Les sangsues cholériques.
Hauteur des vagues de la mer.--La commission d’ethnologie.
Un chien oviglotte.--Les hernies du grand monde.
Un homme qui n’a pas d’opinion.
L’acide sulfurique.
Enfin vous connaissez la cause, jusqu’ici introuvable, du choléra. Le
fléau s’est démasqué devant Madame de Castelnau. Ce qu’il avait refusé
avec obstination aux investigations de la science, il l’a accordé à une
dame, on n’est pas plus galant. Vous savez donc maintenant que le
choléra est constitué par une nuée de _sangsues volantes_,
microscopiques, nées dans les marais fangeux de l’Inde, et qui de là se
répandent _urbi et orbi_.
Madame de Castelnau, l’auteur de cette grande découverte, en élève dans
un aquarium et en tient à la disposition des Académies des sciences et
de médecine, car elle a pris soin d’expédier le résultat de son
observation à ces deux sociétés savantes, afin que nul n’en ignore.
Je n’aurais rien dit de cette absurde communication, œuvre d’un
mystificateur ou d’un cerveau fêlé, si quelques journaux qui font de la
science comme M. Jourdain faisait de la prose, tout naturellement et
sans l’avoir apprise, ne lui avaient accordé une certaine importance.
Il faut être aussi complétement étranger aux études micrographiques qu’à
l’histoire naturelle pour admettre la possibilité des sangsues volantes;
l’organisation des annélides leur interdit absolument l’annexion d’un
appareil destiné au vol; et attribuer une paire d’ailes à un microsaire
est un barbarisme beaucoup plus énorme que de les attacher sur les
valves d’une huître. Il existe en histoire naturelle des lois générales
dont l’auteur ne se doute nullement.
Il lui était, du reste, extrêmement facile de joindre à sa communication
quelques échantillons de sangsues volantes. Leur transport n’eût pas été
ruineux, car, d’après les dimensions qu’on leur attribue, il serait
facile d’en expédier quelques milliers entre deux timbres-poste.
Je n’ai pas fouillé les archives de la noblesse, et j’ignore s’il existe
beaucoup de comtes de Castelnau, mais j’en connais au moins un, qui
était un des plus brillants écrivains de la presse scientifique avant de
se retirer sous sa tente, et je suis bien certain que le nom qui est en
bas de cette communication n’appartient pas à sa famille.
A propos de choléra, l’administration vient de publier le nombre des
victimes de l’épidémie, la liste est définitivement close; et les
personnes qui sont dans l’intention de mourir sont invitées à choisir un
autre genre de trépas. Les plus grandes recommandations seraient
insuffisantes pour obtenir même une simple cholérine, le registre est
fermé, on n’en fait plus.
Le chiffre total des décès s’est élevé, pour Paris, à 5,838; le 20e
arrondissement, qui a été le plus épargné, en compte 77, et le 17e, le
plus rigoureusement frappé, 423.
* * * * *
M. Coupevent-Desbois vient de présenter à l’Institut un travail sur la
hauteur des vagues de la mer. Les navigateurs ne seront pas fâchés de
savoir jusqu’où peut aller la colère de l’Océan quand il entre en furie.
M. Coupevent-Desbois, qui a fait un peu plus que le tour du monde dans
ses voyages d’exploration, a pu s’en rendre un compte exact. Il a donc
pris la mesure des plus hautes vagues que les efforts de la tempête
lancent vers les cieux. Ce qui est un peu plus difficile que de prendre
la mesure d’un gilet ou d’un pantalon.
J’ai souvent entendu parler de lames hautes comme des montagnes, mais
j’y croyais sur la foi d’autrui, n’en ayant jamais vu. Il est vrai que
j’ai plus fréquenté les bords de la Seine que ceux de la grande mer. Au
temps de l’_Iliade_, Neptune, encore jeune, avait peut-être assez de
vigueur pour soulever les flots en montagnes liquides.
Mais il paraît en avoir considérablement rabattu, et, d’après le savant
navigateur auquel j’emprunte mes documents, les vagues du calme
n’auraient que soixante-dix centimètres de hauteur, et les plus hautes
lames de la tempête un maximum de huit mètres soixante-dix, avec une
longueur de cinq cents mètres. C’est encore une assez jolie dimension.
Mais elle n’a rien d’humiliant pour les Pyrénées et même pour les buttes
Montmartre.
* * * * *
M. le ministre d’État a nommé une commission chargée de faire un rapport
sur ce qui concerne l’histoire anthropologique et ethnologique des races
humaines présentes à l’Exposition. Cette commission est composée de MM.
de Quatrefages, Pruner-Bey et Lartet. Voilà des savants chargés d’une
lourde besogne, car l’Exposition va nous amener les représentants de
tous les pays civilisés et de ceux qui désirent le devenir.
L’ethnologie, c’est-à-dire l’histoire des mœurs et des coutumes des
diverses nations modernes, est assez bien connue, et sur cette question
on possède des documents considérables, mais l’histoire anthropologique
des races, c’est-à-dire leur origine, leurs migrations à travers les
siècles, les mélanges qui ont altéré leurs types primitifs, voilà un
écheveau terriblement difficile à débrouiller, même si on restreint
cette étude à une seule nation.
En général, on sait mieux ce qui se passe dans sa propre maison que dans
celle du voisin. Eh bien! en ce qui concerne la France, on ignore
complétement quels furent ses premiers habitants.
Si même on en limite la recherche aux temps historiques, aux époques où
la tradition et l’histoire commencent à fournir leurs documents, on ne
rencontre que le doute et l’incertitude. Les savants les plus compétents
ont longuement discuté sur l’origine des Celtes, qui occupaient notre
sol avant l’invasion romaine, et jusqu’ici, ils n’ont pu se mettre
d’accord. Les Celtes, les Gaëls, les Kimris et les Gaulois forment une
ronde infernale autour de la salle du conseil, et on n’a pas encore
déterminé si ces quatre représentants du passé appartiennent à des races
différentes, ou à un même peuple, si leur type avait les cheveux bruns,
les yeux noirs et la taille petite, ou s’il avait, au contraire, la
taille élevée, les cheveux blonds et les yeux bleus. Ce qui constitue en
anthropologie des différences fondamentales.
Quant à la race pré-celtique, c’est-à-dire qui a occupé notre sol avant
l’arrivée des Celtes, elle se perd dans des brouillards insondables.
Jugez maintenant de l’immensité de la tâche réservée à la commission, si
elle doit étendre ses recherches à tous les peuples du globe, dont le
passé est encore plus embrouillé que le nôtre.
Je dois dire cependant que, si la tâche est immense, MM. de Quatrefages,
Pruner-Bey et Lartet sont assez robustes pour en tirer tout le parti
possible. Je crois cependant qu’on aurait pu leur adjoindre
très-utilement le docteur Lagneau fils, qui a publié sur l’ethnologie de
la France des mémoires très-remarquables.
M. Lartet est un antiquaire dans la plus large acception du mot. Il ne
s’amuse pas à collectionner des assiettes fêlées ou des bahuts mangés
aux vers, dont l’extrait de naissance remonte à peine à deux ou trois
siècles. L’objet de ses recherches a quelque vingt mille ans
d’existence, et si son musée ne renferme ni meubles de Boulle, ni vieux
Sèvres pâte tendre, il contient des haches et des couteaux en silex, qui
sont les premiers vestiges de l’industrie humaine, et qui remontent à
l’époque où l’usage du fer et des métaux était inconnu sur la terre.
J’ai dit vingt mille ans, ce n’est, comme vous pourriez le croire, qu’un
_lapsus_ de ma plume, cette date s’accorde assez mal, je le sais, avec
l’âge du monde inscrit en tête de vos calendriers, qui ne prêtent que
cinquante siècles d’existence à notre planète. Fouillez sa vieille
enveloppe avec la pioche d’un érudit et vous comprendrez que des
milliers de siècles se sont écoulés entre le moment où la terre est
devenue habitable et la découverte de la vapeur.
Je ne sais pas d’étude plus attachante que celle des premiers vestiges
de l’homme, des premiers rudiments de son industrie. Un jour que les
nouvelles scientifiques feront grève, nous causerons des travaux
admirables qui sont dus, sur ce point, à la science moderne. Vous verrez
par quelles suites d’observations et d’inductions on est arrivé à
établir l’antiquité de l’homme, à le retrouver à l’état fossile.
* * * * *
C’est un fait accompli! Lorsque, désormais, il vous prendra fantaisie de
vous faire transfuser, vous aurez le choix entre le sang des mammifères
et le sang des oiseaux, car, décidément, les globules elliptiques des
ovipares ne sont point pour les mammifères un violent poison, comme des
physiologistes malintentionnés à l’endroit des volatiles en avaient fait
courir le bruit: M. Brown-Séquard, le célèbre physiologiste, l’a
démontré expérimentalement une fois de plus au _Cercle des sciences_.
Un chien a été rendu exsangue au moyen d’une section de la carotide,
puis il a été rappelé à la vie par la transfusion du sang d’un
coq,--d’un canard,--d’un perroquet--et d’un pigeon, mélangés ensemble
pour les besoins de la cause.
Cette expérience tenait tous les esprits suspendus sous son charme;
chacun se communiquait ses impressions; l’un parlait de se faire
transfuser au sang de corbeau (qui a la réputation de vivre longtemps);
un autre, professeur particulier, choisissait le sang du perroquet;
d’autres préféraient le merle blanc qui, vu sa rareté, devait être plus
distingué et de meilleur ton; enfin, chacun faisait ses réflexions. Le
chien était pensif et semblait en faire de profondément désagréables.
Notre savant ami appelait l’attention du Cercle sur les idées
physiologiques qui se rattachent à cette expérience, lorsque le chien
sembla vouloir prendre la parole. Peut-être avait-il l’intention de
rectifier quelque assertion de M. Brown-Séquard au sujet des sensations
qu’il venait d’éprouver, peut-être se proposait-il, mettant de côté
toute prétention scientifique, de remercier simplement l’assemblée de la
bienveillante curiosité qu’on lui témoignait. Quoi qu’il en soit, il
fait un signe, nous prêtons tous l’oreille, le chien hésite, on attribue
son hésitation à l’émotion bien légitime d’un débutant qui fait son
premier discours par devant une société savante.--Ce n’était pas ça.
Tout à coup, sous l’influence de la transfusion, éclate un phénomène
physiologique d’autant plus inouï, d’autant plus surprenant, qu’il ne
s’était pas reproduit depuis la construction de la tour de Babel. Au
lieu des émissions vocales qui forment le langage des chiens, l’animal
_scientifisé_ se mit à pousser des _kokorico, kokorico_;--_koûân, koûân,
koûân_;--_as-tu déjeuné, Jacot_;--_kou kou roûûûe, kou kou roûûûe_.
L’infortuné quadrupède avait oublié sa langue maternelle, il avait le
langage ovipare, de sorte qu’il nous a été impossible de comprendre son
_speech_.
Ces expériences sont du plus haut intérêt pour les gens qui se privent
d’une basse-cour uniquement faute de place. Maintenant, avec un chien
bien transfusé, on peut se faire un orchestre animal très-complet et
très-portatif.
J’oserai émettre un vœu, s’il était possible d’employer pour la
transfusion le sang des insectes parasites, j’en serais heureux, car
enfin les puces ne se gênent point pour nous emprunter notre sang; je ne
vois pas pourquoi on se ferait scrupule de le leur reprendre; de plus,
un homme _transfusible_ ou _transfusable_ pourrait tenir à ses poules,
mais je suis certain qu’il ne tiendrait nullement à ses puces et qu’il
les sacrifierait sans remords pour sauver sa propre existence.
Il est possible que l’ingénieux physiologiste échoue dans la recherche
que nous proposons de faire, mais il n’en sera pas moins pour cela un
des hommes les plus distingués de notre époque scientifique, et
l’Institut, en lui décernant un prix de physiologie ne lui a rendu
qu’une justice un peu tardive.
* * * * *
J’ai parlé d’un bandagiste qui reproduisait un certificat écrit la
_veille_ par un médecin mort depuis _huit ans_. Le bandagiste a été fort
mal satisfait de l’article qui lui a fait, dit-il, beaucoup de tort dans
le grand monde, car c’est là qu’il y a le plus de _hernieux_. Je prie le
grand monde de croire que cette expression saugrenue ne m’appartient
nullement; j’en laisse toute la responsabilité au bandagiste qui en est
le père.
Espérant, bien entendu, que _Figaro_, furieux, lui ferait des réclames
par éreintement, le brave homme en a été pour ses frais d’avocat et de
procédure de première instance et d’appel.
Au risque d’un nouveau procès, je demanderai au bandagiste pourquoi il
annonce que ses bandages ont des pelotes anatomiques. _Anatomie_ vient
de ανα, _à travers_ et de τεμνω, _je coupe_. Voudrait-il dire par là que
ses bandages coupent les malades en travers? Dans ce cas, il est
vraiment bien honnête de sa part d’en prévenir les gens. Veut-il faire
comprendre que ses bandages doivent être expressément réservés pour
l’usage des anatomistes ou même des _anatomisés_?
J’ose affirmer que le bonhomme n’a rien voulu dire de tout cela: son
bandage est fait comme celui de tout le monde, mais son voisin a
imaginé un bandage à pelotes chirurgicales; vite il a fait le
bandage à pelotes _anatomiques_ pour ne pas être dépassé par
le _progrès_, et si on l’ennuie, il en fera un à pelote
hygiénico-thérapeutico-chimico-botanico-pathologique. Le mot est
peut-être un peu long, mais le public sera bien forcé de convenir que
son auteur est un homme terriblement savant; et cependant, si vous lui
demandiez de vous expliquer ce que signifie: _Ne sutor ultra crepidam_,
je suis sûr qu’il serait embarrassé.
Pelotes anatomiques! voilà de ces tours que la science joue aux Béotiens
qui se permettent de batifoler avec elle.
* * * * *
Il y a des gens qui ne peuvent se décider à assumer la responsabilité
d’une opinion.
Je fus appelé, il y a quelques jours, près d’un malade âgé d’environ
quarante ans, que j’interrogeais devant sa mère. La bonne dame m’aidait
autant que possible de ses renseignements; après plusieurs autres
questions, je demandai au malade:
--Êtes-vous constipé?
--Constipé?... Répondez donc, ma mère; monsieur demande si je suis
constipé.
* * * * *
Lorsque les grands journaux se mettent à faire preuve d’ignorance, ils
ne font pas les choses à demi. J’ai lu dans un journal politique
l’histoire qui suit:
«Un incendie dû à une cause singulière s’est manifesté hier chez un
parfumeur du faubourg Saint-Martin.»
Singulière! vous pourriez bien dire une cause merveilleuse, et personne
n’aurait trouvé le mot risqué.
«L’on avait emmagasiné dans une remise une certaine quantité de touries
remplies _d’acide sulfurique_.»
Remarquez bien, d’ACIDE SULFURIQUE.
«L’une de ces touries ayant été rompue, son contenu se répandit jusque
sur le pavé de la cour, où il se _volatilisa promptement_.»
Voilà un acide sulfurique d’une légèreté bien coupable; mais écoutez le
plus joli de l’histoire:
«En ce moment passait de ce côté un employé de la maison, _tenant une
cigarette allumée à la main_; LA VAPEUR du liquide SULFURIQUE _ne fut
pas plutôt en contact avec la cigarette_, QU’ELLE FIT EXPLOSION, et au
même instant une immense nappe de feu envahit le magasin et embrasa une
partie des marchandises qui y étaient renfermées. Peu après, les autres
touries, remplies également d’_acide sulfurique_ et chauffées par les
flammes, éclatèrent et fournirent un nouvel et dangereux aliment à
l’incendie, qui devint, etc., etc.»
Voyez-vous l’_acide sulfurique_ transformé en un _gaz inflammable_, qui
va chercher une cigarette dans la main de ce brave employé pour mettre
le feu à la maison!
Il faut véritablement qu’on lui ait fait des choses bien fâcheuses, pour
qu’il se soit porté à des extrémités si éloignées de son caractère.
Il est à regretter qu’on ait éteint un pareil incendie, car, en raison
de la cause, on aurait dû le conserver comme une des curiosités les plus
merveilleuses qu’il soit possible de voir.