Ralentissement du mouvement terrestre.
Revaccination.--Coloration des photographies.--M. Montagne.
Des instruments nécessaires à la diagnose.
J’ai une triste nouvelle à vous apprendre. Il paraît que, décidément, la
terre fatiguée de son éternel mouvement de manége autour du soleil,
témoigne de son besoin de repos en ralentissant sa marche.
Pour le moment, cela n’est pas encore très-sensible, mais quand on est
sur la pente de l’oubli des devoirs, on ne tarde pas à les méconnaître
tous; or, à un instant donné, il se pourrait que la terre refusât
absolument de se mouvoir. Il serait donc peut-être utile de suspendre
pendant quelque temps le forage des puits artésiens, le percement des
montagnes et les autres travaux gigantesques qui agitent ses entrailles.
On éviterait ainsi tout prétexte à une détermination violente, dont il
serait extrêmement difficile de la faire revenir.
Je vous engage à prier le ciel, que, le cas échéant, son immobilité
coïncide avec le printemps et avec les heures où le soleil éclaire notre
hémisphère; car si elle s’arrêtait, par exemple, par une froide nuit du
mois de janvier, vous subiriez un hiver perpétuel assombri par une nuit
éternelle.
Ce n’est pas d’hier seulement que les allures récalcitrantes de la terre
nous sont révélées, elles avaient déjà été entrevues par Laplace, et, M.
Delaunay, en communiquant à l’Institut un travail sur ce sujet, n’a fait
que confirmer nos craintes.
Ce savant a constaté que le jour sidéral, qui est, en astronomie,
l’unité de temps fondamentale, n’a pas, comme on le croyait, une durée
toujours la même; elle augmente progressivement. Ce fait ressort de
l’étude de la solidarité des mouvements planétaires, et c’est en
constatant que la lune accélère sa marche, qu’il a été amené à conclure
que la terre retarde la sienne.
La lune marche plus vite, donc la terre est moins agile.
Ce retard provient-il du refroidissement progressif de notre vieille
planète, dont le résultat serait la diminution de son diamètre? ou
serait-il dû à la résistance causée par les frottements qu’elle subit de
la part du milieu éthéré dans lequel elle se meut? Voilà ce qu’on ne
sait pas au juste. M. Delaunay l’attribue à une réaction des phénomènes
des marées, dont le déplacement agit continuellement dans un sens
contraire au mouvement de rotation terrestre.
Ma causerie n’est pas un bureau de longitudes, et je vous fais grâce des
équations et des chiffres qui ont été entassés pour résoudre ces
questions; il y en a de quoi charger deux voitures de déménagement.
Le travail de M. Delaunay m’a inspiré de sérieuses réflexions; il expose
le phénomène, mais il a négligé d’en faire ressortir les conséquences;
je vais vous en signaler quelques-unes.
Les perturbations qui peuvent survenir dans la vitesse du mouvement de
rotation de la terre, actuellement de 470 mètres par seconde, porteront
un coup funeste aux lois de la pesanteur. La force centripète est
proportionnelle au carré de la vitesse de rotation. Le ralentissement de
la vitesse aura donc pour conséquence inévitable d’augmenter la
pesanteur des corps; et, à un moment donné, Hercule lui-même aurait
besoin de toutes ses forces pour soulever un poids de cinq kilogrammes.
Jugez des perturbations qu’un pareil phénomène apportera dans vos
habitudes domestiques! Je vous laisse le soin de les énumérer.
Si au contraire la terre, voulant rattraper le temps perdu, allongeait
le pas de manière à tourner dix-sept fois plus vite, c’est-à-dire avec
une vitesse de 7,980 mètres par seconde, la pesanteur des corps serait
réduite à zéro. Une pierre lancée en l’air à l’équateur ne retomberait
pas, et resterait suspendue dans l’espace. Vous seriez obligé de tirer
par les pieds, pour le ramener sur le sol, le danseur imprudent qui
oserait s’élancer à la hauteur d’un entrechat.
Mais revenons à notre fâcheuse situation, elle est assez chargée de
teintes sombres pour que je ne l’estompe pas avec les dangers simplement
probables; j’en pourrais allonger la liste d’une manière terrifiante.
Je vous berçais tout à l’heure de l’espoir d’un printemps et d’un soleil
perpétuels, pour vous préparer doucement au dénouement. Mais la vraie
vérité, c’est qu’avant que la terre soit immobilisée, les lois de la
gravitation seront rompues et notre planète, entraînée vers le soleil
dont elle n’est que le satellite, ira se précipiter sur lui, et se
fondra dans ses ardents rayons.
C’est là la fatale, l’inévitable, l’inexorable destinée qu’elle doit
subir un jour.
Pour que vous ne soyez pas surpris à l’improviste par le cataclysme, et
que vous puissiez mettre ordre à vos affaires, je puis vous dire au
juste l’heure de la catastrophe. C’est un calcul que j’ai fait à votre
intention.
La durée du jour sidéral s’accroît de _six secondes par siècle_. Cela
paraît peu de chose au premier abord, mais les petites sommes, en
s’accumulant, finissent par faire un gros total. L’accroissement sera
d’une minute en six mille ans; d’une heure en trente-six mille années.
La terre deviendra donc immobile dans huit cent soixante-quatre mille
années: un simple point perdu dans l’éternité.
En y réfléchissant, je crois qu’aucun de vous n’a la prétention
d’atteindre cette époque reculée. Vous pouvez donc, sans inconvénient,
léguer vos terreurs à vos arrière-petits-neveux et finir l’année
gaiement.
* * * * *
Une aimable correspondante me demande si elle doit redouter la variole,
qui jadis a déposé sur son berceau sa carte de visite gravée.
Certainement oui, la maladie ne donne pas une immunité plus complète que
le vaccin.
Si j’étais homœopathe, j’engagerais ma correspondante à s’exposer de
toutes ses forces à la contagion.
En vertu de l’axiome: _Similia similibus curantur_, une nouvelle
invasion devrait faire disparaître les désagréables traces de la
première. Mais, comme je professe un profond dédain pour les radotages
du père de cette doctrine, je conseille une vaccination immédiate.
* * * * *
Tous les lundis, on voit arriver à l’Institut, dans une petite voiture
de malade, un vieillard infirme et octogénaire qu’on monte à grand’peine
jusqu’à la salle des séances. C’est M. Montagne, un des plus savants
botanistes de notre époque. On lui doit la classification de presque
tous les cryptogames rapportés des voyages de circumnavigation. Il est
le dernier _égyptien_, c’est-à-dire le dernier survivant de la
commission scientifique choisie par Bonaparte pour l’accompagner en
Égypte. Berthollet, Monge, Geoffroy, Cordier, Jomard, etc., étaient ses
collègues.
M. Montagne a cultivé la science avec amour et ne lui a jamais demandé
les moyens de s’enrichir. Sa modeste position de fortune lui rend
nécessaire le jeton de présence qu’il touche à l’Institut. C’est donc un
peu pour cela qu’il fait tous les lundis ce fatigant voyage.
En 1824, un illustre savant, Lamarck, vieux, infirme et presque dans la
misère, se traînait également avec peine à l’Institut, pour y toucher le
jeton de présence qui l’aidait à vivre. Cuvier, alors secrétaire
perpétuel, demanda à ses collègues que Lamarck fût porté d’office en
tête de la liste de présence, et qu’il ne fût pas obligé d’assister aux
séances. La savante Compagnie s’associa immédiatement à cette bonne
pensée, et Lamarck ne fut pas privé du faible secours qui était devenu
pour lui une nécessité.
La même mesure serait une justice rendue à la vie laborieuse de M.
Montagne, et s’il voulait encore venir parfois réchauffer ses
quatre-vingts ans au foyer de la science, au moins choisirait-il son
temps.
* * * * *
M. Piorry occupait la tribune, et, dans un long discours en grec et en
français, le savant professeur avait vigoureusement insisté sur
l’importance de l’organographie en médecine.
Je quittai donc l’Académie, profondément touché de ce que je venais
d’entendre et presque converti à des idées sans lesquelles il est,
avait-il dit, impossible de faire de bonne médecine, de la médecine
sérieuse et scientifique. Je me pris à songer que depuis longtemps
j’avais perdu mon plessimètre, et je résolus de profiter de mon émotion
pour le remplacer. Je m’acheminai donc de suite vers le magasin de
Robert et Collin, et demandai un plessimètre; on m’en montra de cinq
espèces différentes, sans compter les variétés: il y en avait en
écaille, en buis, en ivoire, avec ou sans charnières. J’étais dans une
très-grande perplexité; lequel choisir? quel était de tous ces
plessimètres le plessimètre orthodoxe, celui hors duquel il n’y a point
de salut? Dans mon embarras, j’en pris un de chaque espèce, me réservant
de demander à M. Piorry quel était le vrai, celui qu’il avait découvert
lui-même, et de détruire immédiatement les autres, qui, peut-être,
pourraient être la cause innocente d’irréparables erreurs de diagnostic.
J’allais me retirer lorsque le commis me dit: Vous ne prenez pas de
stéthoscope?--Merci, je crois que j’en ai un.--Un seul?--A la rigueur,
je puis en prendre un pour chaque oreille; cependant...--Écoutez-moi,
monsieur; je vois que vous sortez de l’Académie et que vous venez de
boire au biberon des saines doctrines, je vois à votre air que M. Piorry
a parlé et qu’il vous a converti à l’organographisme; ne faites donc pas
les choses à demi, et pendant que vous subissez encore son influence
magnétique, munissez-vous de tous les instruments de _diagnose_
nécessaires à un médecin sérieux et _organopathe_. Laissez-moi vous
guider dans la voie nouvelle où vous semblez devoir marcher désormais.
J’ai été deux ans _roupiou_ de ce grand homme; je sais ce qu’il vous
faut.
Je m’inclinai et mon obligeant cicérone me présenta quatorze
stéthoscopes différents. Il m’expliqua que chacun d’eux possédait des
propriétés acoustiques particulières, et pour quels motifs le râle
crépitant qu’on entendait avec le stéthoscope de L..., se transformait
en râle sibilant avec celui de P..., et en râle sous-crépitant avec
celui de G... Il mit à ma disposition le thorax d’un ouvrier asthmatique
et chargé de satisfaire dans l’établissement à tous les besoins de
l’auscultation; mais, après une étude de vingt minutes, je m’étais
tellement brouillé avec mes différents stéthoscopes, que je ne
distinguais plus rien du tout, malgré les efforts de mon sujet qui
respirait à se briser les côtes; mais je pense que cela tenait seulement
à mon peu d’habitude et que, lorsque j’aurais étudié ces instruments
pendant un certain temps, je me tirerais tout comme un autre de
l’auscultation. Cependant je refusai formellement de joindre au paquet
un stéthoscope à musique nouvellement inventé, craignant de trop
compliquer mes études.
--Avez-vous l’ophthalmoscope de Galesowski? me dit mon obligeant
cicérone.--Non.--Très-bien, je vais vous le donner accompagné de celui
d’Anagnostakis et de celui de Desmarres; de sorte que si l’un vous donne
un résultat, et l’autre un autre, le troisième fera immédiatement
pencher la majorité de son côté, à moins qu’il ne vous fournisse
lui-même un troisième résultat, ce qui n’est pas absolument impossible.
Il introduisit donc les trois instruments dans mes poches et continua:
--Avez-vous un instrument pour compter les pouls? Je tirai
triomphalement de mon gousset une montre à secondes de Leroy qui me sert
à cet usage.--Ça, fit-il d’un air dédaigneux, ce n’est pas un instrument
médical; c’est tout au plus bon pour établir la _diagnose_ de l’heure
quand vous allez en fiacre; mais la _sphygmose_ demande un instrument
spécial, non-seulement classique, mais encore mythologique; le voici:
c’est le sablier. Du reste, il n’est pas convenable de tirer à chaque
instant sa montre devant un malade; il s’imagine que ce n’est pas pour
compter son pouls, mais uniquement parce que vous vous ennuyez près de
lui, ce qui n’est ni poli ni médical.
Mais ce n’est pas tout, le sablier ne remplit que la moitié de
l’indication. Comment appréciez-vous la forme du pouls, son rhythme et
son espèce?--Je lui montrai finement mes trois doigts réunis dans la
position classique. Il répondit par un regard de travers à ce langage
muet.--Osez-vous, me dit-il, comparer vos doigts à nos instruments de
précision? les croyez-vous assez sensibles pour diagnostiquer d’une
manière authentique et formelle les soixante-cinq espèces de pouls
découverts par l’illustre Bordeu? Il vous faut pour cela un instrument
spécial qui ne doit jamais vous quitter, pas plus que ceux que vous avez
pris et que vous allez prendre; car un médecin qui se présente chez un
malade sans être pourvu de TOUS ses instruments de _diagnose_, n’est
qu’un soldat qui marche sans armes vers l’ennemi.
Je passai involontairement mes mains sur mes poches, elles étaient déjà
remplies de tant de choses, que je commençai à craindre que mon galbe
médical n’en fût considérablement altéré; je sentis que j’avais quelque
peu l’air d’un brocanteur en habit noir.--Voilà, continua-t-il,
l’instrument qui sert de complément indispensable au sablier, c’est le
_sphygmomètre_; non pas celui qu’inventa Sanctorius, et qu’il appelait
_pulsiloge_, mais bien celui du grand Hérisson; au moyen de cette petite
machine, son seul titre à l’immortalité, cet homme célèbre a pu
découvrir et même décrire trente-deux espèces de pouls de plus que
Bordeu! ce qui fait maintenant quatre-vingt-dix-sept espèces connues.
Voyez, monsieur, à quels progrès peuvent conduire les instruments de
précision appliqués à la _diagnose_!
Je mis dans la poche de mon gilet le _sphygmomètre_, que j’avais pris
d’abord pour un mirliton. Je me dirigeais vers la caisse, lorsque mon
cicérone me barra le passage avec un compas de Baudelocque, et un
pelvimètre de Vanhuevel.--Avez-vous cela? me dit-il.--Non.--Aussitôt, et
sans m’en demander l’autorisation, il me plaça les deux instruments sous
mon bras gauche; c’était pour moi une démonstration suffisante de leur
utilité; puis, me saisissant par le bras droit, il me ramena devant son
comptoir et trouva le moyen d’introduire dans mes poches un spéculum
univalve de son illustre maître, et un à vingt-deux valves de je ne sais
pas qui; il n’en introduisit pas davantage, d’abord parce qu’il n’y
avait plus de place, et puis, parce que je lui avais avoué en posséder
déjà six de divers modèles.
--Je pense, continua-t-il, que vous avez un microscope, car depuis la
grande discussion du cancer, il n’est guère permis à un médecin sérieux
de se passer de cet élément de _diagnose_? Je fis timidement un signe
négatif, et mon obligeant cicérone se mit d’un air furieux à m’emballer
un gros microscope dont il me remit la clef.
Enfin, je lui fis observer que si j’étais obligé de transporter tout ce
bagage chez chaque malade, je n’aurais plus l’air d’un médecin, mais
d’un Auvergnat dans l’exercice d’un déménagement.--Monsieur, me
répondit-il, la science ne tient pas compte de ces puérils détails; elle
marche; c’est aux hommes qui la suivent à consulter leurs forces.
Les miennes commençaient à s’épuiser; mais je résolus de n’en rien faire
paraître pour qu’on ne pût supposer que je n’aimais pas la science.
Seulement je me promis _in petto_ de louer à l’année un commissionnaire
garni de crochets, qui pût m’accompagner chez mes malades.
Comme je me souriais à l’idée du grotesque domestique qui allait devenir
mon ombre, mon cicérone me crut favorablement disposé à collection et
introduisit dans ma poche de portefeuille, qui jusque-là avait échappé à
l’invasion, une boîte à réactifs pour les urines, un lithomètre, un
mètre, une loupe dont il me démontra la puissance sur un ouvrier atteint
de la gale, qui me fournit sur-le-champ un acarus; enfin, un
thermomètre. Je lui demandai comment il était possible d’appliquer cet
instrument à la diagnose et quelle était son utilité.--Cela est aussi
simple qu’ingénieux; vous introduisez la boule de ce thermomètre dans le
rectum ou la cavité buccale de votre malade, et vous constatez
immédiatement de combien de degrés il s’éloigne de la température
normale.
C’est, en effet, fort ingénieux; je vous remercie; mais je pense que je
suis maintenant suffisamment équipé.--Pas encore, il vous manque ceci;
et il cherche à placer sous mon bras droit, encore libre, une grosse
machine qui me sembla le compteur à gaz de l’établissement.--Merci,
dis-je en le repoussant, ceci est un instrument de diagnose applicable à
la combustion de l’hydrogène, et comme je ne brûle chez moi que de
l’huile...--Comment! monsieur, me dit-il, pour qui prenez-vous donc
notre maison? Apprenez, monsieur, que cet instrument est un
_spiromètre_, non pas le spiromètre de Sybson, qui se contentait de
mesurer le mouvement thoracique; pas même celui d’Hutchinson, qu’on peut
employer au besoin comme cloche à plongeur; c’est le spiro-gazomètre de
M. Bonnet, instrument admirable et indispensable pour la diagnose de la
_phymie_; on s’en sert en bouchant avec soin les divers orifices de son
malade et en le faisant souffler dans ce tube; alors la respiration met
en mouvement des choses que je n’ai pas besoin de vous expliquer, et les
aiguilles du cadran indiquent, clair comme le jour, que le sujet est
phthisique; à moins cependant que la machine ne se dérange, ce qui
arrive quelquefois, ou que le sujet, par une cause quelconque, ne
paraisse phthisique et ne le soit pas. Par la même occasion, vous ferez
bien de prendre le _spiromètre_ de Guillet; au moins, si l’un se
détraque, pendant que nous le réparerons, vous pourrez vous servir de
l’autre. Je fis l’épreuve de mes instruments sur un ouvrier phthisique
attaché pour cela à l’établissement, car cette maison est si bien
montée, que, dans l’intérêt des clients, chaque ouvrier doit, en
entrant, justifier au moins d’une infirmité utile à l’essai des
instruments qu’on y fabrique.
Je replaçai sous mon bras le _spiro-compteur_ et me dirigeai
sérieusement vers la caisse, lorsque mon conducteur me mit en face d’un
bonhomme d’environ deux pieds de haut, habillé en Turc, et qui avait un
cadran sur le ventre. Je supposai que c’était un client postiche,
destiné à être placé dans le salon des médecins qui ont peu de clients
pour faire tapisserie à l’heure de la consultation.--Monsieur, lui
dis-je avec beaucoup de dignité, je méprise de pareilles supercheries;
je ne veux pas de votre client postiche.--Vous le prendrez, dit-il en
déchargeant un terrible coup de poing sur la tête du Turc; aussitôt,
chose étrange, je vis l’aiguille du cadran se mettre en mouvement et se
fixer sur le chiffre 235. Je restai stupéfait devant un argument de
cette puissance; mais mon étonnement se transforma en admiration quand
il m’eut expliqué que c’était un _dynamomètre_, instrument de _diagnose_
appliqué à l’étude du retour des forces pendant la convalescence. En
faisant frapper le malade tous les matins sur cette machine, on peut
déterminer d’une manière exacte le régime qui doit être suivi; on
l’augmente et on le diminue, selon que le coup de poing donne un chiffre
plus ou moins élevé. Comme on le voit, c’est un des instruments de
_diagnose_ les plus nécessaires, et le seul qui permette de conduire une
convalescence avec quelque sûreté.
Cependant, ce dernier appareil augmentait de beaucoup mon bagage, et je
vis bien que l’Auvergnat le plus robuste ne pourrait pas suffire à la
tâche; je me résignai donc mentalement à en prendre deux; puis,
réfléchissant que deux Auvergnats n’étaient que la monnaie d’un cheval,
je me décidai pour ce dernier animal, qui pourrait, étant choisi un peu
long, me porter avec tous mes instruments de _diagnose_.
J’avais le droit de croire ma collection complète et je marchais d’un
pas résolu vers la caisse, lorsque mon infatigable cicérone me mit en
face d’une grande paire de balances qui (au moyen d’un ingénieux
mécanisme, solennellement approuvé par l’Académie) pouvaient se réduire
à un volume portatif. Il voulut absolument joindre cette machine au
reste de mes achats, sous prétexte qu’elle m’était tout à fait
indispensable pour établir d’une manière exacte les variations qui
peuvent survenir dans la pesanteur spécifique des malades. Je refusai
avec énergie cet instrument de diagnose à l’usage des épiciers, et
déclarai que, malgré l’ingratitude et autres agréments qui font du
malade un animal insupportable, je ne consentirais jamais à le peser
comme un pain de sucre ou un tonneau de raisiné. Malgré ses
supplications, je me cramponnai à la caisse et demandai ma facture avec
l’énergie d’un homme décidé à résister à toutes les séductions. On se
rendit à mon désir; mais, grand Dieu! quel fut mon effroi quand je vis
un total de 2,427 fr. 50 centimes! Dans mon émotion, je lâchai le
_spiro-gazomètre_ de M. Bonnet, qui rendit en tombant un son déchirant;
je fus contraint de me séparer de tous ces merveilleux instruments, et
je partis avec un modeste plessimètre, en maudissant la fortune qui
m’empêchait de devenir un grand praticien.
X
La mariée luxée.--Sur l’enroulement des plantes volubles.
Reproduction des organes.
Les Naïades des eaux minérales.--Trains de plaisir et de santé.
Le père Patience.
Grande découverte scientifique.
Samedi dernier, on allait unir un jeune couple; la mariée, que la
cérémonie amusait peut-être médiocrement, fut prise d’un bâillement
tellement vigoureux, qu’elle se luxa la mâchoire inférieure: au moment
de prononcer le oui sérieux, impossible de finir le mot. Sa bouche
largement ouverte, et que rien ne pouvait fermer, ne laissait passer que
des cris de terreur inarticulés. Tumulte, émotion, tableau.
Le futur, car il n’en était encore qu’à la préface de la cérémonie, ne
perd pas la tête, il entraîne la victime... de l’accident, chez un
chirurgien voisin de la municipalité; la noce le suit.
L’homme de l’art voit tout à coup son salon envahi par une noce touffue,
précédée d’un monsieur sans chapeau, portant le costume solennel de
l’hyménée, et traînant après lui une jeune fille couronnée d’oranger.
Tout le monde parlait à la fois, excepté la mariée qui continuait, faute
de mieux, à pousser des cris désespérés. Le chirurgien se croyait à une
répétition de la _Mariée du Mardi-Gras_. Enfin, il comprit ce qu’on
attendait de lui, et la mâchoire, accusée de s’être _décrochée_, fut
remise en place. C’est devant le représentant de la Faculté que la jeune
fille acheva son oui interrompu. Mais celui-là était insuffisant, et
elle dut le recommencer devant l’adjoint, qui avait dit au cortége: «Ne
soyez pas longtemps, ou je quitte mon écharpe.»
* * * * *
Vous connaissez probablement le rôle considérable que joue la lumière
dans les phénomènes de la végétation des plantes? l’ombre, l’obscurité
arrêtent leur développement, et c’est d’un rayon de soleil que les
fleurs tirent les splendides couleurs que vous admirez et les parfums
qu’elles répandent dans l’atmosphère. La lumière est donc essentielle à
la vie des plantes.
Cependant quelques-unes, qui représentent la classe indigente du règne
végétal, échappent à cette nécessité et peuvent encore traîner une
existence maladive et étiolée dans un milieu ténébreux; mais alors point
de fleurs, point de parfums; leur vie obscure s’éteint sans postérité.
Plus heureuses que l’homme, elles ne transmettent pas leurs souffrances
et leurs misères à des descendants voués à une impitoyable destinée.
Parmi les plantes grimpantes qui font de leurs gracieuses spirales un
rideau de verdure à la fenêtre de l’artisan et aux murailles des serres,
il en est qui peuvent se développer dans l’obscurité.
M. Duchâtre a communiqué à l’Institut le résultat de ses expériences
pour constater l’action de la lumière sur l’enroulement des plantes à
tiges volubles. Il a surtout expérimenté sur l’igname de Chine, qui tire
sa nourriture d’un tubercule, et peut végéter plusieurs mois dans les
ténèbres.
Le savant botaniste a soumis ces plantes à des alternatives de lumière
et d’obscurité complète dans une cave sans soupirail. Invariablement,
les tiges exposées au jour se sont enroulées autour des tuteurs destinés
à les soutenir; invariablement aussi, elles ont poussé dans une
direction droite et sans former de spirales quand elles ont subi
l’influence de l’obscurité. On pouvait donc, sur une même plante
reconnaître les parties qui se sont développées dans ces différents
milieux.
Cette loi curieuse de la physiologie végétale ne s’applique pas à toutes
les plantes volubles; et il en est qui savent encore trouver dans les
ténèbres un appui pour leur faiblesse.
* * * * *
En vous parlant l’autre jour des _greffes animales_, je vous signalais
les propriétés de certains tissus vivants qui se soudent entre eux
lorsqu’on les place artificiellement dans des conditions particulières.
M. Philippeaux vient de communiquer à l’Institut des expériences d’un
autre ordre et qui ont pour sujet la reproduction d’organes enlevés par
le bistouri. C’est une application différente de l’activité plastique de
la nature, et dont elle doit seule faire tous les frais.
Lorsqu’on examine les êtres qui appartiennent aux échelons inférieurs de
la série animale, on note pour quelques-uns d’entre eux une facilité
très-grande de reproduction organique quand on les mutile. Chez
certains, comme les lombrics terrestres, plus connus sous le nom de vers
de terre, non-seulement la portion enlevée se régénère, mais encore le
tronçon devient un animal vivant, chez lequel se reproduisent les
parties qui lui manquent pour être complet.
La structure de ces vers, qui semble fort simple, présente cependant une
certaine complication, et la tête ou le tube intestinal qui doivent
pousser, sont constitués par des appareils complexes. Car il n’est pas
une fonction, chez un être même élémentaire, qui ne nécessite le
concours d’éléments très-divers.
A mesure qu’on monte les degrés de l’échelle animale, cette propriété se
limite, et si Bonnet a vu la tête et la queue se reproduire après
l’ablation, jusqu’à douze fois chez une nais (annélide de la famille des
abranches), les tronçons séparés ne donnent pas naissance à des êtres
nouveaux.
Chez les grenouilles, les crapauds, encore jeunes, et les salamandres,
les pattes coupées repoussent assez facilement. Il en est de même de la
queue des lézards et des orvets. Ces animaux appartiennent à
l’_embranchement_ des vertébrés, ce qui indique une organisation
supérieure. Les membres de nouvelle formation sont constitués par la
peau, des muscles, des vaisseaux, des nerfs, des os, etc. Comme on le
voit, la force plastique de la nature accomplit un travail aussi curieux
que compliqué.
Les expériences de M. Philippeaux portent sur des animaux d’un ordre
encore plus élevé, sur des mammifères; et il leur a enlevé un organe
très-important: la rate. Ses premiers travaux sur ce point remontent à
1859. Il avait pratiqué l’ablation de la rate sur des rats albinos de
deux mois. Les animaux sacrifiés, dix-sept mois après l’opération,
étaient pourvus d’une rate normale. Ces résultats, contestés par M.
Peyrani, ont donné lieu au nouveau travail communiqué par M.
Philippeaux, qui a renouvelé avec succès ses expériences sur des rats et
des surmulots. Seulement, il a reconnu que la condition essentielle du
succès est que l’ablation de l’organe soit incomplète; il faut, en
quelque sorte, laisser de la graine pour qu’il repousse.
L’auteur qui poursuit ses recherches espère obtenir le même résultat sur
d’autres organes!!
Sur d’autres organes! voilà une phrase qui ouvre de larges horizons à
l’espérance. Un homme pourrait se remettre à neuf en se faisant extirper
successivement tous les organes! l’archevêque de Grenade donnerait un
nouveau lustre à sa fabrique d’homélies en subissant l’ablation du
cerveau! l’invalide qui a laissé une jambe sur les bords de la Bérésina
pourrait nourrir l’espoir de la voir repousser un jour!
Mais hélas! la plus belle médaille, même celle de Sainte-Hélène, a son
revers. Voilà le revers de l’invalide. Le membre reproduit aurait
naturellement toute la vigueur et l’agilité de la jeunesse: le vieux
brave courrait d’une jambe, tandis que l’autre ne pourrait suivre que
clopin clopant. Cette allure rappelle trop les zig-zag de l’intempérance
et pourrait porter atteinte à sa juste réputation de sobriété.
* * * * *
La saison des eaux va s’ouvrir. Déjà les Naïades des sources minérales
sont en campagne pour séduire les baigneurs; elles se présentent ornées,
comme toujours, de fallacieuses promesses, de programmes fabuleux, de
concerts fantastiques; elles cachent enfin, au milieu des roseaux dorés
à neuf de leurs lits, les traquenards les plus séduisants. Il ne faut
pas trop leur en vouloir de tout cet attirail d’hameçons; c’est le
rouge, le blanc et la crinoline qui constituent la toilette de toute
Naïade bien apprise. Il faut séduire les gens, et rien ne coûte pour
cela: affiches, prospectus, brochures, dessins, réclames dans les grands
et petits journaux, elles prennent toutes les formes et s’accrochent à
tous les passants.
Mais c’est une si belle invention que _les eaux_, que je ne me sens pas
le courage d’en dire autre chose que du bien. Que ferait-on, grand Dieu!
de ces goutteux insupportables qui veulent à toute force guérir sans
suivre aucun régime? de ces belles dames qui passent toutes les nuits au
bal, et ne veulent point trouver, en rentrant, le sinistre cortége des
névroses accroupies à leur porte? qu’en ferait-on si on n’avait pas les
eaux thermales pour s’en débarrasser?
J’ai encore un autre motif de ne point irriter les Naïades; dans un
moment de colère, elles pourraient ouvrir simultanément tous les
robinets de leurs fontaines, ce qui, vu leur nombre prodigieux, pourrait
causer un nouveau déluge universel d’eaux minérales; et franchement, je
préférerais encore le premier; car si quelque chose peut ajouter au
désagrément d’être noyé, c’est de l’être dans une eau qui, en général, a
un goût détestable.
Les Naïades ont l’air candide, pourtant il ne faut pas trop s’y fier; en
présence du public, elles savent prendre la mine de filles de bonne
maison, mais dans la coulisse, elles sont femmes à mettre le poing sur
la hanche. J’assistais, il y a peu de temps, dans un petit coin, au
dialogue de deux Naïades, l’une bi-carbonatée, l’autre hydro-sulfurée.
Voici, entre autres compliments qu’elles échangeaient, ceux qui ont
frappé mon oreille:
LA NAÏADE BI-CARBONATÉE.--Vous avez beau dire, les calculs se fondent
comme de la neige aux rayons de mon soleil. L’année passée, j’avais un
duc; j’ai oublié son nom, car je reçois tant de ducs qu’il m’est
impossible de me rappeler le nom de tous. Ce duc avait donc dans la
vessie, je ne dirai pas un calcul, mais un pavé. Les litholabes, les
lithoclastes, les lithotribes les plus célèbres y avaient laissé leurs
dents. Heurteloup et Guillon y auraient perdu leur latin. Il aurait
fallu, pour détruire ce calcul, non pas la pioche d’un maçon, mais la
sape et la mine, comme dans les vulgaires carrières de moellons; en
quinze jours, plus rien: le calcul s’était fondu comme un simple morceau
de sucre de canne, et j’ai eu toutes les peines du monde à en sauver un
tout petit fragment, qui est devenu pour son propriétaire un charmant
souvenir monté sur une bague. Aussi ne saurait-on contester que je ne
sois la première Naïade du monde.
LA NAÏADE HYDRO-SULFURÉE.--La première! eh bien, et mes dartreux,
croyez-vous qu’ils ne me fassent pas un joli rang dans la société?
--Peuh! qui est-ce qui n’a pas de dartres? Je les guérirais bien aussi
si je voulais. Croyez-vous que je me contente de l’exploitation des
pierres! Apprenez, ma chère, que je guéris à peu près tout ce qui est
guérissable.
--Moi, j’en puis dire autant, et la dartre ne fait point seule bouillir
ma marmite.
--Ah! oui, vous avez vos tables de jeu.
--Impertinente! il vous sied bien de parler avec votre clientèle
_demi-monde_.
--Et vous, avec votre public de grecs qui font sauter la coupe!
--Et vous, avec vos eaux qui fondent les calculs comme du sucre de
canne! Ah! ah! ah! on les connaît, ma chère, vos calculs!
--Et vos faux dartreux qui viennent faire tapisserie aux frais de
l’établissement, pensez-vous qu’on ne les connaisse pas, depuis quinze
ans que vous avez toujours les mêmes?
Les deux Naïades, l’œil en feu, allaient s’attraper aux... roseaux,
lorsque je m’enfuis, plein de remords d’avoir souvent envoyé des malades
à ces sources trompeuses et perfides comme l’onde, ou plutôt comme de
faibles femmes.
* * * * *
TRAINS _de_ SANTÉ _et de_ PLAISIR.--Tel est le titre séduisant d’un
prospectus qu’on vient de me remettre. L’administration se charge, au
moyen de ce voyage en chemin de fer, de rendre non-seulement la santé à
ceux qui l’ont perdue, mais encore de forcer les malades à éprouver les
plaisirs les plus variés. Tous les voyageurs seront guéris sans
distinction de maladies aiguës, chroniques, graves ou légères, le
prospectus ne fait point de réserves, et tous, amusés bon gré mal gré;
tant pis pour ceux dont le seul plaisir serait de ne plus être malade,
ils seront forcés de faire comme les autres.
Cependant, je me permettrai de faire observer que les voyageurs en bonne
santé n’étant point formellement exclus du voyage, l’administration sera
dans la cruelle nécessité de les rendre malades d’abord, pour avoir le
droit de les guérir ensuite, conformément au programme. Mais, comme il
est beaucoup plus facile de rendre les gens malades que de leur rendre
la santé, je crois que mon observation n’est pas de nature à embarrasser
la compagnie.
Je ne veux pas formuler une insinuation malveillante, mais si j’étais
assez heureux pour posséder une infirmité suffisamment grave pour
m’obliger à faire un voyage de trois cents lieues en train de plaisir,
je voudrais que l’administration me signât un petit engagement
par-devant notaire de me débarrasser de ladite infirmité; de plus, je me
réserverais formellement le droit de ne pas goûter d’autre plaisir.
Quand on a été pris une fois aux plaisirs de l’administration, on s’en
souvient toute sa vie. Je prendrais cette petite précaution, parce que
si j’ai été plus d’une fois à même de constater l’efficacité
thérapeutique de la vapeur employée sous forme de bains, j’ai le droit
de douter de son efficacité sous forme de train de plaisir, quand même
on alimenterait la chaudière avec des eaux minérales.
* * * * *
En face de la Morgue, derrière Notre-Dame, il existe une espèce de place
où s’entassent pêle-mêle des marchandes de pommes et des brocanteurs en
vieille ferraille. Là, au milieu du pittoresque désordre de ces
boutiques en plein vent, je remarquai, en passant l’autre jour, une
petite échelle double peinte en bleu, au sommet de laquelle était
accrochée une boîte de même couleur dont les faces présentaient les
inscriptions suivantes:
(Face antérieure.)
POMMADE
UNIVERSELLE
CAMPHRÉE
DU PÈRE PATIENCE.
(Face latérale gauche.) (Face latérale droite.)
BAUME POUR BAUME POUR
LES CORS LES DENTS
ET AUTRES. ET AUTRES.
Je restai muet d’admiration devant la boîte du père Patience. Une
pommade universelle! combien un tel prodige a-t-il dû coûter de travaux,
de veilles, d’études et de recherches à ce vieux praticien libre! Je
regrettai profondément de ne pas avoir une fortune à déposer à ses pieds
pour obtenir le secret de cette merveilleuse pommade. Je serais devenu
le bienfaiteur de mon pays, l’arbitre de la santé publique. Il y a deux
mille ans, la Grèce m’aurait élevé des statues, des temples, et je
passais demi-dieu avec tous les avantages attachés à ce poste lucratif.
En ce moment, j’aperçus les inscriptions latérales. J’avoue qu’elles me
firent faire quelques réflexions. Pourquoi, si la pommade est
universelle, le père Patience possède-t-il un baume pour les dents _et
autres_, et un baume pour cors _et autres_? Ce _autres_ est d’un vague
qui frise l’universalité. Or, pourquoi le père Patience a-t-il inventé
ces deux nouveaux baumes, puisque la pommade était déjà universelle? Il
faut que la pommade soit un peu moins universelle que la boîte ne
l’affirme, ou que le père Patience soit dévoré d’une ardeur scientifique
bien inextinguible, d’une ambition de découvertes bien insatiable.
Désirant avoir l’explication exacte de ce mot _autres_ qui restait pour
mon esprit dans la pénombre des faits douteux, je demandai à la
marchande de pommes la plus voisine où je pourrais trouver le père
Patience, car l’imprudent n’était pas là; il avait laissé son trésor
sous la seule garde de l’honnêteté publique. La marchande m’indiqua du
geste, dans le lointain, quatre ou cinq marchands de vins où le père
Patience faisait probablement sa clinique et où il apaisait son ardeur
scientifique. Craignant qu’il n’eût eu ce jour-là de trop grandes
ardeurs à éteindre, je préférai repasser un jour où, à cheval sur le
sommet de son échelle bleue, jambe de ci, jambe de là, cet homme
illustre répandra sur la foule des trésors de son érudition et de ses
baumes merveilleux.
* * * * *
Il est de mon devoir d’annoncer aujourd’hui la découverte d’un grand
fait scientifique.
Il paraît que l’atmosphère avait, depuis un certain temps, modifié
sournoisement sa constitution chimique; les savants dormaient sur leurs
deux oreilles sans se douter de rien. Heureusement un homme veillait;
profond observateur, il se sentait progressivement envahi par le
phosphate calcaire, et fixa son œil gris sur le bleu de l’espace; il
avait compris qu’il se passait quelque chose d’étrange dans ces régions
mal organisées où les comètes peuvent vagabonder tout à leur aise sans
qu’un règlement de police vienne les empêcher de perturber le repos de
l’univers.
Comme César, il flaira, sentit, et la découverte fut faite.
Cet homme, dont la postérité gravera le nom en lettres d’or entre ceux
de Copernic et de Christophe Colomb, s’appelle Valenciennes.
Donc M. Valenciennes a découvert la nouvelle composition chimique de
l’air. Voici comment il s’y est pris pour payer son écot à la science,
qui a tant fait pour lui,--hélas! sans le connaître;--voici comment il a
proclamé cette grande découverte, qui est, j’ose le dire, le plus beau
fleuron de sa couronne scientifique:
Un jour qu’il était d’examen à l’École de pharmacie, il demanda à un
élève:
--Pourriez-vous me dire, monsieur, quels sont les éléments constituants
de l’air atmosphérique?
--L’air atmosphérique est composé de 21 parties d’oxygène, 79 d’azote,
plus quelques traces d’acide carbonique et d’eau.
--Après, monsieur?
--Voilà tout, monsieur.
--Comment, voilà tout! Et l’_acide phosphorique_! qu’en faites-vous
donc, monsieur? s’écria l’immortel, dont la voix éclata comme un obus
chargé des clartés éblouissantes à l’adresse des ignorants.
--L’acide phosphorique, monsieur! répondit le savant en expectative,
complétement ahuri.
--Certainement, monsieur, l’acide phosphorique! _S’il n’y en avait pas
dans l’air, où donc les animaux puiseraient-ils les quantités énormes de
phosphore et de phosphates qu’ils contiennent????_
Cette réponse à bout portant fit un tel effet sur l’intelligence de
notre savant--surnuméraire--que depuis ce jour il se considère comme une
allumette et prend le plus grand soin d’éviter tout choc ou frottement
de nature à modifier sa composition chimique.
La proclamation de cette nouvelle découverte fut accueillie avec un
enthousiasme impossible à décrire. Dix minutes après, les assistants se
tenaient encore les côtes, et de douces larmes inondaient leurs frais
visages. Ils avaient tant ri!
Les savants officiels n’en purent faire autant, parce que, m’a-t-on dit,
les bras leur en tombèrent; de sorte qu’il leur fut tout à fait
impossible d’applaudir.
Depuis cette immense découverte, la circonférence crânienne de
l’inventeur paraît entourée le soir d’une auréole phosphorescente: c’est
l’auréole du génie, qui ne pouvait couronner un plus majestueux front.
Il laisse après lui dans l’espace une traînée lumineuse digne d’être
signalée aux astronomes qui n’ont encore découvert que des
pseudo-planètes. Ce météore brillant se distingue des autres comètes par
l’odeur d’allumette chimique inséparable de sa traînée lumineuse.
L’archevêque de Bologne visitant son diocèse se trouvait, il y a
quelques jours, à Cinto; il témoignait au gonfalonier la joie que lui
causait l’état moral de la population: «Quel beau pays! s’écria-t-il;
quelle admirable ville! _elle est en retard de deux siècles sur le reste
du monde!_» Si jamais le monseigneur rencontre M. Valenciennes, bien sûr
qu’il dira: «Quel prodigieux savant; je gage qu’il est de Cinto!»