Le hanneton considéré comme animal de trait.
Élections académiques.--La chaîne pendante.--L’acide phénique.
M. Bouley.--Les eaux de la Salette.
L’habit de Vauquelin.
L’homme est, en vérité, une singulière créature; il se met l’esprit à
l’envers pour trouver les moyens de produire de la force; il met à
contribution la vapeur, les moteurs hydrauliques, une foule d’engins
coûteux et compliqués, et il laisse improductives, il gaspille en les
dédaignant, les forces que la nature a placées sous sa main distraite.
Demandez plutôt à M. Plateau, qui vient de communiquer à l’Institut un
mémoire sur _la force musculaire des insectes_. Je copie fidèlement
l’une de ses conclusions:
«Ainsi, tandis que le cheval de gros trait n’est capable d’exercer
pendant quelques instants qu’un effort de traction équivalant aux deux
tiers environ de son propre poids, j’ai trouvé que le hanneton commun
peut tirer avec une force égale à quatorze fois son poids, et que cette
force est considérablement dépassée encore par d’autres coléoptères; le
plus vigoureux parmi tous ceux que j’ai essayés est la _donacia
nympheæ_, qui fait équilibre par sa traction à quarante-deux fois son
poids.»
Je trouve que M. Plateau est incomplet. Son génie fatigué s’arrête aux
portes de la terre promise. Il nous indique une puissance jusqu’ici
méconnue, mais il paraît avoir besoin de souffler un peu avant de nous
en signaler les applications pratiques.
Sa comparaison des forces du cheval et du hanneton laisse entrevoir
cependant le fond de sa pensée sardonique. C’est un amer sarcasme contre
l’humanité. Il semble dire: le cheval produit passagèrement une force
égale aux deux tiers de son poids, l’énergie du hanneton lui fait
déplacer quatorze fois sa pesanteur; et pourtant l’homme préfère le
cheval au hanneton; quel est le moins intelligent des trois?
Il a raison, M. Plateau: l’heure de la réhabilitation a sonné pour ce
coléoptère; on doit lui accorder la place qu’il mérite d’occuper dans
l’échelle des puissances. J’ouvre la route à ses applications:
Un hanneton bien constitué, sans vices rédhibitoires, pèse environ 10
grammes; il peut traîner un poids de 140 grammes. Il suffirait donc d’un
attelage de 55,714 hannetons pour faire marcher une de ces lourdes
guimbardes à traîner la pierre de taille, qui ébranlent nos maisons sur
leur passage, et dont la charge est estimée à cinq mille kilogrammes. Il
faudrait peut-être ajouter quelques bêtes de renfort les jours de pluie,
à cause du macadam; mais c’est là un détail de peu d’importance.
Ah! ce serait un spectacle touchant que l’émulation des coléoptères,
quittant leur vie vagabonde pour apporter leur pierre à l’édifice
social. Le hanneton serait moralisé par le travail.
Ce lamellicorne à l’état de nature est vorace, libidineux, étourdi,
destructeur; il ronge la feuille après avoir dévoré la racine. Mais, au
fond, il a peut-être encore de bons sentiments, qui n’attendent pour
naître que le zèle d’un convertisseur.
Au lieu de ravager les cultures, il viendrait s’asseoir au foyer de la
civilisation, et le cheval pourrait être définitivement et exclusivement
réservé pour les usages culinaires.
En vérité, je vous le dis, il y a là une grande, une noble pensée.
Cependant, si M. Ducoux adoptait ce mode d’attelage pour ses voitures,
je me réserverais de ne jamais les prendre à l’heure. A moins que les
hannetons ne déployassent leurs ailes, comme les blanches colombes qui
traînaient jadis la conque de Vénus.
Il existe encore un autre insecte, un aptère de l’ordre des suceurs,
bien jambé aux jarrets solides, que le vulgaire connaît sous le nom de
puce. Il serait possible d’utiliser sa puissance musculaire; mais cet
insecte remplit ici-bas une mission spéciale, et il ne faut pas toucher
aux décrets de la Providence.
* * * * *
Aujourd’hui la physionomie de l’Institut est un peu plus animée que de
coutume; il s’agit de l’élection, fort disputée, d’un membre dans la
section d’anatomie et de zoologie. Deux candidats sont en présence, MM.
Ch. Robin et Lacaze-Duthiers. On se parle bas, les tenants des
compétiteurs donnent leur dernier coup d’épaule, le moment est solennel,
les urnes vont circuler.
Il faut bien le dire, il s’agit moins des titres des candidats que des
compagnies savantes qu’ils représentent. M. Ch. Robin appartient à la
Faculté de médecine, et M. Lacaze au Jardin des Plantes. Il s’agit de
savoir si le Jardin des Plantes va dévorer la Faculté.
Les titres scientifiques de M. Ch. Robin sont considérables, et on en
trouverait aussi facilement le catalogue en Allemagne et en Angleterre
qu’à Paris, car ses travaux sont devenus européens. Malgré des titres
très-recommandables, M. Lacaze-Duthiers lui est donc inférieur sous ce
rapport. Mais les professeurs du Muséum, qui siégent à l’Institut, sont
plus nombreux que ceux de la Faculté, ils marchent comme un seul homme
et soutiennent vigoureusement _leur candidat_.
Il faut du reste le reconnaître à la louange de ces savants: aussitôt
que l’intérêt du Muséum est en jeu, aussitôt qu’un danger menace leurs
priviléges, bien qu’ils n’aient pas une vive tendresse les uns pour les
autres, ils se groupent et forment un bataillon carré qu’on ne peut
entamer. A la Faculté, il n’en est pas de même: au moment du danger,
chacun tire de son côté en riant du mal de son voisin, sans songer que
le mal de l’un est le mal de tous.
Le comité secret qui a eu lieu la semaine dernière a été fort agité. M.
de Quatrefages (du Muséum) a mis en avant cette singulière raison contre
M. Robin, qu’il ne fallait pas laisser envahir la section de zoologie
par l’élément médical. M. Rayer lui a fait une très-vigoureuse réponse.
J’ai trop rarement l’occasion d’être agréable à M. Rayer (qui m’exècre,
et auquel je le rends bien) pour ne pas saisir au passage cette
circonstance de le féliciter.
M. de Quatrefages a risqué un autre argument qui n’a pas obtenu un
succès d’enthousiasme:--M. Robin, dit-il, est encore jeune, laissez
passer M. Lacaze, et la première vacance lui reviendra de droit. Tout
porte à croire qu’il n’attendra pas longtemps. M. Milne Edwards est
d’une mauvaise santé (M. Milne Edwards pâlit visiblement et jette à
l’orateur un regard de travers); la section possède plusieurs
septuagénaires, et dans l’ordre naturel des choses, un nouveau deuil ne
saurait tarder à nous affliger.
--Ah ça! mais il nous tâte le pouls, s’est écrié un peu en colère, M.
Serres, l’un des doyens.
Le fait est que M. de Quatrefages, vendait la peau... de ses collègues.
Les urnes ont circulé, le destin va parler, des nuages passent
alternativement sur le front du Muséum et de la Faculté, selon les
alternatives qui naissent du dépouillement des votes. Tout est dit, M.
Ch. Robin est nommé par 34 voix contre 21 données à M. Lacaze. C’est un
très-beau succès.
* * * * *
Vous avez sans doute remarqué sur la Seine, au-dessous du Pont-Neuf, une
grande machine à palettes, montée sur deux longs bateaux? Elle se pose
comme une charade dont les passants cherchent en vain le mot.
N’allez pas prendre cet engin pour une des persiennes du boudoir des
nymphes de la Seine. C’est un moteur d’une grande puissance, qui porte
le nom de _chaîne hydraulique pendante_. Les palettes montées sur une
chaîne sont mises en action par le courant de la rivière et transmettent
le mouvement à un arbre de couche. La puissance déployée peut être
utilisée à élever des masses d’eau destinées à l’irrigation des cultures
et à d’autres usages.
Les ingénieurs s’accordent à prédire un grand avenir à cette innovation.
Mais l’auteur devrait bien faire travailler sa machine d’une manière
utile pour en démontrer la puissance. Il suffirait pour cela d’établir
une chute d’eau empruntée à la Seine et élevée à quelques mètres de
hauteur, au moyen de corps de pompe d’une force convenable.
* * * * *
Dans ces derniers temps, les applications de l’acide phénique sont
devenues tellement nombreuses, que la médecine, l’hygiène, l’histoire
naturelle, l’agriculture et même l’économie domestique, sont devenues
ses tributaires.
Je crains même qu’il ne devienne un peu trop à la mode et qu’on en fasse
un cheval à toute bride. Nonobstant, M. le docteur Lemaire vient de
publier sur ce puissant désinfectant un volume ayant pour titre: _De
l’acide phénique_, où se trouve indépendamment des travaux personnels de
l’auteur, tout ce qui a été publié d’important sur ce sujet. C’est un
bon livre, qui sera surtout utile aux gens qui ont quelque émanation
désagréable à dissimuler.
Oh! tyrannie de l’amitié! moi qui voudrais pouvoir allonger les jours de
cinq ou six heures, j’ai été forcé de lire les 745 pages de cette
monographie d’un auteur que je ne connais pas, et cela parce que j’ai le
malheur d’être l’ami de l’un de ses amis. Mais, au fond, je n’en suis
pas absolument fâché. J’y ai trouvé des choses très-intéressantes.
* * * * *
L’échauffourée épizootique du Jardin d’acclimatation est entièrement
éteinte; on l’a arrêtée par le sacrifice de 43 bêtes malades
représentant une valeur de 16 à 18,000 fr. Aucun cas nouveau ne s’est
manifesté.
Ce résultat est magnifique si on le compare aux désastres causés en
Angleterre par ce typhus, qui a déjà fait périr plus de 70,000 bêtes,
représentant une valeur de 5 à 600 millions de francs. Ce sont deux
gazelles importées de Londres, qui ont introduit chez nous le typhus, ce
qui prouve que l’affection n’est nullement spéciale aux grands ruminants
comme on le croyait. En outre, des pécaris en ont été atteints au jardin
zoologique.
C’est à M. H. Bouley que la France doit son immunité. Envoyé par le
gouvernement en Angleterre pour étudier le fléau, les mesures
prohibitives qui nous ont préservés sont dues à son initiative, et si
les Anglais avaient suivi ses conseils, ils ne subiraient pas les
conséquences de cette terrible épizootie dont on ne peut prévoir le
terme. Les distinctions dont le savant professeur vient d’être l’objet
peuvent donc être considérées comme une récompense nationale.
M. H. Bouley est le plus brillant représentant de la médecine
vétérinaire de notre pays, et l’un des orateurs les plus écoutés de
l’Académie de médecine, dont il est membre. Il possède le rare talent
d’assaisonner les choses ennuyeuses d’assez d’esprit pour les rendre
agréables et de traiter sous une forme légère les sujets graves, sans
leur rien faire perdre de leur importance. Ses discours présentent un
singulier mélange de pensées élevées et d’idées familières; il rompt
parfois avec les traditions académiques pour donner à son argumentation
la forme d’une causerie où le mot trivial éclate sans choquer personne.
Intelligence vigoureuse dans un corps robuste, M. H. Bouley ressemble
plus à un officier de cavalerie qu’à un paisible professeur; la tête
haute, l’œil hardi, sa figure ouverte et sympathique, exprime la
bonhomie additionnée de beaucoup d’esprit gaulois.
* * * * *
Dans une de mes causeries, j’ai commis un oubli, _mea culpa!_ en parlant
des naïades minérales, je n’ai point mentionné les eaux... de la
Salette. J’en suis bien puni; mes nuits sont troublées par le lugubre
cortége des infortunés qui sont morts sur le bord de la source en
attendant la santé. Il y en a tant, que la procession n’en finit pas, et
cette nuit, le dernier, avant de fermer la porte d’ivoire des songes,
m’a dit, comme au bas d’un feuilleton: la suite à demain. Cette naïade
est par trop funèbre, je m’empresse de régler mon compte avec elle pour
m’en débarrasser.
Connaissez-vous l’eau de la Salette?
Je vous vois sourire! ah! lecteur, c’est mal; voilà un sourire qui sent
le fagot; si M. Veuillot passait près de vous en ce moment, il prendrait
de votre personne une triste opinion; est-ce que vous auriez le malheur
d’être incrédule? Auriez-vous, par hasard, des doutes touchant la valeur
thérapeutique de certaines défroques retrouvées miraculeusement dans
quelques ventes après décès? N’auriez-vous pas une foi aveugle dans les
bagues de saint Hubert, comme moyen de prévenir, et surtout de guérir la
rage? Est-ce que vous n’auriez pas une confiance absolue dans les vertus
thérapeutiques de l’eau de la Salette, comme remède infaillible contre
toute espèce d’affection médicale ou chirurgicale? Ce serait imiter
saint Thomas seulement par son mauvais côté.--Vous m’objectez que vous
n’avez jamais vu les malades guéris par ce moyen: mais c’est une raison
de plus pour y croire; ces choses prodigieuses ne peuvent pas être
appréciées par notre stupide raison comme les vulgaires résultats de la
médecine ordinaire, et la démonstration scientifique serait complétement
déplacée dans cette question.
Une eau qui n’a pas besoin de l’approbation de l’Académie, qui n’a même
pas besoin d’être filtrée pour produire des guérisons comme on n’en voit
pas! Une eau qui fait disparaître non-seulement les infirmités
physiques, mais encore les infirmités morales. Ce malheureux pays était
à dix lieues à la ronde,--affirme un journal religieux,--l’_école
d’application du bagne et de l’échafaud_, et complétement peuplé par des
gredins farouches, impies, avides et paresseux; il est maintenant le
séjour de vertueux montagnards, dont le plus criminel est digne du prix
Montyon.
Je dois dire que je décline complétement la responsabilité de cette
appréciation; les gens du pays seront peut-être médiocrement flattés
d’être considérés comme des gredins ayant fait peau neuve; s’ils
prennent mal la chose, je les renverrai à qui de droit.
Mais ce n’est pas tout, la nature, comme si elle avait en horreur de
nourrir de pareils scélérats, avait répandu partout une sinistre
aridité: point de végétation, rien que des rochers sauvages, et quelques
ronces destinées par la Providence à arrêter l’imprudent voyageur qui
aurait eu l’audace de pénétrer dans ce drame de l’Ambigu. Aux moins
coupables, cependant, la terre accordait de temps en temps quelques
poignées de sarrasin et quelques vitelottes; quant aux autres, ils
n’eurent jamais la consolation de récolter une seule pomme de terre,
même malade.
Depuis dix ans, depuis que l’eau de la Salette a acquis ses propriétés
médicales, tout est changé dans le pays; les noirs rochers se sont
couverts de fleurs, les ronces n’ont plus d’épines et les moissons
jaunissantes tombent deux fois par an sous la faucille du laboureur
devenu vertueux; enfin, l’âge d’or et son printemps perpétuel n’est plus
une fiction de l’antiquité; les troupeaux paissent sans crainte l’herbe
tendre, le loup est devenu un mythe, et si dans quelque coin désert on
rencontrait ce brigand au poil fauve, je suis sûr qu’il donnerait la
patte.
Comme il n’y a plus de merveilles à accomplir dans les environs, nous
avons le légitime espoir que, de proche en proche, l’âge d’or arrivera
jusqu’à nous et que la France tout entière en jouira quelque jour.
Dites-moi un peu si les vulgaires naïades des eaux minérales sont
capables d’en faire autant! Cherchez dans la matière médicale un agent
thérapeutique d’une efficacité aussi variée, aussi universelle! Une eau
qui guérit tout, même à distance, comme les somnambules; qui vous
blanchit la conscience d’un coquin comme un simple mouchoir de poche,
qui fait pousser les arbres à dix lieues à la ronde comme l’eau de Lob
n’a jamais fait pousser les cheveux; qui n’a pas encore fait de
centenaire uniquement parce que le temps lui a manqué. Ajoutez à ces
propriétés merveilleuses les humbles vertus domestiques de l’eau la plus
vulgaire. Elle dissout parfaitement le savon, fait pousser des carottes
d’une qualité supérieure, enfin, remplit modestement et sans rougir, la
marmite qui bout au coin du feu, et l’abreuvoir des ânes.
On dit, il est vrai, que l’eau de la Salette n’est absolument que de
l’eau claire, et que les chimistes (probablement désœuvrés) qui en ont
fait l’analyse n’ont rencontré dedans aucun sel minéralisateur. Mais
cela est vrai, parfaitement vrai; il ne doit pas en être autrement: que
les eaux de Vichy, de Spa ou d’ailleurs guérissent des maladies, qu’y
a-t-il là d’étonnant? La nature a mis dans l’eau de ces sources des
médicaments, il faut bien que ces médicaments guérissent quelque chose.
Mais guérir toutes les maladies avec... rien du tout, voilà l’étonnant,
voilà le merveilleux de l’affaire. Je dis rien du tout, j’ai peut-être
tort, car enfin il est possible qu’il y ait quelque chose; seulement, ce
serait une de ces choses surnaturelles qui échappent à l’examen de tous
les sens, à tous les moyens d’investigation.
Ah! par exemple, ce qui est visible, ce qui est palpable, c’est le
résultat qu’on obtient avec cette eau merveilleuse; vous pensez
peut-être que je veux parler des guérisons? Du tout, les guérisons sont
rangées dans les accessoires; le grand, le vrai résultat est enfermé
dans de larges sacoches ventrues, dans de grands coffres bardés de fer
dont je vous souhaite la maladie.
Cette source est une Californie, elle roule plus d’or dans ses eaux
candides que le Pactole et le Sacramento; il faut avouer aussi qu’on ne
rencontre pas là de ces causes terrestres et ruineuses qui enlèvent tous
les bénéfices d’une affaire. Là point n’est besoin de ces grandes
affiches qui portent l’estampille du timbre, point de ces réclames
coûteuses dont il faut couvrir les grands journaux. Tout se fait sous le
manteau; la réclame est mystérieuse, elle se glisse partout les yeux
baissés, la face béate, le pas discret, la bouteille à la main, et on
enlève les indécis ou les gens difficiles à convaincre, en fabriquant
quelque guérison encore plus surnaturelle que les autres; après tout
quel mal y a-t-il à cela? Pensez-vous que les gens qu’on dit avoir
guéris s’en portent plus mal, surtout s’ils sont morts?
Un jour, une angoisse mortelle fait battre le cœur de ces dignes
marchands de santé. Ils ont pu craindre un instant l’épuisement de la
source, par suite de l’expédition toujours croissante en France et à
l’étranger; mais on a bientôt compris qu’un pareil accident ne pourrait
avoir aucune action fâcheuse sur... la caisse, l’eau de la Seine étant
suffisamment abondante pour remplir toutes les bouteilles et abreuver
les innocents de l’univers entier. De sorte que maintenant on s’en moque
comme d’une approbation de l’Académie. Ce dédain des approbations
académiques constitue encore une supériorité sur les vulgaires naïades
minérales, auxquelles il est interdit, sous des peines sévères, de
guérir même un simple rhume de cerveau, avant de s’être munies de ladite
approbation.
Si quelque abominable voltairien dénonçait à la justice ces bienfaiteurs
de l’humanité comme exerçant illégalement la médecine et comme trompant
sur la nature de leur marchandise, cela ne servirait qu’à faire éclater
la puissance de leur médicament, et voici comment: Je suppose qu’un juge
rigoureux et mal initié aux prodiges de la thérapeutique surnaturelle
les condamne à la prison, pensez-vous qu’il leur soit plus difficile
d’en sortir que de faire revenir un mort? Moi, je ne le pense pas; je
suis même bien certain que lorsqu’on fait des petits miracles pour
autrui, on en peut faire de grands pour soi-même, et qu’un beau matin,
on verrait les portes de la prison s’ouvrir toutes seules, et mes
gaillards reprendre tranquillement le chemin de leur boutique.
N’oubliez donc jamais les mille indications que l’eau de la Salette peut
remplir; aucun médicament ne présente plus de facilités dans
l’application _intus et extra_; elle prête à tout: seulement, vu son
origine, je crois qu’il ne serait pas convenable de l’employer à
l’intérieur autrement que par en haut.
* * * * *
Parfois les héritiers d’un grand homme conservent avec un respect
religieux les insignes qui rappellent la gloire du défunt; parfois
aussi, la famille met la gloire sur l’inventaire de la succession, et
tire le meilleur parti possible des reliques qui la représentent.
Un jour, on vendit la garde-robe de Vauquelin; parmi une foule de
vêtements dépourvus de caractère officiel, et qui auraient pu, sans se
déchirer d’indignation, couvrir les épaules d’un cuistre, il y avait un
habit bien digne d’être conservé de génération en génération dans le
trésor de la famille, comme les descendants de Bayard se sont transmis
sa cuirasse, les héritiers de Dagobert sa culotte, comme les admirateurs
du docteur Bouriquet se transmettront ses fameuses bottes. C’était
l’habit brodé de membre de l’Institut qu’avait porté l’illustre savant.
Les teignes elles-mêmes avaient respecté cette vénérable dépouille, que
les marchands d’habits allaient se disputer.
Si vous voulez savoir ce que devient parfois la défroque des immortels
tombée entre les mains des Auvergnats, demandez-le à M. Pingard, le chef
des bureaux de l’Institut. Il vous dira qu’un jour en allant à sa
campagne de Bougival, il a rencontré un habit à palmes vertes, non pas
sur le dos d’un charlatan, ce qui n’aurait rien de merveilleux, car cela
s’est vu et se verra probablement encore, mais bien sur le dos d’un
simple escamoteur qui avalait des sabres en plein vent aux grands
applaudissements des Bougivaliens enthousiastes. M. Pingard, ne
consultant que son courage, et sans autres armes que son parapluie,
allait se précipiter sur l’avaleur de sabres, lorsqu’un gendarme le
déroba à sa légitime indignation. L’habit de l’escamoteur avait
peut-être appartenu à l’illustre Cuvier.
Parmi les amateurs qui assistaient à la vente de Vauquelin, se trouvait
M. Bou..., chimiste aussi savant que modeste, aussi laborieux que
débraillé, toujours souriant, toujours satisfait, et qui cache sous ses
cheveux mal peignés une mine inépuisable de connaissances solides, bien
qu’un peu en désordre. Il vit avec horreur la profanation qui allait
s’accomplir.--Quoi! dit-il, je verrais cette vieille relique tomber
entre les mains des barbares? entre des mains qui n’ont jamais chargé
une cornue, luté un appareil, brasqué un creuset! Elle deviendrait
l’enseigne d’un marchand d’habits, comme jadis le manteau de pair du
maréchal Moncey? Jamais! On verra l’oxygène refuser de se combiner avec
les métaux de la première section, on entendra mon collègue X... faire
un discours raisonnable à l’Académie, avant qu’un pareil sacrilége
s’accomplisse en ma présence. Par l’alambic de Paracelse, j’aurai cet
habit, dût-il me coûter les yeux de la tête.
Il n’en eut pas le démenti, et la glorieuse défroque de Vauquelin lui
fut adjugée pour la modeste somme de 18 fr. 50 c.
Aussitôt rentré chez lui, M. Bou... s’empressa d’endosser l’habit, qui
décrivit autour de son torse de gracieux méandres. Les manches étaient
trop courtes, la taille trop longue, le collet trop haut; enfin, il
trouva que cela lui allait comme un gant, car c’est ainsi que toujours
notre savant s’habille.
M. Bou... a pendu l’habit de Vauquelin dans un placard secret de son
laboratoire, et lorsqu’il se sent près de trébucher contre un des grands
problèmes de la chimie transcendante, il endosse la relique sacrée, et,
sous l’inspiration du génie qui l’habita jadis, il se joue des
difficultés les plus inextricables; s’il n’a pas encore découvert la
pierre philosophale, c’est uniquement pour ne pas humilier la
Californie.
Cette bonne action porte avec elle sa récompense. Notre chimiste sera
certainement un jour membre de l’Institut, car c’est à peu près la seule
place scientifique qu’il lui reste à envier, et le culte des vieux
souvenirs lui aura fait économiser cent écus de broderies.