L’anthrax.
Un vase sourd comme un pot.
Internes et directeur.--Le taureau savant.
Impressions de voyage.
L’Académie de médecine vient de terminer, sur l’anthrax, une discussion
qui n’a pas duré moins de quatre séances.
L’anthrax est un furoncle à proportions gigantesques qui contient, comme
bourbillon, une certaine quantité du tissu cellulaire gangrené. Il peut
acquérir le volume d’un œuf. Parfois il s’étale en plaques et devient
aussi large que le fond d’un chapeau. Les grands anthrax causent de la
fièvre et de vives douleurs, mais en général ils ne constituent un
danger sérieux que pour les vieillards ou les malades déjà affaiblis par
des affections débilitantes.
Je viens d’écrire un mot bien effrayant pour vous: la gangrène! Vous
partagez peut-être l’opinion vulgaire que la gangrène est une affection
mortelle qui dévore le malade sans rémission. C’est une erreur, la
gangrène est simplement la mortification, en général très-limitée, d’un
tissu dont l’inflammation a entravé la circulation. Bien loin de
s’étendre indéfiniment, elle se circonscrit au contraire et se limite à
une région peu étendue (excepté lorsqu’elle se développe sous
l’influence de l’âge sénile). Au bout de peu de jours, l’eschare tombe
et la plaie qui en résulte prend la physionomie d’une plaie ordinaire.
Le bourbillon d’un simple furoncle est une petite gangrène qui a détruit
quelques millimètres de tissu cellulaire.
Dans cette discussion, les orateurs ont conservé, bien entendu, leurs
opinions personnelles, et aucun d’eux ne s’est converti à l’opinion de
son voisin: résultat assez habituel dans les discussions académiques. Je
le constate sans arrière-pensée de critique et en reconnaissant
volontiers que cette immobilité apparente ne diminue en rien les
importantes acquisitions dont bénéficie la science.
Dans ces conflits, les questions sont approfondies, présentées sous
toutes leurs faces, sous les aspects les plus divers; et le public
médical, qui n’a pas de parti pris, fait de l’éclectisme, et prend à
droite et à gauche ses éléments de conviction parmi ce qui paraît le
mieux démontré.
Les savants académiciens qui entrent dans la discussion ont une manière
de voir basée sur une longue expérience. Ils interprètent les faits
qu’ils observent selon le courant de leurs idées générales. Mais s’ils
sont divisés sur des points secondaires, ils sont parfaitement d’accord
sur le fond des choses.
C’est ce que ne comprennent pas les gens du monde étrangers à ces
matières. Il leur paraît tout simple que deux peintres, deux musiciens,
deux littérateurs diffèrent d’opinion sur une question d’art. Mais si
deux médecins ne sont pas rigoureusement du même avis sur l’appréciation
d’un état morbide, on crie à la contradiction, même à l’ignorance, en
répétant cette vieille plaisanterie: Hippocrate dit oui, et Galien dit
non.
Il est vrai que tous les praticiens n’ont pas la même valeur
scientifique, et que parfois il se commet des erreurs. Mais il ne faut
pas rendre l’art responsable de l’insuffisance de l’artiste, et vous
pouvez être certain que lorsque deux médecins instruits manifestent des
opinions différentes sur un même sujet, il s’agit en général de nuances
fort peu importantes, que votre défaut de compétence vous fait paraître
considérables.
Ainsi, dans la discussion qui vient d’avoir lieu, la nature et le mode
d’évolution de l’anthrax n’étaient nullement mis en question; il
s’agissait en général de déterminer le nombre, les formes et l’étendue
des incisions qu’on doit pratiquer pour activer la guérison.
Il résulte des faits observés que l’incision n’est pas rigoureusement
nécessaire pour guérir les petits anthrax. Quelques sangsues et les
émollients suffisent pour les faire avorter. Ceux d’un volume plus
notable peuvent être attaqués par un petit débridement ou par la méthode
sous-cutanée. Enfin lorsque le mal a atteint de vastes proportions, les
incisions doivent être larges et profondes pour favoriser le dégorgement
des tissus et l’élimination des parties mortifiées.
Le point de départ de la discussion était le rapport du professeur
Gosselin sur un mémoire de M. Adolphe Guérin qui proposait l’incision
sous-cutanée comme unique traitement.
L’auteur du mémoire signalait ainsi une nouvelle application d’une
grande méthode chirurgicale, dont le promoteur est un de ses homonymes,
le docteur Jules Guérin.
M. J. Guérin est un remueur d’idées; on peut ne pas accepter toutes
celles qu’il a émises, et pour mon compte, je fais sur ce sujet mes
réserves, mais il est impossible de lui refuser une grande place dans le
mouvement médico-chirurgical de notre époque. La méthode sous-cutanée
est une belle conquête de la science médicale. C’est à lui qu’on en doit
l’étude scientifique et la vulgarisation.
La méthode repose sur ce principe: une plaie, soustraite au contact de
l’air, subit une organisation rapide, sinon immédiate, sans passer par
les phases de la suppuration, sans faire subir au malade les risques
d’infection purulente, d’érysipèle, etc., qui peuvent survenir dans les
plaies en contact avec l’atmosphère.
L’application de la méthode consiste à soulever la peau sous forme de
pli; on introduit, par une ponction pratiquée à la base de ce pli, un
bistouri extrêmement étroit qui chemine sous la peau dans les tissus, et
va chercher, à une certaine distance de son point d’introduction,
l’élément anatomique qu’il doit diviser.
L’ouverture d’entrée n’est pas située directement au-dessus de la
division; il n’existe donc pas de parallélisme entre ces deux points; la
plaie sous-cutanée échappe ainsi au contact de l’air.
Cette méthode reçoit de nombreuses applications; elle permet de
pratiquer sans danger les sections tendineuses de l’orthopédie, de
vider, en modifiant l’appareil instrumental, certains abcès profonds
dont le foyer doit être soustrait au contact de l’air; d’évacuer les
collections purulentes des membranes séreuses, etc.
M. J. Guérin vient de donner une nouvelle extension à la méthode
sous-cutanée, en communiquant il y a quelques jours à l’Académie de
médecine, dont il est membre, un mémoire sur l’occlusion pneumatique des
plaies exposées à l’air. Dans les blessures accidentelles, la méthode
sous-cutanée semblait inapplicable; le tégument est détruit, le
chirurgien n’a plus à intervenir que pour régulariser la plaie et pour
en écarter les complications au moyen d’un pansement méthodique. Il doit
subir les conséquences défavorables résultant de l’action du projectile
ou du corps vulnérant.
Les nouvelles recherches de M. J. Guérin ont pour but de créer un
tégument artificiel, qui place la blessure à ciel ouvert dans des
conditions sous-cutanées. Il enveloppe la région blessée d’un manchon de
caoutchouc mince dans lequel il pratique le vide au moyen d’un appareil
spécial.
Sous l’influence du vide, la membrane de caoutchouc se moule intimement
sur les surfaces qu’elle enveloppe, et les place à l’abri du contact de
l’air.
Les résultats favorables obtenus par le savant chirurgien, ont fait
passer dans le domaine des faits les idées théoriques qui ont servi de
point de départ à la nouvelle méthode.
* * * * *
Pour finir sans sortir de la chirurgie, je vais vous offrir le dernier
calembour de M. Velpeau. Le célèbre professeur nous disait hier: «Je ne
comprends plus rien à la politique, la Chambre veut l’amélioration de
l’agriculture, et elle repousse tous les _amendements_.»
Voilà comment on les fait à la Faculté.
* * * * *
ASPERGES. Pendant la saison de ce légume, le _Vase hygiénique_, sourd et
inodore, est indispensable. Dépôt rue du..., nº 00.
Ce vase, d’après l’inventeur, est sourd comme un pot; tant mieux pour
lui, il n’aura pas à se préoccuper des bruits qui peuvent se produire
dans son voisinage; mais qu’est-ce que cela fait à son propriétaire? et
aux asperges?...--Il y a des gens qui prennent de la pepsine ou de la
diastase lorsqu’ils digèrent mal. Désormais, ils seront forcés de
prendre au lieu de diastase ou de pepsine... le vase de ce monsieur pour
manger leurs asperges!--O béotisme industriel qui fourre l’hygiène
jusque dans des vases sourds et inodores!
* * * * *
Les internes ne sont pas toujours au mieux avec la bureaucratie
hospitalière, et les conflits qui surviennent sont des événements pour
la salle de garde. Il y a quelques années, l’hôpital de la Pitié avait
pour directeur un brave homme, très-jaloux de son autorité et fort
disposé à faire courber sous sa plume de comptable le front audacieux de
l’internat. Un beau matin, qu’il avait mal dormi, il proclama un ordre
du jour par lequel il défendait aux internes de l’hôpital de recevoir
d’urgence aucun malade à moins d’établir sur le bulletin d’entrée le
diagnostic _précis_ de la maladie.
Grand émoi dans la salle de garde: on tonne, on vocifère même contre
cette grotesque prétention qui obligeait les internes à porter un
diagnostic précis, lorsque les chefs de service, eux-mêmes, étaient
souvent embarrassés pour le faire--quand ils en venaient à bout. On tint
conseil, et un d’entre eux, P..., qui professe aujourd’hui avec succès
la syphiliologie, émit l’avis de protester contre l’ordre directorial,
en portant, dans tous les cas, un diagnostic extravagant et uniforme.--A
partir de ce moment, tous les malades admis d’urgence furent déclarés
_anencéphales_[5]!
[5] Ce qui signifie privé de cerveau et de moelle épinière.--Je n’ai
pas besoin de dire que ce vice de conformation ne s’observe que chez
des fœtus monstrueux, qui n’ont pas la prétention de continuer à
vivre après leur naissance.
Le brave directeur, qui lisait avec soin tous les bulletins d’admission,
se félicitait sincèrement et disait en se rengorgeant:
--Voilà ce que c’est que d’exiger de l’exactitude de ces messieurs! ils
recevaient des anencéphales, sans s’en douter; ils étiquetaient leurs
malades: fluxion de poitrine, rhumatisme, etc., et les malades entraient
sans qu’on reconnût la maladie. Quel progrès j’imprime à la science!!!
Mais bientôt l’autocrate fut saisi d’effroi.
Toujours des anencéphales, c’est une épouvantable épidémie qui sévit
avec rage sur la capitale.
Il convoqua ses plumitifs subalternes et leur ordonna de prendre les
mesures hygiéniques les plus sévères afin d’échapper, eux et leurs
petits, au fléau destructeur.
L’épidémie suivait son cours et les anencéphales continuaient à envahir
les registres de l’hôpital, lorsqu’un statisticien eut besoin de les
compulser pour établir les rapports qui existent entre l’anévrysme de
l’artère centrale de la rétine et les fractures du péroné. Tout
statisticien qu’il était, il fut frappé de lire sur les registres:
Philippe Courtois, tailleur de pierres, 65 ans, anencéphale.
Marie Pregnard, blanchisseuse, 42 ans, anencéphale.
Il en compta cent trente. Le statisticien effaré n’avait jamais vu une
collection d’anencéphales aussi âgés; il courut chez le directeur et eut
avec lui une conférence qui plongea ce dernier dans une rage
épouvantable, il se sentit mystifié et bondit jusqu’à la rue
Neuve-Notre-Dame, d’où un orage administratif fondit sur la tête
coupable de l’interne, qui s’en moqua.
A partir de ce moment, les internes purent, comme par le passé, poser
des diagnostics _ad libitum_.
* * * * *
Le directeur, plein de rancune de ce tour pendable, voulut prendre sa
revanche, et, par un nouvel ordre du jour, il interdit les autopsies à
l’hôpital.--Nouveau conciliabule à la salle de garde, nouvelle décision:
dès ce moment, tous les bulletins de décès portèrent: _soupçons
d’empoisonnement_. Or, en pareil cas, l’autopsie est de rigueur et doit
se faire en présence du directeur, d’un commissaire de police et d’un
médecin étranger à l’hôpital.
L’infortuné directeur passait son existence dans la salle des morts. A
peine l’aurore aux doigts de rose avait-elle ouvert les portes de
l’Orient, qu’un interne se pendait à sa sonnette et lui criait:
«Monsieur le directeur, nous avons à faire une autopsie avec soupçons
d’empoisonnement.» A peine était-il dans sa salle à manger qu’un autre
interne réclamait sa présence pour une nouvelle autopsie, toujours avec
soupçons d’empoisonnement; le commissaire, qui partageait ses
tribulations, envoyait au diable l’hôpital et la direction, et ne
voulait plus se déranger, car, bien entendu, on ne trouvait jamais
aucune trace d’empoisonnement.
Encore un mois de ce régime et on aurait pu faire l’autopsie du
directeur, mort des suites... de tous ces empoisonnements.
Il fit à sa santé le sacrifice de son entêtement bureaucratique, et les
autopsies comme les diagnostics se firent désormais _ad libitum_.
* * * * *
Il faut en prendre son parti, l’éducation envahit toutes les classes de
la société; elle monte, monte comme la marée,--pas la grande,--et
bientôt, on cherchera en vain dans la nature entière un animal qui ne
sache pas quelque chose. Le cirque annonçait l’exhibition d’un taureau
savant, et je m’empressai d’aller constater son mérite. Jusqu’à présent,
l’histoire des célébrités de l’espèce bovine était tout entière à faire;
on connaissait les chevaux savants, les chiens qui jouent au loto, les
lapins perspicaces et signalant la personne la plus amoureuse de la
société, les araignées mélomanes, les puces travailleuses, etc., etc.;
mais les taureaux qu’on rencontre dans l’histoire sacrée ou profane ne
remplirent qu’un rôle tout à fait sacrifié; ils jouent les personnages
muets, les comparses, et appartiennent plutôt au décor qu’à l’action...
Le bœuf Apis lui-même était bête comme son culte, et, à part le taureau
qui enleva Europe,--ce qui n’était pas trop maladroit, car la fille
d’Agénor était, dit-on, fort belle,--la race bovine n’a fourni aucun
personnage notable, et il n’en était question qu’à propos de
comparaisons déshonnêtes.
C’est à M. Mac-Ray qu’appartient la première illustration; et la Société
protectrice des animaux lui doit une médaille pour avoir tenté la
réhabilitation scientifique et intellectuelle de la race bovine.
Le taureau savant de M. Mac-Ray se nomme Don-Juan. Mais ici je suis un
peu embarrassé; l’animal est-il véritablement savant? Comme candidat à
l’Institut, on le trouvera probablement insuffisant. Il ne sait
peut-être pas beaucoup de grec; au moins il n’en a rien fait paraître,
et il est possible qu’il ne puisse faire une équation au deuxième degré
à deux inconnues sans consulter le père Babinet. Ce n’est pas un savant
à la manière d’Arago, mais il sait bien des petites choses que ses
confrères privés d’éducation ignorent absolument. Et puis, il est le
premier de la dynastie des taureaux savants, et l’histoire nous enseigne
qu’il ne faut pas être trop exigeant pour les fondateurs de dynasties.
Don-Juan, mon ami, tu n’es pas fort, mais c’est toi le Pharamond des
taureaux illustres. Saute en paix tes haies de balais, passe
tranquillement dans tes cerceaux, rampe aux pieds de ton maître, je ne
veux pas te taquiner de peur de dégoûter tes frères de la science.
Seulement, brave taureau aux cornes dorées, au pelage blanc et noir, à
l’échine un peu maigre, tu as eu tort de venir après Léotard; c’est un
peu tard.
Une petite dame très-décolletée, qui se trouvait près de moi, assurait
que ce taureau n’était qu’un bœuf. Je lui demandai sur quoi elle basait
cette opinion. Elle me répondit en me riant au nez. Si j’avais été moins
blessé de son impertinente réponse, je me serais mieux renseigné sur la
bête, car elle avait l’air de s’y connaître. C’était probablement une
Pénélope normande qui avait beaucoup pratiqué les bêtes à cornes.
Décidément la petite dame avait tort: il s’appelle Don-Juan; c’est le
nom d’un coureur de ruelles; il convient à un taureau, mais ne saurait
s’appliquer à un bœuf.
* * * * *
M. le docteur Mallez est l’espoir des rétrécis et le refuge des vessies
malades; nonobstant, si sa réputation d’urologiste n’est pas arrivée
encore à son apogée, elle a au moins franchi la frontière vers le
nord-nord-est. Il y a quelques jours, M. Mallez revenait de la Belgique,
où il avait été appelé pour sonder, non pas le canal de... Gand, qui
est, je dois le dire, parfaitement navigable, mais celui d’un bourgeois
de Bruxelles (en Brabant), lequel se plaignait que sa naïade vésicale ne
vidait son urne que goutte à goutte... Notre confrère revenait donc de
Bruxelles (en Brabant) lorsque son convoi se heurta aux environs de
Douai contre un train de marchandises qui lui barrait la route. Ces
terribles collisions sont trop fréquentes pour que j’aie besoin d’entrer
dans de tristes détails; elles se ressemblent toutes à peu près;
seulement, dans celle-ci, les contusions furent en majorité, et,
très-heureusement, on n’eut à déplorer la mort d’aucun voyageur. Dans le
train défoncé, on avait attelé un wagon d’alcool à un wagon de sucre,
comme si le hasard avait voulu offrir aux voyageurs un punch de
consolation. Cette attention délicate de la destinée eut un plein
succès: le bol de punch flamboya sur une centaine de mètres d’étendue,
et sa flamme monta assez haut pour boire quelques petits nuages qui
flânaient dans les basses régions de l’atmosphère.
Au premier bruit de l’accident, on s’est dit à l’oreille que des
lithotriteurs jaloux avaient placé sur la voie un gros calcul qu’ils
n’avaient pu broyer, de manière à terminer par un déraillement
l’histoire des succès de M. Mallez avant la fin du premier volume
(l’ouvrage doit en avoir plusieurs). Quant à moi, j’ai refusé de croire
à un si horrible calcul.
Notre confrère avait attrapé sa part de contusions, et il était en droit
de se renfermer dans cet égoïste adage: chacun _panse_ pour soi; mais
lui, plein de ce feu sacré qui fait le plus bel ornement du praticien,
ne songea qu’à secourir ses compagnons d’infortune; c’est tout
simplement sublime (il est vrai que M. Mallez n’avait qu’une égratignure
à la jambe).
L’aiguille des minutes avait déjà fait une fois et demie le tour du
cadran depuis l’accident, lorsque survint le docteur T..., médecin de la
compagnie. Ne trouvant plus de blessés à panser, et désireux de montrer
la science qu’il aurait mise à leur service, désireux de leur faire
regretter de ne pas l’avoir attendu, le confrère n’ayant pas d’autre
moyen à sa disposition, se mit à faire subir à notre confrère de Paris
un petit examen médico-chirurgical.
M. Mallez prenait déjà, pour répondre, l’air olympien qu’il réserve pour
les cas où il aura de grands seigneurs à sonder, lorsque la foule
reconnaissante et indignée se rua sur le docteur T..., en l’accablant
des qualifications les plus désagréables, pour venger celui qu’elle
appelait son sauveur; des mots on allait passer aux gestes; le docteur
T... devint pâle, il se sentit perdu; la triste destinée d’Orphée, mis
en pièces par les dames de Thrace, lui revint à la mémoire. Il ferma les
yeux pour ne pas se voir mourir.
En cet instant critique, on vit M. Mallez s’élancer pour protéger son
infortuné rival.
«Messieurs et dames, s’écria-t-il, si je suis votre sauveur, si vous
êtes reconnaissants de mes soins, je vous en prie, n’abîmez pas
monsieur; ne m’obligez pas à faire encore un pansement.»
La foule, docile et reconnaissante, s’éloigna en silence et sans
murmurer.
Voilà donc, enfin, des malades reconnaissants et disposés à assommer
quelqu’un pour venger leur sauveur; il est vrai que c’était un médecin
qu’ils voulaient assommer. Si M. Mallez avait eu pour adversaire un
épicier ou un marchand de mort-aux-rats, peut-être personne n’eût pris
son parti. Mais n’allons point gâter par des _peut-être_ le mouvement si
beau, si rare de ces bons voyageurs: éternisons-le, au contraire;
ouvrons une souscription pour élever sur le lieu de l’accident une
pyramide sur laquelle on gravera en lettres d’or:
ICI DES MALADES
FURENT RECONNAISSANTS.
Quelques jours après, le journal de Douai publiait un récit de
l’événement, avec des détails médicaux assez circonstanciés, se
terminant ainsi: «Les premiers soins ont été donnés par le docteur T...,
médecin de la compagnie.»
Qu’un médecin choisisse un train qui culbute, afin de donner des secours
aux blessés, et de se faire faire une petite réclame, c’est
très-ingénieux. Mais il est bien plus ingénieux encore de ne pas se
faire écraser, de ne pas se fatiguer à panser des blessés, et,
nonobstant, de souffler au confrère la petite réclame.
C’est égal, si on élève la pyramide, je demande qu’on mette au bas de
l’inscription:
ET LE DOCTEUR T...
N’A PAS SOIGNÉ LES BLESSÉS.