Les trichines.
L’hygiène des hôpitaux.--Un oculiste.--La marée Babinet.
La Médaille et ses revers.
Enfin! nous avons donc des trichines à Paris, on ne sera plus réduit à
traiter ce sujet, qui passionne la peur du public, d’après le récit des
blonds fils de l’Allemagne; nous pourrons tout à notre aise étudier les
habitudes de ces nématoïdes.
Si vous êtes désireux de vous en procurer n’allez pas en demander aux
charcutiers, ils n’en tiennent pas, le produit est encore rare et ne se
trouve pas dans le commerce. J’avais l’intention de les proposer en
prime aux lecteurs de l’_Événement_, mais, en ce moment, il n’y en
aurait pas pour tout le monde.
J’attends qu’un abonné se dévoue à leur reproduction. Car, je vous l’ai
déjà dit, ils ne multiplient que dans l’être vivant; il est vrai que
leur vertu prolifique est telle qu’un seul abonné fournira de la graine
à tous nos lecteurs.
Mes trichines ont été expédiées directement de Berlin par le savant
professeur Virchow, au professeur Ch. Robin, lequel a bien voulu me
céder un morceau d’un pauvre Allemand qui ne faisait pas assez cuire ses
saucisses. Je possède également une portion du porc trichiné qui a été
son bourreau.
J’ignore si cela tient aux fatigues du voyage, à un commencement de
nostalgie, ou si elles proviennent de sujets enclins aux idées tristes,
mais ces trichines ont une physionomie toute mélancolique. Elles se
prêtent de mauvaise grâce à l’observation et semblent bouder le
microscope. Je puis cependant vous assurer que j’ai fait tous mes
efforts pour leur faire oublier leur patrie.
Véritablement, il est impossible de reconnaître à l’œil nu la viande
trichinée si l’on n’est pas prévenu.
Avec beaucoup d’attention, on aperçoit un semis de petits grains
blanchâtres ovoïdes, d’un demi-millimètre de diamètre: ce sont les
kystes qui renferment l’animalcule. Lorsque l’enkystement n’est pas
encore opéré et que les trichines sont libres dans le tissu, on ne peut
les voir sans l’aide d’un instrument amplifiant.
Jusqu’à présent je n’ai point à modifier ce que j’ai dit dans ma
causerie consacrée aux trichines (et qui a été déjà mise bien des fois à
contribution, sans indication d’origine), si ce n’est, qu’après avoir
isolé et brisé l’enveloppe calcaire de l’un de ces kystes je l’ai trouvé
vide, ce qui est fort rare.
Cependant j’espère avoir trouvé un procédé de _trichinoculture_ qui
permettra d’obtenir la reproduction des trichines dans un autre milieu
que l’intestin d’un animal vivant.
--A quoi bon?
--Il est de principe, en stratégie, d’étudier les mouvements de son
ennemi, et jusqu’à présent nous n’avons jamais saisi sur le fait le
mécanisme intime de la reproduction trichinaire. Ce que nous en savons
repose sur des inductions que je crois rigoureusement exactes, mais dont
l’évidence sera bien plus manifeste quand elle aura subi le contrôle de
l’examen direct.
Voici mon procédé d’expérimentation, et j’espère que quelques-uns de mes
confrères en tireront parti: de la multiplicité des expériences
jaillissent les faits nouveaux.
Nous possédons en médecine deux agents de digestion artificielle, la
diastase et la pepsine. Si on place un morceau de viande en contact avec
la pepsine dans un vase maintenu à une température de 40° centigrades,
on le voit se dissoudre en vingt-quatre heures et se transformer en
peptone, comme dans la digestion stomacale d’un animal vivant. Cette
propriété est journellement utilisée chez les individus atteints de
dyspepsie. La pepsine alors détermine une digestion artificielle que
l’estomac malade ne peut accomplir seul.
En plaçant de la viande trichinée dans ces conditions, elle est bientôt
digérée artificiellement. L’enveloppe kystique se dissout et les
animalcules, mis en liberté, se trouvent exactement dans les mêmes
conditions que dans l’intestin d’un animal et ils acquièrent leur
aptitude à la reproduction. J’ai déjà exécuté cette partie du programme.
En continuant l’expérience, les embryons trichinaires ne peuvent
naturellement opérer leur migration en dehors du milieu qui les
contient. Ils doivent devenir adultes sous l’œil de l’observateur, sans
passer par la période d’enkystement, et donner lieu à une nouvelle
génération d’animaux semblables. Le résultat exige, pour se produire, un
temps qu’il m’est difficile de déterminer d’avance. Mais j’espère qu’en
suivant cette voie on verra surgir des faits de nature à éclairer
quelques points encore obscurs de l’histoire des trichines.
Puisque l’infortuné porc est en ce moment chargé de malédictions comme
au temps d’Israël, je n’ajouterai guère à l’horreur qu’on lui témoigne,
en vous révélant que nous lui devons également le ver solitaire. Je lui
jette donc sans remords cette dernière pierre.
Le porc est souvent atteint d’une maladie nommée ladrerie. Elle est
caractérisée par la dissémination dans ses tissus de vers ayant
l’apparence de petites vésicules et qui portent le nom de cysticerques.
Küchenmeister a récemment démontré que les cysticerques ne sont que les
embryons d’un ver plus redoutable, et, qu’avalés par un animal, ils
subissent, dans l’intestin, des transformations analogues à celles des
trichines; ils s’allongent, se développent et deviennent ces
interminables ténias qui ont dix fois la longueur de l’homme qui les
nourrit dans ses entrailles. Le cysticerque est plus volumineux que le
kyste des trichines, et sa vitalité est également détruite par la
cuisson.
Malgré ces inconvénients, je mange du porc plus souvent que jadis,
seulement j’ai soin qu’il soit bien cuit. Ce n’est pas que je l’aime,
mais j’ai vraiment pitié de ces pauvres charcutiers, dont la boutique
est tombée dans le marasme. Lorsque je les vois les bras croisés,
accoudés sur leur porte, implorant d’un œil triste le passant qui fuit
épouvanté, je me dis: Il faut encourager les arts et faire vivre les
charcutiers.
En vérité, le Français n’est pas poltron, mais quand il s’y met il fait
bien les choses, surtout lorsqu’il s’agit de maladie. Sur quelque
quarante millions de citoyens on n’a pas encore observé chez nous un
seul cas de trichinose, cependant depuis trois mois on voit des
trichines partout et on se laisserait mourir de faim devant un plat de
jambon.
* * * * *
La question de l’hygiène hospitalière a été vivement agitée dans ces
derniers temps. La reconstruction de l’Hôtel-Dieu l’a mise à l’ordre du
jour. Son importance est considérable, et l’humanité exige que les
malheureux qui viennent réclamer un lit à l’hôpital reçoivent des
secours aussi efficaces que possible.
Vous ne pouvez vous faire une idée de l’immense complication du service
de l’assistance publique, et de l’ordre admirable qui règne dans
l’administration des secours; de la propreté, des soins minutieux que
les malades reçoivent dans nos hôpitaux. Le service médical est fait par
l’élite des praticiens, et le titre seul de médecin d’hôpital est un
brevet de capacité hors ligne, car on ne l’obtient qu’après de pénibles
concours, et vingt compétiteurs se disputent une place.
Le zèle et les soins les mieux dirigés, échouent devant certaines
conditions matérielles, et la construction, la disposition du bâtiment
jouent un grand rôle dans les succès qu’on y obtient.
Depuis bien longtemps on était attristé par la mortalité terrible qui
sévit sur nos Maternités. La parturition est une fonction physiologique,
et cependant la fièvre puerpérale tue dans les hôpitaux une femme sur
dix-neuf. Dans la pratique de ville au contraire, malgré la misère trop
fréquente, les privations, et les plus mauvaises conditions hygiéniques,
on ne perd qu’une femme sur cent soixante-dix environ.
Le directeur de l’Assistance publique, dans l’espoir d’améliorer cette
triste situation, a chargé le docteur J. Le Fort d’aller étudier les
Maternités de l’Angleterre, de l’Allemagne et de la Russie. M. Le Fort
vient de publier, sous le titre: _les Maternités_, le résultat de cette
vaste enquête. Ce travail considérable, lamentable histoire des misères
humaines, ajoute à des faits connus des documents nouveaux qui
intéressent et les médecins et les esprits sérieux préoccupés des hautes
questions sociales. Il met en évidence la nécessité, déjà entrevue,
d’encourager le développement des secours à domicile pour soustraire les
femmes à cette horrible fièvre puerpérale qui envahit les Maternités.
M. U. Trélat, chirurgien en chef de la Maternité de Paris, a publié sur
le même sujet un vigoureux mémoire ayant pour titre: _les Hôpitaux;
assistance et hygiène_, que je recommande à votre attention.
L’administration s’efforce de suivre la voie que lui tracent les
médecins, qui sont les meilleurs juges en ces matières, et tout nous
fait espérer que bientôt nous n’aurons plus rien à envier, sous ce
rapport, aux étrangers.
* * * * *
La pioche municipale démolit en ce moment une maison sordide et
rachitique située rue de la Monnaie. C’est là que le docteur D... avait
jadis son dispensaire.
Les commencements du savant oculiste, maintenant millionnaire, furent
assez pénibles; il soignait plus de gens malpropres que de têtes
couronnées, car son propriétaire avait fait peindre dans l’escalier
cette légende:
Les malades sont priés de ne pas faire leurs ordures dans l’escalier.
* * * * *
M. Babinet, beau comme Socrate, possède comme Socrate un démon familier:
c’est le démon des tireuses de cartes et de la pronostication. Démon de
M. Babinet! tu as dû longtemps habiter le corps d’un homme, car tu es
diablement sujet à l’erreur.
Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!!
Un jour M. Babinet se sentit secoué par son diable; il monta sur son
fauteuil à trois pieds, agita dans l’air son inculte chevelure, s’essuya
les yeux avec son mouchoir à carreaux bleus, et, d’une voix enrouée,
imita de son mieux la sibylle de Cumes.
Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!!
Il prophétisa! il voyait l’Océan soulevé par une marée comme on en voit
peu, comme on n’en voit guère, comme on n’en voit que tous les cent ans:
des vagues plus hautes que les Pyrénées, des maisons roulant dans les
flots écumeux, des navires lancés à travers les nuages, des hommes
noyés, des femmes noyées, des bêtes noyées: un vrai passage de la mer
Rouge. Cela devait être drôle.
Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!!
Je me dis: On ne sait ni qui vit ni qui meurt; dans cent ans je ne serai
peut-être plus de ce monde. Il faut que j’aille voir la marée
Babinet.--Je me dirigeai vers le train de plaisir, muni des provisions
et vivres nécessaires à un homme qui va visiter des villes tout à fait
submergées. Mais, hélas! le train de plaisir était complet; les badauds
qui croient encore aux prédictions de Babinet-Lænsberg ne m’avaient
point gardé une place.
Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!!
Il est parti le convoi... funèbre de mes espérances; me faudra-t-il
attendre cent ans la marée Babinet? Hirondelle légère, prends-moi sur
tes ailes et ne t’arrête qu’aux rives de l’Océan! Mais le convoi était
parti et les hirondelles n’étaient pas encore venues. Le train express
entendit mes lamentations, eut pitié de mes larmes et me reçut dans son
sein.
Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!!
Nous partons, mais sans dévorer l’espace. La machine se traînait
nonchalamment sur les rails et s’arrêtait à chaque instant pour regarder
l’heure à l’horloge du ciel. Mon cœur bouillonnant s’élançait à travers
la portière au-devant de la marée Babinet: il me semblait par moments
entendre le bruit de la mer, je croyais voir les flots impatients
accourir au-devant de nous... Erreur! les ronflements des bourgeois qui
m’entouraient troublaient seuls le silence de la nature. Ah! m’écriai-je
dans mon désespoir, nous arriverons quand la marée Babinet sera couchée.
Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!!
Je pus enfin contempler les palais de marbre, les monuments merveilleux,
les chefs-d’œuvre des arts qui font de la noble cité de Dieppe la reine
des bords de l’Océan. Je pus fouler enfin les galets de sa plage, si
admirablement ronds qu’on les prendrait pour des œufs de dinde ou pour
les billes réformées du billard de Neptune: des galets qui dévorent une
paire de bottes par kilomètre de promenade! J’admirai tout,--excepté la
marée Babinet. J’étais dans la situation de Vatel: la marée était en
retard, la marée n’arrivait pas.
Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!!
Je vis là un artiste qui couvrait une toile presque aussi rapidement que
la lame vient couvrir la plage. Son pinceau pétrissait la mer avec une
fougue énergique. La vague écumeuse semblait exaspérée de se voir
dompter par cette main magistrale, qui la saisissait au passage avant
qu’elle ait eu le temps de retomber dans l’Océan. Je reculai
involontairement devant ces flots si parfaits qu’ils semblaient vouloir
s’élancer sur moi, pour me punir d’avoir douté de Babinet[4].
[4] J’appris plus tard que cet artiste était M. Jugelet, un des beaux
talents de notre époque, et qui a conquis aux expositions toutes les
distinctions qui honorent le mérite hors ligne.
Après avoir admiré ces efforts de l’art, je voulus admirer aussi
l’établissement des bains de mer, qu’on appelle _Frascati_ dans le pays.
Je lui trouvai d’abord, il est vrai, l’aspect délabré d’un cirque de
province; les planches bariolées qui forment les murailles me
rappelaient ces Turcs qu’on rencontre, le mardi gras, dans la rue
Mouffetard; mais il faut attribuer cette illusion d’optique aux rafales
de la tempête et aux tourbillons de neige qui vinrent aveugler mes yeux
et obscurcir mon jugement.
Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!!
Enfin, vers le milieu du jour, le soleil, honteux de se faire, par son
absence, le complice d’un pareil guet-apens, le soleil nous envoya
quelques-uns de ses plus pâles rayons sur le dos d’un vent nord-ouest,
qui n’eut pas même l’intelligence de s’en réchauffer pour passer moins
glacial sur nos fronts.--Je guettai jusqu’au soir sur la jetée, en
compagnie de beaucoup d’autres badauds, les yeux braqués sur l’horizon,
attendant la marée, la tempête, les catastrophes. Nous ne vîmes rien
venir; la mer était calme, mais la tempête était dans nos cœurs, et le
nom de Babinet, fabricant d’almanachs, ne sortait de nos lèvres
violettes et frémissantes qu’escorté d’un cortége d’imprécations.
Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!!
Vers le coucher du soleil, un digne naturel du pays eut pitié de moi, il
m’emporta au chemin de fer avec les plus grandes précautions: le froid
m’avait rendu fragile; alors je repris mes sens--et la route de la
capitale, que je n’aurais pas dû quitter.
Pendant le voyage j’eus un sommeil accidenté par un songe affreux. Je
vis M. Babinet dans son costume de membre de l’Institut; il avait à la
main une corbeille pleine de petits horoscopes renfermés dans des
coquilles de noix dorées. Il disait: «Approchez-vous tous qui voulez
connaître le passé, le présent et l’avenir; achetez mes horoscopes; vous
y trouverez votre âge, le lieu de votre naissance, la manière de vous
conduire en société, les héritages, pertes, malheurs, procès qui vous
arriveront jusqu’à votre mort, et même encore après. Je les vends dix
centimes, et je donne en prime aux amateurs: un passe-lacet, une pelote
de ficelle et un exemplaire de l’almanach prophétique dont je suis
l’auteur.»
Par bonheur, je reçus d’un voisin un coup de pied qui m’éveilla au
moment où j’allais acheter un horoscope.
Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!!
En vérité, je vous le dis, monsieur Babinet, vos erreurs météorologiques
vous rendent digne de collaborer à l’_Annuaire du Bureau des
longitudes_. Si vous désirez mourir en paix avec vos semblables, ne
pronostiquez plus. Si vous voulez qu’à votre lit de mort je vous
pardonne mon voyage à Dieppe,
Ah! Babinet, rends-moi mes quarante-cinq francs!!!
* * * * *
Il existe de par le monde un monsieur de science,--(je ne dis pas un
homme, cela sent la plèbe et il appartient à l’aristocratie de la
chose),--que la destinée a favorisé d’environ deux millions de fortune.
M’est avis qu’il pourrait, sans compromettre l’avenir de ses héritiers,
dépenser un peu plus de dix-huit cents francs par an pour le vivre, le
couvert, etc., etc., et ne pas se condamner à perpétuité à la tasse de
lait et au pain d’un sou, lorsqu’il ne mange pas en ville. Mais, après
tout, c’est son affaire; il a droit de penser le contraire et de placer
la ladrerie au nombre des vertus qui doivent orner le cœur de l’homme.
Or, il advint qu’un jour, une société savante lui décerna un prix de dix
mille francs--un joli denier.
Cette couronne aurait pu tout aussi bien tomber sur un autre front, sans
que dame Justice s’en montrât trop scandalisée. Mais la sagesse des
nations l’a dit: L’eau va toujours à la rivière et les écus vers les
grands sacs. Je suis pourtant très-disposé à reconnaître que notre
deuto-millionnaire n’est pas sans mérite, il a fait jadis des travaux
très-estimés, et si ses découvertes n’ont pas été plus nombreuses, cela
tient uniquement à ce que le charbon est coûteux et qu’il n’est pas
homme à se ruiner en combustible pour faire des expériences qui,
peut-être, ne lui auraient rapporté aucun profit.
Le grand jour de la distribution des prix arriva. Mais le ciel qui
parfois proteste à sa manière contre les sottises humaines, le ciel se
voila d’épais nuages, ouvrit ses cataractes sur le dos du lauréat et le
transperça jusqu’à la peau. Situation cruelle, car la route était longue
et le pauvre deuto-millionnaire n’a jamais connu, à ses frais, les
douceurs du véhicule; il a même supprimé depuis longtemps de son budget
le chapitre relatif aux parapluies, comme constituant une dépense folle,
ruineuse et inutile.
C’est donc trempé jusqu’aux os, et crotté jusqu’au collet de son habit
(_historique_), qu’à l’appel de son nom, il se précipita dans les bras
de papa Soleil, le président, pour recevoir l’accolade sacramentelle qui
forme l’accompagnement _inéluctable_ de la médaille. Le président
mouillé fut immédiatement pris d’un rhume de cerveau.
Papa Soleil a un autre nom qu’il daigne apposer au bas des travaux de
ses aides, mais je le tairai pour ne pas lui rappeler le faible point de
contact qui le rattache à l’humanité; il est Soleil du haut en bas,
jamais cheval de corbillard de première classe n’a porté si haut sa tête
empanachée, jamais Jupiter olympien n’a abaissé un regard plus superbe
sur les humbles mortels; jamais paon faisant la roue n’a eu pour sa
rayonnante personne une plus légitime admiration. Lorsqu’il daigne se
mêler à la foule, son air, sa voix, son geste, toute sa personne semble
dire: Inclinez-vous, faibles humains, c’est moi le papa Soleil, non cet
astre vulgaire qui fait pousser les choux et les carottes, mais le grand
soleil resplendissant qui vivifie la science et fait pousser les
savants.
Notre deuto-millionnaire éprouva une vive satisfaction à sécher un peu
son habit sur le cœur de papa Soleil; mais cette satisfaction était
mêlée d’impatience, il avait hâte d’accomplir la deuxième partie du
programme et de passer à la caisse pour toucher les dix mille francs.
Le caissier le prit non pour un lauréat, mais bien pour un sauveteur qui
vient de repêcher un noyé dans le macadam. Notre héros finit par établir
son identité, et on lui compta neuf mille cinq cents francs.
--Vous faites erreur, monsieur le caissier, mon prix est de dix mille
francs.
--Il est vrai, monsieur; mais on vous a remis une médaille d’or de cinq
cents francs qui forme l’appoint.
--(_Tirant la médaille de sa poche et la tournant en tous sens._) Alors
elle vaut cinq cents francs?
--Oui, monsieur.
--Diable! diable! cela me contrarie beaucoup; j’avais compté sur dix
mille! Vous comprenez, c’est fort désagréable. Diable! diable!... Mais
au fait, puisqu’elle vaut cinq cents francs, ne pourriez-vous pas me la
reprendre et m’en donner la valeur? (_Rigoureusement historique._)
Le caissier, en rougissant beaucoup--pas pour son compte,--remit quatre
cent cinquante francs au deuto-millionnaire.
--Ah! permettez, cette fois vous vous trompez! Vous avez dit cinq cents,
il manque cinquante francs.
--C’est le prix de la gravure et de la façon, votre nom est sur la
médaille, on ne peut pas la donner à un autre.
--(_Le lauréat sort furieux._) Cinquante francs! cinquante francs de
gravure! c’est horrible! moi qui comptais sur dix mille francs.
Vers la même époque, une pauvre femme avait reçu de l’Académie la
médaille d’un prix Montyon. Un jour, la maladie, le malheur s’abattirent
de compagnie sur son humble toit; le ménage fut vendu pièce à pièce; la
pauvre femme supporta la misère en silence; elle eût rougi de tendre la
main à la société, de lui demander un secours, juste et faible
rémunération d’une longue existence pouvant se résumer en deux mots:
vertu et dévouement.
Cependant cette misère silencieuse fut devinée par d’honorables
protecteurs, qui organisèrent une souscription afin de lui venir en
aide. Un ami lui en porta le montant et la trouva assise sur son lit,
unique meuble échappé au naufrage.
--Ah! pauvre dame, j’arrive bien tard; que vous avez dû souffrir!
--Vous le voyez, monsieur, tout y a passé (_tirant la médaille de son
sein_), excepté cela, pourtant; on meurt de faim, mais on ne vend pas
cela, c’est de l’honneur.