La pierre philosophale.
Le massacre des gens de noblesse.
Les bottes du père Bourri.
«De l’or! de l’or!!!» quand ce cri retentit dans l’espace, la foule se
lève haletante, comme les naufragés à la voix du matelot qui crie:
Terre! elle écoute si cette clameur part des rives du Sacramento, de la
Guyane ou de l’Australie; puis elle s’élance à travers monts et vallées,
à travers les continents; abandonnant tout, parents, amis, patrie. Dans
sa course furieuse, la foule traverse sans les voir les plus admirables
sites; elle passe au pied des chefs-d’œuvre de l’art sans daigner
détourner la tête; elle ne s’arrête même pas pour compter les morts
qu’elle sème sur la route, et qui marquent au retour le chemin de la
patrie.
Approchez, vous tous dont l’œil brille, dont la main s’ouvre
involontairement quand on vous crie: «De l’or!» je veux combler vos
rêves les plus ambitieux. Je vais vous indiquer les moyens de fabriquer
vous-mêmes le précieux métal, et lorsque vous aurez pu payer tout ce qui
s’achète, tout ce qui est à vendre, lorsque vous aurez cuvé votre
satiété sur des monceaux de fantaisies devenues sans saveur, vous
pourrez aller faire l’aumône aux placers appauvris de la Californie.
Hâtez-vous de convertir votre vaisselle plate en métal plus précieux.
Jetez votre argenterie, comme une maigre épave, à l’anatomiste nocturne
dont le crochet dissèque les résidus de la civilisation. L’or va devenir
si commun que les Auvergnats s’en serviront pour ferrer leurs
chaussures, et que vous n’oserez plus l’employer pour élever une statue
à MM. H. Favre et J. Oronte, les auteurs de cette merveilleuse
découverte.
Malheureusement, ce n’est pas moi qui l’ai faite, cette découverte; je
n’en suis que le fidèle historien, et j’avoue ingénument que j’en aurais
savouré en silence les bienfaits pendant quelque temps avant d’en doter
ma patrie, si j’en avais été l’auteur.
La poire n’était pas mûre, ô Raymond Lulle, Paracelse, van Helmont, et
vous tous, vieux alchimistes qui avez usé votre vie à souffler sous vos
cornues, sans avoir pu en tirer la _pierre philosophale!_ la poire
n’était pas mûre, et la gloire d’accomplir le grand œuvre était réservée
à notre époque. Cependant la découverte n’est pas sortie de la famille,
et c’est un médecin comme vous qui en est le père. Le ciel vous devait
bien cette consolation.
Je n’ai pas été trop surpris d’apprendre que le docteur Favre avait
trouvé la pierre philosophale; il a toujours eu des idées
très-philosophiques. Je ne les comprends pas toujours bien, ses idées,
mais cela tient à ce que les philosophes modernes ont un langage spécial
et qu’il faut être pris tout jeune pour en bien saisir la signification.
Je m’explique maintenant les éternels voyages du docteur Favre. Il
apprend que la fièvre jaune décime nos troupes au Mexique, il y court,
et naturellement il attrape la fièvre jaune. C’était, du reste, un
excellent moyen de savoir à quoi s’en tenir. A son retour, il entend
dire que le choléra est en Orient; il s’embarque pour aller l’étudier
sur place, et naturellement il attrape le choléra. Je me disais: Voilà
un enragé collectionneur d’épidémies, et il faut véritablement aimer
l’humanité beaucoup plus qu’elle ne le mérite, pour s’aller ainsi jeter
en pâture à tous les fléaux qui font métier de la décimer. Cet amour de
l’humanité était du reste tout platonique, car personne n’a songé à l’en
récompenser. Il a probablement perdu quelques boutons de son habit dans
ses voyages, mais sa boutonnière n’a reçu aucune compensation.
Je comprends tout, maintenant, il attrapait le choléra et la fièvre
jaune pour donner le change, il prodiguait ses soins aux fellahs et aux
Mexicains, pour détourner l’attention, mais en cachette il descendait
dans le sous-sol des pyramides pour recueillir les traditions
hermétiques. En Amérique, il fouillait les ruines des cités des Incas,
des Aymaras et des Toltèques, pour arracher au pays de l’or les mystères
du _grand œuvre_.
Je ne veux pas vous faire languir plus longtemps. Voici comment on opère
la transmutation des métaux, comment on transforme l’argent en or:
Prenez un lingot d’argent,--faites-le dissoudre dans l’acide
azotique,--précipitez l’argent sous forme pulvérulente en plongeant une
lame de cuivre dans la solution;--faites dissoudre ce précipité dans
l’acide hydrochloro-nitrique;--soumettez le liquide à l’action d’une
pile ayant un cathode en argent;--enlevez le dépôt pulvérulent qui se
forme sur le cathode.--Faites passer ce dépôt à la coupelle pour opérer
le départ.--Traitez par l’acide azotique le bouton de retour resté dans
la coupelle, et le résultat de votre opération sera DE L’OR!!!
Comme vous le voyez, c’est excessivement simple: un enfant pourrait
jouer le rôle de Midas et transmuter en or l’argent qu’il touche.
O mon pays! je vois s’avancer l’orgie de la décadence romaine; tes mœurs
si pures vont s’altérer au contact des richesses; les temps prédits par
Dupin sont proches. Que le Seigneur sauve la France! elle va se noyer
dans un bain d’or.
J’ai fait l’imprudent aveu que j’étais étranger à cette découverte, je
ne puis donc pas m’en emparer, mais pour obéir à la tradition et me
conformer aux usages reçus, je vais la dénigrer, la renverser, et si je
ne puis attirer sur la tête de l’auteur les peines sévères réservées aux
corrupteurs du peuple, au moins vais-je m’efforcer de prouver que la
transmutation alchimique n’a aucune valeur. Du reste, en cherchant un
peu, il est probable qu’il me serait facile de démontrer que tout cela a
été fait avant lui, non pas par un Français (j’en serais jaloux), mais
par quelque étranger, un Allemand ou un Anglais, mort depuis longtemps.
D’abord, l’argent n’est pas soluble dans l’acide hydrochloro-nitrique,
que les épiciers appellent de l’eau régale. L’argent, en contact avec
cet acide, forme un précipité blanc de chlorure d’argent dont je n’ai
pas besoin d’indiquer les réactions. Il ne peut donc être réduit de
cette solution par la pile.
Ah! ah! monsieur Favre, parez-moi celle-là!
N’allez pas croire, bon public, que tout l’argent employé soit converti
en un poids d’or équivalent. L’or obtenu représente la vingt-cinq
millième partie de l’argent dissous. Il faut donc sacrifier 25,000
grammes d’argent pour obtenir 1 gramme d’or!
La vingt-cinq millième partie! donnez-moi une paillasse, dans laquelle
on aura caché seulement pendant trois mois quelques économies, et je
m’engage, en l’analysant, à faire sortir de ses entrailles plus d’un
vingt-cinq millième de son poids d’or.
J’ajouterai que, dans les réactions chimiques de cette nature, le
phénomène produit ne s’accomplit pas seulement sur une partie des
substances en présence, mais bien sur leur totalité. Les infiniment
petits qu’on rencontre dans le creuset de l’analyse proviennent bien
plus souvent des réactifs employés que des corps analysés.
Examinons le prix actuel de l’or; c’est prosaïque, j’en conviens, mais
il faut, pour être complet, tenir compte du côté «pot-au-feu» de la
question.
Le kilogramme d’or, qui coûte aujourd’hui 3,434 fr., reviendrait à
5,450,000 fr. par le nouveau procédé, si on ne tenait compte ni des
déchets, ni des frais de fabrication, car il faudrait employer, pour
obtenir un kilogramme d’or, 25,000 kilogrammes d’argent à 218 francs.
Il est vrai que l’auteur n’a pas l’intention de faire entrer sa
découverte dans le domaine des faits pratiques, et qu’il la considère
seulement comme un contingent dans le système philosophique qu’il édifie
en ce moment.
Je ne connais pas ce système, mais comme je n’en suis pas l’inventeur,
j’attends qu’il le publie pour prouver qu’il est ancien, inexact,
inacceptable, et qu’il serait criminel de s’en montrer partisan.
* * * * *
L’Association des médecins de la Seine a tenu sa séance annuelle
dimanche dernier à la Faculté de médecine, sous la présidence du
professeur Velpeau. Cette société, exclusivement composée de docteurs,
est destinée à venir en aide aux confrères malheureux et à leurs
familles. Fondée en 1833 par le savant toxicologiste Orfila, elle a
permis de soulager bien des infortunes. Elle est administrée par son
bureau et par une commission de quarante-six membres tirés au sort tous
les ans, et qui s’enquiert avec une discrétion pleine de délicatesse des
besoins inavoués et des misères qui se cachent.
M. le Dr Orfila, secrétaire général, et neveu du fondateur, a exposé,
dans un discours fort applaudi, l’état prospère de la société et les
travaux accomplis pendant le dernier exercice.
Depuis que M. Velpeau a accepté la présidence, un grand nombre de
médecins, attirés par l’estime et l’affection qu’inspire l’éminent
professeur, sont venus grossir les rangs de cette association
fraternelle.
J’ai tracé il y a quelques années un portrait de mon excellent maître,
et je le crois encore assez ressemblant pour n’y point retoucher.
* * * * *
M. Velpeau appartient à cette phalange de médecins célèbres qui, depuis
quarante ans environ, ont jeté un si vif éclat sur la science, que notre
époque leur devra le nom de Grand Siècle de la Médecine.
M. Velpeau naquit en 1795, à Brèche, petit hameau situé à quelques
lieues de Tours, d’un modeste maréchal ferrant un peu vétérinaire; il
sentit peser sur son berceau cette froide pauvreté campagnarde, toute de
privations, continue, monotone, sans espoir, qui semble river à la
misère inexorable toute l’existence d’un homme. Cette misère-là ne
connaît pas de forces improductives, elle veut que chacun gagne son pain
noir, et l’enfant qui commence à marcher doit traîner après lui un
troupeau vers les champs. Alfred Velpeau n’échappa pas à cette
nécessité, et les bestiaux de Brèche eurent l’honneur d’être conduits à
la pâture par un futur professeur de la Faculté de Paris, chirurgien des
hôpitaux, membre de l’Institut, de l’Académie de Médecine, de la Société
de Chirurgie, du Conseil des hôpitaux, Commandeur de la Légion
d’honneur, membre de toutes les Sociétés savantes dont il a bien voulu
faire partie, et de plus quadri-millionnaire.
Du départ à l’arrivée, la route fut longue et rude, et s’il n’avait eu,
pour lui apprendre à lire, le digne curé de sa commune, Dieu sait
comment il eût franchi cette première étape intellectuelle; il perdit à
l’âge de six ans son premier précepteur, mais il savait lire, donc il
était le plus savant de Brèche, et, faute de maître, il apprit seul à
écrire en copiant les lettres d’un livre. C’était le commencement d’un
duel gigantesque avec la destinée, duel dans lequel je ne puis le suivre
pas à pas. A dix-neuf ans, il profita des leçons de latin qu’un honnête
propriétaire des environs faisait donner à ses enfants. Alors son
ambition prit une forme, il rêva qu’il pourrait bien un jour être
officier de santé; quel honneur pour la famille! Ce rêve se réalisa en
1817.
M. Velpeau était entré à l’hôpital de Tours, où, par son ardeur
infatigable au travail et son intelligence hors ligne, il avait su se
concilier le bienveillant appui de l’illustre Bretonneau. En 1820, sa
destinée l’entraîna vers Paris, où il vécut trois mois avec cent francs;
à force de persévérance, il dompta la fortune et obtint successivement,
le plus souvent par le concours, les places et les honneurs qui font une
si belle couronne à sa verte vieillesse.
Il a dû sa haute position exclusivement à son génie et à son amour du
travail; il marcha fièrement et honnêtement vers son but sans rien
demander à l’intrigue ou à la bassesse; les dignités sont plutôt venues
le chercher qu’il ne les a sollicitées, et ses rivaux ont toujours été
forcés de lui rendre cette justice, que le mérite chez lui n’a jamais
été inférieur à la récompense. M. Velpeau tient en ce moment le sceptre
de la chirurgie française, c’est-à-dire celle du monde entier; il n’a
plus rien à espérer de la gloire, et pourtant il travaille encore afin
d’ajouter quelques pages à ses œuvres, déjà assez considérables pour
remplir la vie de trois hommes laborieux. On lui doit: 1º un _Traité
d’anatomie chirurgicale_, 2 vol.--2º un _Traité d’accouchement_, 2
vol.--3º _Médecine opératoire_, 3 vol.--4º l’_Ovologie humaine_, 1
vol.--5º _Traité de la contusion_, 1 vol.--6º _Traité des tumeurs du
sein_, 1 vol.--7º _Clinique chirurgicale_, 3 vol.; la plupart de ces
ouvrages importants ont eu plusieurs éditions. Il a en outre publié
environ DEUX CENTS MÉMOIRES sur les différents points de chirurgie. On
pourrait ajouter à cela un volume de bons mots, si on voulait recueillir
ceux qu’il sème dans ses jours de belle humeur.
L’illustre chirurgien vit fort retiré, il n’admet personne dans son
intimité; son cabinet de travail lui procure les seules distractions
qu’il sache goûter. M. Velpeau est d’une exactitude chronométrique:
pendant plus de vingt-cinq ans, on l’a vu arriver le matin à son hôpital
à huit heures dix minutes; aussitôt arrivé, il mettait son tablier et
prenait la liste de ses internes, externes, roupious, bédouins, etc.,
pour pointer les absents, car il exige de son personnel une exactitude
égale à la sienne; aussi on chercherait en vain un service d’hôpital
mieux fait que le sien.
C’est là que les savants étrangers viennent lui payer leur tribut de
justes respects, et se joindre au cortége d’élèves et de maîtres qui
suivent le matin la clinique de l’éminent professeur et assistent à ses
opérations. Les vieux Turcs avaient jadis construit, non loin de
Belgrade, une tour avec les têtes de leurs ennemis vaincus; M. Velpeau
aurait pu se construire un palais avec les bras, les jambes et les
tumeurs de toute nature qui sont tombés depuis trente-quatre ans sous
son habile couteau.
Il est d’une prudence extrême et ne s’embarque jamais vers l’inconnu
sans avoir pris toutes sortes de précautions. Son caractère est ferme et
droit; logicien très-serré, il fait peu de cas des artifices de langage,
et dans ses discours il vise peu à l’effet; mais à l’Académie, lorsque
le débat fait fausse route, il excelle à le ramener sur son véritable
terrain en débarrassant la discussion des éléments artificiels que les
phraseurs ont pu y introduire.
Au physique, M. Velpeau n’a jamais été un Adonis,--et ce n’est
probablement pas par les femmes, à défaut de mérite, qu’il eût fait son
chemin,--mais sa physionomie est illuminée par un certain rayon qui n’a
jamais brillé sur le front des hommes ordinaires. Ses yeux
investigateurs sont malicieusement cachés derrière des sourcils
broussailleux et de haute futaie. Sa bouche s’éclaire parfois de ce
sourire narquois et douteur que notre science accroche aux lèvres de ses
véritables élus, et qui semble dire: Est-ce bien prouvé? M. Velpeau est
un libre penseur... qui ne dit sa pensée à personne.
Il porte toujours une redingote noire; sa haute et puissante cravate
blanche est magistralement empesée; elle est ornée d’un petit nœud,
toujours si exactement le même, qu’on pourrait croire que depuis trente
ans il n’a pas changé de cravate, n’était son éclatante blancheur, car
il a un soin minutieux de sa personne.
De taille moyenne et mince, M. Velpeau a la marche alerte et juvénile;
le geste aussi jeune, la voix aussi vive, la pensée aussi rapide, qu’à
l’époque où il mangeait du pain de munition dans une mansarde du
quartier latin.
Le temps a jeté des rides sur son front et blanchi ses cheveux, mais là
se sont arrêtés ces ravages. Il a complétement respecté cette énergique
constitution, cette belle intelligence, qui n’a pas encore dit son
dernier mot.
* * * * *
Grand Dieu! quel désastre! que de morts! que de mourants! Notre-Dame à
la rescousse! une partie de la noblesse de France vient de passer de vie
à trépas. Oncques ne fus témoin d’un pareil carnage de titres; jamais
les batailles les plus sanglantes, jamais Pavie, jamais Malplaquet ne
virent tomber tant de marquis, de barons et de comtes; quant aux simples
chevaliers, ventre-saint-gris! si on ramassait les anneaux des simples
chevaliers férus en cette occurrence, on en trouverait plus qu’Annibal,
qui en récolta, dit-on, trois décalitres après sa victoire de Cannes.
Heureusement que cette terrible mortalité n’est pas causée par une
grande bataille ou par une épidémie meurtrière: c’est une simple loi sur
les titres de noblesse qui a tué tant de gentilshommes.
Cette impitoyable loi se dresse inflexible devant tout croquant qui
s’est permis d’entortiller sa roture dans un parchemin de sa fabrique;
s’il s’est déguisé en duc, elle jette à terre sa couronne à huit
fleurons; s’il s’est créé simple chevalier, elle lui coupe son DE sans
plus de cérémonie que Pierre Pitou lorsqu’il coupe la queue d’un chien
sur le Pont-Neuf, et de plus elle leur crie:
--Allons, braves gens, votre farce est jouée, cachez votre blason et
rentrez dans le néant.
--Hélas! madame la loi, gémit un croquant désespéré, ne soyez point si
dure au pauvre monde; je porte avec tant de grâce le nom de mon village,
qu’il doit être fier de se voir si noblement représenté... Et puis, je
fus toujours bon et miséricordieux pour ma commune, je ne l’ai jamais
grevée de tailles ni de corvées; je n’ai jamais obligé personne à battre
les étangs pour imposer silence aux grenouilles qui troublaient mon
noble sommeil; je n’ai jamais exigé de mes vassales le droit de jambage
et du reste; et si parfois elles ont bien voulu m’accorder ce joli droit
du seigneur, cette faveur s’adressait moins à ma noblesse qu’à mes
avantages personnels... Eh quoi! madame la loi, vous êtes inexorable? il
faut donc tout vous dire? Eh bien! j’en conviens... mon père était un
manant, un rustre, un pied-plat, dont je rougirais fort de porter le
nom... Mais les vaches que gardait madame ma mère, à l’époque de ma
naissance, appartenaient à un marquis, et, palsambleu! elle était si
légère, madame ma mère, que je dois avoir du sang de marquis dans les
veines.
Éloquence perdue, la loi impitoyable arrache par lambeaux l’habit à
paillettes et livre le croquant nu comme un ver aux risées de la foule,
qui le montre du doigt.
Il est surtout une classe intéressante de la défunte noblesse qui a été
bien cruellement éprouvée. Je veux parler des gentilshommes qui se
livraient à l’extraction des dents. Cependant cette noblesse avait du
bon: elle manquait de préjugés, elle occupait ses loisirs à extraire des
chicots et à fabriquer des osanores; elle craignait si peu de déroger en
faisant du commerce qu’elle avait chargé les murailles de Paris
d’annoncer à la plèbe que, pour la modeste somme de cinq ou dix francs,
elle réparait les brèches causées par le davier du temps. On n’a
vraiment pas moins de préjugés que ces dignes seigneurs; il en est même
qui, pour se mieux faire connaître, faisaient accrocher leur blason au
fond des colonnes pudiques du boulevard, sans craindre que son éclat fût
terni par les petites inondations qui se succèdent en ces lieux.
Corne de bœuf! il faut convenir cependant qu’il est bien dur, après
s’être fait appeler pendant dix ans M. le comte, ou M. DE, ou M. DU, ou
M. D’ par sa cuisinière, son porteur d’eau et son charbonnier, d’avouer
à ces braves gens que son propre sang ne contient pas plus de NOBLÉINE
que leur sang plébéien (NOBLÉINE! ô grand Piorry, voilà qui va nous
raccommoder ensemble, à moins cependant, ô illustre néologue, que tu ne
sois jaloux qu’un autre l’ait trouvé), enfin qu’on est aussi vilain
qu’eux. Il est bien dur surtout de payer de ses propres deniers un
badigeonneur pour qu’il efface sur les murailles,--qui sont le livre
d’or de cette noblesse,--la glorieuse particule et le nom d’emprunt.
Le corps médical, plus qu’aucune autre classe de la société, a su
échapper aux tentations de cette vanité qui porte à rougir du nom
paternel ou à le trouver trop court. C’est que le médecin, en général,
s’entoure d’assez de considération personnelle pour n’avoir pas besoin
de se créer des titres, et ce n’est souvent que lorsqu’il sent la
considération lui échapper qu’il se fabrique des parchemins.
MM. de Saint-Pierre, de Saint-Boniface, de Saint-Gervais, vont
probablement faire des démarches actives pour ne pas passer à l’état de
_ci-devant_.
A propos de M. de Saint-Gervais, je me demande pourquoi il a fait graver
un casque sur ses cartes; aurait-il eu un grade dans le corps des
pompiers de Saint-Gervais, et le casque serait-il placé là pour rappeler
ses exploits dans ce corps hydraulique? Mais non, la supposition est
invraisemblable, car M. de Saint-Gervais n’appartient pas à la noblesse
d’épée, il appartient à la noblesse de Rob.
La nouvelle loi a causé plus d’une surprise aux bonnes gens qui
regardent de loin la bascule aux amours-propres. Ainsi, tel DE qu’on
croyait bien légitime, depuis quelques jours a fait le plongeon; tel
autre DE, qu’on croyait de pacotille, surnage fièrement au milieu de la
débâcle. Surnagera-t-il longtemps, voilà la question.
J’en connais un surtout (un confrère, bien entendu, car je m’occupe
seulement ici des choses médicales) que je m’attendais bien à voir
plonger; mais jusqu’à présent il n’a point courbé la tête; cela suffit
pour que je ne discute pas ses quartiers; j’accepte son nom écrit en
trois mots. Cependant, il faut bien en convenir, le nom ne paye pas de
mine, et celui de Patouillet répandrait au moins autant de parfum
aristocratique si on l’accrochait à une particule que celui du confrère
de la M... malgré ses armoiries, car M. de la M... use du droit que
possède tout noble et bon gentilhomme d’avoir des armoiries; c’est même
le blason qui m’avait fait douter de la noblesse; voici pourquoi: dans
l’écu se trouve une faute d’orthographe héraldique énorme, un barbarisme
capable de faire évanouir d’horreur l’ombre de M. de Jaucourt. Qu’on en
juge:
M. de la M... porte _d’argent_ à trois étoiles, deux en chef, une en
pointe; l’écu _fascé d’argent_ (_d’argent!_ métal sur métal!! ah!!!),
timbré d’un casque placé de profil. Pour tenants, deux clefs portant un
ruban d’ordres.
Métal sur métal!!! ma plume frémissante se refuse à continuer, et je
dois remettre à un autre jour l’examen des armoiries du corps médical de
France.
* * * * *
J’ai lu, dans une chronique attribuée à Jean des Entommeures, une
légende fantastique intitulée: LES BOTTES DU PÈRE BOURRI, lequel fut
médecin en son temps; je ne saurais dire l’âge de cette légende ni le
temps où vivait le père Bourri; dans le manuscrit, il y a un pâté sur
les dates. Je ne saurais non plus affirmer que le héros de cette
histoire se nommât véritablement Bourri de père en fils, car l’auteur,
dans un court préambule, donne à penser que sa malice sournoise et son
entêtement asinal ont bien pu lui servir de parrains. Mais cela nous
importe peu, et il suffira, j’en suis sûr, au lecteur, que le père
Bourri ait été médecin pour qu’il s’intéresse à ses bottes.
I
Il était une fois un pauvre malheureux médecin qu’on appelait le père
Bourri; au physique, certaines gens lui trouvaient l’aspect
_crétinoïde_, mais il y avait une telle concordance entre son physique
et son moral, qu’il eût été véritablement injuste de ne pas admirer un
si parfait accord. Ce pauvre homme n’avait pour toutes ressources que
cinquante pauvres mille livres de rentes et le produit de sa clientèle;
c’était bien peu de chose pour vivre. Aussi, comme il ne possédait ni
enfants, ni chiens, ni chats, ni poules, comme il ne s’était point
chargé de nourrir les malheureux de son quartier, on comprend qu’il
était obligé de s’imposer les plus grandes privations, et de se refuser
même le nécessaire, afin de ne pas être réduit à la besace; et puis, on
a beau avoir cinquante mille livres de rente et une grosse clientèle, on
peut tomber malade tout comme un autre, et se trouver dans l’embarras si
l’on n’a pas quelques petites économies devant soi.