XVII

La grêle.

Les chimistes.--Mac Clintock et sa clinique.

Un professeur zélé.--Les invalides de la pharmacie.

Lamentations de M. Valenciennes.

M. Becquerel père a fait une longue communication à l’Institut sur la

grêle. Mais de quelle grêle est-il question? car avec notre élasticité

de langage, il semblerait que les mots sont entrés au service du

dictionnaire pour tout faire. Il en est qui subissent trois ou quatre

significations, sans avoir droit pour cela à une ration d’égards

supplémentaire.

Est-ce de la grêle qui lustre les coudes, blanchit les coutures, roussit

le chapeau, écule les chaussures des pauvres diables? Non.

Est-ce de la grêle qui laboure la face humaine pour y semer la laideur?

Non.

Il s’agit de cette mitraille dévastatrice que les nuages laissent tomber

sur la terre quand ils se battent entre eux.

J’avais toujours cru que la grêle des orages n’avait de préférence pour

personne, et qu’elle tombait impartialement à tort et à travers sans

choisir sa place. Il n’en est rien. Encore une illusion qui s’envole. La

grêle a ses préférés; n’en a pas qui veut, elle ne tombe pas pour tout

le monde.

Ah! alors! si là-haut on fait des injustices, je n’ai plus le droit de

me plaindre de celles qu’on commet ici-bas.

M. Becquerel a suivi les grêlons à la piste pendant trente ans,

principalement dans les départements de Loir-et-Cher, du Loiret et de

Seine-et-Marne. Il a pointé sur des cartes spéciales les orages à grêle

et leurs dégâts. Il résulte de ce travail considérable que les orages à

grêle suivent, dans les trois départements que nous venons de signaler,

un courant dirigé à peu près de l’ouest à l’est. Le courant semble se

limiter dans une certaine zone, qui occupe, dans le Loir-et-Cher, tout

l’espace compris entre la Loire et une ligne parallèle à son cours, qui

passerait par Vendôme. Elle traverse le Loiret jusqu’à la forêt

d’Orléans. Les propriétés situées dans cette zone souffrent

périodiquement les atteintes du fléau, tandis que les régions voisines

jouissent d’une immunité presque complète.

Le savant auteur de cette communication a cependant noté des exceptions

très-curieuses à cette espèce de règle. Quelques pays, la commune de

Pouillé, par exemple, qui ont joui pendant vingt ans d’une immunité

complète, ont été ravagés pendant cinq ou six années consécutives sans

qu’on puisse expliquer l’opiniâtreté de ces dévastations.

Autre remarque. Le courant des orages à grêle qui traversent le

Loir-et-Cher et le Loiret vient se briser sur la forêt d’Orléans, et de

là se divise en deux colonnes, marchant l’une vers le sud et l’autre

vers le nord; car les forêts sont toujours épargnées. Les grêlons

semblent craindre de s’engager dans ces océans de verdure où il n’y a

rien à détruire.

Voici ce qu’il faut conclure de ces intéressantes recherches,

malheureusement encore trop limitées:

Si vous désirez couler des jours tranquilles, à l’ombre de vos vergers,

avant d’acheter une propriété, allez trouver le directeur de la

Compagnie d’assurances contre la grêle; il est parfaitement renseigné:

l’habitude de payer des indemnités l’a rendu presque aussi fort que M.

Becquerel sur la question. S’il fait la grimace à votre proposition

d’assurance, vous pouvez être certain de votre affaire: cette grimace

est pleine d’orages. Fuyez la tempête, emportez vos pénates dans un

autre canton.

Si votre mauvais destin vous a fixé dans un pays à grêle, ne comptez pas

sur la clémence du ciel. Le baromètre baisse, le nuage sombre et irrité

s’avance en grondant, il va ouvrir ses flancs chargés de dévastation.

Adieu, douces moissons! adieu, plantureuses vendanges! dans une heure

vous n’existerez plus, et le soleil viendra perdre ses rayons sur une

terre désolée, qui a besoin d’ombre pour cacher sa tristesse.

Séchez vos larmes, j’ai un moyen d’enrayer la catastrophe; il est

peut-être un peu difficile à appliquer, mais il est certain.

Aussitôt que vous verrez le baromètre baisser, hâtez-vous de transporter

vos vergers, vos vignes et vos moissons à l’ombre de la forêt voisine,

et, si le nuage crève, ne vous en inquiétez pas, la grêle respecte

toujours les forêts.

M. Becquerel est un vieillard, en apparence sec et ratatiné, mais qui ne

manque ni de séve ni de verdeur. Les ans n’ont point refroidi son ardeur

scientifique. Il a vieilli paisiblement sous ses rides sans qu’on s’en

soit aperçu, il a soixante-dix-huit ans et paraît fort disposé à ajouter

encore un grand nombre d’unités à ce total respectable.

M. Becquerel est certainement un des plus savants physiciens de l’époque

actuelle; le nombre de ses travaux est considérable, et beaucoup sont

fort estimés. Parmi ses ouvrages les mieux réussis, on peut compter son

fils, qui siége près de lui à l’Institut.

Je ne vous dirai pas que M. Becquerel est aussi éloquent que Démosthène,

lui-même ne voudrait pas le croire, mais ses explications confuses

enveloppent toujours quelque chose d’utile. Quand on a la patience de

découdre l’emballage, on trouve au fond du colis quelque primeur

scientifique de bon aloi.

Le système capillaire qui orne la tête de ce savant et la protége contre

les courants d’air est divisé en deux étages superposés à stratification

régulière et concordante. L’étage inférieur qui représente le terrain

primitif est d’un gris tirant sur le blanc. Ses éléments adhèrent

fortement à leur base d’implantation. L’étage supérieur, d’une épaisseur

plus notable et d’une teinte plus foncée, semble constitué par des

cheveux d’alluvion artificiellement condensés sur une surface mobile par

la main d’un artiste capillaire.

* * * * *

La semaine dernière, je rencontrai, rue Lacépède, un groupe égrené de

gens bien couverts, qui se dirigeaient péniblement du côté du Jardin des

Plantes dans un singulier accoutrement. L’un portait sur son épaule un

fourneau à réverbère; son torse était enguirlandé d’un chapelet de

cornues. Un autre était chargé de creusets réfractaires et tenait à la

main un panier de charbon.

Un troisième ployait sous une charge de matras et de ballons de toutes

dimensions. Deux d’entre eux avaient cotisé leurs forces pour traîner

une charrette à bras garnie d’une foule d’instruments de laboratoire.

Le quatrième page de _Malbrough_ n’était pas de la partie, car chacun

portait son fardeau.

Je crus assister au défilé d’un congrès de chimistes ambulants, je les

suivis, espérant les voir installer leurs fourneaux au premier coin de

rue, comme les étameurs non patentés; et je m’apprêtais à entendre le

cri de guerre de cette nouvelle tribu: _Voi-là l’chimis-te! faites

analyser votre lait mélangé, votre vin frelaté, vos médicaments

sophistiqués, vos denrées alimentaires adultérées. Voi-là l’chimis-te!_

J’applaudissais déjà de grand cœur à cette institution naissante, à

cette vulgarisation de la science, qui me semblait destinée à guérir la

plaie honteuse des fraudes commerciales qui nous ronge. Cependant je

suivais toujours et j’eus bientôt la mortification de reconnaître mon

défaut de perspicacité. Je vis mes chimistes disparaître, l’un après

l’autre, par la porte béante du Muséum.

Je résolus d’en avoir le cœur net, et je me permis d’arrêter le dernier

au passage. Il était coiffé d’une capsule, portait sous ses bras un

soufflet de laboratoire, des flacons tubulés, et dans une hotte

très-propre, étaient entassés sur son dos des sacs de produits

chimiques. Comme il était fort embarrassé, je tirai de ma poche mon

mouchoir pour essuyer la sueur qui baignait son visage.

Cette attention délicate parut le toucher et le disposa favorablement à

répondre à mes questions.

--Pardon, monsieur, serait-il indiscret de vous demander quel est le but

de votre pénible voyage?

--Je vais au cours gratuit de manipulations chimiques de MM. Chevreul et

Fremy.

--Bonne affaire! monsieur; voilà de savants maîtres qui vous montreront

le fin du métier.

--Certainement; mais ils sont un peu occupés, et ils délèguent leur

science à leur préparateur.

--Un habile homme, et qui sait bien des choses.

--Sans doute. Mais son petit dernier fait ses dents, et il est forcé de

se faire remplacer par le sous-préparateur.

--Et si le sous-préparateur tombait malade?

--Oh! il y a un garçon d’amphithéâtre qui est très au courant de la

maison.

--Puisque le cours est gratuit, je ne comprends pas bien pourquoi vous

chargez vos épaules d’un si lourd fardeau, à moins cependant que vous

n’ayez l’intention de vous faire maigrir.

--Gratuit, il est vrai, mais nous devons apporter les appareils, les

produits et les réactifs.

--On vous invite à dîner, à la condition que vous fournirez les plats du

festin, la vaisselle et la batterie de cuisine qui sert à la faire

cuire.

--On nous montre à faire la sauce. Mais pardon, le peroxyde de manganèse

est dans ma hotte, et on m’attend pour fabriquer de l’oxygène.

Très-sérieusement, ce cours est extrêmement utile aux élèves qui ont

l’intention de devenir des Lavoisier; mais les ustensiles sont coûteux.

Ne pourrait-on pas au moins fournir la batterie de cuisine à ces affamés

de la science?

* * * * *

Nous empruntons à un journal médical les principes obstétricaux qui

suivent. Nous commençons par déclarer qu’ils ne sont point dus à feu le

célèbre M. de la Palice, ni à aucun de ses descendants; ils sont la

propriété (garantie par les traités internationaux) de M. McClintock de

Dublin. Je copie:

«La clinique d’accouchements diffère tellement des autres cliniques, que

je crois de mon devoir de vous indiquer comment vous devez vous y

comporter.»

Il paraît qu’en Irlande, dans les autres cliniques, l’usage exige qu’on

se livre à des excentricités très-décolletées. C’est un renseignement

que je suis heureux de transmettre à nos compatriotes disposés à visiter

_the green Ireland_, car, s’ils affectaient une tenue pleine de réserve

et de convenance, autre part que dans la clinique d’accouchements, ils

pourraient s’exposer à être flanqués à la porte par M. McClintock.

Nous engageons donc nos confrères, désireux de se trouver à la hauteur

des circonstances, à prendre quelques leçons de _cancan_ et de débraillé

avant de traverser la Manche.

«Je le fais d’autant plus volontiers que les préceptes que je vais

formuler pourront et devront vous guider encore, quand, sortis de cette

école, vous vous livrerez à la pratique _civile_.»

De sorte qu’il est bien entendu qu’il ne s’agit ici que de la conduite à

tenir dans la pratique des accouchements _civils_; quant aux

accouchements militaires, l’auteur en fera probablement l’objet d’un

chapitre à part.

«N’oubliez jamais que vous avez à faire au sexe le plus faible.»

Évidemment, dans la pratique civile, on ne pourra pas s’y tromper, et le

médecin qui prendrait, en pareil cas, sa cliente pour un homme, ferait

preuve d’un esprit d’observation vraiment trop superficiel, et on ne

saurait trop lui recommander de mettre ces jours-là des lunettes.

«Comme tous les autres malades, la femme a droit à votre humanité et à

votre bienveillance.»

Si le professeur admet que tous les autres malades ont droit à

l’humanité et à la bienveillance, la recommandation est inutile, à moins

cependant qu’il n’ait parmi ses élèves un certain nombre de Hottentots,

de Hurons et d’Iroquois.

«Mais ce n’est pas assez, vous devez être prévenants et _retenus_.»

Comment! monsieur, vous êtes obligé en pareil cas de prêcher la retenue

à vos élèves! vraiment j’en frissonne: ce sont donc des cipayes capables

de tout?

«Il arrive parfois que provoquée par l’intensité de ses douleurs, la

femme en travail laisse échapper des reproches.»

Ah! monsieur, si elle ne laissait jamais rien échapper de plus

désagréable, il n’y aurait que des compliments à lui faire.

«N’entreprenez jamais un accouchement sans vous être, au préalable, lavé

soigneusement les mains.»

Tous les goûts sont dans la nature, il y a des gens qui préfèrent se les

laver après; M. McClintock n’est point de cet avis, il a peut-être des

raisons qu’il ne fait pas connaître pour ne se les laver que dans les

grandes occasions et en cas d’absolue nécessité, car il semble ne pas le

faire après s’être exposé au contact des choses fâcheuses que la main du

médecin est exposée à subir; ce qui le prouve, c’est qu’il dit:

«Je vous fais cette recommandation parce que les faits ont démontré que

la fièvre puerpérale peut être produite par l’inoculation de parcelles

purulentes provenant d’ulcères, d’abcès, et transportées par les doigts

de l’accoucheur.»

Il est clair que s’il se lavait les mains après avoir touché des

ulcères, des abcès, etc., il les aurait propres lorsqu’il aurait un

accouchement à faire.

Drôle de clinique! singulier professeur!

* * * * *

Certains professeurs officiels _in partibus_ font parfois leurs cours

(lorsqu’ils n’ont rien de mieux à faire). Un esprit superficiel pourrait

en conclure que si les professeurs qui sont payés pour faire des cours

en font peu, les professeurs particuliers, qui ne reçoivent rien pour

cela, n’en font pas du tout.

Ce serait une erreur capitale; les professeurs sont d’autant plus zélés

qu’ils sont moins rétribués. En voici la preuve:

M. le docteur Salmon, praticien fort instruit de Chartres, ayant appris

que la chaire d’accouchements de la Faculté ne retentissait pas tous les

jours de la parole du maître, résolut de venir en aide à l’enseignement

officiel. Ce digne confrère s’empressa de prendre le chemin de fer et de

venir à Paris, deux fois par semaine, faire une leçon sur les

accouchements; puis, comme il est médecin de l’hôpital de Chartres, sa

leçon faite, il retourne dans cette patrie de l’aristocratie des pâtés.

Total, 144 kilom. par leçon, 288 par semaine et 14,400 kilom. par an.

Supposons qu’il fasse son cours seulement pendant cinquante ans, nous

arrivons à un total de 720,000 kilom., vingt fois le tour de la terre!

Voilà la route que la science peut faire parcourir à un professeur zélé.

On dira peut-être: Pourquoi M. Salmon ne fait-il pas son cours à

Chartres au lieu de le faire à Paris? il économiserait 14,000 kilom. par

an.

Le professeur chartrain ne doute pas du zèle de ses auditeurs de Paris;

cependant il craindrait peut-être d’être indiscret en les obligeant à

faire 88 lieues par semaine pour venir l’entendre dans son pays; de

plus, il a compris que les vrais talents ont besoin de se faire

consacrer à Paris.

Voilà certainement les seules raisons qui l’entraînent vers la capitale,

car, à la rigueur, il pourrait bien rassembler à Chartres un auditoire

aussi compacte que celui de certains professeurs du Jardin des Plantes,

qui font leur cours, d’un bout à l’autre de l’année, devant deux

personnes (y compris leur secrétaire et leur préparateur). Et lorsqu’on

voit des professeurs très-savants, si on les juge d’après les

traitements qu’ils touchent, se contenter d’un auditoire aussi exigu, il

n’y a pas de raison pour qu’un professeur de province se montre plus

difficile.

De plus, le vil appât du gain ne saurait être son mobile, car il est peu

probable que, résidant à Chartres, on vienne le chercher de Paris pour

les accouchements pressés; à moins que ses clientes ne se soient d’abord

formellement engagées à l’attendre. Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons

que féliciter, et très-sincèrement, M. Salmon du zèle qui lui fait

exécuter de pareils voyages.

Ah! grand Dieu! si nos professeurs étaient forcés de parcourir 144

kilomètres pour faire une leçon, je crois qu’on pourrait bien mettre en

location les amphithéâtres de la Faculté.

* * * * *

La ville de Lyon vient d’être le théâtre d’un petit concile

pharmaceutique, provoqué, dit-on, pour discuter les intérêts

professionnels des pharmaciens. Rien de mieux; cependant, en prêtant un

peu l’oreille, j’entends dans le lointain des mauvaises langues qui

murmurent: que les seuls intérêts véritablement engagés dans l’affaire

sont les intérêts de la maison Dorvault. Ces mauvaises langues en

donnent pour preuve que les échos du concile ont surtout retenti des

louanges de la maison Dorvault qui ont été servies à toutes les sauces;

on ajoute de plus qu’on a fait signer aux membres présents une pétition

pour que la boutonnière de la maison Dorvault reçoive un petit bout de

ruban.

Eh bien! après, langues de vipères! quand la maison Dorvault aimerait

les bouts de ruban, où serait le mal! quand même elle voudrait se faire

couronner rosière par M. le bailli de Nanterre, qu’avez-vous à y voir?

S’il faut absolument que quelqu’un soit décoré, autant que ce soit la

maison Dorvault qu’une autre.

D’abord, elle a des titres: 1º elle a entrepris le bonheur général de la

pharmacie et celui des pharmaciens en particulier; 2º pour édulcorer, au

moins, les vieux jours des confrères dont il lui aurait été impossible

de faire le bonheur, elle a inventé la MAISON DE RETRAITE DES

PHARMACIENS.--Je sais bien que vous allez me dire que depuis la

glorieuse de 48, on a imaginé pour toutes les professions, et sous le

nom de _maisons de retraite_, des petits dépôts de mendicité si

séduisants, que tout le monde se serait empressé de se ruiner pour avoir

le droit d’y finir ses jours. C’est parfaitement vrai; mais la maison

Dorvault a perfectionné cette institution banale au moyen d’une idée

pyramidale et cocasse.

Cette maison, non moins philanthropique qu’ingénieuse, s’est dit:

Un pharmacien malheureux comme les pierres (car c’est la première

condition à remplir), et parvenu à cet âge infortuné où on n’est plus

bon à rien (seconde condition essentielle), ne doit pas avoir le

caractère extrêmement jovial. Quarante ou cinquante pharmaciens hors

d’âge et malheureux comme les pierres, vont être saisis par un

embêtement général, multiplié par la racine carrée de leur nombre; si

l’on ne met pas des gendarmes à la porte, au bout de huit jours, il ne

restera pas un seul pharmacien dans l’établissement.

Il faut trouver un moyen héroïque et économique de les enchaîner au sol.

La maison Dorvault se rappela ces petits jardins de l’hôtel des

Invalides, où les braves débris de nos victoires et conquêtes trouvent

le moyen, avec une douzaine de soldats de plomb et quelques

fortifications microscopiques, de se représenter le grand drame de

l’empire où ils jouèrent un rôle.

Ce souvenir fut un trait de lumière pour la maison Dorvault; elle

résolut de placer les invalides de la pharmacie au milieu du champ de

bataille où s’était écoulée leur jeunesse.

Elle résolut de fournir à chaque pensionnaire de la _Maison de retraite_

un laboratoire microscopique garni de petits ustensiles où on

confectionnerait de petites potions, de petites pilules. A ces

laboratoires seraient annexés de petits jardins botaniques, où l’on

cultiverait de petites plantes médicinales propres à être transformées

en apozèmes, extraits, etc. De plus, l’administration aurait des

employés spéciaux chargés de consommer les produits pharmaceutiques des

pensionnaires, et obligés d’éprouver tous les effets qu’on a le droit

d’en attendre. Avec d’aussi puissants moyens de distraction, il faudrait

être atteint des accidents tertiaires d’un _spleen_ constitutionnel pour

ne pas être dans un état perpétuel de jubilation.

La maison renfermerait un _vivier de retraite_ pour les sangsues hors de

service; les pensionnaires qui voudraient varier leurs plaisirs,

auraient le droit de s’en appliquer comme distraction, mais il leur

serait expressément interdit de les consommer sous forme de friture.

Voilà le projet que j’ose qualifier de sublime, et si les pharmaciens ne

se soulèvent pas comme un seul homme pour offrir à la maison Dorvault

une statue en pâte de guimauve, je déclare que je ne croirai plus à la

reconnaissance des hommes, et que j’aurai plus d’éloignement que jamais

pour le métier de philanthrope.

* * * * *

Entendez-vous ces gémissements sourds, entrecoupés de sanglots

désespérés, qui partent du Jardin des plantes? Cependant la lionne n’a

pas perdu ses petits, l’hippopotame n’a point à regretter sa belle

compagne, les carnassiers sont calmes, les solipèdes souriants, les

ruminants paisibles, les reptiles dorment, les oiseaux se taisent. Ces

accents déchirants sortent de la poitrine d’un bimane. Ce bimane, c’est

M. Valenciennes, qui, ne pouvant faire oublier Cuvier, veut au moins

éclipser Jérémie, de lamentable mémoire.

Il paraît qu’il est question de retirer aux professeurs du Jardin des

plantes le logement qu’ils occupent dans cet établissement et de les

exproprier pour cause d’inutilité scientifique. Bien entendu que tous ne

sont pas inutiles à la science; mais on ne veut pas faire de jaloux. On

destine, dit-on, ces logements aux bêtes du jardin. M. Valenciennes

prétend que le motif est insuffisant pour le priver de sa maison; qu’il

appartient à l’établissement (section des professeurs), et que l’en

chasser, c’est faire une brèche dans les collections. Il chante du matin

au soir en s’accrochant aux portes:

AIR du _Juif errant_.

Que mon sort malheureux

Est donc triste et fâcheux!

Eh bien! oui, il est triste et fâcheux, le sort de M. Valenciennes; un

professeur qui a six ou sept places ne peut pas se loger comme le

premier croquant venu. Maître Jacques mettait sa souquenille quand

Harpagon lui parlait de ses fonctions de cocher, et la quittait pour

prendre le tablier blanc aussitôt qu’on lui parlait de ses fonctions de

cuisinier. M. Valenciennes est comme maître Jacques, il veut faire les

choses en règle et loger chacune des sciences qu’il professe dans une

pièce à part, parce qu’il désespère d’en trouver une assez grande pour

placer tout son savoir dans la même.

Quand on viendra visiter M. le professeur de conchyliologie et

zoophytologie, on le trouvera dans un cabinet spécial, où il pourra

parler de coquillages et de zoophytes pendant quatre minutes sans

commettre d’erreurs de classification. Vite, vite, c’est le professeur

de l’École de pharmacie qu’on veut voir; il passe dans un cabinet, où

tout à coup il devient aussi savant pharmacien que l’illustre

Diafoirus.--Qui demandez-vous? M. le professeur du collége Rollin?

Entrez dans ce cabinet à gauche.--Non? C’est M. le professeur de l’École

normale?--Alors, attendez dans ce cabinet à droite.--Quoi! c’est M. le

membre de l’Institut? Que ne le disiez-vous: c’est la porte au fond du

corridor, vous verrez son portrait en costume d’Hermès, le doigt sur les

lèvres, emblème du prudent silence qu’il garde perpétuellement à

l’Institut. Il fallait aussi une pièce pour les livres et les

collections, mais ce chapitre a subi depuis peu de temps de grandes

pertes, de sorte qu’on logera assez facilement ce qu’il en reste.

Une buse qui convoite la maison de M. Valenciennes a le cruel courage de

rire de ses larmes et l’impudence de prétendre que toute sa science

tiendrait à l’aise dans moins de place que cela. Mais ce propos léger,

et peut-être dicté par l’envie, ne doit être accepté que sous toutes

réserves.

Ce congé intempestif, signifié au commencement de la saison rigoureuse,

refroidirait considérablement le zèle scientifique de M. Valenciennes.

Il serait possible, pour punir la société de son déménagement, qu’il

brûlât la magnifique classification qu’il vient d’imaginer; je le crois

incapable de porter une main farouche et barbare sur ses propres

lauriers; mais comme, à la rigueur, il pourrait, sous prétexte qu’on le

chasse de son nid, refuser de couver cet œuf pondu par son noble génie,

je vais dévoiler cette magnifique conception; au moins la science ne

perdra pas tout. Voici la chose:

On sait que Cuvier a divisé le règne animal en quatre embranchements:

les vertébrés, les mollusques, les articulés et les rayonnés. M.

Valenciennes divise également son affaire en quatre sections:

Les animaux qui sécrètent:

1º Du phosphate de chaux;

2º Du carbonate de chaux;

3º De la silice;

4º Enfin, ceux qui ne sécrètent rien du tout.

Je crois que, pour imaginer cette classification, l’illustre professeur

s’est inspiré de la romance de Malborough: «L’un portait sa cuirasse,

l’autre portait son grand sabre, l’autre son bouclier, et l’autre ne

portait rien du tout.»

Jusqu’à présent, il n’applique cette idée neuve et originale qu’aux

mollusques et zoophytes qui vivent sous sa noble tutelle et qu’il traite

en enfants gâtés, mais il espère l’étendre prochainement à toute la

série animale. Rien n’est impossible à l’homme illustre qui a découvert

que les animaux empruntent leur phosphate calcaire à _l’acide

phosphorique de l’atmosphère_.

Dans quel embranchement les historiens futurs classeront-ils les

professeurs qui sécrètent de pareilles classifications?

Les causeries du docteur · 第 44 / 65 题