.
Le roi Georges y perd son île qui s’est changée en promontoire.
Franchement ce monarque aurait tort de beaucoup le regretter; il est
difficile d’imaginer rien de plus aridement sauvage, M.
Sainte-Claire-Deville a présenté à l’Institut deux grandes photographies
du nouveau promontoire. Examinez à travers un fort télescope, un de ces
tas de cailloux en granit sombre, destinés à ressemeler le macadam, et
vous aurez une idée très-exacte du nouveau promontoire. C’est le même
entassement irrégulier de roches anguleuses, qui semblent n’avoir
d’autre lien que l’engrènement de leurs aspérités.
Et le tas de pierres grossit toujours; île hier, promontoire
aujourd’hui, peut-être demain continent; je commence à craindre la
transformation de la Méditerranée en marais desséché, que j’avais
indiquée comme possible par l’exhaussement du sol.
Cependant, comme compensation, certaines parties de l’île s’enfoncent.
On voit, à gauche du promontoire, le sommet d’une maison qui surnage
encore. Le propriétaire est très-favorisé, il lui reste au moins un toit
pour... s’asseoir. Les autres, expropriés par les tritons et les
néréides, ne pourraient habiter leurs immeubles que dans un appareil à
plongeur.
Du reste, les maisons étaient devenues inutiles, la terreur ayant chassé
tous les habitants. On n’y voit plus ni hommes ni femmes, il ne reste
que des savants stoïques et fermes sous la pluie de rochers
inintelligents qui les assomment. Car c’est là une nouvelle
complication, l’île au début était assez inoffensive; maintenant qu’elle
s’est élevée au grade de promontoire, elle est devenue agressive,
rageuse, et se défend avec ses armes naturelles comme si on en voulait
faire le siége.
Le phénomène qui bouleverse la rade de Santorin n’est point isolé; le
cataclysme donne des représentations en province, en faveur des Grecs
qui ne peuvent pas se déplacer. L’Arcadie et la Laconie ont eu leurs
petits tremblements de terre, et les habitants de Patras, Chio et autres
lieux, ont été réveillés par des bruits souterrains, et des secousses
fertiles en lézardes et en démolitions. Un îlot nouveau a pointé dans la
rade de Santorin, et un écueil a surgi près de l’île de Cérigo.
Toutes ces convulsions semblent avoir pour point de départ le mont Etna,
qui est depuis la même époque en éruption. Les ondulations suivent un
trajet déterminé, une ligne droite qui relie le vieux volcan aux parages
de Santorin.
* * * * *
Je vous ai parlé, il y a quelques semaines, de M. Montagne, le vénérable
et dernier survivant de la commission scientifique qui accompagna
Bonaparte en Égypte; quelques jours après cette causerie, le vieux
savant s’éteignit doucement. L’Institut, dans sa dernière séance, a élu
son remplaçant.
La section avait porté sur la liste de présentation en première ligne,
M. Trécul, botaniste acharné, qui méritait d’être élu; il a été, en
effet, nommé à une belle majorité. En seconde ligne, M. Chatin,
professeur à l’École de pharmacie. Les travaux de M. Chatin sont
très-importants et fort estimés. Son dernier ouvrage est une monographie
du _cresson_ (la santé du corps!) dont je recommande la lecture à ceux
qui veulent étudier cette crucifère autrement qu’en salade.
Enfin, en troisième ligne, M. Gris, poussé par le _Muséum_, et en
quatrième, M. Baillon, professeur à la Faculté de médecine.
Ici, l’opinion publique n’était pas tout à fait d’accord avec la liste
de présentation, et sans avoir l’intention d’amoindrir le mérite de M.
Gris, je crois que s’il voulait placer ses titres dans une balance, il
serait obligé de s’asseoir dessus, pour enlever ceux que son compétiteur
déposerait dans l’autre plateau. Du reste, M. Baillon est encore jeune,
et en se présentant il venait simplement attacher son mouchoir sur un
des fauteuils et marquer une place qui ne saurait lui échapper.
* * * * *
Depuis la découverte des propriétés anesthésiques du chloroforme, les
malades en font la condition préalable de toutes les opérations. Hélas:
s’ils connaissaient les inconvénients de ce sommeil artificiel! D’abord,
on en a vu ne plus se réveiller; c’est une chance infiniment rare, mais
on peut mettre la main sur le mauvais numéro. Parfois le sommeil
anesthésique délie les langues les plus discrètes. Les épanchements
risqués, les confidences les plus compromettantes voltigent dans l’air
et se trompent d’adresse. On vide le sac aux péchés, on raconte même les
gros, qui ne sont confiés qu’à un confesseur bien sourd pour qu’il ne
les entende pas.
Si le praticien était seul, l’inconvénient serait mince, l’homme de
l’art est le tombeau des secrets. Mais il se trouve toujours là, à
point, des oreilles intéressées à ne rien perdre. Je vous assure qu’il
serait parfois prudent d’endormir les deux conjoints pour que
l’opération n’ait aucune suite sérieuse.
M. M... qui connaissait les dangers des épanchements intempestifs, avait
à pratiquer la section du nerf sous-orbitaire du côté gauche, chez une
dame de Montrouge, pour une névralgie faciale horriblement douloureuse.
Cette affection ne laisse sur le visage aucun phénomène appréciable. Il
expulse le mari, et opère la malade chloroformée.
--Eh bien! dit-il au réveil, souffrez-vous encore?
--Autant qu’avant, vous ne m’avez pas opérée... Ah! mon Dieu! mais si
(avec explosion) vous vous êtes trompé de côté.
En effet, M. M... avait opéré le côté droit qui n’était pas malade. Il
en fut quitte pour recommencer la besogne.
Il est évident que les inconvénients du chloroforme sont infiniment loin
de compenser ses avantages. Cependant, pour les opérations légères ou
superficielles, on a tenté différents moyens afin de déterminer
l’insensibilité totale de la région qu’on doit entamer. Nous possédons
pour cela un excellent moyen, qui consiste à employer la glace pilée
additionnée d’un cinquième de gros sel. Le mélange réfrigérant, renfermé
dans un nouet de mousseline, est appliqué sur la peau; il produit une
congélation superficielle, et au bout de quelques minutes, le bistouri
peut labourer les tissus sans faire naître la douleur, à la condition,
cependant, de ne pas pénétrer trop profondément.
On ouvre ainsi les anthrax, les abcès sous-cutanés, on arrache les
ongles incarnés, etc.
Les Anglais essayent en ce moment de réhabiliter l’anesthésie locale par
l’éther. Les liquides volatiles ont la propriété, lorsqu’ils subissent
une évaporation rapide, de déterminer un froid intense et inférieur à
zéro.
Ils projettent un courant vif d’éther au moyen d’un pulvérisateur, sur
la région justiciable du bistouri, et ils opèrent quand la congélation
est suffisante.
Ce procédé était déjà connu en France, seulement il était moins
perfectionné. On laissait tomber l’éther goutte à goutte, et on obtenait
sa vaporisation avec un courant d’air produit par un soufflet.
On a fait ces jours derniers l’application du procédé anglais, et M.
D... qui l’employait, a obtenu un résultat assez imprévu. Tout en
manœuvrant son appareil, il respirait l’éther volatilisé. Peu à peu il
s’engourdit, puis tout à coup tombe profondément endormi sur son malade.
Heureusement que ce dernier n’a pas abusé de la situation et qu’il s’est
abstenu d’opérer le chirurgien. Ce résultat n’est pas assez satisfaisant
pour m’engager à renoncer à la glace pilée, dont l’action locale est
plus constante et plus efficace.
* * * * *
M. Duchartre s’est voué à l’étude de la pousse des plantes. Il a voulu
savoir au juste si elles grandissent plus vite pendant le jour que
pendant la nuit.
Voilà un problème intéressant que je voudrais voir résoudre en faveur de
l’espèce humaine. Cela n’aurait aucune espèce d’utilité, mais on n’est
pas fâché de connaître les choses même inutiles.
M. Duchartre s’est donc constitué le gardien de la végétation, il l’a
fait passer nuit et jour sous la toise, comme les jeunes conscrits
destinés à sauver la patrie.
Le jour cela va encore, et on peut, en se livrant à ses petites
occupations, promener le mètre et le compas sur les têtes végétales; la
nuit il n’en est pas de même, le service est pénible.
Pour la période nocturne, le savant botaniste a délégué ses facultés
d’observation au fidèle Baptiste, qui monte la garde avec une lanterne
au pied des espaliers. Mais Baptiste est un garçon consciencieux qui ne
veut pas assumer tout seul une si grande responsabilité. Lorsque son
attention est trop fortement surexcitée, il court réveiller son patron.
--Monsieur, monsieur?
--Hein! quoi? qu’est-ce qu’il y a?
--Monsieur, je crois que, depuis minuit, l’_humulus lupulus_ a poussé de
trois millimètres.
--Pas possible, Baptiste, quelle heure est-il?
--Deux heures trente-cinq.
--Trois millimètres en deux heures trente-cinq! Allons voir cela,
Baptiste. Diable, mais il pleut?
--A verse, monsieur.
--Donne-moi mes socques articulés, Baptiste, mes pantoufles prennent
l’eau.
Après avoir longuement examiné et constaté son phénomène végétal, le
savant vient se recoucher. Une heure après Baptiste se pend de nouveau à
la couverture de son maître.
--Monsieur, monsieur!
--Hein! qu’est-ce qu’il y a, Baptiste?
--J’ai entendu des craquements dans la tige du _gladiolus gandavensis
rubens_, je crois qu’il va donner un coup de collier.
--Diable! Tombe-t-il encore de l’eau, Baptiste?
--Pas une goutte, monsieur.
--Ah! tant mieux.
--Seulement il neige à plein temps.
Voilà l’existence nocturne de M. Duchartre; quand il en est quitte pour
deux fluxions de poitrine dans sa saison, il trouve qu’il est né sous
une heureuse étoile. Son domestique a moins de chance, il ne dure jamais
plus d’un an. On l’appelle toujours Baptiste, mais ce n’est pas le même.
On voit sur les plates-bandes quatorze petites croix noires, indiquant
que du haut des cieux (leur demeure dernière) quatorze domestiques de M.
Duchartre surveillent encore sa végétation.
Le savant botaniste parcourant la nuit son jardin de Meudon en robe de
chambre et un bougeoir à la main effrayait un peu le voisinage dans les
commencements.
On ne savait trop à quelle maladie attribuer ce noctambulisme aux
bougies. Un vieux mythologue prétendit que M. Duchartre était un amant
de Flore, jaloux, et qu’il s’assurait simplement que la déesse n’avait
pas découché.
Les pénibles recherches de M. Duchartre sont pour le moment terminées,
et il en a communiqué le résultat à l’Institut. Après avoir suivi pas à
pas le développement des six plantes: _Fragaria_, _Humulus lupulus_,
_Althæa rosea_, _Vitis_, _Gladiolus gandavensis rubens_, et _Rabourdin_
(noms de cérémonie du fraisier, du houblon, du passerose, de la vigne et
des glaïeuls), il a constaté que l’accroissement nocturne est plus
rapide que celui qui se manifeste pendant le jour.
Mais, hélas! des recherches semblables accomplies par d’autres
botanistes ont donné des résultats différents. Ventenat, sur le
_Fourcroya gigantea_; Meyer, sur l’_Amaryllis belladone_; Meyen, sur le
_Cannabis_; Harting, sur le _houblon_, ont constaté que l’accroissement
pendant le jour était, au contraire, plus rapide que pendant la nuit.
On ne peut donc formuler sur ce point de règles générales.
M. Duchartre aurait-il perdu son bel âge mûr et ses quatorze domestiques
à des recherches vaines? Le voilà contraint à mesurer individuellement
toutes les plantes de la création, ce qui va lui prendre un certain
temps, surtout pour celles qui ont besoin de pousser pendant une
quarantaine d’années avant d’atteindre leur entier développement.
* * * * *
Il y a quelques jours j’entrais par hasard à la Faculté de médecine à
l’heure du cours de physiologie. Le grand amphithéâtre, trop souvent
vide, était rempli par une foule studieuse qui suit avec assiduité les
leçons de l’éloquent professeur.
A quoi tiennent les destinées humaines! il s’en est fallu de bien peu
que M. Longet ne se démît de cette chaire avant de l’avoir occupée. Elle
était devenue vacante par la mort de M. Bérard. M. Longet, que ses
travaux placent au rang des premiers physiologistes de notre époque, fut
appelé à le remplacer par l’unanimité des autres professeurs.
Quelques gens que le succès de M. Longet empêchait de dormir,
répandirent dans le public médical le bruit que M. Longet ne se souciait
probablement pas d’être professeur, car l’époque de son cours était
reculée; on murmurait: qu’on n’aurait pas cru qu’il se serait présenté;
qu’il avait dit autrefois à M. Béclard, son compétiteur, que son
intention n’était pas de le faire. On transforma enfin cette assertion
en une parole formelle.
Je n’ai pas besoin de déclarer que M. Béclard, dont la délicatesse est
bien connue, était étranger à ces rumeurs.
Tous ces bruits grouillaient autour du nouveau professeur, qui les
sentait monter vers lui sans en connaître l’origine. Il s’en affligeait;
on y comptait bien.
On espérait exploiter la loyauté chevaleresque d’un homme qui n’admet
pas de composition avec l’honneur.
M. Longet n’avait pas donné sa parole; mais dans la crainte qu’on le
soupçonnât d’y avoir manqué, il envoya à la Faculté sa démission de
professeur, et disparut pour échapper aux reproches et aux
sollicitations de ses amis. Mais, ni la Faculté, ni le ministre ne
voulurent accepter la démission, et M. Longet a repris la place qu’il
était si digne d’occuper.
Conclusion et morale: la chaire de professeur est inamovible et rapporte
à son titulaire plus de 10,000 fr. par an; de plus, M. Longet est sans
fortune personnelle. Cherchez, parmi les raffinés d’honneur, si vous
rencontrez beaucoup de gens qui jettent une place de 10,000 fr. par la
fenêtre parce qu’on a douté de leur parole.