LETTRE PREMIÈRE

Enfin, mon ami, je suis à Paris. J’avoue que ce n’est pas sans une

certaine appréhension que j’y ai déposé provisoirement mes dieux lares.

J’ai lu, il y a quelques années, un tableau de cette grande ville par un

nommé Boileau-Despréaux, et la peinture ne m’a pas paru rassurante; il

fallait tout le dévouement que la science peut inspirer à un honnête

savant, pour me décider à affronter tant de dangers.

Grâce au ciel! depuis quinze jours que j’y suis, je n’ai pas encore été

assassiné une seule fois; il est vrai que je me suis bien gardé de

visiter le Pont-Neuf et les autres lieux les plus remplis de périls. Il

est probable que ma bourse a couru de grands dangers, mais jusqu’à

présent nous leur avons échappé l’un et l’autre; cela pourrait bien

tenir à ce que j’ai conservé mon costume grec, on doit croire que mes

finances sont en très-mauvais état, et que je viens à Paris pour

négocier un emprunt. Je n’ai pas besoin de te dire que je me méfie de

tout le monde; je ne dors que d’un œil; tous les gens que je rencontre

me sont suspects, et je ne traverse la place de la Bourse, surtout en

plein jour, qu’armé jusqu’aux dents.

En arrivant, je me suis informé tout d’abord de l’état de la médecine en

France.

J’ai appris avec étonnement que les malades de cette capitale du monde

civilisé étaient tout aussi stupides que ceux de notre pays; que les

charlatans y font tous les jours des fortunes scandaleuses, en vendant

des pilules de mie de pain et des robs composés de mélasse et d’eau

claire. J’ai appris en outre que certaines gens avaient imaginé une

médecine nouvelle sans savoir un mot de l’ancienne, et qu’il leur

suffisait de s’intituler magnétiseurs, homœopathes, électropathes ou

Raspaillistes pour trouver des malades qui ne leur prêteraient pas cinq

francs, mais qui leur confient leur santé. Chacun de ces guérisseurs

s’annonce comme un petit Messie, et représente les sectes rivales comme

exclusivement composées de crétins et de charlatans.

Je te dirai seulement deux mots aujourd’hui de l’invention du citoyen

Raspail, un drôle de corps, qui considère l’humanité malade comme un

vieux manchon mangé aux teignes. Il rejette avec dédain les entités des

ontologistes, et a pris pour unité morbide... l’ASTICOT! lequel remplace

pour lui, avec avantage, les trois Parques classiques. Avez-vous une

méningite? c’est un asticot qui a pris le masque méningien; avez-vous

une fièvre typhoïde? asticot qui a pris le domino typhoïque; avez-vous

des cors, le choléra, des tubercules, un cancer? asticot! asticot!!

toujours asticot!!! Quel que soit l’état morbide, cherchez bien au fond,

vous devez y trouver le perfide asticot; si vous ne l’y trouvez pas, il

faudrait l’attribuer à une erreur de vos sens et n’en point accuser la

doctrine.

Pour le citoyen Raspail, la pathologie tout entière n’est qu’un vaste

bal masqué d’asticots.

Voilà pour la maladie.

Pour le traitement, c’est aussi simple:

L’asticot étant l’ennemi intime du camphre, camphrez l’asticot et il

s’évanouit. Comme c’est beau et simple, un pareil système! c’est même

peut-être un peu trop simple, et pour entretenir avec plus d’énergie les

illusions du malade, il ne serait point mauvais d’y joindre quelques

pilules et un peu de rob.

O grand homme! l’humanité reconnaissante ne peut s’acquitter envers toi

qu’en te décernant un bocal de camphre suffisant pour contenir tes

restes mortels et ta gloire. C’est le seul mausolée capable de te

préserver un jour de la vengeance des asticots, que tu as tant

calomniés.

J’arrivai un lundi, jour de séance à l’Institut; je résolus de ne point

retarder ma visite à cette savante compagnie. Je demeure fort loin du

palais Mazarin. Sur ma route, je remarquai un grand nombre de tableaux

dans lesquels on voyait des râteliers se livrer dans le vide à une

mastication perpétuelle; les premiers que j’aperçus exercèrent sur moi

une espèce de fascination, et je reculai avec terreur devant ces

mâchoires féroces qui semblent vouloir dévorer les passants. J’appris

que ces tableaux servent d’enseignes à des dentistes, et que chacun

d’eux déclare sur l’honneur être le seul inventeur breveté de ces

râteliers infatigables. Je remarquai, en outre, que presque tous ces

fabricants d’osanores appartiennent à la noblesse, leurs noms sont

précédés de la particule; je me suis même laissé dire que certains

d’entre eux ont une couronne de comte ou de baron sur la plaque de leur

porte.

Il faut avouer que depuis le célèbre Bilboquet, qui faisait en

public l’extraction des molaires,--quel que fût leur état de

conservation,--avec la pointe d’un modeste sabre, cette industrie s’est

singulièrement anoblie.

Il paraît que la particule envahit également une certaine classe du

monde médical, mais--comme la marée qui monte,--cet envahissement

commence par les bas-fonds, et les DE Saint-André, DE Saint-Pierre, DE

Saint-Gervais, DE Saint-Boniface, sont devenus, grâce au DE, seigneurs

suzerains du village natif où ils ont gardé les vaches.

Quand on voit de quelle manière ces honnêtes docteurs portent leur

noblesse, on est tenté de croire qu’ils se sont affublés du DE, comme on

prend un faux nez, uniquement pour ne pas être reconnus.

Cependant, comme ces petites métamorphoses n’entraînent avec elles aucun

inconvénient pour celui qui en profite, j’ai l’intention de modifier mon

nom de Griffus (d’Éphèse), qui est assez vulgaire, et de me nommer M.

d’Éphèse, sans parenthèse.

Non, décidément, d’Éphèse est un peu court, je te prie donc d’adresser

ta réponse à M. le baron d’Éphèse, et surtout de m’y traiter avec

beaucoup de respect; ce n’est pas que mon nouveau titre m’ait tourné la

tête, j’aurai toujours pour toi les mêmes bontés, mais le garçon de

l’hôtel lit toutes mes lettres avant moi et je tiens à l’opinion de mes

gens.

J’arrivai enfin à l’Institut. Un vénérable et illustre chimiste, M.

Thénard avait eu la bonne pensée de proposer à ses collègues favorisés

de la fortune de former, au moyen d’une souscription annuelle de dix

francs, un fonds de secours destiné à soulager quelques infortunes

scientifiques. Un grand nombre d’académiciens s’empressèrent de

s’associer à cette noble pensée; comme j’entrais, M. Thénard s’adressait

à un autre membre de la chimie, en ces termes:

--Et vous, Ch..., voulez-vous en être?

--Être de quoi?

--De notre souscription à dix francs.

--Non, merci, «je ne veux pas être de cette _boutique_-là!»

Ce pauvre M. Thénard rougit jusqu’aux oreilles, mais je crois que ce

n’était pas pour son propre compte. Je cherchai dans mon _Dictionnaire

français_ le mot _boutique_, je trouvai: «lieu où on fait commerce de

marchandises.» Je compris que M. Ch... ne voulait pas entreprendre à son

âge un commerce auquel toute sa vie il est resté d’autant plus étranger,

que le commerce de la charité procure généralement de bien petits

bénéfices, et coûte cher.

Mais, au fond, je l’approuve fort, ce brave M. Ch...; car vraiment, s’il

fallait venir au secours de tous les savants qui meurent de faim, on

n’en finirait pas. Craignant de me laisser séduire par l’éloquence de M.

Thénard, je me hâtai de passer dans la salle des séances.

Je pus donc enfin contempler la réunion scientifique la plus brillante

de l’Europe;--brillante doit être pris dans un sens exclusivement

intellectuel, car tout le monde sait que, sous le rapport du physique,

l’Institut laisse beaucoup à désirer.

On discutait la _théorie des forces vives_; c’était la quatrième séance

que la savante compagnie consacrait à cette question; cela te semble

peut-être singulier et tu t’imagines qu’il te suffit de donner un coup

de poing sur une machine faite exprès pour cela pour qu’un cadran

t’indique avec précision le nombre de kilos que pèse ta force vive. Dans

la pratique, je conviens que le procédé suffit, mais en théorie, c’est

infiniment plus compliqué, et il ne faut pas moins de quatre pages de

chiffres pour expliquer la théorie des forces vives mises en action,

chez un homme qui tire simplement son mouchoir de sa poche.

J’avoue que je n’étais pas fâché d’avoir sur ce point l’avis de M.

Cauchy, qui passe pour un des bons mathématiciens de notre époque, mais

ce savant,--comme c’est la coutume,--pour éclairer la discussion,

parlait d’autre chose et drapait ses collègues de la belle manière. Il

en était en un endroit fort intéressant de la biographie d’un

académicien, qu’il éreintait, quand le général Poncelet, non moins

robuste mathématicien, se leva avec une force que je ne saurais évaluer

en chiffres, et fit retentir les doctes échos de la salle en ces termes:

--Ah! vous voulez nous faire la biographie de vos collègues!

--Permettez, je n’ai pas fini.

--Eh bien, si chacun de nous en fait autant, l’Académie va en entendre

de belles (je frémis à ces mots, je crus que je m’étais trompé de porte

et que j’étais tombé au milieu d’une réunion de gens douteux).

Les causeries du docteur · 第 23 / 65 题