Voici comment il nourrissait le Phébus de son char. Le pauvre cocher,
après avoir introduit chaque matin la voiture dans la cour de l’hôpital,
suivait son maître; puis profitant de l’obscurité d’un corridor, il
endossait rapidement la capote et le bonnet de coton de malade et allait
se planter devant un lit du service que son maître avait soin de
toujours maintenir vide à cette intention. A la visite, après une
investigation d’autant plus longue qu’elle était parfaitement inutile,
le grand praticien lui ordonnait invariablement quatre portions qui
devaient suffire à tous ses besoins pour vingt-quatre heures. Cependant
lorsqu’il était très-content de ses services, il lui accordait une
portion de vin en supplément. Quand des gens étrangers aux salles
demandaient à cet homme maigre quel était le siége de sa maladie, il
indiquait piteusement l’estomac, qui n’avait d’autre infirmité que de
trop bien se porter.
Notre savant confrère avait voulu nourrir ses chevaux par le même
procédé, mais au moment de l’exécution, des obstacles sérieux
s’opposèrent à la réussite de cette combinaison économique. De sorte que
les chevaux s’étaient petit à petit habitués à ne plus manger du tout;
seulement ils persistèrent à rester maigres avec un entêtement
invincible. Et pourtant leur maître n’était pas avare; mais les besoins
de première nécessité du cœur coûtent si cher à l’homme sensible, que
généralement il ne lui reste que peu de chose pour pourvoir aux autres
exigences de la vie.