Le français de l’Académie.
Hôpital modèle.--M. Flourens.
Longtemps j’ai cru que l’Académie française était un temple fondé par
Richelieu et desservi par quarante vestales mâles, qui devaient, sous le
nom d’académiciens, veiller jour et nuit sur la pureté de la langue et
la protéger contre les tentatives, parfois un peu lestes, des
néologistes, des romantiques, des réalistes et des _charabias_; je
croyais aussi que les académiciens travaillaient depuis plus de deux
cents ans à une espèce de toile de Pénélope nommée: le _Dictionnaire_;
et qu’au premier jour ils mettraient d’accord les grammairiens qui ont
la mauvaise habitude de ne pas être toujours du même avis. J’avoue que
je croyais à tout cela. Aussi, la première fois que je vis publier les
_pataquès_ de M. Scribe et les fautes de français de M. Ponsard,
j’éprouvai la sensation désagréable qui se manifeste lorsqu’on vous
arrache... une illusion.
Je me disais pour me consoler: Tout n’est pas perdu, il en reste encore
trente-huit pour faire le bonheur de la langue française, et parmi eux
brille l’illustre Sainte-Beuve, plus spécialement chargé de cette
besogne en sa qualité de commissaire historiographe de ladite langue.
Mais, hélas! il était écrit là-haut que M. Sainte-Beuve lui-même, de ses
propres mains d’académicien, foulerait aux pieds ma dernière illusion,
en prononçant un discours qu’on pourrait intituler:
ORAISON FUNÈBRE, EN FRANÇAIS LAMENTABLE,
PAR M. SAINTE-BEUVE
UN DES QUARANTE FAUTEUILS DE L’ACADÉMIE.
On a eu la douleur de l’entendre, ce discours, aux obsèques d’un
honorable médecin qui ne méritait pas qu’on jetât de pareil français sur
sa tombe. Notez bien qu’il n’a pas été prononcé entre chien et loup,
dans le coin obscur d’un cimetière, devant trois amis et quatre
_croque-morts_; non pas, il y avait une foule choisie ce jour-là; de
plus, M. Sainte-Beuve s’est empressé de le publier dans le _Moniteur
universel_ (nº 253), qu’il rédige, et dans deux ou trois journaux
scientifiques. Je fus tellement exaspéré par ce _charabia_, que, dans un
premier mouvement que je regrette, j’osai,--je demande bien pardon à ces
messieurs du blasphème,--j’osai, dis-je, comparer les académiciens aux
palefreniers d’Augias, tant ils tiennent mal leur... syntaxe.
La nature funèbre de cet impayable morceau d’éloquence ne m’a pas permis
de le publier plus tôt, j’ai voulu laisser pousser un peu de gazon sur
la tombe du défunt; l’herbe pousse vite sur les tombes, à notre époque,
et je crois le moment venu de livrer à l’admiration publique ce _speech_
d’académicien. Si j’attendais plus longtemps, il pourrait se couvrir de
moisissures, ce gazon funèbre des articles hors d’âge.
Je me suis permis de l’accompagner d’annotations grammaticales et
autres, non pas, grand Dieu! à l’adresse de mes lecteurs, qui parlent
tous le français comme MM. Noël et Chapsal, mais uniquement pour ces
messieurs de l’Académie qui voudraient se mettre un peu au courant de
leur langue.
Voici ce discours tel qu’il a été LU (car il n’emprunte aucune de ses
beautés au pittoresque de l’improvisation), tel que M. Sainte-Beuve l’a
remis au _Moniteur universel_, après en avoir corrigé LUI-MÊME les
épreuves.
«Messieurs,
«Vous avez désiré que nous ne QUITTIONS pas...»--Mon portier dirait:
QUITTASSIONS; il est vrai qu’il n’est pas de l’Académie,--«sans LUI
adresser un dernier adieu, LES restes»--!!!!--«du médecin habile, de
l’ami excellent, du cœur dévoué que nous perdons. C’est pour obéir à ce
vœu de l’amitié que je me hasarde à élever la voix dans un lieu et dans
une circonstance où le _silence ému_ est encore la plus éloquente des
_paroles_.»
Un _silence ému_ qui est une parole éloquente! voilà un genre
d’éloquence à la portée de tous les orateurs. Quel malheur que M.
Sainte-Beuve ne s’en soit pas contenté ce jour-là!
«Ce qu’était Armand X..., qui nous est si soudainement enlevé, nous le
savons tous!»--Alors, pourquoi le dire, si tout le monde le sait?--«Né
en 1792, enfant d’une génération qui produit des hommes supérieurs et
distingués _en tout genre_...»--Un cordonnier fait des bottes _en tout
genre_; une génération produit des hommes supérieurs _dans tous_ les
genres.--«... élève de l’École normale dans la première ferveur de la
création...»--La première ferveur de la création--?--«... il eut aussi à
sa _manière_»--manière à lui tout seul--«le _souffle_ et le _feu_
sacré.»--De sorte qu’il pouvait lui-même, avec son propre souffle,
souffler son feu sacré; pensée de haut style, aussi ingénieuse que
sublime. Quoi qu’il en soit, à la place de l’auteur, j’aurais mis
_sacré_ au pluriel. «Il marqua de bonne heure _entre_ ses jeunes
camarades...»--_Entre_ se dit seulement quand il est question de deux
personnes ou choses; ici _entre_ est une faute; la grammaire exige
_parmi_,--«par des qualités _bien à lui_.»--Des qualités brevetées, que
lui seul avait le droit de posséder.
«Destiné d’abord à l’enseignement des sciences, chargé de professer la
physique au lycée de Metz, il reçut, dans cette cité patriotique et
guerrière...»--Rengaîne civico-militaire.--«le _coup_ direct des
événements de 1814 et de l’invasion.»--Dans quelle région reçut-il ce
coup des événements? On n’a jamais su.--«Son _cœur saigna_.»--Infirmité
désagréable, mais difficile à constater sur le vivant.--«_Et il commença
par faire ce qu’il fit ensuite toute sa vie_: il se dévoua. Son zèle à
servir nos braves soldats atteints de typhus _faillit_ lui devenir
funeste; _saisi_ lui-même par le fléau, il fut près de _payer_ de sa vie
son humanité.»--Du moment qu’il s’était laissé saisir, il ne lui restait
d’autre ressource que de payer, c’est clair comme un exploit d’huissier.
Je ferai cependant observer à l’auteur qu’un fléau n’est pas un
gendarme, il vous atteint, mais ne vous saisit pas.--«Et Metz, qui avait
été témoin de ce dévouement du jeune professeur, s’en est _ressouvenu_
toujours.»--On ne peut se _ressouvenir_ que des choses qu’on a oubliées;
il faut: s’en est _souvenu_ toujours.
«Cette noble cité,»--rengaîne civico-prudhommique,--«était devenue, pour
Armand X..., une seconde patrie; ses amis de Metz sont restés fidèles
jusqu’à _la fin_,»--La fin de quoi?--«à cet enfant adoptif, à ce cœur
généreux dont ils avaient vu le premier élan.»
«Trop impatient pour dissimuler ses sentiments _nationaux_,»--rengaîne
libérale--«et frappé»--encore des coups!--«dans sa position
universitaire, il se _tourna_ vers une profession indépendante.»--Il se
_tourna_, ceci indique clairement que cette fois il n’a pas été frappé
par devant--«et vers _celle_ en même temps QUI permettait»--Qui
permettait à qui? Il faut: qui _lui_ permettait--«le mieux
d’appliquer les inspirations humaines QUI faisaient le fond de sa
nature.»--Figurez-vous une nature dont le fond est rembourré
d’inspirations humaines!--«Il se fit médecin. C’EST à d’autres QU’IL
APPARTIENDRAIT de dire»--Si l’auteur veut _c’est_, il doit mettre
_appartient_; s’il tient à conserver _appartiendrait_, il est nécessaire
qu’il écrive: _ce serait_--«les qualités essentielles QU’IL _porta_ dans
cette profession délicate et _sacrée_.»--On _porte_ des choux dans une
hotte, mais on ne _porte_ pas des _qualités délicates_ DANS une
profession.--Sacrée, pourquoi sacrée? Rengaîne baudruche; les médecins
n’ont jamais eu la prétention de passer pour sacrés.--«Elle était
_telle_ pour lui.»--Telle, quoi? sacrée ou délicate?
«Messieurs, vous le savez; il n’écrivit pas, il s’adonna tout entier à
_guérir_.»--On ne s’adonne pas à guérir, mais à l’art de guérir.--«On
s’accordait à reconnaître dans Armand X... (et les maîtres de l’art, QUI
furent presque tous ses amis, ne me démentiront pas) un diagnostic
prompt, fin et sûr, un tact médical QUI est le premier talent du
praticien.»--Ces six QUI à la queue _leu leu_ font un superbe effet.
«Pendant des années, on l’a vu mener _de front toutes les activités
généreuses_,»--Un attelage d’activités généreuses!--«secourir TOUS les
malades, TOUS les _vaincus_, TOUS les souffrants, applaudir à TOUS les
succès de ses amis et les propager _par ses sympathies_ ardentes.»--Une
sympathie ne peut rien propager, même quand elle est très-ardente, elle
peut tout au plus exciter les gens à propager quelque chose.
«Chaque succès d’un ami était véritablement une _de ses fêtes_.»--Ce qui
signifie: qu’à chacun de leurs succès, ses amis lui souhaitaient sa
fête. Ah! si l’auteur avait dit: était véritablement une fête _pour
lui_, ce serait différent, mais il s’est bien gardé de le
dire.--«_Durant_ ses années heureuses où sa franche nature se déployait
avec expansion,»--_Durant_ exprime une idée non interrompue, on verra
tout à l’heure qu’il n’y a pas eu permanence dans: _les réunions_, qui
sont l’objet principal de la phrase; il faut donc dire: _pendant ses_,
etc.,--«et avant les mécomptes,»--Quels mécomptes?--«il fut
admirablement secondé, par une femme distinguée, son égale par le cœur
QUI réunissait»--Le cœur?--«à son modeste foyer, dans des conversations
vives, bien des hommes»--Pour exprimer l’augmentation, on peut dire
_bien_ au lieu de beaucoup: je l’aime _bien_ mieux; pour exprimer la
quantité, beaucoup est plus correct; beaucoup d’hommes!--«alors jeunes,
et dont plusieurs étaient déjà, ou sont devenus célèbres. Elle lui donna
successivement deux filles, mortes trop tôt pour le _bonheur_ de tous
deux. Son dernier _bonheur_ à LUI s’éteignit avec l’épouse à jamais
regrettée dont les restes sont ensevelis ici.
«Depuis qu’il l’eut perdue, il continua de faire le bien comme
auparavant, avec le même zèle, avec plus d’empressement encore, s’il se
pouvait. Vous l’avez vu souvent, soit au sortir de la chambre d’un
malade que ses soins avaient mis hors de péril, soit dans les heures
d’entretien de l’amitié, INQUIET CEPENDANT, AGITÉ TOUJOURS, et le devoir
accompli, ayant comme hâte de se _dérober_.»--De se dérober quoi? ou de
se dérober à quoi?--«_Il y avait une partie de lui-même qui était
ailleurs_.»--Qu’est-ce qu’une partie de lui-même pouvait faire ailleurs?
où était cette partie? quelle était cette partie? Problème! problème!!!
«_Il semblait que quelqu’un au dehors l’attendait._ Le QUELQU’UN qui
l’attendait, c’était CELLE même, CETTE compagne de toute sa vie, qui le
reçoit aujourd’hui dans _cette_ tombe.
«Digne et excellent ami! il avait ce qui aurait pu consoler,»--Consoler
qui? il faudrait au moins: _le consoler_.--«l’estime de tous, la
chaleureuse amitié de quelques-uns. Rattaché en qualité de médecin à
cette École normale dont le seul nom lui était cher,»--On _rattache_ un
cheval qui a cassé son licou; on ne rattache que ce qui est détaché; _on
attache_ ce qui ne l’a pas été.--«il y retrouvait les souvenirs qu’il
affectionnait; honoré d’une distinction tardive, mais si méritée, qu’il
avait gagnée _aussi_ sur _ses_ champs de bataille à LUI,»--A _lui_ tout
seul! Champs de bataille brevetés à l’usage d’un homme seul.--«Il y
avait été sensible de la part du gouvernement qui réalisait l’un des
vœux de son cœur _national_,»--rengaîne déjà notée--«et qui _réparait la
douleur de 1814_.»--Ici M. Sainte-Beuve dit tout le contraire de ce
qu’il veut exprimer. _Réparer une douleur_ serait la remettre à neuf et
non la faire oublier; de plus, l’auteur devrait au moins donner
l’adresse de l’artiste en vieux qui se charge de réparer les douleurs
endommagées et d’en faire des douleurs toutes neuves.
«Mais il y avait en lui un vide QUE rien désormais ne pouvait combler.
Homme excellent, QUI a beaucoup aimé, beaucoup souffert, QUI a de tout
temps servi ses semblables _jusqu’à en vouloir mourir_,»--Voilà
peut-être l’origine du fameux: _Il s’en ferait mourir._--«le _repos_
enfin lui est venu. Cher X..., _repose_ en paix! le souvenir de tes
vertus pratiques, de ta prodigue bonté, de ta délicatesse de sentiments,
_vivra à jamais_...»--rengaîne funèbre.--«chez tous ceux qui t’ont connu
et ne mourra qu’avec eux.»
Dans le dernier alinéa, on trouve neuf fois le mot QUI.
TOTAL: plus de 53 FAUTES graves ou légères contre les règles de la
langue, le goût et le style, dans un discours académique de
soixante-sept lignes.
On raconte que Malherbe mourant mit son confesseur à la porte parce
qu’il écorchait le français; si l’on avait prononcé une pareille oraison
funèbre sur sa tombe, le régénérateur de la langue française eût été
capable de ressusciter pour cause d’indignation. On me dira peut-être
que M. Sainte-Beuve a écrit des choses correctes et même charmantes; je
le sais fort bien.
Voiture, aussi, écrivait des choses charmantes; seulement, il mettait
parfois quinze jours à composer une simple lettre; Voiture, forcé
d’écrire une oraison funèbre en vingt-quatre heures, l’aurait peut-être
fait en aussi mauvais français, mais il se serait passé sa plume au
travers du corps après l’avoir prononcée.
Malgré l’emphase, les _rengaînes_ et les erreurs grammaticales qui font
l’ornement du discours de M. Sainte-Beuve, on doit cependant lui rendre
la justice de convenir que les éloges donnés à la vie d’Armand X... ont
été mérités; c’était un digne homme: mais pourquoi étaler sur sa tombe
ces loques de rhétorique? Quelques mots simples et partis du cœur sont
plus doux pour l’ombre d’un ami que des éloges en pompeux galimatias.
L’homme de bien serait capable de mourir en canaille, pour échapper à
des oraisons funèbres écrites en aussi mauvais français.
Je demande bien pardon à MM. les pédants d’avoir empiété sur leur
domaine en accomplissant cette besogne de cuistre; mais il est possible
qu’un jour je sois pris du désir de devenir académicien, et je ne suis
pas fâché de me créer un titre dont, ce jour-là, MM. de l’Académie
voudront bien me tenir compte.
* * * * *
Un homme qui s’est distingué dans tous les genres, et dont le monde
connaît l’effrayante fécondité intellectuelle, a juré de cueillir une
palme dans chacun des arrondissements de la gloire; il s’est illustré
comme organicien,--comme Hercule chez Danaüs,--comme néologiste,--comme
favori des muses qu’il a mises sur les dents; hélas! elles n’étaient que
neuf;--il s’est enivré à cette coupe d’ambroisie que la foule
enthousiaste remplit pour les grands hommes qu’elle admire; eh bien,
cette gloire ne lui suffit pas, son génie, plus opulent que le Juif
errant, mais aussi infatigable que lui, marche, marche sans s’arrêter à
la conquête de nouveaux lauriers. Hier il s’est réveillé architecte, il
veut faire oublier Michel-Ange et Visconti; il s’est réveillé avec le
plan complet d’un hôpital dans la tête; ses lobes cérébraux sont si
vastes, qu’il n’en est nullement incommodé.
Son plan est grandiose comme le Champ de Mars, et beau comme l’antique.
Tout fonctionnerait par le moyen de la vapeur, le service serait fait
sur des petits chemins de fer; les ordres transmis télégraphiquement.
Les médecins seraient en ébène, les internes en acajou, les externes en
noyer, les _roupious_ en sapin du Nord; les infirmiers seraient
remplacés par d’ingénieuses machines qui ne boiraient plus l’alcool des
préparations anatomiques.
Le matériel occuperait tout le rez-de-chaussée, l’administration, tout
le premier. (NOTA: il n’y aurait pas de second étage.) Ce serait
admirable. Les élèves du grand homme passent nuit et jour à copier,
dessiner et corriger les plans du maître. C’est tout une révolution dans
l’architecture hospitalière. Il est probable que l’hôpital portera son
nom.
Lorsque je subirai moins complétement l’enthousiasme que ce projet
m’inspire, je crois que je ferai la réflexion suivante: C’est bien
hardi, même pour un homme de génie, de débuter par un si grand monument:
à sa place, j’essayerais mes forces en construisant d’abord des
petites-maisons: on ne sait pas ce qui peut arriver.
* * * * *
M. Flourens est membre de l’Institut depuis trente-huit ans. C’est un
savant laborieux qui remplit souvent son écritoire. Je ne puis comparer
les produits de son génie à ces torrents impétueux qui bouleversent la
physionomie d’une contrée et lui donnent un nouvel aspect. Oh non! Le
torrent est un petit ruisseau clapotant doucement sur des cailloux
proprets; onde limpide, du reste, et que les moutons peuvent boire sans
crainte, elle ne porte pas à la tête.
M. Flourens a donc beaucoup écrit, surtout sur la physiologie, qui est
sa spécialité. De son commerce avec la science, il est né toute une
famille de petits mémoires, de petites brochures, de petites notes, mais
pas de gros livres. A quoi bon? Un diamant a plus de prix qu’un
tombereau de pavés, et il ne procrée que des diamants. Aussi se
découvre-t-il avec une respectueuse émotion lorsqu’il parle de ses
travaux.
Le savant professeur présente, aussitôt éclos, ses petits mémoires à
l’Académie; il prend soin d’en faire lui-même l’éloge; il les caresse de
la voix, du regard, du geste et semble dire à ses pairs: Chers
collègues, permettez-moi de jeter un nouvel éclat sur notre illustre
compagnie. Dans ces quelques pages, j’ai condensé la quintessence de la
lumière: osez lever les yeux. J’ai entouré ce nouvel astre d’un verre
dépoli pour vous éviter les éblouissements.
On est bien à son aise pour louer M. Flourens; on n’a pas à redouter
qu’il vous crie: Assez, vous m’étouffez. Il vous pousse du coude, vous
encourage du geste; son regard vous dit: «Allez, montez encore, vous ne
direz jamais tout le bien que je pense de moi.» Il est inébranlablement
convaincu que sa gloire appartient aux archives du monde. Lorsque notre
planète, poudroyée par la main du temps, retournera à l’état de chaos,
il compte que son nom surnagera seul au-dessus du grand effondrement.
Parmi les œuvres de M. Flourens, il en est qui constituent le dessus du
panier, et qui soutiennent, comme les colonnes de granit d’un temple,
l’édifice de sa réputation. Je n’en puis faire la longue nomenclature.
Je me bornerai à rappeler les travaux qui ont répandu son nom dans la
foule.
L’un a pour sujet l’étude de la phthisie des canards. On peut conclure
des profondes recherches de l’auteur que les volailles poitrinaires
doivent rechercher les climats de l’Italie. Les canards ont contribué à
faire entrer M. Flourens à l’Institut, et même à l’Académie française,
dont il fut élu membre en 1840. Son compétiteur était un nommé Victor
Hugo, qui dut s’effacer et attendre des jours meilleurs.
Dans un autre ouvrage, le savant physiologiste démontre que la garance
mélangée aux aliments, colore en rouge les os des animaux victimes de
cet abus de confiance. Un certain Duhamel avait déjà trouvé cela, il y a
une centaine d’années, mais il est mort depuis si longtemps qu’on a bien
pu l’oublier.
J’en dois faire ici le pénible aveu, mais notre siècle n’a pas su tirer
parti de cette nouvelle application de la garance, c’était cependant un
moyen aussi simple qu’ingénieux de fournir à la troupe des boutons de
culotte pareils aux pantalons. On n’a pas saisi toute l’importance
qu’une pareille modification pourrait avoir sur la tenue du troupier
français.
Un autre grand travail de M. Flourens a pour sujet la longévité humaine.
L’ingénieux savant s’est dit: La moyenne de la vie est de 37 ans. Avec
l’aide de l’histoire, de la statistique et d’une main de papier, je vais
faire un ouvrage qui portera cette moyenne à 120 ans et même à 160 pour
ceux qui en achèteront deux exemplaires. Il est entendu que cette
longévité sera exclusivement réservée aux souscripteurs.
On a considéré la femme de trente ans comme une hardiesse de Balzac;
grâce à l’eau de Jouvence de M. Flourens, la femme de trente ans pourra
encore habiller des poupées. Cet illustre savant a ouvert aux cœurs
tendres des horizons à perte de vue, et les bisaïeules devront se cacher
de leurs arrière-petits-enfants pour recevoir des billets doux.
Il ne faut pas se le dissimuler, mais l’ouvrage de M. Flourens a produit
un terrible effet au point de vue de la morale. Beaucoup de gens qui
avaient pris leur retraite, se sont crus capables de gambader encore sur
la corde du sentiment. Mais, hélas! l’illusion fut courte, et les
imprudents durent reprendre au plus vite la route vertueuse et monotone
du régime, bornée au couchant par un garde-malade et au levant par
l’habit noir d’un médecin.
Cependant un homme a pris ce livre au sérieux. C’est M. Flourens. Il a
compris que c’était pour lui une affaire de postérité, et que sous peine
de perdre la confiance des races futures, il était obligé de vivre 160
ans. Il s’est donc incliné devant la nécessité en se disant: Je vivrai
cent soixante ans, pas une semaine de moins.
Avez-vous parfois rencontré de ces avares qui fuient la foule, parce que
son frottement use les habits, qui ne saluent jamais de peur d’user
leurs chapeaux? M. Flourens n’a pas ce vilain défaut pour les choses que
l’argent peut remplacer; mais il porte l’avarice de la vitalité
jusqu’aux limites du possible.
Quand il néglige de saluer les gens, c’est qu’il ne les voit pas:
regarder use les yeux; s’il les voyait, ce serait peut-être la même
chose; lever les bras use les articulations. Il ne fait jamais par
minute plus de dix-sept pas de soixante-quatre centimètres, et supprime
de son existence tout ce qui peut augmenter de trois pulsations les
battements de son cœur. Il n’élève jamais sa voix douce et lente, et
ménage ses poumons pour prononcer les discours des séances annuelles
qu’il dit d’une manière fort élégante en qualité de secrétaire
perpétuel.
L’existence de M. Flourens est brodée de toutes les distinctions que
peut désirer un savant. Membre de l’Institut, de l’Académie française,
professeur au Muséum, au Collége de France, ancien pair de France,
sénateur, commandeur de la Légion d’honneur (et j’en passe), sa vie
laborieuse a été richement récompensée.
Il n’envie la gloire de personne, pour cette raison qu’il n’en connaît
pas qui vaille la sienne. Cependant, il est poursuivi par la petite
préoccupation de continuer, en l’effaçant, Fontenelle, qui jadis occupa
avec un certain éclat sa place de secrétaire perpétuel.
On prétend que M. Flourens collectionne avec passion tout ce qui a
appartenu à son prédécesseur. Tout devient pour lui, depuis la perruque
jusqu’aux pantoufles, une relique historique et sacrée. Il écrit ses
discours dans un fauteuil de Fontenelle, enveloppé dans une robe de
chambre de Fontenelle, et avec une plume de Fontenelle, qui,
malheureusement, n’avait pas à sa disposition les plumes de M. Flourens.
Je ne sais si cela tient à la défroque ou à une coïncidence, mais M.
Flourens a de grands rapports avec l’auteur de la _Pluralité des
mondes_. Il possède son esprit exact et géométrique, son style élégant,
un peu limé, auquel on peut parfois reprocher trop de raffinement dans
les idées et de recherche dans les ornements. L’ensemble en présente
pourtant des qualités éminentes et solides.
Ces qualités se retrouvent dans les éloges académiques consacrés à la
mémoire de feu ses collègues. Ses portraits sont ressemblants, bien
qu’un peu flattés. On ne saurait cependant adresser ce petit reproche à
son éloge de Blainville, qui peut passer pour un éreintement.
Il est vrai que Blainville avait pris le soin de se venger de son vivant
de l’_éloge_ qui l’attendait après sa mort. Il avait osé dire que M.
Flourens n’est ni anatomiste, ni physiologiste, ni zoologiste, ni même
écrivain. Voilà des énormités que personne ne voudra croire.
M. Flourens est d’un naturel affable, plein de douceur, d’urbanité et
même d’obligeance, surtout si ce qu’on lui demande n’est pas de nature à
lui occasionner beaucoup de mouvements. Lorsqu’il marche, il penche un
peu la tête, comme pour mieux recueillir les murmures d’admiration qui
doivent s’élever sur son passage. Sa figure bienveillante est toujours
illuminée d’un sourire de profonde satisfaction.
Son front, que la science, cette grande épileuse, a depuis longtemps
dégarni, est cependant tapissé par une mèche napoléonienne en virgule,
toujours rigoureusement composée du même nombre de cheveux, dont aucun
n’est blanc: M. Flourens n’a encore, il est vrai, que 72 ans. Son nez,
fortement charpenté, ombrage une bouche assez fendue pour n’arrêter
aucun mot au passage.
Il faut tout prévoir, surtout l’imprévu: le système de conservation
adopté par le savant physiologiste ne le met pas à l’abri des
tremblements de terre, des chutes de comètes ou des éclats du tonnerre
(les hauts sommets attirent la foudre). Il a exprimé la volonté
formelle, en cas d’un pareil accident, d’être secrètement embaumé et
placé à demeure dans son fauteuil de secrétaire perpétuel, qu’il
habiterait jusqu’au 12 avril 1950, onze heures vingt-cinq minutes du
matin.
Ce jour-là seulement il aura atteint la cent soixantaine. Alors il sera
enterré officiellement selon les rites et coutumes de l’Institut, si la
célèbre compagnie existe encore.
M. Flourens a tort de croire que le public et ses collègues ne
s’apercevront de rien.
Il a pris soin de constituer une rente en faveur de l’huissier qui
serait chargé de lisser sa mèche, de l’épousseter et de le protéger
contre les toiles d’araignées.