La grêle.
Les chimistes.--Mac Clintock et sa clinique.
Un professeur zélé.--Les invalides de la pharmacie.
Lamentations de M. Valenciennes.
M. Becquerel père a fait une longue communication à l’Institut sur la
grêle. Mais de quelle grêle est-il question? car avec notre élasticité
de langage, il semblerait que les mots sont entrés au service du
dictionnaire pour tout faire. Il en est qui subissent trois ou quatre
significations, sans avoir droit pour cela à une ration d’égards
supplémentaire.
Est-ce de la grêle qui lustre les coudes, blanchit les coutures, roussit
le chapeau, écule les chaussures des pauvres diables? Non.
Est-ce de la grêle qui laboure la face humaine pour y semer la laideur?
Non.
Il s’agit de cette mitraille dévastatrice que les nuages laissent tomber
sur la terre quand ils se battent entre eux.
J’avais toujours cru que la grêle des orages n’avait de préférence pour
personne, et qu’elle tombait impartialement à tort et à travers sans
choisir sa place. Il n’en est rien. Encore une illusion qui s’envole. La
grêle a ses préférés; n’en a pas qui veut, elle ne tombe pas pour tout
le monde.
Ah! alors! si là-haut on fait des injustices, je n’ai plus le droit de
me plaindre de celles qu’on commet ici-bas.
M. Becquerel a suivi les grêlons à la piste pendant trente ans,
principalement dans les départements de Loir-et-Cher, du Loiret et de
Seine-et-Marne. Il a pointé sur des cartes spéciales les orages à grêle
et leurs dégâts. Il résulte de ce travail considérable que les orages à
grêle suivent, dans les trois départements que nous venons de signaler,
un courant dirigé à peu près de l’ouest à l’est. Le courant semble se
limiter dans une certaine zone, qui occupe, dans le Loir-et-Cher, tout
l’espace compris entre la Loire et une ligne parallèle à son cours, qui
passerait par Vendôme. Elle traverse le Loiret jusqu’à la forêt
d’Orléans. Les propriétés situées dans cette zone souffrent
périodiquement les atteintes du fléau, tandis que les régions voisines
jouissent d’une immunité presque complète.
Le savant auteur de cette communication a cependant noté des exceptions
très-curieuses à cette espèce de règle. Quelques pays, la commune de
Pouillé, par exemple, qui ont joui pendant vingt ans d’une immunité
complète, ont été ravagés pendant cinq ou six années consécutives sans
qu’on puisse expliquer l’opiniâtreté de ces dévastations.
Autre remarque. Le courant des orages à grêle qui traversent le
Loir-et-Cher et le Loiret vient se briser sur la forêt d’Orléans, et de
là se divise en deux colonnes, marchant l’une vers le sud et l’autre
vers le nord; car les forêts sont toujours épargnées. Les grêlons
semblent craindre de s’engager dans ces océans de verdure où il n’y a
rien à détruire.
Voici ce qu’il faut conclure de ces intéressantes recherches,
malheureusement encore trop limitées:
Si vous désirez couler des jours tranquilles, à l’ombre de vos vergers,
avant d’acheter une propriété, allez trouver le directeur de la
Compagnie d’assurances contre la grêle; il est parfaitement renseigné:
l’habitude de payer des indemnités l’a rendu presque aussi fort que M.
Becquerel sur la question. S’il fait la grimace à votre proposition
d’assurance, vous pouvez être certain de votre affaire: cette grimace
est pleine d’orages. Fuyez la tempête, emportez vos pénates dans un
autre canton.
Si votre mauvais destin vous a fixé dans un pays à grêle, ne comptez pas
sur la clémence du ciel. Le baromètre baisse, le nuage sombre et irrité
s’avance en grondant, il va ouvrir ses flancs chargés de dévastation.
Adieu, douces moissons! adieu, plantureuses vendanges! dans une heure
vous n’existerez plus, et le soleil viendra perdre ses rayons sur une
terre désolée, qui a besoin d’ombre pour cacher sa tristesse.
Séchez vos larmes, j’ai un moyen d’enrayer la catastrophe; il est
peut-être un peu difficile à appliquer, mais il est certain.
Aussitôt que vous verrez le baromètre baisser, hâtez-vous de transporter
vos vergers, vos vignes et vos moissons à l’ombre de la forêt voisine,
et, si le nuage crève, ne vous en inquiétez pas, la grêle respecte
toujours les forêts.
M. Becquerel est un vieillard, en apparence sec et ratatiné, mais qui ne
manque ni de séve ni de verdeur. Les ans n’ont point refroidi son ardeur
scientifique. Il a vieilli paisiblement sous ses rides sans qu’on s’en
soit aperçu, il a soixante-dix-huit ans et paraît fort disposé à ajouter
encore un grand nombre d’unités à ce total respectable.
M. Becquerel est certainement un des plus savants physiciens de l’époque
actuelle; le nombre de ses travaux est considérable, et beaucoup sont
fort estimés. Parmi ses ouvrages les mieux réussis, on peut compter son
fils, qui siége près de lui à l’Institut.
Je ne vous dirai pas que M. Becquerel est aussi éloquent que Démosthène,
lui-même ne voudrait pas le croire, mais ses explications confuses
enveloppent toujours quelque chose d’utile. Quand on a la patience de
découdre l’emballage, on trouve au fond du colis quelque primeur
scientifique de bon aloi.
Le système capillaire qui orne la tête de ce savant et la protége contre
les courants d’air est divisé en deux étages superposés à stratification
régulière et concordante. L’étage inférieur qui représente le terrain
primitif est d’un gris tirant sur le blanc. Ses éléments adhèrent
fortement à leur base d’implantation. L’étage supérieur, d’une épaisseur
plus notable et d’une teinte plus foncée, semble constitué par des
cheveux d’alluvion artificiellement condensés sur une surface mobile par
la main d’un artiste capillaire.
* * * * *
La semaine dernière, je rencontrai, rue Lacépède, un groupe égrené de
gens bien couverts, qui se dirigeaient péniblement du côté du Jardin des
Plantes dans un singulier accoutrement. L’un portait sur son épaule un
fourneau à réverbère; son torse était enguirlandé d’un chapelet de
cornues. Un autre était chargé de creusets réfractaires et tenait à la
main un panier de charbon.
Un troisième ployait sous une charge de matras et de ballons de toutes
dimensions. Deux d’entre eux avaient cotisé leurs forces pour traîner
une charrette à bras garnie d’une foule d’instruments de laboratoire.
Le quatrième page de _Malbrough_ n’était pas de la partie, car chacun
portait son fardeau.
Je crus assister au défilé d’un congrès de chimistes ambulants, je les
suivis, espérant les voir installer leurs fourneaux au premier coin de
rue, comme les étameurs non patentés; et je m’apprêtais à entendre le
cri de guerre de cette nouvelle tribu: _Voi-là l’chimis-te! faites
analyser votre lait mélangé, votre vin frelaté, vos médicaments
sophistiqués, vos denrées alimentaires adultérées. Voi-là l’chimis-te!_
J’applaudissais déjà de grand cœur à cette institution naissante, à
cette vulgarisation de la science, qui me semblait destinée à guérir la
plaie honteuse des fraudes commerciales qui nous ronge. Cependant je
suivais toujours et j’eus bientôt la mortification de reconnaître mon
défaut de perspicacité. Je vis mes chimistes disparaître, l’un après
l’autre, par la porte béante du Muséum.
Je résolus d’en avoir le cœur net, et je me permis d’arrêter le dernier
au passage. Il était coiffé d’une capsule, portait sous ses bras un
soufflet de laboratoire, des flacons tubulés, et dans une hotte
très-propre, étaient entassés sur son dos des sacs de produits
chimiques. Comme il était fort embarrassé, je tirai de ma poche mon
mouchoir pour essuyer la sueur qui baignait son visage.
Cette attention délicate parut le toucher et le disposa favorablement à
répondre à mes questions.
--Pardon, monsieur, serait-il indiscret de vous demander quel est le but
de votre pénible voyage?
--Je vais au cours gratuit de manipulations chimiques de MM. Chevreul et
Fremy.
--Bonne affaire! monsieur; voilà de savants maîtres qui vous montreront
le fin du métier.
--Certainement; mais ils sont un peu occupés, et ils délèguent leur
science à leur préparateur.
--Un habile homme, et qui sait bien des choses.
--Sans doute. Mais son petit dernier fait ses dents, et il est forcé de
se faire remplacer par le sous-préparateur.
--Et si le sous-préparateur tombait malade?
--Oh! il y a un garçon d’amphithéâtre qui est très au courant de la
maison.
--Puisque le cours est gratuit, je ne comprends pas bien pourquoi vous
chargez vos épaules d’un si lourd fardeau, à moins cependant que vous
n’ayez l’intention de vous faire maigrir.
--Gratuit, il est vrai, mais nous devons apporter les appareils, les
produits et les réactifs.
--On vous invite à dîner, à la condition que vous fournirez les plats du
festin, la vaisselle et la batterie de cuisine qui sert à la faire
cuire.
--On nous montre à faire la sauce. Mais pardon, le peroxyde de manganèse
est dans ma hotte, et on m’attend pour fabriquer de l’oxygène.
Très-sérieusement, ce cours est extrêmement utile aux élèves qui ont
l’intention de devenir des Lavoisier; mais les ustensiles sont coûteux.
Ne pourrait-on pas au moins fournir la batterie de cuisine à ces affamés
de la science?
* * * * *
Nous empruntons à un journal médical les principes obstétricaux qui
suivent. Nous commençons par déclarer qu’ils ne sont point dus à feu le
célèbre M. de la Palice, ni à aucun de ses descendants; ils sont la
propriété (garantie par les traités internationaux) de M. McClintock de
Dublin. Je copie:
«La clinique d’accouchements diffère tellement des autres cliniques, que
je crois de mon devoir de vous indiquer comment vous devez vous y
comporter.»
Il paraît qu’en Irlande, dans les autres cliniques, l’usage exige qu’on
se livre à des excentricités très-décolletées. C’est un renseignement
que je suis heureux de transmettre à nos compatriotes disposés à visiter
_the green Ireland_, car, s’ils affectaient une tenue pleine de réserve
et de convenance, autre part que dans la clinique d’accouchements, ils
pourraient s’exposer à être flanqués à la porte par M. McClintock.
Nous engageons donc nos confrères, désireux de se trouver à la hauteur
des circonstances, à prendre quelques leçons de _cancan_ et de débraillé
avant de traverser la Manche.
«Je le fais d’autant plus volontiers que les préceptes que je vais
formuler pourront et devront vous guider encore, quand, sortis de cette
école, vous vous livrerez à la pratique _civile_.»
De sorte qu’il est bien entendu qu’il ne s’agit ici que de la conduite à
tenir dans la pratique des accouchements _civils_; quant aux
accouchements militaires, l’auteur en fera probablement l’objet d’un
chapitre à part.
«N’oubliez jamais que vous avez à faire au sexe le plus faible.»
Évidemment, dans la pratique civile, on ne pourra pas s’y tromper, et le
médecin qui prendrait, en pareil cas, sa cliente pour un homme, ferait
preuve d’un esprit d’observation vraiment trop superficiel, et on ne
saurait trop lui recommander de mettre ces jours-là des lunettes.
«Comme tous les autres malades, la femme a droit à votre humanité et à
votre bienveillance.»
Si le professeur admet que tous les autres malades ont droit à
l’humanité et à la bienveillance, la recommandation est inutile, à moins
cependant qu’il n’ait parmi ses élèves un certain nombre de Hottentots,
de Hurons et d’Iroquois.
«Mais ce n’est pas assez, vous devez être prévenants et _retenus_.»
Comment! monsieur, vous êtes obligé en pareil cas de prêcher la retenue
à vos élèves! vraiment j’en frissonne: ce sont donc des cipayes capables
de tout?
«Il arrive parfois que provoquée par l’intensité de ses douleurs, la
femme en travail laisse échapper des reproches.»
Ah! monsieur, si elle ne laissait jamais rien échapper de plus
désagréable, il n’y aurait que des compliments à lui faire.
«N’entreprenez jamais un accouchement sans vous être, au préalable, lavé
soigneusement les mains.»
Tous les goûts sont dans la nature, il y a des gens qui préfèrent se les
laver après; M. McClintock n’est point de cet avis, il a peut-être des
raisons qu’il ne fait pas connaître pour ne se les laver que dans les
grandes occasions et en cas d’absolue nécessité, car il semble ne pas le
faire après s’être exposé au contact des choses fâcheuses que la main du
médecin est exposée à subir; ce qui le prouve, c’est qu’il dit:
«Je vous fais cette recommandation parce que les faits ont démontré que
la fièvre puerpérale peut être produite par l’inoculation de parcelles
purulentes provenant d’ulcères, d’abcès, et transportées par les doigts
de l’accoucheur.»
Il est clair que s’il se lavait les mains après avoir touché des
ulcères, des abcès, etc., il les aurait propres lorsqu’il aurait un
accouchement à faire.
Drôle de clinique! singulier professeur!
* * * * *
Certains professeurs officiels _in partibus_ font parfois leurs cours
(lorsqu’ils n’ont rien de mieux à faire). Un esprit superficiel pourrait
en conclure que si les professeurs qui sont payés pour faire des cours
en font peu, les professeurs particuliers, qui ne reçoivent rien pour
cela, n’en font pas du tout.
Ce serait une erreur capitale; les professeurs sont d’autant plus zélés
qu’ils sont moins rétribués. En voici la preuve:
M. le docteur Salmon, praticien fort instruit de Chartres, ayant appris
que la chaire d’accouchements de la Faculté ne retentissait pas tous les
jours de la parole du maître, résolut de venir en aide à l’enseignement
officiel. Ce digne confrère s’empressa de prendre le chemin de fer et de
venir à Paris, deux fois par semaine, faire une leçon sur les
accouchements; puis, comme il est médecin de l’hôpital de Chartres, sa
leçon faite, il retourne dans cette patrie de l’aristocratie des pâtés.
Total, 144 kilom. par leçon, 288 par semaine et 14,400 kilom. par an.
Supposons qu’il fasse son cours seulement pendant cinquante ans, nous
arrivons à un total de 720,000 kilom., vingt fois le tour de la terre!
Voilà la route que la science peut faire parcourir à un professeur zélé.
On dira peut-être: Pourquoi M. Salmon ne fait-il pas son cours à
Chartres au lieu de le faire à Paris? il économiserait 14,000 kilom. par
an.
Le professeur chartrain ne doute pas du zèle de ses auditeurs de Paris;
cependant il craindrait peut-être d’être indiscret en les obligeant à
faire 88 lieues par semaine pour venir l’entendre dans son pays; de
plus, il a compris que les vrais talents ont besoin de se faire
consacrer à Paris.
Voilà certainement les seules raisons qui l’entraînent vers la capitale,
car, à la rigueur, il pourrait bien rassembler à Chartres un auditoire
aussi compacte que celui de certains professeurs du Jardin des Plantes,
qui font leur cours, d’un bout à l’autre de l’année, devant deux
personnes (y compris leur secrétaire et leur préparateur). Et lorsqu’on
voit des professeurs très-savants, si on les juge d’après les
traitements qu’ils touchent, se contenter d’un auditoire aussi exigu, il
n’y a pas de raison pour qu’un professeur de province se montre plus
difficile.
De plus, le vil appât du gain ne saurait être son mobile, car il est peu
probable que, résidant à Chartres, on vienne le chercher de Paris pour
les accouchements pressés; à moins que ses clientes ne se soient d’abord
formellement engagées à l’attendre. Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons
que féliciter, et très-sincèrement, M. Salmon du zèle qui lui fait
exécuter de pareils voyages.
Ah! grand Dieu! si nos professeurs étaient forcés de parcourir 144
kilomètres pour faire une leçon, je crois qu’on pourrait bien mettre en
location les amphithéâtres de la Faculté.
* * * * *
La ville de Lyon vient d’être le théâtre d’un petit concile
pharmaceutique, provoqué, dit-on, pour discuter les intérêts
professionnels des pharmaciens. Rien de mieux; cependant, en prêtant un
peu l’oreille, j’entends dans le lointain des mauvaises langues qui
murmurent: que les seuls intérêts véritablement engagés dans l’affaire
sont les intérêts de la maison Dorvault. Ces mauvaises langues en
donnent pour preuve que les échos du concile ont surtout retenti des
louanges de la maison Dorvault qui ont été servies à toutes les sauces;
on ajoute de plus qu’on a fait signer aux membres présents une pétition
pour que la boutonnière de la maison Dorvault reçoive un petit bout de
ruban.
Eh bien! après, langues de vipères! quand la maison Dorvault aimerait
les bouts de ruban, où serait le mal! quand même elle voudrait se faire
couronner rosière par M. le bailli de Nanterre, qu’avez-vous à y voir?
S’il faut absolument que quelqu’un soit décoré, autant que ce soit la
maison Dorvault qu’une autre.
D’abord, elle a des titres: 1º elle a entrepris le bonheur général de la
pharmacie et celui des pharmaciens en particulier; 2º pour édulcorer, au
moins, les vieux jours des confrères dont il lui aurait été impossible
de faire le bonheur, elle a inventé la MAISON DE RETRAITE DES
PHARMACIENS.--Je sais bien que vous allez me dire que depuis la
glorieuse de 48, on a imaginé pour toutes les professions, et sous le
nom de _maisons de retraite_, des petits dépôts de mendicité si
séduisants, que tout le monde se serait empressé de se ruiner pour avoir
le droit d’y finir ses jours. C’est parfaitement vrai; mais la maison
Dorvault a perfectionné cette institution banale au moyen d’une idée
pyramidale et cocasse.
Cette maison, non moins philanthropique qu’ingénieuse, s’est dit:
Un pharmacien malheureux comme les pierres (car c’est la première
condition à remplir), et parvenu à cet âge infortuné où on n’est plus
bon à rien (seconde condition essentielle), ne doit pas avoir le
caractère extrêmement jovial. Quarante ou cinquante pharmaciens hors
d’âge et malheureux comme les pierres, vont être saisis par un
embêtement général, multiplié par la racine carrée de leur nombre; si
l’on ne met pas des gendarmes à la porte, au bout de huit jours, il ne
restera pas un seul pharmacien dans l’établissement.
Il faut trouver un moyen héroïque et économique de les enchaîner au sol.
La maison Dorvault se rappela ces petits jardins de l’hôtel des
Invalides, où les braves débris de nos victoires et conquêtes trouvent
le moyen, avec une douzaine de soldats de plomb et quelques
fortifications microscopiques, de se représenter le grand drame de
l’empire où ils jouèrent un rôle.
Ce souvenir fut un trait de lumière pour la maison Dorvault; elle
résolut de placer les invalides de la pharmacie au milieu du champ de
bataille où s’était écoulée leur jeunesse.
Elle résolut de fournir à chaque pensionnaire de la _Maison de retraite_
un laboratoire microscopique garni de petits ustensiles où on
confectionnerait de petites potions, de petites pilules. A ces
laboratoires seraient annexés de petits jardins botaniques, où l’on
cultiverait de petites plantes médicinales propres à être transformées
en apozèmes, extraits, etc. De plus, l’administration aurait des
employés spéciaux chargés de consommer les produits pharmaceutiques des
pensionnaires, et obligés d’éprouver tous les effets qu’on a le droit
d’en attendre. Avec d’aussi puissants moyens de distraction, il faudrait
être atteint des accidents tertiaires d’un _spleen_ constitutionnel pour
ne pas être dans un état perpétuel de jubilation.
La maison renfermerait un _vivier de retraite_ pour les sangsues hors de
service; les pensionnaires qui voudraient varier leurs plaisirs,
auraient le droit de s’en appliquer comme distraction, mais il leur
serait expressément interdit de les consommer sous forme de friture.
Voilà le projet que j’ose qualifier de sublime, et si les pharmaciens ne
se soulèvent pas comme un seul homme pour offrir à la maison Dorvault
une statue en pâte de guimauve, je déclare que je ne croirai plus à la
reconnaissance des hommes, et que j’aurai plus d’éloignement que jamais
pour le métier de philanthrope.
* * * * *
Entendez-vous ces gémissements sourds, entrecoupés de sanglots
désespérés, qui partent du Jardin des plantes? Cependant la lionne n’a
pas perdu ses petits, l’hippopotame n’a point à regretter sa belle
compagne, les carnassiers sont calmes, les solipèdes souriants, les
ruminants paisibles, les reptiles dorment, les oiseaux se taisent. Ces
accents déchirants sortent de la poitrine d’un bimane. Ce bimane, c’est
M. Valenciennes, qui, ne pouvant faire oublier Cuvier, veut au moins
éclipser Jérémie, de lamentable mémoire.
Il paraît qu’il est question de retirer aux professeurs du Jardin des
plantes le logement qu’ils occupent dans cet établissement et de les
exproprier pour cause d’inutilité scientifique. Bien entendu que tous ne
sont pas inutiles à la science; mais on ne veut pas faire de jaloux. On
destine, dit-on, ces logements aux bêtes du jardin. M. Valenciennes
prétend que le motif est insuffisant pour le priver de sa maison; qu’il
appartient à l’établissement (section des professeurs), et que l’en
chasser, c’est faire une brèche dans les collections. Il chante du matin
au soir en s’accrochant aux portes:
AIR du _Juif errant_.
Que mon sort malheureux
Est donc triste et fâcheux!
Eh bien! oui, il est triste et fâcheux, le sort de M. Valenciennes; un
professeur qui a six ou sept places ne peut pas se loger comme le
premier croquant venu. Maître Jacques mettait sa souquenille quand
Harpagon lui parlait de ses fonctions de cocher, et la quittait pour
prendre le tablier blanc aussitôt qu’on lui parlait de ses fonctions de
cuisinier. M. Valenciennes est comme maître Jacques, il veut faire les
choses en règle et loger chacune des sciences qu’il professe dans une
pièce à part, parce qu’il désespère d’en trouver une assez grande pour
placer tout son savoir dans la même.
Quand on viendra visiter M. le professeur de conchyliologie et
zoophytologie, on le trouvera dans un cabinet spécial, où il pourra
parler de coquillages et de zoophytes pendant quatre minutes sans
commettre d’erreurs de classification. Vite, vite, c’est le professeur
de l’École de pharmacie qu’on veut voir; il passe dans un cabinet, où
tout à coup il devient aussi savant pharmacien que l’illustre
Diafoirus.--Qui demandez-vous? M. le professeur du collége Rollin?
Entrez dans ce cabinet à gauche.--Non? C’est M. le professeur de l’École
normale?--Alors, attendez dans ce cabinet à droite.--Quoi! c’est M. le
membre de l’Institut? Que ne le disiez-vous: c’est la porte au fond du
corridor, vous verrez son portrait en costume d’Hermès, le doigt sur les
lèvres, emblème du prudent silence qu’il garde perpétuellement à
l’Institut. Il fallait aussi une pièce pour les livres et les
collections, mais ce chapitre a subi depuis peu de temps de grandes
pertes, de sorte qu’on logera assez facilement ce qu’il en reste.
Une buse qui convoite la maison de M. Valenciennes a le cruel courage de
rire de ses larmes et l’impudence de prétendre que toute sa science
tiendrait à l’aise dans moins de place que cela. Mais ce propos léger,
et peut-être dicté par l’envie, ne doit être accepté que sous toutes
réserves.
Ce congé intempestif, signifié au commencement de la saison rigoureuse,
refroidirait considérablement le zèle scientifique de M. Valenciennes.
Il serait possible, pour punir la société de son déménagement, qu’il
brûlât la magnifique classification qu’il vient d’imaginer; je le crois
incapable de porter une main farouche et barbare sur ses propres
lauriers; mais comme, à la rigueur, il pourrait, sous prétexte qu’on le
chasse de son nid, refuser de couver cet œuf pondu par son noble génie,
je vais dévoiler cette magnifique conception; au moins la science ne
perdra pas tout. Voici la chose:
On sait que Cuvier a divisé le règne animal en quatre embranchements:
les vertébrés, les mollusques, les articulés et les rayonnés. M.
Valenciennes divise également son affaire en quatre sections:
Les animaux qui sécrètent:
1º Du phosphate de chaux;
2º Du carbonate de chaux;
3º De la silice;
4º Enfin, ceux qui ne sécrètent rien du tout.
Je crois que, pour imaginer cette classification, l’illustre professeur
s’est inspiré de la romance de Malborough: «L’un portait sa cuirasse,
l’autre portait son grand sabre, l’autre son bouclier, et l’autre ne
portait rien du tout.»
Jusqu’à présent, il n’applique cette idée neuve et originale qu’aux
mollusques et zoophytes qui vivent sous sa noble tutelle et qu’il traite
en enfants gâtés, mais il espère l’étendre prochainement à toute la
série animale. Rien n’est impossible à l’homme illustre qui a découvert
que les animaux empruntent leur phosphate calcaire à _l’acide
phosphorique de l’atmosphère_.
Dans quel embranchement les historiens futurs classeront-ils les
professeurs qui sécrètent de pareilles classifications?