Les trichines.--Un gigot immortel.
Pompiers incombustibles.
Face à main.--Nouveau traitement de la diarrhée.
Le dentiste visible nuit et jour.
On dirait que Pandore a cassé le bocal aux épidémies. Le choléra est à
peine parti, la variole sévit encore, et déjà les trichines grattent à
nos frontières; sans compter le typhus des bêtes à cornes, qui vient de
faire une courte visite au Jardin d’acclimatation.
Les trichines sont à l’ordre du jour, je vais donc vous initier aux
mœurs et coutumes de ces redoutables entozoaires.
La trichine (_trichina spiralis_) est un ver _nématoïde_, d’un blanc
rosé, gros comme un poil de barbe et long de 1 à 2 millimètres,
lorsqu’il a atteint tout son développement. Ne souriez pas de la
faiblesse de cet ennemi et rappelez-vous le triste sort de Gulliver
enchaîné par une armée de Lilliputiens. Les trichines se reproduisent
avec une terrible fécondité; la femelle acquiert en quelques jours ses
aptitudes à la reproduction, et donne naissance à la fois à 60 ou 80
petits.
Les nuées d’embryons trichinaires envahissent nos tissus avec une telle
rapidité, que Leuckart estimait à quinze millions le nombre de ceux qui
étaient contenus dans un morceau de viande de trois livres, qu’il
examinait.
Ah! je vois votre sourire s’effacer. Ce petit être, méprisable comme
individu à cause de sa faiblesse, prend les proportions d’un monstre
effroyablement horrible, quand il multiplie son individualité par cent
millions.
Figurez-vous Prométhée dévoré par cent millions de petits vautours!
L’histoire des trichines est assez moderne; Hilton, de Londres, est le
premier qui les ait entrevus en 1832.
Depuis cette époque, un grand nombre de savants les ont étudiées et
maintenant on connaît tout aussi bien leurs habitudes que celles des
autres scélérats du règne animal qui vivent à nos dépens de rapine et de
carnage.
Les trichines pénètrent dans l’organisme mêlés aux aliments qui les
contiennent. Loin de trouver la mort dans l’action des sucs digestifs
qui devraient les dissoudre, ils y rencontrent au contraire les éléments
de leur développement. Car au moment où ils reçoivent l’hospitalité de
l’estomac, ils n’en sont encore qu’à la première phase de leur
existence. A peine parvenus dans l’intestin, ils forment deux groupes
distincts, et l’étude de ces groupes vous donnera la connaissance exacte
de leur mode d’évolution.
Les premiers envahisseurs sont destinés à faire souche et résident dans
le tube intestinal. Au bout de quelques jours, leur fécondité donne
naissance à une multitude d’embryons, qui forment le second groupe.
Ceux-ci, à la faveur de leur volume microscopique, traversent les
tuniques de l’intestin, dans lequel ils ne doivent plus revenir, et se
répandent dans tout l’organisme. On en trouve dans le cœur, les muscles
de l’œil, et surtout dans ceux du tronc et des membres, où on en voit
des myriades.
Là leur migration s’arrête, ils se roulent en spirale, peu à peu
s’enveloppent d’une petite coque, qu’on appelle kyste, et demeurent
immobiles, sans donner naissance à aucune postérité.
Ils sont destinés à périr dans leur immobilité, à moins que la chair qui
les renferme ne serve d’aliment à l’homme ou à un autre animal. Alors,
sous l’influence de l’incubation de l’estomac, ils achèvent de se
développer et deviennent la source de nouvelles générations.
Tel est l’ordre et la marche de l’évolution trichinaire.
Ces entozoaires sont doués d’une résistance vitale très-énergique. Ils
supportent sans périr un froid de −13° et résistent également à une
chaleur de +75° centigrades. Le fumage et la salaison des viandes qui
les recèlent doivent être très-prolongés pour déterminer leur mort.
La résistance des trichines à une haute température mérite de fixer
l’attention, car la chaleur des parties centrales d’une grosse pièce
rôtie dépasse rarement 40 ou 45° centigrades, limite inférieure à celle
que nous venons de fixer comme déterminant la mort de ces entozoaires.
Cependant, cette considération est plus théorique que pratique, car dans
les relations des faits nombreux qui se rattachent aux épidémies
trichinaires, je n’en ai pas rencontré un seul qui ait eu pour point de
départ l’ingestion de viandes convenablement cuites.
Il peut vous sembler étrange que jusqu’ici la maladie trichinaire n’ait
point encore sévi en France, tandis qu’en Angleterre, et surtout en
Allemagne, on en a observé de si nombreuses épidémies. Cela tient à peu
près uniquement à la manière dont nos voisins consomment la chair du
porc, elle diffère de la nôtre. Les Allemands et les Anglais mangent
volontiers du jambon cru, à peine fumé, des saucisses et des cervelas
dont la cuisson est à peu près nulle.
En général, en France on y met plus de façons, et on montre une certaine
répugnance pour ces procédés culinaires trop sommaires. Le porc n’est
accepté sur nos tables qu’après avoir subi un degré de cuisson qui met
les trichines hors d’état de nous nuire.
La multiplication prodigieuse de ces entozoaires explique l’extension
des épidémies. Un animal malade peut infecter deux cents consommateurs,
dont les déjections contiennent des trichines. En Allemagne, les porcs
vagabondent dans les villages et ne se montrent pas très-difficiles sur
la nature de leurs aliments; on conçoit fort bien par quels procédés ils
peuvent devenir malades à leur tour et comment, de proche en proche, le
mal peut s’étendre.
Les deux principaux symptômes de la maladie sont en rapport avec
l’évolution des hôtes incommodes qui la déterminent. Dans une première
phase, qui correspond à leur migration à travers les tuniques de
l’intestin, il survient une diarrhée intense. Dans la seconde phase, le
malade est en proie à des douleurs parfois horribles ayant leur siége
dans les muscles des membres et du tronc. Ces douleurs sont déterminées
par la pénétration et le séjour des trichines au milieu des éléments
musculaires.
On ne peut comparer la maladie trichinaire aux épidémies de choléra, de
typhus, etc., qui envahissent progressivement de vastes contrées. Ici la
cause matérielle et tangible est limitée dans son extension par sa
nature, les foyers s’allument spontanément, mais ils s’éteignent
aussitôt que la crainte a imposé aux amateurs du petit salé des
précautions convenables.
La mortalité est également beaucoup moindre que dans les grandes
épidémies que je viens de citer, mais la médecine n’a rien à revendiquer
dans cet heureux résultat, car jusqu’à présent on ne connaît aucun moyen
d’agir sur les trichines qui ont envahi l’organisme; lorsque le malade
guérit, c’est tout spontanément, et il n’en a d’obligation qu’à
lui-même. Son terrain était impropre à la culture des trichines.
Cependant la convalescence est toujours fort longue et très-pénible.
Quand il s’agit d’apprécier les résultats funestes d’une maladie
développée dans un autre pays, et en dehors de notre observation, il
faut se méfier des exagérations. Je ne mentionnerai donc pas les rumeurs
vagues qui ont été répandues, mais je vous citerai des chiffres exacts,
provenant de quatre des localités envahies par des trichines. Elles ont
fourni un ensemble de 362 malades, sur lesquels on compte 58 morts, et
304 guérisons. Ce qui donne une proportion d’environ 1 mort sur 6.
N’oubliez pas pourtant que ces faits malheureux ne doivent faire vibrer
chez vous que la corde philanthropique. Vous n’en devez concevoir aucune
crainte égoïste. Vous assistez de votre fauteuil au triste spectacle
d’un vaisseau battu par la tempête, mais vous êtes à l’abri des flots.
Il est encore des frontières du côté de l’Allemagne. Il existe, du
reste, un moyen de préservation bien simple, et sans imiter l’horreur
des fils de Moïse pour l’ami de saint Antoine, il vous suffira de le
faire cuire convenablement pour le mettre à l’abri du soupçon.
Ce procédé est plus simple que celui que recommande Schultz. Ce savant
veut qu’on examine la viande de porc au microscope, pour voir si elle ne
contient pas de trichines. C’est un bon moyen, seulement il augmenterait
un peu le prix d’une saucisse, car un bon microscope coûte environ 1,000
francs.
A ne vous rien celer, je vois cependant poindre un nuage à l’horizon, la
foire aux jambons est proche et l’Allemagne va expédier, comme à
l’ordinaire, sur notre marché des montagnes de marchandises empruntées à
la race porcine.
Est-il bien sûr que les blonds fils de l’Allemagne ne nous apporteront
pas quelques trichines dans leurs produits?
Il y a là une grosse question de salubrité publique, et si l’on me
demandait mon avis, je consignerais les jambons allemands à la frontière
comme on a consigné les bêtes à cornes de l’Angleterre.
J’ai d’autant moins de confiance dans les envois de l’Allemagne, qu’elle
nous a déjà expédié ses oculistes qui jouent le rôle de trichines dans
le corps médical.
* * * * *
Il est certaines choses que je voudrais voir à l’abri des progrès de la
chimie; ces choses-là sont les aliments. Que les chimistes épuisent leur
génie à trouver une eau qui fasse pousser les cheveux, noircir la barbe
et tomber les cors, j’applaudirai de grand cœur quand ils auront réussi;
mais qu’ils s’obstinent à prendre une casserole pour un creuset, à
porter leurs savantes mains sur les fourneaux de la cuisine, je prétends
qu’ils ont tort, et je repousse avec horreur leur pain fabriqué avec de
la sciure de bois, leur vin artificiel et leurs petits fours
confectionnés avec des marrons d’Inde, toutes choses qu’ils trouvent
délicieuses, nourrissantes et parfaitement hygiéniques, seulement, dont
ils ne mangent jamais.
J’ai goûté une fois des légumes conservés par un prodige de chimie; ces
légumes-là résistaient non-seulement aux injures du temps, mais encore
aux efforts digestifs de l’estomac le plus vigoureux, de sorte que le
consommateur les conserverait à perpétuité, si une indigestion ne l’en
débarrassait.
Ces embaumements alimentaires me rappellent un fameux gigot de
l’Exposition. En apparence, ce gigot était fait comme un autre; mais
lorsqu’on avait lu son signalement dans certain journal scientifique, on
ne pouvait pas douter que cette modeste enveloppe ne cachât d’illustres
qualités. Voici le signalement: la merveille des merveilles de
l’Exposition universelle, le chef-d’œuvre qui suffirait à en léguer le
souvenir aux races futures, est un gigot conservé depuis quinze mois!!
On aurait bien dit quinze siècles, mais l’inventeur, à moins d’être le
Juif-Errant en personne, aurait perdu la gloire de cette belle
découverte: on se résigna donc à supputer par mois l’antiquité du
célèbre gigot, que quarante mille Tantales français et étrangers ont
dévoré, hélas! des yeux seulement, pendant tout le temps qu’il fut
exposé à leur convoitise admirative. Enfin, le grand jour de la justice
arriva pour lui: une commission fut chargée d’examiner ses titres et
droits à l’immortalité.
Cette commission était composée d’un chimiste célèbre, d’un embaumeur
illustre, et d’un restaurateur fameux; trois hommes d’expérience,
connaissant tous les inconvénients de la conservation au point de vue de
l’acte digestif.
Le chimiste dit au restaurateur:
--Ceci, collègue, rentre exclusivement dans vos attributions, il faut
que vous accommodiez de votre mieux ce succulent gigot, que vous en
mangiez le plus possible, et que dans deux jours vous nous disiez si
nous devons véritablement le placer au-dessus du pré-salé.
--Du tout, du tout, c’est de l’embaumement, dit le restaurateur, en
passant le gigot à l’embaumeur, et c’est à vous, collègue, que revient
de droit l’honneur de digérer cet immortel produit.
--Mais vous n’y pensez pas, c’est de la chimie pure, et cela rentre dans
les attributions de notre collègue le chimiste, qui est bien plus
capable que nous d’apprécier l’importance de la découverte et le fumet
de la pièce.
--Jamais! s’écria le chimiste, avec un geste d’horreur.
Chacun des trois commissaires se récusait énergiquement et la discussion
menaçait de s’éterniser, ce qui aurait eu de grands inconvénients pour
tous, excepté cependant pour le gigot, qui, vu son état, n’avait pas le
droit de trouver le temps long. Pour couper court aux débats, il fut
convenu qu’il serait mangé par procuration, et le gardien qui le
défendait depuis si longtemps contre l’enthousiasme de la foule, fut
chargé d’être le Pâris de cette contestation.
Le lendemain, la commission se rendit près de lui pour recevoir la
confidence de ses impressions gastronomiques, le gardien n’avait pas
paru; pendant deux jours même absence. Enfin, la commission, qui n’était
pas sans inquiétude, peut-être même pas sans remords, se transporta à
son domicile. Le malheureux avait mangé une petite tranche du
merveilleux gigot, et luttait depuis trois jours et trois nuits contre
une insurrection intestinale terrible. Son chien et son chat, qui
avaient profité de son indisposition pour ne laisser que le manche,
avaient été surpris eux-mêmes subitement par la conservation dont ils
s’étaient saturés, et posaient pour l’éternité dans l’attitude classique
d’un chien et d’un chat en présence d’un gigot.
La commission enthousiasmée décerna une médaille à l’inventeur, jamais
elle n’avait vu un chien, un chat et un manche de gigot si bien
conservés.
* * * * *
Le _Musée des Sciences_ dit qu’on a fait dernièrement l’épreuve de
vêtements hygiéniques incombustibles, au moyen desquels les pompiers
pourront _impunément_ demeurer, pendant un certain temps, au milieu d’un
bâtiment incendié, exposés à l’action _directe des flammes_, _saisir à
pleines mains et transporter au loin des objets incandescents ou
embrasés_. Ces vêtements se composent de tissus métalliques, de carton,
d’amiante et de drap, rendus incombustibles par le borax, l’alun et le
phosphate d’ammoniaque.
Voilà certainement une ingénieuse invention qui donnera à bien des gens
le désir d’entrer dans les pompiers. Cependant, pour que cette précieuse
découverte soit parfaite, il lui manque deux petites choses que je
m’empresse de signaler à l’auteur, bien convaincu qu’il va les imaginer
en un tour de main:
1º Il serait bon de joindre à chaque vêtement une paire de poumons
incombustibles qui pourraient permettre au pompier de respirer avec
facilité dans l’atmosphère de 4 à 500° centigrades des incendies.
2º Il ne serait pas mauvais d’imaginer une solution dans laquelle on
tremperait le pompier avant de le vêtir pour le rendre lui-même
incombustible, car, sans cette petite précaution, il courrait le risque,
au lieu d’être grillé ou rôti, de se trouver cuit à point dans ses
vêtements comme une côtelette en papillote. L’invention constitue un
progrès évident à ce point de vue; cependant, si j’étais pompier, je
déclare que je le trouverais insuffisant.
* * * * *
--M. Gaimard, l’intrépide voyageur dont la spécialité est de faire le
tour du monde, disait, à l’Institut, à mon ami L..., bien connu dans ce
temple de la science pour sa verve caustique:
--Je lisais hier dans le journal, qu’on avait trouvé une face-à-main en
or, rue Vivienne; vous qui connaissez tout, dites-moi donc ce que cela
peut être? (En ce moment, passait M. X..., membre de l’Institut, qui
jouit de l’antipathie de tous ceux qui ne le connaissent pas, et de la
malveillance de tous ceux qui le connaissent.)
--Comment! vous ne savez pas ce que c’est qu’une face-à-main?
--Ma foi, non!
(Désignant M. X...)--Tenez, en voilà une qui passe.
* * * * *
M. Velpeau avait dans son service un pauvre diable atteint d’une tumeur
blanche suppurée de l’articulation du genou, qui était pour ce malade la
cause d’une diarrhée incoercible. Le membre était perdu, l’amputation
fut pratiquée, et en raison de l’axiome _sublata causa_, etc.,
l’intestin revint à de meilleurs sentiments et se reposa de ses fatigues
passées.
Quelques jours après l’opération, l’éminent chirurgien, en montrant le
malade aux élèves qui le suivaient, leur dit avec cette bonhomie
narquoise qui le caractérise:
--Voyez, messieurs, comme l’amputation d’un membre coupe net une vieille
diarrhée.
Un médecin étranger débarqué de la veille, recueillait religieusement
chaque parole du professeur, et fut frappé de ce beau résultat. Après la
visite, il s’approcha de M. Velpeau et lui dit avec un sérieux tout
britannique:
--Monsieur, j’ai dans mon pays un malade atteint depuis quinze mois
d’une diarrhée qui l’épuise; j’ai inutilement employé bien des moyens
pour l’en débarrasser, si je lui coupais un membre?
* * * * *
En allant il y a quelques jours à Belleville, je remarquai, en passant,
une enseigne de dentiste où l’on peut lire, au milieu de choses non
moins utiles que judicieusement écrites, les deux renseignements
suivants:
FAIT LES OPÉRATIONS ABANDONNÉES.
EST VISIBLE JOUR ET NUIT.
Les opérations abandonnées! l’indication est un peu vague;
abandonnées!... est-ce que par hasard il y aurait des praticiens trop
chargés d’opérations et capables de se conduire à leur égard comme le
propriétaire d’un caniche qu’on abandonne sur la voie publique pour ne
pas payer la taxe? Cette enseigne ne me laisse plus le moindre doute à
cet égard. Il doit y en avoir.
Mais alors, ce brave dentiste serait donc le saint Vincent de Paul des
opérations abandonnées; son cabinet, une espèce de bureau des objets
perdus, un vestiaire comme pour les cannes et parapluies, où chacun
aurait le droit de déposer les opérations sans feu ni lieu, rencontrées
dans la rue en état de vagabondage. Ah! c’est très-beau de sa part un
pareil dévouement, et je ne sais pas si l’humanité n’est pas obligée
d’offrir des remercîments (et quelque chose avec) à ce philanthrope