La naissance d’une île.
A la recherche d’un père.
J’ai l’honneur de vous faire part de la naissance d’une île nouvelle. La
mer et l’enfant se portent bien.
Le calme plat de la félicité a succédé aux tempêtes de la parturition,
aux convulsions de l’enfantement.
La mer, comme toutes les mères, semble frappée par la malédiction
biblique:
_In dolore paries._
et c’est au milieu de gémissements terribles, de lamentations
formidables, que la mer laisse échapper de son sein le lambeau de terre
qui doit fournir à l’homme un nouveau domaine.
Il est probable que vous n’avez jamais assisté à la naissance d’une île.
Ce spectacle un peu émouvant est assez rare; voilà la troisième fois
seulement qu’on l’observe depuis quatre siècles. Il n’est donc pas
surprenant que la nature fasse quelques frais pour célébrer un tel
phénomène.
Lorsqu’un prince daigne augmenter le nombre des vivants, on entoure son
berceau de tout le tapage et l’éclat dont les faibles humains peuvent
disposer: le canon, les feux d’artifices annoncent aux populations
qu’elles possèdent un nouveau maître.
Le programme est le même pour la naissance d’une île. Seulement la
nature est plus grandiose dans ses réjouissances, et ses manifestations,
au lieu de répandre l’allégresse, sèment l’angoisse et l’épouvante.
On dirait le prologue de la fin du monde.
Dans la partie sud de l’archipel grec, à quelques milles de l’île
Santorin, existent deux îlots de formation volcanique: l’aîné surgit
l’an 186 avant notre ère; le cadet, nommé Néa Kammeni, vit le jour en
1707.
Le 29 janvier dernier, l’employé de l’état civil préposé à
l’enregistrement des naissances iliaques, dormait sur son répertoire, du
sommeil d’un fonctionnaire qui a des loisirs, lorsqu’il fut brusquement
réveillé par des bruits tonitruants qui ébranlaient le sol.
L’artillerie souterraine des volcans tirait ses premières volées. La mer
bouillonnait, se couvrait d’écume, et semblait frémir sous la main d’une
puissance plus forte qu’elle; l’eau prit une teinte rougeâtre et
sinistre, il s’en échappait des masses de vapeurs blanches, sulfureuses,
qui flottaient lourdement à sa surface. L’îlot de Néa Kammeni secoué sur
sa base par des tremblements de terre se fendait en deux morceaux.
Les habitants, affolés de terreur, construisaient à la hâte un ballon
avec toutes les crinolines du pays, pour échapper au naufrage de l’île,
qui menaçait de s’engloutir; elle s’est déjà enfoncée un peu dans l’eau
qui bouillonne à ses pieds. L’air calme et pur était la seule route
praticable à travers ce cataclysme.
Tout à coup, de longues flammes rouges, hautes de quatre ou cinq mètres,
sortirent du sein des flots. C’était le vieux Neptune qui allumait ses
feux de Bengale. Les tremblements de terre se succédaient; les tonnerres
souterrains jouaient l’air du jugement dernier avec un formidable
ensemble. Tout craquait, la nature semblait disloquée et hors d’haleine.
La mer était toujours rouge, toujours frémissante, toujours couverte de
blanches vapeurs.
Alors on vit surgir du milieu des flots, entre Néa Kammeni et son frère
aîné, un piton pelé et aride qui s’élevait et croissait à vue d’œil,
pour former une terre.
Quelque Titan, mal écrasé, grouillait probablement encore sous les
roches profondes, et lançait dans un dernier défi la nouvelle île vers
le ciel.
Vingt-quatre heures après elle mesurait cinquante mètres de longueur,
douze de largeur et quarante-cinq de hauteur. Elle se fendille, et
laisse passer les flammes à travers ses fissures. La nuit, on dirait
qu’une légion de follets s’échappe par ses fêlures pour courir le monde.
Avec une telle faculté de croissance, si la nouvelle île avait
l’ambition des grandeurs, elle transformerait bientôt, en poussant de la
sorte, l’archipel grec en continent, et la Méditerranée en marais
desséché.
Les pirates de la mer Égée seraient obligés d’exercer la flibuste en
patache, et les gracieuses tartanes céderaient la place aux âniers du
Péloponnèse. C’est impossible: une île n’a pas le droit de bouleverser
ainsi les mœurs et coutumes d’un peuple.
Quel nom va-t-on imposer à ce gigantesque nouveau-né? Il lui faut au
moins pour parrain une des pyramides d’Égypte, et les dragées du baptême
auront la taille des citrouilles.
La terre appartient au premier occupant; si M. Lenormand, auquel on doit
l’observation de ce phénomène géologique dont il a été témoin, avait eu
la présence d’esprit de s’asseoir sur ce pic aride, au moment où il
sortait du sein de l’onde, il en serait devenu le propriétaire, et même
le monarque absolu. Voilà une occasion de monter sur un trône qu’il ne
retrouvera peut-être jamais.
Il est vrai, que si cette île au tempérament tropical est pittoresque,
elle est un peu sauvage; exclusivement constituée par de la pierre ponce
(j’en ai vu un morceau), ce terrain n’est pas très-favorable à la
culture des plantes potagères. M. Lenormand a pu être arrêté par la
crainte d’avoir un peuple à nourrir--et de roussir son pantalon.
Ces convulsions, qui accompagnent la naissance d’une petite île perdue
dans l’immensité des mers, vous représentent sur une échelle au
dix-millième l’histoire des soulèvements du globe. C’est par un
mécanisme semblable qu’ont surgi les chaînes de montagnes qui
constituent l’épine dorsale de la terre.
Notre planète n’était d’abord qu’une masse incandescente; le
refroidissement de sa superficie a permis aux matières en fusion de s’y
déposer progressivement sous forme d’écorce, d’enveloppe solide. On
estime que cette enveloppe a 40 ou 50 kilomètres d’épaisseur. Mais le
reste de la masse, le noyau central, est toujours en ignition et
représente sous nos pieds un globe de feu d’à peu près 13,300 kilomètres
de diamètre: une jolie chaufferette.
Cette fournaise communique avec l’extérieur par quelque 200 volcans, qui
lui servent de cheminées, en jouant pour nous le rôle de soupapes de
sûreté. Mais les volcans sont d’une formation relativement assez
récente. Avant leur apparition, lorsque le feu central fabriquait tout à
coup de grandes masses de vapeur, l’enveloppe solide se déformait sous
leur immense pression.
La terre se trouvait prise de frissons et de tremblements, comme un
malade atteint de fièvre; le sol devenait houleux et vacillant, des
détonations souterraines accompagnaient les déchirements de ses
entrailles; les montagnes s’élevaient comme d’immenses pustules qui
suppuraient une lave brûlante et des torrents de feu; des pays
s’éventraient et disparaissaient sous les eaux; les eaux étaient
refoulées dans les bassins des mers.
Puis tout rentrait dans le silence, jusqu’à ce qu’une nouvelle
convulsion vînt apporter de nouveaux changements à la configuration du
globe.
Cette période de révolutions est close; la terre a pris des cheveux
blancs, elle est revenue des folies de sa jeunesse, et si parfois,
songeant à son passé grandiose, elle se permet la petite débauche de
fabriquer une île nouvelle, c’est une simple plaisanterie, sans
conséquence, et qui n’a d’autre but que d’effrayer les gens.
Elle a dû bien s’amuser des folles terreurs des Néa Kamméniens. Les
craquements souterrains qu’on entendait étaient peut-être les
manifestations de sa gaieté: c’est sa manière de rire, à elle.
* * * * *
A l’heure solennelle où le potage fumant va subir sa triste destinée sur
la table du praticien, il y a quelques jours, une main fiévreuse fit
palpiter ma sonnette et un inconnu effaré se précipita dans mon cabinet
en bousculant ma servante qui avait envie de crier au voleur.
L’inconnu n’était point un voleur, mais un homme haletant et bien
pressé.
--Venez, docteur, me cria-t-il d’une voie entrecoupée, venez de suite...
avec moi... sauver la vie... à une jeune fille... hydropique... qui va
mourir... elle perd son eau... et pousse des cris... à fendre l’âme...
--Et depuis combien de temps a-t-elle cette... fuite?
--Depuis midi, mais elle souffrait moins que maintenant.
Je suis peu crédule à l’endroit des jeunes filles hydropiques, cependant
je compris que mon intervention pourrait être dans ce cas
très-promptement nécessaire, et je suivis l’inconnu rue X..., nº 23.
Je trouvai une jeune fille de 16 ans qui se tordait sur son lit en proie
à de vives douleurs; une brave femme de mère en pleurs, un grand frère
barbu, un autre moustachu formaient le fond du tableau.
Je ne m’étais pas trompé dans ma supposition. Après examen, je reconnus
une hydropisie... âgée de neuf mois... et à terme. La présence de la
mère m’inquiétait peu, une mère qui croit que son enfant va mourir, a le
pardon facile; les frères me gênaient davantage. Il y avait de l’émotion
sur leurs figures énergiques, mais l’émotion pouvait, en pareille
circonstance, céder la place à la colère, et je ne me souciais nullement
de les avoir pour collaborateurs dans la petite opération que la nature
semblait vouloir mener à bien toute seule.
La famille attendait pleine d’angoisses l’oracle que j’allais rendre.
J’avais besoin de faire un prologue à la comédie qui allait se jouer; il
fallait, avant tout, me débarrasser de la famille.
--Je réponds de la vie de cette malade, mais j’ai besoin de rester seul
avec elle; veuillez vous retirer dans une autre pièce.
Un soupir de soulagement agita l’atmosphère; le frère moustachu ouvrit
la marche un flambeau à la main, la mère prit une lampe pour le suivre,
et le barbu armé du bougeoir, forma l’arrière-garde. Dans leur trouble,
ils me laissèrent à tâtons.
Aussitôt que nous fûmes seuls, la jeune fille me dit:
--Vous croyez, Monsieur, que je n’en mourrai pas?
--Mais non, l’enfant se présente bien.
--Quel enfant?
--Parbleu, le vôtre, celui qui vous devra le jour avant une demi-heure!
--(_Avec une indignation bien sentie._) Quelle horreur! mais je ne suis
pas enceinte! vous vous trompez, Monsieur, c’est indigne de m’accuser de
pareilles choses.
Comme circonstance atténuante, je dois dire qu’elle avait été soignée
pendant cinq mois pour une _hydropisie_ par un prétendu médecin. Inutile
d’ajouter que je cherchai en vain le nom du pseudo-docteur dans
l’annuaire médical.
--Mon enfant, nous n’avons pas du temps à perdre à dire des choses
inutiles, il faut vite arranger un petit roman pour éviter le premier
choc de la famille.
--Mais c’est donc bien vrai!
--Avant vingt-cinq minutes vous en aurez probablement la preuve vivante.
--Oh! mais alors... tuez-moi!... c’est impossible... je veux mourir...,
etc., etc.
--Je dois vous dire, Mademoiselle, que je suis crédule comme un
bistouri, et que vous prodiguez en vain des talents dramatiques
très-remarquables. Le temps se passe et toutes vos dénégations seront
étouffées par les cris de votre enfant... Vite au roman... Voici comment
les choses se sont passées. C’était un soir, l’escalier était sombre, un
homme vous a saisie.
--C’est vrai.
--Vous avez eu peur, la peur paralyse les forces; il a porté sur vous
une main coupable.
--Oh! c’est bien vrai!
--Vous n’avez pas su vous défendre, vous vous êtes évanouie.
--C’est bien cela.
--En revenant à vous vous étiez déshonorée!
--Oh! oui, Monsieur, c’est bien vrai tout cela.
--Eh! non, ce n’est pas vrai, mais il est nécessaire dans votre intérêt
que vos frères croient à cette histoire; ils n’ont pas l’air d’entendre
la plaisanterie, et le premier mouvement pourrait être difficile à
arrêter.
La jeune fille comprit que la crédulité n’était pas ma vertu dominante,
elle prit le parti de se taire et je fis rentrer la famille. Je débitai
mon petit _speech_. Je racontai la chose avec tous les ménagements
imaginables, avec toutes les précautions oratoires capables de faire
naître l’attendrissement; la pauvre mère était prise, elle pleurait en
embrassant sa fille. Les frères étaient immobiles et sombres; mon roman
n’avait pas près d’eux un succès d’enthousiasme. L’aîné, le moustachu,
un ex-lieutenant de spahis, poussa un effroyable juron.
--C’est X..., j’en suis sûr... le misérable, il faut que je le trouve.
--Partons, dit le barbu.
Et ils s’élancèrent comme une trombe à la recherche de X...
Le sieur X... ne m’inspirait qu’une médiocre commisération. Je devinai
une séduction accomplie à la faveur de relations amicales avec la
famille. Les frères étaient partis, mon but rempli, je me préoccupai
beaucoup moins du reste. J’envoyai la mère à la recherche d’une layette
et je restai seul avec la servante qui me parut être de moitié dans la
confidence.
Une demi-heure après, on pouvait recommencer le mot de Charles X, il y
avait un petit Français de plus. La mère et l’enfant se portaient bien.
Je procédais dans une pièce voisine aux premiers soins que réclamait cet
enfant de l’amour, tout à coup je vis apparaître par la porte
entrebâillée, le profil d’une figure longue, blême et effarée.--Je
sentis que cette tête appartenait au séducteur, il jeta autour de la
chambre un regard timide, qui en sonda tous les recoins en un instant.
Il n’était pas prévenu de l’événement et cependant il n’en parut pas
surpris; il savait à quoi s’en tenir sur l’hydropisie et ses suites,
peut-être un de ces zéphirs amoureux qui sont chargés de transporter sur
leurs ailes le pollen des fleurs, lui avait-il porté à travers l’espace
les premiers vagissements de son fils.
Le jeune homme blême fit deux pas en avant, son œil d’un bleu pâle et
terne s’arrêta sur moi, je compris qu’il avait peur et qu’au moindre
mouvement il disparaîtrait au plus vite. Il est des gens que malgré soi,
à la première vue, on compare à quelque chose: ce jeune Lovelace, qui
ressemblait à un pierrot mal désenfariné, devint pour moi le sujet d’une
comparaison fort triviale. J’en demande pardon au lecteur, mais je ne
trouvais pas autre chose; il me fit l’effet d’un lapin vidé.
--Entrez, Monsieur, lui dis-je, je crois que vous n’êtes pas de trop
ici, et que vous êtes pour quelque chose dans ce qui s’y passe.
--Hélas, oui! Monsieur, mais je vous assure...
--Quoi?
--Que ce n’est pas ma faute...
--Parbleu! c’est la mienne, peut-être? Enfin, ce qui est fait est fait;
voilà un enfant qui a besoin d’un père, j’aime à croire que vous
remplirez votre devoir en galant homme.
--Oh! Monsieur, c’est bien mon intention.
--L’enfer est pavé d’intentions excellentes; à votre place, pour qu’on
n’en doute pas, je m’exécuterais sur-le-champ.
--Comment faire aujourd’hui? Il est trop tard, la mairie est fermée.
--On n’a pas besoin de tant de cérémonies pour reconnaître son enfant,
si vos intentions sont bonnes. Asseyez-vous là, prenez une plume, et
écrivez ce que je vais vous dicter.
--Dictez.
--Je déclare être le père de l’enfant du sexe masculin que mademoiselle
Z... a mis au monde aujourd’hui, 5 mars 1860.--Très-bien, signez
maintenant; cela suffit. Embrassez votre fils, embrassez la mère, et
courez sans vous arrêter au chemin de fer le plus voisin.
--Pourquoi cela?
--Parce que les frères sont à vos trousses, et si le barbu a l’air
furieux, le moustachu me semble exaspéré.
--Les frères le savent!!! (de pâle il devint vert) alors je suis perdu!
--Le fait est que la situation est tendue. C’est un motif de ne plus
perdre de temps; partez.
--Je n’ai plus de jambes, docteur.
--Eh! eh! Voilà le quart d’heure de Rabelais qui va sonner; il faut
solder la carte à payer du sentiment.--Eh! eh! jeune gandin, vous vous
introduisez dans une famille d’honnêtes gens, vous séduisez une jeune
fille bien élevée, histoire de passer le temps, et vous croyez que
l’accident n’aura pas de suites! Pardieu! la chose serait commode, vous
n’avez donc jamais vu les drames de l’Ambigu! Vous ne savez donc pas
qu’il faut toujours à la fin des pièces que la vertu triomphe. Eh! eh!
si je ne me trompe, la vertu ce n’est pas ici le gandin, vous avez deux
remords, l’un barbu et l’autre moustachu qui courent après vous pour
vous faire un mauvais parti, car ils vous massacreront, mon jeune
monsieur. Je me connais en physionomie, et les deux frères ont la mine
de gens qui vont tuer quelqu’un: au fait pourquoi se gêneraient-ils? Que
voulez-vous qu’on fasse à des gens qui tuent l’homme qui a tué l’honneur
de leur sœur? Eh! eh! eh! vous avez en ce moment une drôle de figure, et
si les autres gandins vos amis pouvaient vous voir, ils seraient, pour
quelque temps au moins, dégoûtés de courir la fillette, autrement que
pour le bon motif.
--Ah! Monsieur, je vous en supplie, aidez-moi à sortir de ce mauvais
pas.
--Il n’y a qu’un moyen, je vous l’ai indiqué, c’était le chemin de fer,
mais vous avez perdu vos jambes, je ne puis cependant pas vous emporter
sur mon dos. Eh! eh! eh!
--Mais j’épouserai, j’épouserai, tout de suite si on veut.
--Il est un peu tard pour épouser tout de suite, la mairie est fermée,
comme vous disiez tout à l’heure, et j’avoue que je n’ai pas qualité
pour remplacer monsieur le maire et ses adjoints.
--Si je m’y engageais par écrit!
--C’est une idée, je ne sais trop ce que vaudra votre engagement, mais
enfin ce sera toujours mieux que rien.
Il ajouta sur le papier qu’il venait de signer: Et je m’engage à épouser
la demoiselle Z... aussitôt que les formalités nécessaires seront
remplies.
Il était temps, des pas rapides se firent entendre dans l’escalier, la
retraite était coupée. Je me préparai à sauver au moins une des oreilles
du Lovelace. Lorsque la porte s’ouvrit, il avait disparu. L’agitation
d’un rideau m’indiqua dans quel terrier il avait cherché un gîte. Les
frères jetèrent un regard de colère sur l’enfant.
--Nous ne l’avons pas trouvé, mais il viendra ici bien sûr, nous le
prendrons à la souricière, et nos comptes seront réglés en famille.
--Quand vous l’aurez tué, pensez-vous qu’il épousera votre sœur?
--Lui, épouser! allons donc.
--Qui sait?
--Quand on veut épouser, on n’agit pas comme un gredin; on parle à la
famille.
--Tenez, lui dis-je, en lui tendant le papier, s’il ne parle pas, il
écrit. Lisez.
--A tout péché miséricorde, dit la mère qui rentrait avec la layette.
Ils passèrent dans la chambre de la jeune mère que je n’avais point
voulu rendre témoin de ces péripéties dramatiques.
--Docteur, me dit le moustachu, c’est vous qui avez arrangé cela, je
vous en remercie pour ma sœur. X... vous doit un beau cierge, car si je
l’avais rencontré, je l’éventrais comme un lapin.
Ma comparaison me revint donc à l’esprit et je me pris à rire. J’avais
grand appétit et je partis retrouver mon potage en songeant que Lovelace
était tombé sur une Clarisse beaucoup plus rusée que lui. X...
m’attendait dans la rue; il me remercia avec effusion.
--Jeune homme, la leçon a été rude, racontez-la à vos amis pour qu’ils
en profitent.--Et ne placez jamais votre fils dans les zouaves, s’il
ressemble à son père il ne ferait pas son chemin dans cette partie-là.
Un mois après, je recevais une lettre qui m’annonçait le mariage de M.
X. avec mademoiselle Z.