Trois écrivains du plus grand renom débutaient alors à peu près au même
moment, chacun de son côté, sous l'impulsion excitante de la Révolution
française, et on les peut voir d'ici s'agiter, se lever sous le nuage
immense, comme pour y démêler l'oracle: on reconnaît madame de Staël, M.
de Maistre, et M. de Chateaubriand.
Le plus jeune des trois, le seul même qui fût à son vrai début, M. de
Chateaubriand, en ce fameux _Essai sur les Révolutions_, versant à flots
le torrent de son imagination encore vierge et la plénitude de ses
lectures, révélait déjà, sous une forme un peu sauvage, la richesse
primitive d'une nature qui sut associer plus tard bien des contraires;
d'admirables éclairs sillonnent à tout instant les sentiers qu'il
complique à plaisir et qu'il entre-croise; à travers ces rapprochements
perpétuels avec l'antiquité, jaillissent des coups d'oeil singulièrement
justes sur les hommes du présent: lui-même, après tout, l'auteur de
_René_ comme des _Études_, l'éclaireur inquiet, éblouissant, le songeur
infatigable, il est bien resté, jusque sous la majesté de l'âge, l'homme
de ce premier écrit.
Madame de Staël, qui, à la rigueur, avait déjà débuté par ses _Lettres
sur Jean-Jacques_, et qui devait accomplir un jour sa course généreuse
par ses éloquentes et si sages _Considérations_, laissait échapper alors
ses réflexions, ou plutôt ses émotions sur les choses présentes, dans
son livre _de l'Influence des Passions sur le Bonheur_; mais ce titre
purement sentimental couvrait une foule de pensées vives et profondes,
qui, même en politique, pénétraient bien avant.
M. de Maistre, enfin, dont nous avons surpris les vrais débuts
antérieurs, éclatait pour la première fois par un écrit étonnant, que
les années n'ont fait, à beaucoup d'égards, que confirmer dans sa
prophétique hardiesse, et qui demeure la pierre angulaire de tout ce
qu'il a tenté d'édifier depuis. Dès le premier mot, il indique le point
de vue où il se place: comme Montesquieu, il commence par l'énoncé des
rapports les plus élevés, mais c'est en les éclairant de la Providence:
«Nous sommes tous attachés au trône de l'Être suprême par «une chaîne
souple, qui nous retient sans nous asservir.» Ce sont les voies de la
Providence dans la Révolution française que l'auteur se propose de
sonder par ses conjectures et de dévoiler autant qu'il est permis.
L'originalité de la tentative se marque d'elle-même. Le XVIIIe siècle ne
nous a pas accoutumés à ces regards d'en haut, perdus en France depuis
Bossuet. Pour être juste toutefois, il convient de rappeler qu'un
homme que M. de Maistre a beaucoup lu tout en s'en moquant un peu,
_le Philosophe inconnu_, Saint-Martin publiait, à la date de l'an
III (1795), sa _Lettre à un Ami_, ou _Considérations politiques,
philosophiques et religieuses sur la Révolution française_, curieux
opuscule dans lequel le point de vue providentiel est formellement
posé[196]. Que M. de Maistre ait lu cette Lettre de Saint-Martin au moment
même où elle fut publiée, on n'en saurait guère douter, parce qu'elle
dut parvenir très-vite à Lausanne, où se trouvait alors un petit noyau
organisé de mystiques, dont le plus connu, Dutoit-Membrini, venait de
mourir précisément en ces années. Or, si l'on suppose M. de Maistre
recevant, ainsi qu'il est très-probable, la communication de cette
brochure dans le temps où il écrivait son pamphlet de _Claude Têtu_, mûr
comme il était sur la question et tout échauffé par le prélude, il lui
suffit d'un éclair, pour l'enflammer; il dut se dire à l'instant, dans
sa conception rapide, que c'était le cas de refaire la brochure de
Saint-Martin, non plus avec cette mollesse et cette fadeur à demi
inintelligible, non dans un esprit particulier de mysticisme et dans une
phraséologie béate qui tenait du jargon, mais avec franchise, netteté,
autorité, en s'adressant aux hommes du temps dans un langage qui portât
coup et avec des aiguillons sanglants qui ne leur donneraient pas envie
de rire.
[Note 196: Et pour que l'on comprenne mieux dans quel sens analogue à
celui de M. de Maistre, voici ce qu'après un préambule sur ses principes
spiritualistes et sur la liberté morale, Saint-Martin disait à son ami:
«Supposant donc... toutes ces bases établies et toutes ces vérités
reconnues entre nous deux, je reviens, après cette légère excursion, me
réunir à toi, te parler comme à un croyant, te faire, dans ton langage,
ma profession de foi sur la Révolution française, et t'exposer
pourquoi je pense que la Providence s'en mêle, soit directement, soit
indirectement, et par conséquent pourquoi je ne doute pas que cette
Révolution n'atteigne à son terme, puisqu'il ne convient pas que la
Providence soit déçue et qu'elle recule.»
«En considérant la Révolution française dès son origine, et au moment où
a commencé son explosion, je ne trouve rien à quoi je puisse mieux la
comparer qu'à une image abrégée du Jugement dernier, où les trompettes
expriment les sons imposants qu'une voix supérieure leur fait prononcer,
où toutes les puissances de la terre et des cieux sont ébranlées, et où
les justes et les méchants reçoivent dans un instant leur récompense;
car, indépendamment des crises par lesquelles la nature physique sembla
prophétiser d'avance cette Révolution, n'avons-nous pas vu, lorsqu'elle
a éclaté, toutes les grandeurs et tous les ordres de l'État fuir
rapidement, pressés par la seule terreur, et sans qu'il y eût d'autre
force qu'une main invisible qui les poursuivît? N'avons-nous pas vu,
dis-je, les opprimés reprendre, comme par un pouvoir surnaturel, tous
les droits que l'injustice avait usurpés sur eux?
«Quand on la contemple, cette Révolution, dans son ensemble et dans la
rapidité de son mouvement, et surtout quand on la rapproche de notre
caractère national, qui est si éloigné de concevoir, et peut-être de
pouvoir suivre de pareils plans, on est tenté de la comparer à une sorte
de féerie et à une opération magique; ce qui a fait dire à quelqu'un
qu'il n'y aurait que la même main cachée qui a dirigé la Révolution qui
pût en écrire l'histoire.
«Quand on la contemple dans ses détails, on voit que, quoiqu'elle frappe
à la fois sur tous les ordres de la France, il est bien clair qu'elle
frappe encore plus fortement sur le clergé...» Et il poursuit en
s'attachant à exposer le mode de vengeance providentielle sur le clergé
dans le sens qu'il entend. M. de Maistre, lui, l'entendait un peu
différemment; mais peu importent ces variétés: la donnée providentielle
est la même.]
Les dates, les circonstances locales, l'analogie du point de vue général
et même d'un certain ordre d'idées aux premières pages, tout concourt
à prêter à cette conjecture une vraisemblance que rien d'ailleurs ne
dément [197].
[Note 197: Voir ce qui est dit de Saint-Martin en divers endroits
des _Soirées de Saint-Pétersbourg_, particulièrement dans le onzième
Entretien.--Il est aussi un beau passage d'une lettre de Bolingbroke
à Swift (6 mai 1730), qui se rattache naturellement, et sans tant de
mysticisme, au livre des _Considérations_ de De Maistre. Bolingbroke
parle d'un écrit de Pope et du bien qui peut en résulter pour le genre
humain: «J'ai pensé quelquefois, dit-il, que si les prédicateurs, les
bourreaux, et les auteurs qui écrivent sur la morale, arrêtent ou même
retardent un peu les progrès du vice, ils font tout ce dont la nature
humaine est capable; une réformation réelle ne saurait être produite par
des moyens ordinaires: elle en exige qui puissent servir à la fois de
châtiments et de leçons; c'est par des calamités nationales qu'une
corruption nationale doit se guérir.»]
Les _Considérations sur la France_ peuvent elles-mêmes être considérées
sous plus d'un aspect. Celui qui domine, cette idée de gouvernement
providentiel dont nous parlons, qui s'y Jessine en deux ou trois grands
chapitres, et que l'auteur reprendra plus tard avec prédilection et
raffinement, ne se produit ici que justifié par la grandeur même de la
catastrophe: la voix de Dieu s'élance toute majestueuse du milieu des
orages du Sinaï. En quoi la nation française est coupable; en quoi les
Ordres immolés ont mérité de l'être; comment il y a solidarité au sein
du même Ordre, comment la peine du coupable est réversible jusque sur
l'innocent, et le mérite de celui-ci reversible à son tour sur la tête
de l'autre; quelle mystérieuse vertu fut de tout temps attachée au
sacrifice et à l'effusion du sang humain sur la terre; quelle effrayante
dépense il s'en est fait depuis l'origine jusqu'aux derniers temps, à
ce point que «le genre humain peut être considéré comme un arbre qu'une
main invisible taille sans relâche, et qui va toujours en gagnant sous
la faux divine:»--telles sont les hautes questions, tels les dogmes
redoutables que remue en passant l'esprit religieux de l'auteur; et à
la façon dont il les soulève, nul, après l'avoir lu, même parmi
les incrédules, ne sera tenté de railler. M. de Maistre, en ses
_Considérations_ et ailleurs, est, de tous les écrivains religieux,
celui peut-être qui nous oblige à nous représenter de la manière la plus
concevable, la plus présente et la plus terrible, le _Jugement dernier_;
il donne à penser là-dessus, même aux sceptiques blasés de nos jours,
parce qu'il fait concevoir l'inévitable fin et le _coup de filet_ du
réseau universel, d'une manière ordonnée, toute spirituelle, tout
appropriée aux intelligences sévères. Il nous met presque dans
l'alternative ou de ne croire à aucune loi régulatrice, ou de croire
avec lui.
En s'emportant dans ce vigoureux écrit à des assertions extrêmes,
intempérantes, en ne voulant voir que le caractère purement _satanique_
de la Révolution, il garde pourtant, s'il est permis d'employer à son
égard un tel mot sans offense, une certaine _mesure_; ses conjectures du
moins observent encore, par rapport à ce qu'elles deviendront plus tard,
une sorte de modestie que j'aime à relever: «...Il n'y a point, dit-il
en un beau passage[198], il n'y a point de châtiment qui ne purifie,
il n'y a point de désordre que l'_Amour éternel_ ne tourne contre le
principe du mal. Il est doux, au milieu du renversement général, de
pressentir les plans de la Divinité[199]. Jamais nous ne verrons tout
pendant notre voyage, et souvent nous nous tromperons; mais dans toutes
les sciences possibles, excepté les sciences exactes, ne sommes-nous pas
réduits à conjecturer? et si nos conjectures sont plausibles, si
elles ont pour elles l'analogie, si elles s'appuient sur des idées
universelles, si surtout elles sont consolantes et propres à nous rendre
meilleurs, que leur manque-t-il? Si elles ne sont pas vraies, elles sont
bonnes; ou plutôt, puisqu'elles sont bonnes, ne sont-elles pas vraies?»
[Note 198: Chap. III.]
[Note 199: C'est son _Suave mari magno_...., mais non point ici sans
une véritable onction de christianisme.]
Un second aspect des _Considérations_, c'est celui des événements
positifs et des jugements historiques que l'auteur y a appliqués; on
n'en saurait assez admirer la sagacité et la portée précise. Une foule
de vues qui n'ont prévalu et n'ont été vérifiées que par la suite
apparaissent là pour la première fois; l'auteur, en ayant l'air de tirer
à bout portant dans la mêlée, a prévenu et indiqué d'avance les visées
de l'histoire. Aussi, tous ceux qui ont passé après lui dans l'étude de
ces temps l'ont-ils pris, même ses adversaires politiques, en haute
et singulière estime. M. de Maistre a très-bien vu le premier que, le
mouvement révolutionnaire une fois établi, la France et la _monarchie_
(c'est-à-dire l'intégrité des États du _roi futur_) ne pouvaient être
sauvées que par le jacobinisme[200]. Le discours idéal qu'il prête (chap.
II) à un guerrier au milieu des camps, pour exhorter ses compagnons
d'armes à sauver la France et le royaume _quand même_, est d'une
éloquence politique qui parle d'elle-même à toutes les âmes: il conclut
par ces paroles si souvent citées, et que M. Mignet inscrivait, il y
a près de vingt ans, en tête de son histoire: «Mais nos neveux, qui
s'embarrasseront très-peu de nos souffrances et qui danseront sur
nos tombeaux, riront de notre ignorance actuelle; ils se consoleront
aisément des excès que nous avons vus, et qui auront conservé
l'intégrité _du plus beau royaume après celui du Ciel_.»--Le rôle,
la _fonction_, la magistrature de la France entre toutes les nations
d'Europe n'a été nulle part plus magnifiquement reconnue. Langue
universelle, esprit de prosélytisme, il y voit les deux instruments et
comme les deux _bras_ toujours en action pour remuer le monde.
[Note 200: C'est aussi l'opinion formelle d'un connaisseur
très-intéressé dans la question, de celui qui n'est autre que ce premier
roi _futur_ (j'en demande bien pardon à M. de Maistre).--Voir les
_Mémoires_ de Napoléon, tome I, page 4.]
Un troisième et remarquable aspect qui, dans les _Considérations_, se
rattache au précédent, et qui prouve à quel point l'auteur avait bien
vu, c'est le nombre de conjectures, de promesses, et même de prédictions
qui se sont trouvées justifiées. Sous la question, toute civile et
politique en apparence qu'elle était devenue, il découvre le caractère
religieux, le sens théologique si vérifié par ce qui s'est produit à nos
yeux depuis quarante ans, et lors de la grande réaction de 1800, et dans
ce mouvement actuel, persistant et encore inépuisé des esprits. Il ne
craint pas de poser le grand dilemme dans toute sa rigueur: «Si la
Providence _efface_, sans doute c'est pour _écrire_... Je suis
si persuadé des vérités que je défends, que lorsque je considère
l'affaiblissement général des principes moraux, la divergence des
opinions, l'ébranlement des souverainetés qui manquent de base,
l'immensité de nos besoins et l'inanité de nos moyens, il me semble que
tout vrai philosophe doit opter entre ces deux hypothèses, ou qu'il va
se former une nouvelle religion, ou que le christianisme sera rajeuni de
quelque manière extraordinaire. C'est entre ces deux suppositions
qu'il faut choisir, suivant le parti qu'on a pris sur la vérité du
christianisme.» S'il se prononce dans les pages qui suivent, et avec une
incomparable éloquence, pour le triomphe immortel de ce christianisme
tant combattu, il a du moins donné jour à la perspective sur le
_rajeunissement_. Je sais bien qu'il l'interprétait pour son compte en
un sens rigoureux et orthodoxe, mais de plus libres que lui peuvent
varier en idée la nuance.
En 1796, M. de Maistre prédisait sans marchander une Restauration et en
dictait d'avance le bulletin avec l'ordre et la marche de la cérémonie.
Le chapitre intitulé: _Comment se fera la Contre-révolution si elle
arrive?_ est charmant, vrai, piquant. On a pour conclusion dernière une
suite d'extraits de Hume sur la fin du Long-Parlement à l'agonie, la
veille de la restauration des Stuarts. Est-il besoin de remarquer que
l'auteur oublie de pousser assez loin la citation et l'allusion, qu'il
s'arrête avant 1688, avant Guillaume et la _Déclaration des droits?_ On
pourrait, dès cet écrit, noter chez M. de Maistre une tendance à prédire
qui est devenue par la suite une forme extrême de sa pensée, un faible,
je dirai presque un tic dans un esprit si sérieux. A propos de la ville
de Washington, qu'on avait décidé de bâtir exprès pour en faire le siège
du Congrès: «On a choisi, dit-il, l'emplacement le plus avantageux
sur le bord d'un grand fleuve; on a arrêté que la ville s'appellerait
_Washington_; la place de tous les édifices publics est marquée, et
le plan de la _Cité-reine_ circule déjà dans toute l'Europe.
Essentiellement il n'y a rien là qui passe les bornes du pouvoir humain;
on peut bien bâtir une ville. Néanmoins, il y a trop de délibération,
trop _d'humanité_ dans cette affaire, et l'on pourrait gager mille
contre un que la ville ne se bâtira pas, ou qu'elle ne s'appellera
pas _Washington_, ou que le Congrès n'y résidera pas.» Beaucoup des
prédictions de M. de Maistre (ne l'oublions pas) ne sont ainsi que des
_gageures_.
De la part d'un esprit vif, hardi, résolu, cet entraînement s'explique à
merveille. Qu'on se figure l'effet que durent produire et les événements
religieux de 1800-1804, et les événements politiques de 1814, sur celui
même qui les avait si pleinement conjecturés. A force d'avoir prédit
juste, il se trouve naturellement en veine, et souvent alors il en dit
trop. On a relevé les prédictions de lui qui ont réussi; on ferait une
liste piquante des autres. Ainsi, celle de tout à l'heure sur la ville
de Washington, ainsi à la fin du Pape [201]: «Souvent j'ai entretenu
des hommes qui avaient vécu longtemps en Grèce et qui en avaient
particulièrement étudié les habitants. Je les ai trouvés tous d'accord
sur ce point, c'est que jamais il ne sera possible d'établir une
souveraineté grecque... Je ne demande qu'à me tromper; mais aucun oeil
humain ne saurait apercevoir la fin du servage de la Grèce, et s'il
venait à cesser, qui sait ce qui arriverait?»--Eh! mon Dieu!--ni plus
ni moins,--le roi Othon.
[Note 201: Livre IV, chapitre xi.]
Cette intrépidité d'assertions au futur amène dans le détail de
singulières discordances qui font sourire, et qui, j'en suis certain
(mais voilà que je fais comme lui), s'il pouvait se relire aujourd'hui
de sang-froid, le feraient sourire lui-même. Prédisant dans ses
_Considérations_ les bienfaits de la future restauration royale, il
s'écriait: «Pour rétablir l'ordre, le roi convoquera toutes les vertus;
il le voudra sans doute, mais, par la nature même des choses, il y sera
forcé.... Les hommes estimables viendront d'eux-mêmes se placer aux
postes où ils peuvent être utiles....» Voilà un idéal de 1814 et de
1815, une vraie idylle politique que j'aurais crue à l'usage seulement
des crédules et des niais du parti. Si l'on osait retourner contre
l'illustre auteur ses armes d'ironie, ce serait le cas de se le
permettre:
A mon gré le De Maistre est joli quelquefois.
Et dans la préface du _Pape_, datée de mai 1817, lorsqu'il s'écrie:
«Le sacerdoce doit être l'objet principal de la pensée souveraine. Si
j'avais sous les yeux le tableau des ordinations, je pourrais prédire
de grands événements....» En effet, sur ce tableau des ordinations,
il aurait trouvé, parmi les noms de la noblesse française qu'il y
cherchait, celui de l'abbé-duc de Rohan. Fertile matière à de grands
événements Futurs!--Mais n'anticipons pas.
Rappelé de Lausanne en Piémont au commencement de 1797, M. de Maistre
n'y retourna que pour assister aux vicissitudes de sa patrie et à la
ruine de son souverain. Lorsqu'il vit Charles-Emmanuel IV, qui venait
de succéder à Victor-Amédée III, obligé d'abandonner ses États de
terre-ferme, il se réfugia lui-même à Venise. M. Raymond a conservé des
détails touchants sur la pauvreté et la sérénité du noble exilé en cette
crise extrême. Logé avec sa femme et ses deux enfants dans une seule
pièce du rez-de-chaussée à l'hôtel du résident d'Autriche, qui n'avait
pu lui faire accepter davantage, il s'y livrait encore à l'étude, à la
méditation, et le soir, quand son hôte (le comte de Kevenhüller), le
cardinal Maury et d'autres personnages distingués, venaient s'y asseoir
auprès de lui, il les étonnait par l'étendue de son coup d'oeil et sa
vigueur d'espérance: «Tout ceci, disait-il, n'est qu'un mouvement de
la vague; demain peut-être elle nous portera trop haut, et c'est alors
qu'il sera difficile de gouverner.»
Après diverses fluctuations résultant des événements, M. de Maistre
fut mandé en Sardaigne par son souverain et nommé régent de la
Grande-Chancellerie de ce royaume ainsi réduit. Le 12 janvier 1800, il
arriva à Cagliari, la capitale, et y remplit les fonctions multipliées
que comportait sa charge, jusqu'à ce qu'en septembre 1802 il fut nommé
ministre plénipotentiaire à la cour de Saint-Pétersbourg. Durant ce
séjour à Cagliari, ses travaux littéraires durent nécessairement
s'interrompre; il trouva pourtant moyen, sinon d'écrire, du moins
d'étudier encore. Il y avait à Cagliari, raconte M. Raymond, un
religieux dominicain, Lithuanien de nation et professeur de langues
orientales. Chaque jour M. de Maistre avait à peine achevé son repas
que le Père Hintz (c'était le nom du savant) arrivait chargé de vieux
livres, et des dissertations s'établissaient à fond entre eux sur le
grec, l'hébreu, le copte. M. de Maistre y renouvela et y fortifia ses
connaissances philologiques déjà si étendues, attentif à remonter sans
cesse aux racines cachées et ne séparant jamais de la lettre l'esprit.
La matière des _Soirées de Saint-Pétersbourg_ se prépare.
En quittant la Sardaigne, il passa par Rome et y reçut la bénédiction
du Saint-Père, lui le plus véritablement _romain_ de ses fils. Arrivé
à Saint-Pétersbourg le 13 mai 1803, il n'en devait plus repartir que
quatorze ans après, le 27 mai 1817. Tout ce qui nous reste à examiner
de sa carrière littéraire est là. S'il ne publia en effet, dans cet
intervalle, que l'opuscule sur le _Principe générateur des Constitutions
politiques_, il y composa tous ses autres ouvrages, le _Pape_, les
_Soirées_, (sauf la dernière écrite à Turin), le _Bacon_, etc., etc. Il
était parti seul et demeura ainsi plusieurs années sans avoir près de
lui sa famille, de sorte que sa vie d'homme d'étude et de savant n'était
guère interrompue. Ses fonctions diplomatiques d'ailleurs ne lui
prenaient que peu de temps; il représentait son souverain, alors si
appauvri, honorifiquement et, autant dire, gratuitement. Je ne veux
citer qu'un trait de sa loyauté désintéressée à l'usage des monarchies,
même des monarchies représentatives. Un jour, à titre d'indemnité pour
des vaisseaux sardes capturés, on vint lui compter cent mille livres de
la part de l'empereur; il les envoya à son roi.--«Qu'en avez-vous
fait?» lui demanda quelques temps après le général chargé de les lui
remettre.--«Je les ai envoyées à mon souverain.» «Bah! ce n'était pas
pour les envoyer qu'on vous les avait données.»--Quant à lui, il lui
suffisait d'avoir un peu de représentation pour l'honneur de son maître:
souvent il dînait seul, avec du pain sec. C'est ainsi que savent vivre
ceux qui croient.
Comme diplomate pratique, il n'est pas difficile de se figurer son
caractère: «Le comte de Maistre est le seul homme qui dise tout haut ce
qu'il pense, et sans qu'il y ait jamais Imprudence», ainsi s'exprimait
un collègue qui avait traité avec lui. Il ne s'inquiétait pas de cacher
son âme, mais de l'avoir nette: «Je n'ai que mon mouchoir dans ma poche,
disait-il; si on vient à me le toucher, peu m'importe! Ah! si j'avais un
pistolet, ce serait autre chose, je pourrais craindre l'accident.» Mais
c'est à l'écrivain qu'il nous faut revenir et nous attacher.
L'écrivain pourtant ne serait pas assez expliqué dans toutes les
circonstances, si nous ne nous occupions encore de l'homme. La plupart
des écrits de M. de Maistre, en effet, ont été composés dans la
solitude, sans public, comme par un penseur ardent, animé, qui cause
avec lui-même. Dans son long séjour en Russie, ce noble esprit, si vif,
si continuellement aiguisé par le travail et l'étude, n'a presque jamais
été averti, n'a presque jamais rencontré personne en conversation qui
lui dît _Holà_! Qu'y a-t-il d'étonnant qu'il se soit mainte fois échappé
à trop dire, à trop pousser ses _ultra-vérités?_ On m'a lu, il y a
quelques années, une belle lettre de lui, qu'il écrivit à une dame de
Vienne en réponse à des représentations et à des conseils qu'elle lui
avait adressés sur certains défauts de son caractère; la manière dont
il s'exécutait et s'excusait m'a paru à la fois aimable et ferme, d'une
vérité tout à fait charmante. Je regrette de n'avoir pas été mis à même
de publier cette page qui m'avait été si précieuse à entendre; mais
voici ce que j'ai pu recueillir auprès de quelques personnes bien
compétentes qui, à cette seconde époque de sa vie, l'ont beaucoup connu,
et dont je voudrais combiner les dépositions, sans trop en altérer le
mouvement et la vie. Je résume un peu à bâtons rompus: patience! la
physionomie, à la fin, ressortira.
Il n'écrit que tard, on le sait, par occasion, pour rédiger ses idées;
savant jurisconsulte, tenant par ce côté encore à Rome, la ville du
droit, il ne se considère que comme un amateur plume en main, et n'en
va que plus ferme, comme ces novices qui, dans le duel, vous enferrent
d'emblée avec l'épée. Du XVIe siècle par ses fortes études, il est du
XVIIIe par les saillies et par le trait qu'il ne néglige pas, qu'il
recherche même. Vu de ce profil, c'est, si vous le voulez, un très-bel
esprit, nerveux, brillant et mondain, qui a lu beaucoup d'in-folios et
qui les cite: le goût peut trouver à y redire; les allusions aux choses
lues et les citations sont trop fréquentes.
En conversation, il se montrait encore supérieur à ses écrits; ce qui
s'y laisse voir de saillant, de roide, d'un peu mauvais goût parfois,
venait mieux à point et comme en jeu dans la parole même, et supporté
par sa personne. Il avait, on l'a dit, de la grâce, de l'amabilité,
pourtant toujours des duretés très-aisément, dès que s'émouvaient
certaines vérités. Il lui échappait de dire à des personnes, capables
d'ailleurs de l'entendre, lorsqu'elles tenaient bon et avaient l'air de
contester: «Je ne conçois pas qu'on n'entende pas cela _quand on a une
tête sur les épaules_.» On a remarqué que dans la conversation, quand il
ne discutait pas, ou même quand il discutait, il n'entendait guère
les réponses; il était, tour à tour et très-vite, ou très-animé ou
très-endormi: très-animé quand il parlait, volontiers endormi quand on
lui répondait: puis, sitôt qu'on se taisait, il rouvrait son oeil
le plus vif et reprenait de plus belle[202]. Il ne jouait jamais en
conversation que le rôle d'attaquant, comme dans ses livres.
[Note 202: Un soir, à Pétersbourg, le prince Viasemski entra chez M.
de Maistre, qu'il trouva dormant en famille, et M. de Tourguenef, qui
était venu en visite, voyant ce sommeil, avait pris le parti de dormir
aussi; le prince, homme d'esprit et poëte, rendit ce concert d'un trait:
«De Maistre dort, lui quatrième (à quatre), et Tourguenef à lui tout
seul.» Cela fait une jolie épigramme russe, mais les épigrammes sont
intraduisibles; il faut nous en tenir à notre La Fontaine:
Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette.
]
Vivant, il n'a pas eu d'école; il n'exerça que des influences
individuelles, rares. S'il y gagna d'ignorer la popularité, même la
gloire, et d'échapper au disciple, cette proie et cette lèpre du grand
homme, c'est un avantage qu'il paya par d'autres inconvénients. Pour
explication de ses défauts, de ses excès spirituels, de ce ton roide et
tranchant, il faut penser à la solitude où il vivait, à ce manque d'un
enseignement, toujours réciproque, où l'esprit enseignant se corrige
à son tour et prend mesure sur celui qu'il veut former, à l'absence
fréquente de discussion ou même d'intelligence égale autour de lui. Dans
ce désert habituel, il ne savait pas combien sa voix était haute et
perçante, car rien ne lui renvoyait sa voix. Une de ses expressions
favorites, et qui lui revenait bien souvent, était à _brûle-pourpoint_.
C'était le secret de sa tactique qui lui échappait, c'était son geste;
il faisait ainsi: il s'avançait seul contre toute une armée ennemie,
le défi à la bouche, et tirait droit au chef _à brûle-pourpoint_.
Il s'attaquait à la gloire, au triomphe, et de là des excès de
représailles. Dans la détresse spirituelle de Rome, c'était le Scévola
chrétien, et que trois cents autres ne suivaient pas.
On perdrait soi-même la juste mesure si on le voulait juger sur le
pied d'un philosophe impartial. Il y a de la guerre dans son fait, du
Voltaire encore. C'est la place reprise d'assaut sur Voltaire à la
pointe de l'épée du gentilhomme. L'assaut est brillant, meurtrier; mais
j'en suis bien fâché pour la place, le gentilhomme valeureux ne la
gardera pas.
«Il y a des jours où l'esprit s'éveille au matin, l'épée hors du
fourreau, et voudrait tout saccager.» On est tenté parfois d'appliquer
cette pensée à ce pur esprit, si aiguisé, si militant; on se le
représente, sentinelle comme perdue en cette lointaine Russie,
s'éveillant le matin tout en flamme, en fureur de vérité, dans son
cabinet solitaire, ne sachant où frapper d'abord, mais voulant tout
saccager de ce qu'il croit l'erreur, tout reconquérir et venger comme
avec le glaive de l'Archange.
Dans l'ordre secondaire des vérités historiques, il n'a pas ménagé les
coups en tous sens et les paradoxes; on sait trop le plus célèbre sur
l'Inquisition espagnole, cette institution _salutaire_; c'étaient des
conséquences forcées qu'il tirait en haine du lieu-commun. Il y avait
conviction encore chez lui, mais conviction instantanée et moins
essentielle: «Dans toutes les questions, écrivait-il à une amie, j'ai
deux ambitions: la première, le croirez-vous? _ce n'est pas d'avoir
raison_, c'est de forcer l'auditeur bénévole de savoir ce qu'il dit.»
Quant à l'auditeur _non bénévole_, il n'était pas fâché de le mettre
hors d'état de savoir ce qu'il disait. Il faut surtout voir, dans la
plupart de ses paradoxes, des chicanes d'érudition, des contre-parties
neuves qu'il faisait à la déclamation du ses adversaires, pour les jeter
en colère et hors d'eux-mêmes: c'était un démenti bien retentissant
qu'il leur lançait jusque sur leur point le plus fort, pour les faire
délirer. A _insolent insolent et demi_.
Il y a de ces esprits élevés, hardis, même insolents (je répète ce
mot inévitable), qui ne vous enfoncent ainsi la vérité que par leurs
pointes. On la trouve aussitôt comme par opposition à eux; mais, sans
eux et sans leur insulte, on ne l'aurait pas trouvée. On pourrait citer
nombre de ces vérités dues à de Maistre, auxquelles on ne se serai!
jamais élevé graduellement et progressivement en partant du point de vue
libéral. Il vous fait brusquement sauter, on s'écrie; on revient un peu
en deçà, on y est. C'est sans doute ce qu'il avait voulu.
Il voulait s'égayer aussi; il avait sa verve. Il disait souvent à
l'un de ses amis en le consultant à propos des _Soirées de
Saint-Pétersbourg_: «Mettons cela, ajoutons cela encore, ça les fera
enrager là-bas.» Il écrivait à un autre: «Laissons-leur cet os à
ronger.»--_Là-bas_, c'est-à-dire Paris, Paris et l'esprit qui y régnait;
c'était pour lui à la fois Carthage à détruire, Athènes à narguer, sinon
à charmer. Athènes, qui aime avant tout qu'on s'occupe d'elle, quand
ce serait pour l'insulter et pour la battre, Athènes s'est montrée
reconnaissante.
Au fait, il aimait la France, quoiqu'il ne dût jamais venir à Paris que
quelques jours sur la fin. Il se sentait heureux quand il pouvait dire
_nous_; il est vrai que ce bonheur-là lui fut accordé bien rarement.
Sa colère ressemblait tout à fait à celle de l'Écriture: «Mettez-vous en
colère et ne péchez pas.» C'était un tonnerre en vue du soleil de vérité
et dans les sphères sereines, la colère de l'intelligence pure. Il eût
vu Bacon, qu'au premier mot de rencontre et d'accord, au moindre signe
commun dans le même symbole, il lui aurait sauté au cou.
On l'a pu trouver bien dur pour les protestants; il a l'air, en vérité,
de ne les admettre à aucun degré comme chrétiens, comme frères. On
cite son mot presque affreux à Mme de Staël, qui le voyant à
Saint-Pétersbourg, le voulut mettre sur l'Église anglicane et sur ses
beautés: «Eh bien, oui, madame, je conviendrai qu'elle est parmi les
Églises protestantes ce qu'est l'orang-outang parmi les singes.» Ce qui
doit choquer dans ce mot n'est pas ce qui tombe sur l'Église anglicane,
laquelle cumule en effet toutes les cupidités et les hypocrisies.
Pourtant on peut opposer de M. de Maistre un beau et touchant passage
dans le _Principe générateur_[203]. Insistant sur la nécessité d'un
interprète vivant et d'un pontife de vérité: «Nous seuls, dit-il,
croyons à la _parole_, tandis que nos _chers ennemis_ s'obstinent à ne
croire qu'à l'_écriture_.... Si la _parole_ éternellement vivante ne
vivifie l'écriture, jamais celle-ci ne deviendra _parole_, c'est-à-dire
_vie_. Que d'autres invoquent donc tant qu'il leur plaira la parole
muette, nous rirons en paix de ce _faux Dieu_, attendant toujours avec
une tendre impatience le moment où ses partisans détrompés se jetteront
dans nos bras, ouverts bientôt depuis trois siècles.» Tout ce passage
est d'un bel accent.
[Note 203: Paragraphe XXII.]
Particulièrement lié à Lausanne et à Genève avec beaucoup
d'_hérétiques_, il sut cultiver et garder jusqu'à la fin leur amitié. Un
jour qu'il avait parlé avec beaucoup de feu contre les premiers fauteurs
de la Révolution, Mme Huber (de Genève) lui dit: «Oh! mon cher comte,
promettez-moi qu'avec votre plume si acérée vous n'écrirez jamais contre
M. Necker personnellement.» Elle était un peu cousine de M. Necker. Il
promit. A quelque temps de là, vers 1819, à l'occasion, je crois, du
congrès de Carlsbad ou d'Aix-la-Chapelle, parut une brochure de l'abbé
de Pradt où M. Necker était maltraité. On crut un moment que M. de
Maistre en était l'auteur. Quelqu'un le dit à Mme Huber: «Eh bien! votre
comte de Maistre, il vous a bien tenu parole....»Elle répondit: «Je n'ai
pas lu le livre ni ne le lirai; mais si M. Necker y est attaqué, il
n'est pas du comte de Maistre, car il n'a en tout que sa parole.» Belle
certitude morale en amitié, de la part d'un de ces _chers ennemis!_
M. de Maistre, me dit-on encore, était à certains égards un homme
inconséquent: il se plaisait à tout, à toute lecture, au trait
qui l'attirait. On raconte que Sieyès et M. de Tracy lisaient
perpétuellement Voltaire; quand la lecture était finie, ils
recommençaient; ils disaient l'un et l'autre que tous les principaux
résultats étaient là. M. de Maistre, sans le lire sans doute ainsi par
édification, l'ouvrait souvent aussi et par divertissement, pour se
mettre en humeur. Telle femme de ses amies n'a connu beaucoup de
Voltaire que par lui. Mais c'était à son imagination qu'il accordait ce
plaisir, sans jamais laisser entamer l'idée ni la foi. Excursion faite,
la conclusion rigoureuse revenait toujours.
Sous ce dernier aspect, on peut le donner comme le plus conséquent des
hommes, celui de tous chez qui la foi, l'idée acceptée et crue, était
le plus devenue la substance et faisait le plus véritablement loi. A
quelque point de la circonférence qu'on le prit, sur toutes les parties
et dans tous les points de son être et de sa vie, sa foi entière était à
l'instant présente, s'assimilant tout du vrai, et en chaque doctrine qui
se présentait, martinisme ou autre, séparant le faux comme à l'aide d'un
centre discernant et d'un foyer épurateur; _discrimen acre_. Ici point
de concessions, de doutes, d'influence vaguement reçue, de limites
indécises. L'omniprésence de sa foi y pourvoyait. Si j'en crois de bons
témoins, il mérite d'être reconnu celui de tous les hommes peut-être
en qui un tel phénomène s'est le plus rencontré et qui s'est le moins
permis.
Sa parole semblait aller libre et mordante, sa pensée était sûre, sa vie
grave; vraiment religieux dans la pratique, il n'avait rien de ce qu'on
appelle _dévot_.
Sur les choses purement politiques, il avait une conviction qu'on
pourrait dire secondaire, un peu de ce mépris ultra-montain à l'endroit
des puissances par où a commencé feu l'abbé de La Mennais. Il pourrait
bien m'être arrivé, écrit-il quelque part très-ingénieusement, le même
malheur qu'à Diomède, qui, en poursuivant un ennemi devant Troie, se
trouva avoir blessé une divinité.--Il est persuadé qu'à choses nouvelles
il faut hommes nouveaux, et qu'après la Restauration les vieux et
lui-même sont hors de pratique.--On lui parlait un jour de quelque
défaut d'un de ses souverains: «Un prince, répondit-il, est ce que le
fait la nature; le meilleur est celui qu'on a.» Il disait encore: «Je
voudrais me mettre entre les rois et les peuples, pour dire aux peuples:
_Les abus valent mieux que les révolutions_; et aux rois: _Les abus
amènent les révolutions_.»
A l'article de Rome, il n'a nul doute; il accorde tout, et plus même que
certains Romains ne voudraient [204]. Ce fameux passage des _Soirées_
sur un esprit nouveau, sur une inspiration religieuse nouvelle, a été
interprété dans le sens le plus contraire au sien, et il s'en serait
révolté, affirment ses amis les plus chers, s'il avait vécu: «Ce serait
la pensée la plus capable de réveiller sa cendre, si elle pouvait être
réveillée par nos bruits.» Il accordait tout à Rome et tellement,
qu'il lui accordait cette évolution nouvelle _qu'elle se suggérerait à
elle-même_; mais il ne l'admettait pas hors de là [205].
[Note 204: Voir ci-après _l'Appendice_, à la fin du présent volume.]
[Note 205: Il faut convenir pourtant que la phrase est telle qu'on a
pu s'y méprendre; la voici un peu construite et condensée, comme l'on
fait toujours lorsqu'on tire à soi: «Il faut nous tenir prêts pour un
événement immense dans _l'ordre divin_, vers lequel nous marchons avec
une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs. _Il n'y
a plus de religion sur la terre, le genre humain ne peut rester en cet
état_.... Mais attendez que l'AFFINITÉ NATURELLE DE LA RELIGION ET DE LA
SCIENCE les réunisse dans la tête d'un seul homme de génie. L'apparition
de cet homme ne saurait être éloignée, et _peut-être même existe-t-il
déjà_. Celui-là sera fameux et mettra fin au XVIIIe siècle, qui dure
toujours, car les siècles intellectuels ne se règlent pas sur le
calendrier, comme les siècles proprement dits.... Tout annonce je ne
sais quelle grande unité vers laquelle nous marchons à grands pas.»
(_Soirées de Saint-Pétersbourg_, tome II, pages 279, 288, 294, édition
de 1831, Lyon.) Cette phrase fameuse, un peu composite, je le répète,
a été citée et commentée dans les _Lettres_ d'Eugène Rodrigue,
mort très-jeune, et l'un des plus vigoureux penseurs de l'école
saint-simonienne.]
Il eût été attentif, m'assure-t-on, à plusieurs des jeunes tentatives;
il l'était toutes les fois qu'il ne voyait pas hostilité décidée. Il
jugeait par lui-même, et discernait, sans paresse, sans préjugés;
l'originalité se retrouvait en chacun de ses Jugements.--Au reste, il
n'a guère eu rien à voir à aucune de ces tentatives que nous appelons
_nôtres_; il était disparu auparavant. Contemporain du XVIIIe siècle, il
l'a toujours en présence. Quand il dit _notre siècle_, c'est de celui-là
qu'il s'agit pour lui.
Revenons un peu à ses ouvrages. La Révolution française fut son grand
moment, son point de maturité et d'initiation clairvoyante. Tout ce qui
était là, même à travers la poussière, même dans le sang, il le vit
bien; mais ce qui se prépara ensuite, il n'était plus à côté pour
l'observer. De là ses opinions de plus en plus particulières. Son
esprit confiné en Russie, dans ce belvédère trop lointain, continua de
conclure, de pousser sa pointe et de faire son chemin tout seul. Quand
il se trouva à Paris un moment, en 1817, sa montre ne marquait plus du
tout la même heure que la France: était-ce à l'horloge des Tuileries
qu'était toute l'erreur?
Il est donné au génie de beaucoup prévoir et deviner; rien toutefois
n'est tel que de voir et d'observer en même temps. Si M. de Maistre
a compris d'emblée, à ce degré de justesse, la Révolution française,
c'est, nous l'avons assez montré, qu'il l'avait vue de près et sentie
à fond par sa propre expérience douloureuse. Ce fut là sa grande
inspiration originale et vraie. A mesure qu'il s'en éloigne, il va
s'enfonçant dans la prédiction; il croit sentir en lui _je ne sais
qu'elle force indéfinissable_, ce que nous appellerions l'entrain d'une
grande nature en verve. L'impulsion est donnée; comme Jeanne d'Arc
continua de combattre, il continue de prédire après que le Dieu,
c'est-à-dire le rayon juste du moment, s'est retiré de lui. Le voilà (ô
infirmité humaine!) qui se monte d'autant plus fort et qui tombe
dans l'excentrique, dans le particulier, dans le paradoxe spirituel,
étincelant, mystique et hautain, encore semé d'aperçus, de lueurs
merveilleuses, mais non plus fécond ni frappant en plein dans le but.
A Pétersbourg, il est seul ou n'a affaire qu'à des esprits absolus. La
solitude entête; l'aurore boréale illumine; il écrit n'étant qu'à un
_pôle_. Or, en toute vérité, il faut, pour l'embrasser, tenir à la fois
les deux pôles et l'entre-deux. Dans ce palais des glaces qu'il habite,
les objets se réfléchissent aisément sous des angles qui prêtent à
l'illusion. Ce qui est certain, c'est qu'il ne voit plus la France que
de loin, par les grands événements extérieurs: ce qui s'y engendre et
s'y prépare de nouveau, ce qui demain y doit vivre et n'a pas de nom
encore, il ne le sait pas.
Rien d'étonnant donc, rien d'injurieux à M. Le Maistre, que de
reconnaître qu'il lui est arrivé, à cet esprit si élevé et si avide des
hautes vérités, la même chose qu'on a précisément remarquée de certains
empereurs et conquérants: il a eu ses deux phases. Dans la première,
s'il ne marche pas _avec_, il marche droit du moins _sur_ son temps; il
le contredit, il le croise, en le devançant, en l'expliquant. Dans
la seconde, il veut pousser son oeuvre individuelle, qu'il croit
universelle, son pur paradoxe absolu; il veut faire rétrograder ou
dévier son temps, il le violente; ce ne sont plus que des éclats.
En mai 1809, il achevait d'écrire son petit traité sur le _Principe
générateur des Constitutions politiques_. C'est le premier ouvrage de
lui qui s'échappa de son portefeuille après son long silence; il le
publia à Saint-Pétersbourg dans les premiers mois de 1814[206]. Un
exemplaire en vint en France aux mains de M. de Bonald, un peu après
la Charte: furieux contre la concession royale, le théoricien de
la _Législation primitive_ n'eut rien de plus pressé que de faire
réimprimer le _Principe générateur_ par manière de contre-partie et de
réfutation _ad hoc_. Louis XVIII, l'auguste auteur, piqué dans sa plus
belle page, en voulut à M. de Maistre, auquel autrefois il avait écrit
une lettre de compliments à l'époque des _Considérations_. M. de
Maistre, apprenant cet imbroglio, s'empressa d'écrire à M. de Blacas
pour se justifier de tout dessein de réfutation; il invoqua les deux
grandes preuves, _l'alibi_ et _l'art de vérifier les dates_: il était à
Saint-Pétersbourg, il y écrivait l'ouvrage en 1809, il l'y publiait au
commencement de 1814, avant que Louis XVIII fût rentré en France. Comme
procédé, il avait parfaitement raison, et il demeurait absous. Mais, au
fond, M. de Bonald ne s'était pas trompé sur la portée de l'ouvrage,
qu'il avait pris au bond. Le _Principe générateur_, à chaque page, est
comme un soufflet donné à la Charte et à nos constitutions écrites.
[Note 206: M. de Saint-Victor (préface des _Soirées_) dit que le
_Principe générateur_ fut publié à Saint-Pétersbourg dès 1810; l'exact
Quérard le porte à cette année également; mais je crois que c'est une
méprise qui provient de la date mise à l'ouvrage (mai 1809). L'auteur
dit positivement dans la préface qu'il garde son opuscule en
portefeuille depuis cinq ans.]
Déjà dans les _Considérations_, M. de Maistre avait fort insisté sur
l'ancienne constitution monarchique écrite _es-coeurs_ des Français; il
revient expressément ici sur l'origine _divine_ de toute constitution
destinée à vivre. Nourri de l'antiquité, abreuvé à ses hautes sources et
à ses sacrés réservoirs, il comprend la force et nous révèle le génie
inhérent des législateurs primitifs, des Lycurgue, des Pythagore. Il est
lui-même, comme esprit, de cette lignée des Pythagore et des Platon; il
en retrouve et en fait puissamment sentir l'inspiration politique et
civile, voisine du sanctuaire; en ce sens on a eu raison de dire ce beau
mot, qu'il est le _Prophète du passé_[207].
[Note 207: Ballanche, _Prolégomènes_.]
Mais un autre ordre de temps est venu; de nouvelles conditions générales
ont été introduites dans le monde; un Lycurgue s'y briserait. Il faut
subir son temps pour agir sur lui. M. de Maistre ne voit que les
principes antiques, et les voyant vivants et pratiqués (avec moins de
rigueur pourtant qu'il ne le dit) dans le passé, dans un passé récent,
il a l'air de croire qu'on pourra les replanter exactement tels ou à
peu près dans l'avenir, dans un avenir prochain; il se trompe. Ces
principes, autrefois et hier encore vivants, ainsi replantés, deviennent
aussi abstraits et aussi morts que ceux des constitutionistes et des
faiseurs sur papier dont il se moque. On ne replante pas à volonté les
grands et vieux arbres; et des nouveaux, c'est le cas, pour le réfuter,
de dire avec lui: Rien de grand n'a de grand commencement, _crescit
occulto velut arbor cevo._ En effet, à travers ce qu'il appelle un pur
interrègne, un chaos, quelque chose en dessous s'est péniblement formé,
ou du moins trituré, pétri, préparé; c'est ce quelque chose de nouveau
et de mixte qui doit faire le fond du prochain régime et qui doit vivre.
Il manquait à M. de Maistre, absent, de l'avoir vu de près, _encore sans
nom_ (car le nom de tiers-état dont Sieyès l'avait baptisé au début
n'était que l'ancien). La Constitution de l'an III, dont l'auteur des
_Considérations_ se moque, tenait déjà compte à sa manière, autant
qu'elle le pouvait dans l'effervescence, de cette _moyenne_ encore
informe de la nation que les journées de Fructidor et autres coups
d'État refoulèrent. Le Consulat surtout en tint compte et s'y fonda;
l'Empire à la fin la méconnut tout à fait et se perdit. C'est également
pour avoir méconnu ce quelque chose de mixte qu'elle avait tant
contribué à créer et à organiser, que la Restauration a péri; c'est
parce qu'il le respecte, qu'il l'accommode, et qu'en gros il le
contente, que le régime présent est en train de vivre. Il oublie même
un peu trop de le diriger, et il y cède trop.--Soit.--C'est le défaut
contraire au précédent.--Ce n'est pas un très noble régime, dira-t-on,
qu'un tel régime représentatif et monarchique, avec une seule hérédité,
sans aristocratie véritable, sans démocratie entière et Franche.--Non:
mais c'est un régime sensé, modéré, tolérable assurément, et, qui plus
est, assez heureux.--Mais vivra-t-il? s'écriera le théoricien absolu;
qu'on ne me parle pas de cet enfant au maillot! Combien a-t-il d'années?
Qu'on attende!--Oui, on attendra. Je ne répondrai point que cette forme
de gouvernement elle-même ne soit une préparation, un intervalle, une
transition à de plus souveraines. Mais toutes les formes de gouvernement
en sont là. Il suffit qu'elles vivent avec honneur un certain laps
d'années, et qu'elles procurent durant ce temps à un certain nombre de
générations repos et bonheur, de la manière dont celles-ci l'entendent.
Après quoi ces formes passent, elles se brisent, elles se transforment.
Les historiens, les théoriciens viennent alors, les dégagent de ce qui
les neutralisait souvent et les voilait aux yeux des contemporains, et
en font à leur tour des principes et des systèmes qu'ils opposent aux
nouvelles formes naissantes et à peine ébauchées. Ainsi va le monde; et,
pour qui a la tournure d'esprit religieuse, il y a moyen encore,
dans tout cela, de retrouver Dieu.--Je crois avoir répondu fort
terre-à-terre, mais non pas trop indirectement, à la doctrine du
_Principe générateur_.
En traduisant et en publiant (1816) avec des additions et des notes
le traité de Plutarque sur _les Délais de la Justice divine dans la
Punition des Coupables_, M. de Maistre donnait la mesure de la largeur
et de la spiritualité de son christianisme; en se faisant l'introducteur
et comme l'hôte généreux du sage païen, il disait à tous que les bras
toujours ouverts de son Christ n'étaient pas étroits. Son fameux ouvrage
du _Pape_, publié en 1819, semblait au contraire rétrécir et rehausser
singulièrement le seuil du temple. Il n'aurait voulu que le rendre à
jamais stable et visible, en le fondant sur le rocher.
M. de Maistre fut conduit à son livre du _Pape_ par sa force logique. Il
était pénétré du gouvernement temporel de la Providence et en avait vu
les coups de foudre dans notre Révolution; mais, au lieu de se borner
à reconnaître et à constater, il s'avisa de vouloir compter en quelque
sorte ces coups, d'en sonder la loi mystérieuse et de remonter au
dessein suprême. Son esprit positif et précis ne pouvait s'accommoder
d'une vague idée et d'un à-peu-près de Providence, ne se manifestant que
çà et là. Or, pour faire cette Providence complète et vigilante, et sans
cesse unie à l'homme, il fallait lui trouver un organe et un oracle
permanent. Il n'était pas homme, comme les mystiques, comme Saint-Martin
et les autres, à supposer je ne sais quelle petite Église secrète et
quelle franc-maçonnerie à voix basse, dont le sacerdoce catholique n'eût
été qu'un simulacre sans vertu, une ombre dégradée et épaissie. Quant
aux protestants et aux chrétiens libres, disséminés, croyant à la Bible
sans interprète, c'est-à-dire, selon lui, à l'écriture sans la parole
et sans la vie, il ne s'y arrêtait même pas. Pour lui, le siège et
l'instrument de la chose sacrée devait être manifeste et usuel, visible
et accessible à toute la terre; ce ne pouvait être que Rome; et comme
les objections abondaient, il se fit fort de les lever historiquement,
dogmatiquement, et de tout expliquer: tour de force dont il s'est
acquitté moyennant quelques exploits incroyables de raisonnement,
moyennant surtout quelques entorses çà et là à l'exactitude et à
l'impartialité historiques, comme Voltaire, Daunou et les autres
détracteurs en ont donné dans l'autre sens; mais les entorses de De
Maistre sont magnifiques et à la Michel-Ange. Les autres, les enragés et
les malins, n'ont donné que des crocs-en-jambe.
Je sais tout ce qu'on peut opposer de front et dans le détail à une
pareille théorie et à l'histoire qu'elle suppose et qu'elle impose. De
ce qu'une chose, selon qu'il le croit, est nécessaire pour le salut
moral du genre humain, M. de Maistre en conclut qu'elle est et qu'elle
est vraie. Ce raisonnement est héroïque, il mène loin. Chaque esprit
systématique, au nom du même raisonnement, va nous apporter sa promesse
ou sa menace. M. de Maistre nous dira que, lui, il ne rêve pas, qu'il
y a possession pour son idée, qu'il y a le fait subsistant et reconnu;
mais ce fait lui-même est une question. Pourtant, jusque dans l'excès de
sa théorie pontificale, M. de Maistre ne faisait encore que marquer
sa foi vive et à tout prix au gouvernement providentiel. Bien des
historiens et des philosophes nous parlent dans leurs discours officiels
de la Providence, de laquelle ils ne se préoccupent pas du tout
ailleurs, ne la prenant que comme il prennent leur toque ou leur bonnet
de cérémonie. Le problème qui consiste à chercher à cette Providence un
signe distinct, un fanal terrestre, auquel on puisse la reconnaître pour
s'y diriger, demeure tout entier pendant et nous écrase. Les politiques,
(je ne les en blâme pas) et tous les intéressés qui font semblant de
croire ont beau voiler l'abîme rouvert, l'anxiété douloureuse de bien
des âmes le trahit. Entre une Rome à laquelle on ne croit plus qu'assez
difficilement, et une Providence philosophique qui n'est guère qu'un mot
vague pour les discours d'apparat, bien des esprits inquiets et sincères
se réfugient dans une sorte de religion de la nature et de l'ordre
absolu, qui a déjà essayé plusieurs costumes en ces derniers temps.
I1 n'entre dans mon dessein ni dans mes moyens de discuter
historiquement un livre tel que celui du _Pape_; dogmatiquement, ce
n'est point aux sceptiques qu'il s'adresse, la _couleuvre_ serait trop
forte du premier coup. C'est aux chrétiens plus ou moins séparés
et pourtant fidèles encore à la hiérarchie, c'est aux catholiques
gallicans, aux épiscopaux anglicans, aux Églises grecques photiennes,
qu'il va chercher querelle directe et faire la leçon. Le style en est
grand, mâle, éclairé d'images, simple d'ordinaire, avec des taches
d'affectation; si on peut noter du mauvais goût par points, on n'y
rencontre jamais du moins de déclamation ni de phrases. Il y a du
_sophiste_, a-t-on dit; soit; mais il n'y a jamais de _rhéteur._
Arrangez cela comme vous voudrez.
Quelles que soient les croyances ou les non-croyances du lecteur, il ne
peut qu'admirer historiquement le beau passage (livre II, chapitre V)
sur la translation de l'empire à Constantinople et sur la _fable_ de
la donation, qui est _très-vraie_. De telles vues, dont ce livre offre
maint exemple, rachètent bien de petits excès. Un résultat incontestable
qu'aura obtenu M. de Maistre, c'est qu'on n'écrira plus sur la papauté
après lui, comme on se serait permis de le faire auparavant. On y
regardera désormais à deux fois, on s'avancera en vue du brillant et
provoquant défenseur, sous l'inspection de sa grande ombre. Tout en le
combattant, on l'abordera, on le suivra. En se faisant attaquer par ceux
qui viennent après, il les amène sur son terrain, il les traîne à la
remorque. N'est-ce pas une partie de ce qu'il a voulu?
Un fait positif et piquant, c'est que, dans ce terrible ouvrage du
_Pape_, beaucoup de choses ont été (qui le croirait?) _adoucies_,
plus d'un trait relatif à Bossuet, par exemple. J'ai eu l'honneur de
connaître à Lyon le savant respectable et modeste [208] que M. de Maistre
n'avait jamais vu, mais à qui il avait accordé entière confiance; ce fut
par ses soins que, dans cette ville toute religieuse, foyer de librairie
catholique pour le Midi et la Savoie, se prépara l'édition du _Pape_
et de plusieurs des écrits qui suivirent. Une correspondance régulière
s'était engagée, dans laquelle le consciencieux éditeur ne ménageait pas
les objections, les critiques; M. de Maistre s'y montrait bien souvent
docile, et avec une remarquable facilité, dénué en effet de toute
prétention littéraire proprement dite, comme un homme du monde dont ce
n'était pas le métier. Il n'y avait que les cas réservés où l'idée de
ces _damnés_ Parisiens lui revenait en tête et le faisait insister
sur sa phrase: «Laissons cela, ils aimeront cela;» ou bien: «Bah!
_laissons-leur cet os à ronger_.» Je prends plaisir à répéter ce mot qui
est une clef essentielle dans le De Maistre.
[Note 208: M. Déplace. Voir sur cet homme de bien la très-utile
Notice de M. Collombel, laquelle confirme et développe pleinement nos
assertions. J'en donne un extrait dans l'_Appendice_ ci-après, à la
fin de ce volume.]
Le livre intitulé _de l'Église gallicane dans son rapport avec le
souverain Pontife_ n'est qu'un appendice du _Pape_. Écrit en 1817 à la
fin du séjour en Russie, il ne parut qu'en 1821, vers le temps de la
mort de l'auteur, qui en avait disposé lui-même la publication par une
préface d'août 1820. c'est dans ce fameux pamphlet qu'il s'attaque plus
expressément à Bossuet et à Pascal, à Port-Royal et au jansénisme. Le
chapitre dans lequel j'ai dû examiner et réfuter cette polémique fait
partie de l'ouvrage sur Port-Royal que je continue, et il est tout
entier écrit depuis longtemps. Dans un sujet que j'ai étudié assez à
fond et sur un terrain circonscrit où je me sens le pied solide, je ne
crains pas d'affronter, de choquer M. de Maistre, qui y arrive avec
quelque peu de cette légèreté et de ce bel air superficiel qu'il a
reproché à tant d'autres. Mais détacher et donner ici ce chapitre serait
chose impossible pour l'étendue, et même peu assortie pour le ton. Quand
je fais le portrait d'un personnage, et tant que je le fais, je me
considère toujours un peu comme chez lui; je tâche de ne point le
flatter, mais parfois je le ménage; dans tous les cas, je l'entoure de
soins et d'une sorte de déférence, pour le faire parler, pour le bien
entendre, pour lui rendre cette justice bienveillante qui le plus
souvent ne s'éclaire que de près. Lorsqu'une fois cette tâche est
remplie, je me retrouve au-dehors, je suis en mesure de m'exprimer plus
librement, me souvenant toujours, s'il est possible, de ce que j'ai
dit et jugé; mais je parle plus haut, s'il est besoin, et du ton que
m'inspire la rencontre. Telle est ma morale en ce genre de critique et
de _portraiture_ littéraire; c'est ainsi que j'observe les _moeurs_ de
mon sujet.
Les Soirées de _Saint-Pétersbourg_ suivirent de près l'_Église
gallicane_, et parurent la même année (1821). Il ne leur manque, pour
être complètes, que quelques pages du dernier Entretien, et une autre
Soirée de conclusion que l'auteur voulait ajouter sur la Russie, par
reconnaissance de l'hospitalité qu'il y avait trouvée. Les _Soirées_
sont le plus beau livre de M. de Maistre [209], le plus durable, celui
qui s'adresse à la classe la plus nombreuse de lecteurs libres et
intelligents. On ne lit plus Bonald, on relit comme au premier jour son
libre et mordant coopérateur. Chez lui, l'imagination et la couleur
au sein d'une haute pensée rendent à jamais présents les éternels
problèmes. L'origine du mal, l'origine des langues, les destinées
futures de l'humanité,--pourquoi la guerre?--pourquoi le
juste souffre?--qu'est-ce que le sacrifice?--qu'est-ce que la
prière?--l'auteur s'attaque à tous ces _pourquoi_, les perce en tous
sens et les tourmente: il en fait jaillir de belles visions. La forme
d'entretien amène à chaque pas la variété, l'imprévu, met en jeu
l'érudition, justifie la boutade et le sarcasme, tout en laissant jour à
l'effusion et à l'éloquence. Le _chevalier_, le Français, homme du
monde et honnête homme, c'est le bon sens noble, ouvert et loyal; le
_sénateur_, le Russe-grec, c'est la science élevée, religieuse, un peu
subtile et irrégulière, c'est l'élan philosophique; le _comte_ est ou
veut être le théosophe prudent et rigoureux: on a, dans ce concert
des trois, quelque chose d'un Platon chrétien. Celui qui consent à se
laisser emporter dans cette sphère supérieure, et à diriger son regard
selon le rayon, sent par degrés, en montant, de grandes difficultés
s'aplanir, et bien des notes discordantes d'ici-bas s'apaiser en
harmonie.
[Note 209: «Les Soirées sont mon ouvrage chéri. _J'y ai versé ma
tête_; ainsi, monsieur, vous y verrez peu de chose peut-être, mais au
moins tout ce que je sais.» Lettre du comte de Maistre ù M. Déplace, du
11 décembre 1820.]
En lisant les _Soirées_, on se demande involontairement: M. de Maistre
était-il donc un pur catholique du passé? Ne se rattachait-il par aucune
vue, par aucun éclair, à ce christianisme futur dont M. de Chateaubriand
lui-même, en ses derniers écrits, semble ne pas répudier la venue [210],
dont M. Ballanche a semblé, dès l'abord, ouïr et répéter avec douceur
les Vagues échos? M. de Maistre, malgré tout ce qu'on peut dire, en
croyant bien n'en pas être, et en protestant contre, n'y conspirait-il
point, autant que personne, par mainte pensée hautement échappée? Et
s'il n'y a rien de nouveau en lui, comment se fait-il que, sur ses
drapeaux, la plus novatrice des sectes religieuses de notre âge ait pu
inscrire à son heure tant de paroles prophétiques, à lui empruntées,
pour manifeste et pour devise?
[Note 210: Voir les _Études historiques_, chapitre de l'_exposition_
«Le christianisme n'est point le cercle inflexible de Bossuet; c'est un
cercle qui s'étend à mesure que la société se développe...»]
Ce sont là des questions que nous posons à peine, mais qui se lèvent
devant nous; et comme la lecture de De Maistre met, bon gré mal gré,
en train de prédire, nous nous risquerons à ajouter: Quoi qu'il puisse
arriver dans un avenir quelconque, et même (pour ne reculer devant
aucune prévision), même si quelque chose en religion devait
définitivement triompher qui ne fût pas le catholicisme pur, que ce fût
une convergence de toutes les opinions et croyances chrétiennes, ou
toute autre espèce de communion, De Maistre aurait encore assez bien
compris l'alternative à l'heure de crise, il aurait assez ouvert les
perspectives profondes et assez plongé avant son regard, pour s'honorer
à jamais, comme génie, aux yeux des générations futures vivant sous une
autre loi; il ne leur paraîtrait à aucun titre un Julien réfractaire,
mais bien plutôt encore une manière de prophète à contre-coeur comme
Cassandre, une sibylle merveilleuse.
C'est trop nous hasarder à ces extrémités d'horizon où l'absurde et le
possible se touchent; rentrons vite dans la limite qui nous convient.
Qu'on ne vienne pas tant s'étonner, après les Soirées, que M. de
Maistre, étranger, ait si bien écrit dans notre langue: quand on est de
cette taille comme écrivain, on a droit de n'être pas traité avec cette
condescendance. Compatriote de saint François de Sales, il écrit dans
sa langue, qui se trouve en môme temps la nôtre, dans une langue
postérieure à celle de Montesquieu, et qui tient de celle-ci pour les
beautés comme pour les défauts. Son style, je le répète, est ferme,
élevé, simple; c'est un des grands styles du temps. S'il y a du Sénèque,
comme on l'a remarqué ingénieusement, où donc n'y en a-t-il pas
aujourd'hui? Mais chez lui les défauts de goût, notez-le bien, ne
sont que passagers, pas beaucoup plus forts, après tout, que ceux de
Montesquieu lui-même. Et ce style a l'avantage d'être tout d'une pièce,
portant en soi ses défauts, sans rien de plaqué comme chez d'autres
talents qu'à bon droit encore on admire.
Sans doute M. de Maistre manque essentiellement d'une qualité qui fait
le charme principal des écrits de son frère.--une certaine naïveté
gracieuse et négligente, la _molle atque facetum_, l'_aphelia_. Je
tiens de bonne source que la première fois qu'il eut entre les mains
le _Voyage autour de ma Chambre_, il n'en sentit pas toute la
finesse légère. Il y avait même fait des corrections et ajouté des
développements qui nuisaient singulièrement à l'atticisme de ce charmant
opuscule; mais il eut assez de confiance dans le goût d'une femme,
d'une amie, qu'il voyait alors beaucoup à Lausanne, pour sacrifier
ses corrections et rétablir le _Voyage_, à peu de chose près, dans sa
simplicité primitive. Lorsque plus tard à Saint-Pétersbourg, en 1812, il
en donna une nouvelle édition en y joignant _le Lépreux_, il y mit une
préface spirituelle assurément, mais un peu roide et prétentieuse dans
son persiflage. Montesquieu, encore une fois, a-t-il pu s'empêcher
d'être guindé dans le _Temple de Gnide_?
M. Villemain nous a appris que cette gracieuse navigation sur la Néwa,
qui fait comme l'entrée en scène et la bordure des _Soirées_, est de
la plume du comte Xavier: alliance délicate! déférence touchante! Il
s'agissait d'un paysage; M. de Maistre ne s'était pas cru capable de le
peindre.
Je voile ses _Lettres sur l'Inquisition_ (1822); on les passerait à
peine à un homme d'esprit, très-nerveux, qui aurait été condamné à subir
du _Dulaure_ toute sa vie. En insistant outre mesure sur un sujet odieux
et pénible que la déclamation avait exploité sans doute, et où peut-être
il y avait des amendements historiques à proposer, M. de Maistre a trop
oublié que, là où il s'agit de sang versé et de tortures, la discussion
extrême, le _summum jus_ a tort. Il est des endroits sensibles de
l'humanité qu'il ne faut pas retourner rudement, pas plus que, dans un
hôpital, certaines plaies du malade, pour se donner le plaisir de faire
une démonstration théorique et anatomique exacte.
On trouve, assure-t-on, chez les casuistes de tous les ordres et de
toutes les robes, bien de ces subtilités et de ces saletés que Pascal a
dénoncées particulièrement chez les Révérends Pères; on trouverait,
je le crois, dans les greffes des anciens Parlements, beaucoup de ces
horreurs qu'on est convenu d'imputer surtout à l'Inquisition; mais
qu'importe? il est un degré de récidive et d'habitude où l'on endosse
_très-justement_ (pour parler comme de Maistre) les délits du voisin,
et où l'on paye pour les autres: Escobar ni l'Inquisition ne s'en
relèveront.
Pour le _Bacon_, c'est autre chose, et, si maltraité qu'il ait pu
paraître du fait de notre auteur, il est de force à soutenir l'assaut.
M. de Maistre n'a pas été amené d'emblée à combattre Bacon, pas plus que
Voltaire. Extraordinairement frappé de la Révolution française (il faut
toujours en revenir là), l'ayant jugée _satanique_ dans son esprit, il
en vint à se retourner contre Rousseau d'abord, puis surtout contre
Voltaire, comme étant le grand auteur _satanique_ et anti-chrétien.
Quant à Bacon, il y mit plus de temps et de détours; il aimait
évidemment à le lire et à le citer. Cette belle parole du moraliste, que
_la religion est l'aromate qui empêche la science de se corrompre_, lui
revient souvent. Pourtant, il nous l'avoue, à voir les éloges
universels et assourdissants décernés à Bacon par tout le XVIIIe siècle
encyclopédique, il entra en véhémente suspicion à son égard, et depuis
ce moment le procès du chancelier commença. Il l'avait _pincé_ déjà en
plus d'un passage des _Soirées_; mais ce n'était pas incidemment qu'il
pouvait avoir raison d'un tel accusé; passe pour Locke, simple bourgeois
en philosophie, dont il avait fait justice en un Entretien [211].
[Note 211: Dans le VIe. C'est dans le Ve qu'il avait commencé à
accoster Bacon, à lui porter tant de piquantes atteintes: «Bacon fut un
baromètre qui annonça le beau temps, et, parce qu'il l'annonçait,
on crut qu'il l'avait fait.» Et lorsque, ne voulant pas de lui
pour _soleil_, il essaie de se rabattre à une _aurore_: «Et même,
ajoute-t-il, on pourrait y trouver de l'exagération, car lorsque Bacon
se _leva_, il était au moins dix heures du matin.» Une telle escarmouche
aurait paru à tout autre un combat, mais, pour de Maistre, c'était
peloter en attendant partie.]
M. de Maistre a comme un sens particulier, excellent, pour pénétrer les
ennemis cauteleux du christianisme (Hume, Gibbon), pour les démasquer
dans leurs circuits et leurs ruses. Il crut voir en Bacon un tel
adversaire tout fourré d'hermine, et dès lors il se fit devoir et
plaisir de le montrer nu. On a beaucoup dit que c'était une maladresse
de diminuer le nombre des grands partisans prétendus du christianisme
et d'en retrancher Bacon, que c'était tirer sur ses troupes. Pure
sensiblerie, selon de Maistre, et, pour parler à sa manière, franche
simplicité, si ce n'est duplicité. C'est, en effet, traiter le
christianisme comme un docteur son malade qui a besoin de ménagements
et d'être dorloté. Cet ordre de considérations anodines ne fait rien à
l'affaire, à la vérité, qui est de savoir si Bacon a inventé ou non une
méthode, et dans quelle vue il la voulait, et où cela menait. Dès qu'une
fois De Maistre interroge, il est évident qu'il se ressouvient de son
métier de magistrat; il n'a point appris à procéder comme nos bons
jurés. La manière si habituelle en ce monde de prendre les choses par
la queue est l'opposé de la sienne, qui allait d'abord au chef, à la
racine.
Il faudrait, pour examiner la valeur des accusations sans nombre qu'il
intente à Bacon, y employer tout un volume. Le fait est que Bacon a été
très-peu défendu. Les chefs de l'école éclectique régnante n'ont pas été
fâchés de voir tomber sur la joue du précurseur de Locke ce soufflet
solennel qu'ils ne se seraient pas chargés eux-mêmes de lui donner [212].
Je n'ai pas assez lu ni étudié Bacon pour avoir droit d'exprimer sur
son compte une idée complète; mais toutes les fois que dans ma jeunesse
curieuse, provoqué, harcelé par les éloges en quelque sorte fanatiques
que je voyais décerner invariablement à Bacon en tête de chaque préface,
dans tout livre de physique, de physiologie et de philosophie, j'essayai
de l'aborder, je fus assez surpris d'y trouver un tout autre homme que
celui de la méthode expérimentale stricte et simple qu'on préconisait
[213]; j'y trouvai un heureux, abondant et un peu confus écrivain, plein
d'idées et de vues dont quelques-unes hasardées et même superstitieuses,
mais surtout riche de projets ingénieux, d'aperçus attrayants (_hints_,
_impetus_), d'observations morales revêtues d'une belle forme, dorées
d'une belle veine, et capables de faire axiome avec éclat. Une telle
gloire, où l'imagination a sa part dans la science pour la féconder, en
vaut bien une autre, ce me semble.
[Note 212: L'attaque de De Maistre a plutôt mis en train contre Bacon.
M. F. Huet, dans une thèse ingénieuse (1838), s'est attaché à évincer
tout à fait Bacon, comme autorité, du domaine de la philosophie
intellectuelle; il lui a refusé toute initiative essentielle en cette
partie. Un tel résultat semble bien tranchant, bien absolu. M. Riaux,
qui a mis une judicieuse introduction aux Oeuvres de Bacon (Charpentier,
1843), s'est tenu dans un milieu plus spécieux, plus vraisemblable. Il
faut regretter que l'utile et savant travail de M. Bouillet (_Oeuvres_
de Bacon, 1834) ait paru avant l'attaque de De Maistre. J'indiquerai
encore un sage article de M. Diodati (_Bibliothèque universelle de
Genève_, janvier 1837). Dans le journal _l'Européen_ (février 1837),
M. Buchez a fait aussi de bonnes remarques, entre autres celle-ci, que
jusqu'à présent on citait Bacon à tort et à travers, et qu'un résultat
de l'ouvrage de M. de Maistre sera du moins qu'on n'osera plus invoquer
l'oracle contesté qu'en pleine connaissance de cause.]
[Note 213: Quelques-uns des purs de l'extrême XVIIIème siècle, qui y
avaient regardé de très-près (comme Daunou), estimaient moins Bacon,
mais c'était un secret qu'on se gardait.]
M. de Maistre n'était pas homme à y rester insensible, et il se serait
maintenu, on peut l'affirmer, plus favorable à Bacon, s'il n'avait aussi
été impatienté de tout ce qu'on a débité de lieux-communs à son propos.
C'est bien là l'effet, par exemple, que devait produire Garat, le
faiseur disert de préfaces et de programmes, à son cours des anciennes
Écoles normales: il trouva moyen de mettre hors des gonds l'excellent
Saint-Martin, l'un des élèves, lequel, tout pacifique qu'il était,
l'attaqua sur ses prétentions baconiennes avec chaleur et, qui plus
est, netteté, mais en rendant tout respect à Bacon [214].--Beaucoup
des paradoxes et des sorties de M. de Maistre sont ainsi (faut-il le
répéter?) les éclats d'un homme d'esprit impatienté d'avoir entendu
durant des heures force sottises, et qui n'y tient plus; les nerfs s'en
mêlent: il va lui-même au delà du but, comme pour faire payer l'arriéré
de son ennui.
[Note 214: Voir au tome III des Séances des _Écoles normales_ (édit.
de 1801), page 113; Saint-Martin y marque énergiquement combien personne
ne ressemble moins au simple et mince Condillac que l'ample et fertile
Bacon: «Quoiqu'il me laisse beaucoup de choses à désirer, il est
néanmoins pour moi, non-seulement moins repoussant que Condillac, mais
encore cent degrés au-dessus... Je suis bien sûr que j'aurais été
entendu de lui, et j'ai lieu de croire que je ne l'aurais pas été de
Condillac.... Aussi l'on voit bien qu'il vous gêne un peu. Après vous
être établi son disciple, vous n'approchez de son école que sobrement et
avec précaution.»]
Cet examen de Bacon, publié seulement en 1836, aurait-il été modifié,
complété, c'est-à-dire adouci par lui, s'il l'avait lui-même donné au
public? On y sent, au ton de la querelle, un _tête-à-tête_ de cabinet et
toute la liberté du huis clos. On m'assure qu'il le considérait comme un
ouvrage terminé, _sauf la préface qu'il avait dans la tête_, disait-il
toujours. Pensons du moins qu'il aurait soigneusement vérifié sur place
tous les textes, afin d'éviter le reproche d'avoir quelquefois prêté,
par aggravation, au sens de celui qu'il inculpait. Dans aucun de ses
livres d'ailleurs, M. de Maistre ne se montre plus brillamment et plus
profondément lui-même. Les chapitres des _causes finales_ et de l'_union
de la religion et de la science_ renferment sur l'ordre et la proportion
de l'univers, sur l'art, sur la peinture chrétienne, sur le beau,
quelques-unes, certes, des plus belles pages qui aient jamais été
écrites dans une langue humaine. On y lit cette définition qu'il
faudrait graver en lettres d'or, et qui explique, hélas! si bien
l'absence de son objet en de certains âges: «_Le Beau_, dans tous les
«genres imaginables, _est ce qui plaît à la vertu éclairée_.»
Intelligence platonique, M. de Maistre a compris et défini Aristote
comme pas un de l'école ne l'eût fait; on sent de quel avantage pour lui
c'a été de pratiquer de près et sans intermédiaire ces hauts modèles
[215]; ni Bonald, ni Lamennais [216], ni aucun de ce bord catholique,
n'a été trempé de forte science comme lui. Et il sent l'antiquité
non-seulement dans Aristote, non-seulement dans Platon et Pythagore,
mais jusque dans celui qu'il appelle, avec un mélange de respect et
de charme, _le docte et élégant Ovide_. Puis, tout en goûtant ces
savoureuses douceurs, il ne s'y laisse point _piper_ ni amuser; il veut
le sens, le but sérieux. Si abeille qu'il soit, c'est à la ruche qu'il
revient toujours. Un de ses plus vrais griefs contre Bacon, c'est qu'il
le voit comme une _plume de paon_ de la philosophie, un bel-esprit
amoureux de l'expression et content quand il a dit: _les Géorgiques de
l'âme_.
[Note 215: Il voulut tout lire à la source; il apprit l'allemand pour
mieux pénétrer tout Kant. Sur un exemplaire de ce philosophe, il avait
écrit en tête: _Placo putrefactus_.]
[Note 216: Quand je parle de Lamennais dans cet article, il va sans
dire que c'est toujours du Lamennais d'avant _George Sand_, d'un
Lamennais antédiluvien; ils lurent en correspondance, de Maistre et
lui. «M. de Maistre pourtant (et l'éloquent novateur s'en plaignait) ne
comprenait pas son second volume de l'_Indifférence_,» ce qui signifie
qu'il lui faisait des objections et n'entrait pas volontiers dans cette
méthode un peu trop scolastique et logique avec son esprit platonicien.
Au reste, il est trop clair aujourd'hui qu'ils n'ont jamais dû
s'entendre pleinement. Quant à M. de Bonald, M. de Maistre ne le vit
jamais, mais ils s'écrivaient aussi; l'ouvrage du _Pape_ lui fut adressé
par l'auteur en offrande avec une épigramme de Martial, un _xénion_.
Voilà le gentil Martial en bien grave message.]
En cela même nous croyons que M. de Maistre se montre infiniment trop
sévère. Et nous aussi, simple historien littéraire, il est un côté par
lequel nous ne saurions assez vénérer Bacon et le saluer, comme notre
premier guide et inventeur. Qu'on lise, au livre II _De Augmentis
Scientiarum_, le chapitre IV, dans lequel, distinguant les différentes
espèces d'histoire civile, 1° l'ecclésiastique ou sacrée, 2° la civile
proprement dite, 3° la littéraire, il s'attache à dessiner le cadre de
celle-ci, comme entièrement absente. «Et pourtant, dit-il avec cet éclat
ingénieux qui lui est propre, l'histoire du monde dénuée de cette partie
essentielle, c'est la statue de Polyphème à qui on aurait arraché son
oeil.» Tout le plan qu'il trace dans cette page est admirable d'ordre et
de soins, de conseils de détail, et n'a pas cessé d'être le programme de
tout historien, de tout biographe littéraire digne de ce nom. Il sait
très-bien insister sur ce qu'il ne s'agit pas ici de procéder _à la
manière des critiques, de perdre son temps à louer ou à blâmer_,
mais qu'il importe de raconter, d'expliquer les choses elles-mêmes
_historiquement_, avec _intervention sobre de jugements_. Il insiste
encore sur ce qu'il ne s'agit pas seulement de compiler, de prendre
chez les historiens et les critiques une matière toute digérée, mais de
saisir par ordre les livres essentiels, les monuments principaux, chacun
dans son moment, et alors, non pas en les lisant jusqu'au bout et tout
entiers, mais en les _dégustant_, en sachant en saisir l'objet, le
style, la méthode, d'évoquer par une sorte d'enchantement magique le
_génie_ littéraire d'un temps.--Et cela, il le conseille, non point pour
la pure gloire des lettres, non pour le pur amour ardent qu'il leur
porte (bien qu'il en soit dévoré), non par pure curiosité poussée à
l'extrême (avis à nous autres, amateurs trop minutieux!), mais dans un
but plus sérieux et plus grave, pour suggérer aux doctes dans l'usage
et l'administration de leur science un meilleur régime, de meilleures
méthodes, une prudence et une sagacité plus éclairées. «Il y a lieu,
ajoute-t-il en concluant, de se donner le spectacle des mouvements et
des perturbations, des bonnes et des mauvaises veines, dans l'ordre
intellectuel comme dans l'ordre civil, et d'en profiter.»--Ainsi
s'exprime Bacon en termes formels, et ce n'est que de nos jours, et
depuis très-peu d'années, qu'en France une telle histoire est ébauchée à
grand'-peine!
Nous donc, son disciple aussi, son disciple libre et respectueux, si
notre voix avait la moindre valeur en tel sujet, au milieu de voix si
hautes et si imposantes, nous lui dirions:
«Consolez-vous, Ombre illustre! ils avaient voulu faire de vous un chef
de leur école, un précurseur d'eux-mêmes, et vous avaient tiré à eux,
ajusté à leur taille, et présenté sous un jour étroit, faux et dans
lequel, en vous idolâtrant sans cesse, ils vous avaient diminué.
D'autres sont venus qui ont défait tout cela, qui vous ont rejeté de
leur philosophie, laquelle (je leur en demande bien pardon), pour
être plus savante et moins maigre que la précédente, me semble bien
artificielle aussi. Consolez-vous encore une fois d'être hors de toutes
ces questions d'école, car qui dit _école_ dit une chose officielle,
convenue et à demi mensongère, et qui, d'un côté ou d'un autre,
croulera. Excommunié par de Maistre qui croyait, peu accueilli par les
héritiers de ce Descartes _qui ne doutait de rien_, restez, vous, ce que
vous étiez,--un libre et hardi investigateur de toute noble étude, un
amateur éclairé de toute connaissance et de toute belle pensée, un
écrivain éclatant et perçant, dont les mots honorent tous les sentiers
où vous avez passé, et avec qui l'on trouve à s'enrichir chaque jour,
dans quelque voie que l'on s'engage. Restez vous-même, ô Bacon! et,
quelle qu'ait été votre vie avec ses torts et ses infortunes, soyez
salué à jamais un des auteurs originaux les plus à consulter, un des
moralistes les plus relus, un des bienfaiteurs, en un mot, de l'humaine
culture!»
Pendant son séjour en Russie, M. de Maistre entretenait une vaste
correspondance. Un grand nombre des lettres qu'il écrivait, par le
sérieux des questions et le développement qu'il y donne, seraient dignes
de l'impression. On en a pu juger d'après le peu qui s'est échappé çà et
là, et qu'on a publié dans divers journaux [217]. A tous les trésors de la
science et du talent, M. de Maistre joignait une sensibilité exquise,
qu'il portait dans les plus simples relations de la vie. Admirateur
passionné des femmes, il trouvait dans ce commerce pur une sorte de
charme idéal pour sa vie austère; il recherchait volontiers leur
suffrage et se plaisait à cultiver leur amitié. Une bienveillance
précieuse nous a permis d'extraire quelques passages d'une de ces
correspondances, qui date des années 1812-1814. Je prendrai presque au
hasard; l'homme saisi dans l'intimité achèvera de s'y dessiner.
[Note 217: Voir _le Mémorial catholique_, juin et juillet 1824; le
journal _la Presse_, 8 novembre 1836; _l'Institut catholique_, recueil
mensuel qui se publie à Lyon, tome IV, août 1843, etc., etc.]
«..... Je me tiens très-honoré (écrivait-il donc à une spirituelle jeune
dame) de vous avoir appris un mot; mais ce qui me serait un peu plus
agréable, ce serait de jouir avec vous de la chose même dont je n'ai pu
vous apprendre que le nom. _Castelliser_ avec votre famille serait pour
moi un état extrêmement doux, et puisque vous y seriez, il faudrait bien
prendre patience; mais, hélas! il n'y a plus de château pour moi. La
foudre a tout frappé; il ne me reste que des coeurs; c'est une grande
propriété quand ils sont pétris comme le vôtre. L'estime que vous voulez
bien m'accorder est mise par moi au rang de ces possessions précieuses
qu'heureusement personne n'a droit de confisquer. Je cultiverai toujours
avec empressement un sentiment aussi honorable pour moi. Jadis les
chevaliers errants protégeaient les dames; aujourd'hui c'est aux dames à
protéger les chevaliers errants: ainsi, trouvez bon que je me place
sous votre _suzeraineté_.» «.... Je gémis comme vous de cette folle
obstination de notre ami--, qui aime mieux manquer de tout à Paris que
d'être ici à sa place, au sein d'une grande et honorable aisance; mais
regardez-y bien, vous y verrez la démonstration de ce que j'ai eu
l'honneur de vous dire mille fois: je suis moins sûr de la règle de
trois, et même de mon estime pour vous, que je ne le suis d'un profond
ulcère dans le fond de ce coeur plié et replié, où personne ne voit
goutte. Ce monde n'est qu'une représentation; partout on met les
apparences à la place des motifs, de manière que nous ne connaissons les
causes de rien. Ce qui achève de tout embrouiller, c'est que la vérité
se mêle parfois au mensonge. Mais où? mais quand? mais à quelle dose?
C'est ce qu'on ignore. Rien n'empêche que l'acteur qui joue _Orosmane_
sur les planches ne soit réellement amoureux de _Zaïre_; alors donc
lorsqu'il lui dira:
Je veux avec excès vous aimer et vous plaire, il dit la vérité. Mais
s'il avait envie de l'étrangler, son art aurait imité le même accent,
_tant les comédiens imitent bien l'homme_! Nous, de notre côté, nous
déployons le même talent dans le drame du monde, _tant l'homme imite
bien le comédien_! Comment se tirer de là?»
«....Je me suis occupé sans cesse de vous, je puis vous l'assurer, dès
que j'ai eu connaissance de l'incommodité de M. votre père. Je voulais
et je ne voulais pas vous écrire, je voulais et je ne voulais pas
aller à Czarskozélo... Ah! le vilain monde! souffrances si l'on aime,
souffrances si l'on n'aime pas. Quelques gouttes de miel, comme dit
Chateaubriand, dans une coupe d'absinthe.--Bois, mon enfant, c'est pour
te guérir.--Bien obligé; cependant, j'aimerais mieux du sucre.--A
propos de sucre, j'ai reçu votre lettre du....»
Je saute par-ci par-là quelques petites phrases un peu bien précieuses
et maniérées; mais ce qui paraît tel au lecteur a souvent été une pure
plaisanterie agréable de société:
«....Que dire de ce que nous voyons? rien. _Et quel temps fut jamais
plus fertile en miracles_? Nous en verrons d'autres, tenez cela pour
sûr, et ne croyez pas que rien finisse comme on l'imagine. Les Français
seront flagellés, tourmentés, massacrés, rien n'est plus juste, mais
point du tout humiliés. Sans les autres, et peut-être malgré les autres,
ils feront...--Eh! quoi donc?--Ah! madame, tout ce qu'il faut et tout
ce qu'on n'attendait pas. Voilà un vers qui est tombé de ma plume, mais
n'ayez pas peur de la rime, c'est bien assez de la raison.»
«Que vous aurez de choses à nous dire (1813), et que j'aurai pour mon
compte de plaisir à vous entendre! Je vous ai envié celui de parcourir
un pays si intéressant (la Prusse probablement) dans un moment
d'enthousiasme et d'inspiration. Je ne cesserai de le dire comme de le
croire, l'homme ne vaut que parce qu'il croit. Qui ne croit rien ne vaut
rien. Ce n'est pas qu'il faille croire des sornettes; mais toujours
vaudrait-il mieux croire trop que ne croire rien. Nous en parlerons
plus longuement. Quel immense sujet, madame, que les considérations
politiques dans leurs rapports avec de plus hautes considérations!
Tout se tient, tout s'accroche, tout se marie; et lors même que
l'ensemble échappe à nos faibles yeux, c'est une consolation cependant
de savoir que cet ensemble existe, et de lui rendre hommage dans
l'auguste brouillard où il se cache [218].--Depuis que vous nous avez
quittés, j'ai beaucoup griffonné, mais je ne suis pas tenté de faire une
visite à M. Antoine Pluchard [219]. Il n'y a point ici un théâtre pour
parler un certain langage. Le grand théâtre [220] est maintenant fermé, et
qui sait _si_ et _quand_ et _comment_ il se rouvrira?
[Note 218: Voilà l'expression humble et vraie d'une sorte d'obscurité
humaine jusqu'au sein de la foi; il en a tenu trop peu de compte dans
ses écrits.--Se rappeler pourtant le beau passage assez analogue des
_Considérations_, que j'ai cité au commencement de cet article.]
[Note 219: Le libraire-imprimeur à Pétersbourg.]
[Note 220: Toujours la France.]
Je travaille, en attendant, tout comme si le monde devait me donner
audience, mais sans aucun projet quelconque que celui de laisser tout à
Rodolphe [221]. Si par hasard, pendant que je me promène encore sur cette
pauvre planète, il se présentait un de ces moments d'à-propos sur
lesquels le tact ne se trompe guère, je dirais à mes chiffons: _Partez,
muscade_! mais, quoique je regarde comme sûr que ce moment arrivera,
cependant son importance me persuade «qu'il est encore fort éloigné.»
[Note 221: Son fils, qui servait alors dans les armées coalisées.]
On n'est pas fâché de surprendre son opinion sur Napoléon et les
généraux alliés qui le combattent (1814):
«Au moment où je vous écris, je n'ai point encore de lettres de
Rodolphe. Malgré tout ce qu'on me dit, je suis fort en peine, non pas
tant pour cette blessure de Troyes que pour tout ce qui a suivi; car
il fait chaud dans cette France. Tout ce qui se passe me rappelle la
fameuse réponse faite à Charles-Quint par un gentilhomme français son
prisonnier.--_Monsieur un tel, combien y a-t-il d'ici à Paris?--Sire_,
CINQ JOURNÉES, avec une profonde révérence.--Au reste, madame, après le
congrès qui a donné _à notre ami_ Napoléon les deux choses dont il avait
le plus besoin, le temps et l'opinion, on n'a le droit de s'étonner de
rien. Il faut avouer aussi que cet aimable homme ne sait pas mal son
métier. Je tremble en voyant les manoeuvres de cet enragé et son
ascendant incroyable sur les esprits. Quand j'entends parler dans
les salons de Pétersbourg de ses fautes et de la supériorité de nos
généraux, je me sens le gosier serré par je ne sais quel rire convulsif
aimable comme la cravate d'un pendu.»
On n'aurait jamais su mieux définir le rire _sarcastique_ et méprisant,
tel qu'il se le passe quelquefois.--Sur la bigarrure de Pétersbourg en
ces années de refoulement et de refuge, il a son anecdote piquante:
«... Voulez-vous que je vous conte à mon tour quelque chose dans le
genre du _salmigondis_? Le samedi-saint, un jeune nègre de la côte de
Congo a été baptisé dans l'église catholique de Saint-Pétersbourg: le
célébrant était un jésuite portugais; la marraine, la première dame
d'honneur de la feue reine de France, madame la princesse de Tarente; le
parrain, le ministre du roi de Sardaigne. Le néophyte a été interrogé et
a répondu en anglais.--_Do you believe?_--_I believe_.--En vérité, ceci
ne peut se voir que dans ce pays, à cette époque.»
Mais, pour dernière citation, voici une réflexion d'ironique et haute
mélancolie que lui inspire la vue d'une pauvre jeune fille qui se meurt:
«La jeunesse disparaissant dans sa fleur a quelque chose de
particulièrement terrible; on dirait que c'est une injustice. Ah! le
vilain monde! j'ai toujours dit qu'il ne pourrait aller si nous avions
le sens commun. Si nous venions à réfléchir bien sérieusement qu'une vie
commune de vingt-cinq ans nous a été donnée pour être partagée entre
nous, comme il plaît à la loi inconnue qui mène tout, et que, si vous
atteignez vingt-six ans, c'est une preuve qu'un autre est mort à
vingt-quatre, en vérité chacun se coucherait et daignerait à peine
s'habiller. C'est notre folie qui fait tout aller. L'un se marie,
l'autre donne une bataille, un troisième bâtit, sans penser le moins
du monde qu'il ne verra point ses enfants, qu'il n'entendra pas le _Te
Deum_, et qu'il ne logera jamais chez lui. N'importe! tout marche, et
c'est assez.»
En mai 1817, M. de Maistre disait adieu à Saint-Pétersbourg, pour
rentrer dans, sa patrie. L'empereur Alexandre lui témoigna par mille
distinctions flatteuses et charmantes, comme il savait aisément les
rendre, tout le cas qu'il faisait de lui. Un des vaisseaux de la flotte,
qui partait alors pour la France, fut mis à sa disposition: «Une
circonstance aussi inattendue, écrivait-il, m'envoie à Paris, ville
très-connue, et que cependant, selon les apparences, je ne devais jamais
connaître.» Il y séjourna bien peu de temps: arrivé à Paris le 24 juin,
il était rendu à Turin le 22 août. Toutes les dignités et les plus
hautes fonctions l'y attendaient. Indépendamment du titre de Premier
Président, il eut la charge de ministre d'État et de régent de la
Grande-Chancellerie. Mais la face encore si incandescente de l'Europe et
le sol qui tremblait sur bien des points n'étaient pas propres à
donner du calme à ce noble esprit excité; ses illuminations sombres ne
faisaient que gagner en avançant: il avait de ces tristesses de Moïse
et de tous les sublimes mortels qui ont trop vu. Dans une lettre du 5
septembre 1818 au chevalier de..., il écrivait:
«Combien l'homme est malheureux! examinez bien; vous verrez que, depuis
l'âge de la maturité, il n'y a plus de véritable joie pour lui.
Dans l'enfance, dans l'adolescence, on a devant soi l'avenir et les
illusions; mais, à mon âge, que reste-t-il? On se demande: Qu'ai-je vu?
Des folies et des crimes. On se demande encore: Et que verrai-je? Même
réponse, encore plus douloureuse. C'est à cette époque surtout que tout
espoir nous est défendu. Nés fort mal à propos, trop tôt ou trop tard,
nous avons essuyé toutes les horreurs de la tempête sans pouvoir jouir
de ce soleil qui ne se lèvera que sur nos tombes. Sûrement, Dieu n'a
pas remué tant de choses pour ne rien faire; mais, franchement,
méritons-nous de voir de plus beaux jours, nous que rien n'a pu
convertir, je ne dis pas à la religion, mais au bon sens, et qui ne
sommes pas meilleurs que si nous n'avions vu aucuns miracles?
«Plusieurs personnes m'ont fait l'honneur de m'adresser la même question
que je lis dans votre lettre: _Pourquoi n'écrivez-vous pas sur l'état
actuel des choses?_ Je fais toujours la même réponse: du temps de la
_canaillocratie_, je pouvais, à mes risques et périls, dire leurs
vérités à ces inconcevables souverains; mais, aujourd'hui, ceux qui se
trompent sont de trop bonne maison pour qu'on puisse se permettre de
leur dire la vérité. La Révolution est bien plus terrible que du temps
de Robespierre; en s'élevant, elle s'est raffinée. La différence est
du mercure au sublimé corrosif. Je ne vous dis rien de l'horrible
corruption des esprits; vous en touchez vous-même les principaux
symptômes. Le mal est tel, qu'il annonce évidemment une explosion
divine. _Mais quand? mais comment? Ah! ce n'est pas à nous de connaître
le temps_, etc.»
Cette perspective d'une explosion prochaine était devenue son idée fixe.
A le voir avec la tête haute toujours découverte, ses beaux cheveux
blancs et son verbe ardent, enflammé, il avait l'air d'un prophète:
«C'est comme notre Etna, disait un jour un seigneur sicilien qui sortait
de causer avec lui, il a la neige sur la tête et le feu dans la bouche:
_Pare il nostro Etna: la neve in testa ed il fuoco in bocca_.»
Peu de temps avant sa mort, il écrivait à un de ses amis de France: «Je
sens que mon esprit et ma santé s'affaiblissent tous les jours. _Hic
jacet_, voilà ce qui va bientôt me rester de tous les biens de ce monde.
_Je finis avec l'Europe, c'est s'en aller en bonne compagnie_.»--On
m'assure pourtant que ce fut six semaines seulement avant sa mort
qu'il écrivit ce fameux portrait de Voltaire pour le mettre dans les
_Soirées_, au IVe Entretien déjà composé.
Vers la fin de décembre 1820, de graves symptômes se déclarèrent; sa
démarche, ordinairement si ferme et si rapide, devint chancelante, et on
n'osait plus le laisser sortir seul: «Nous nous apercevions bien qu'il
perdait ses forces, écrivait un témoin ami, mais nous étions loin de le
croire en danger; nous supposions plutôt cet affaiblissement dû à l'âge,
dont les effets se hâtaient plus que d'ordinaire et s'accumulaient plus
rapidement. Mais lui, quoiqu'il n'eût aucune maladie, il se sentait
frappé à mort. Je me rappelle que j'avais commencé son portrait, et que,
voulant le mettre dans son costume de chancelier, il me promit de venir,
je «crois, le jour de l'an où il devait faire sa cour au roi. Il vint en
effet; et comme je lui disais qu'il n'aurait pas dû venir ce jour-là,
car il paraissait très-fatigué d'avoir monté notre escalier, il me
répondit, en baissant la voix pour que sa fille qui l'accompagnait ne
l'entendît pas: _J'ai voulu venir aujourd'hui, car je ne pourrai plus
revenir_, et cela avec un sourire si calme et si naturel que l'on aurait
cru qu'il s'agissait d'un petit secret qui aurait pu causer quelque
contrariété. En effet, il cessa de faire des visites; mais il continuait
à s'occuper et à travailler comme à son ordinaire; il n'avait ni fièvre
ni aucune maladie appréciable, seulement un dégoût de la nourriture
qui augmentait de jour en jour, sans pourtant qu'elle lui fît mal.
Il s'affaiblissait si visiblement, que sa famille s'alarmait, et les
médecins aussi, parce qu'ils ne pouvaient en deviner la cause. Je
passais chez lui presque toutes les soirées, et je lui ai entendu faire
plusieurs fois allusion à sa mort prochaine, et toujours de la même
manière, c'est-à-dire avec une paix admirable et le soin de ménager sa
famille, pour laquelle il n'avait jamais été si tendre et si affectueux.
Il s'est fait administrer deux fois, pendant le mois qui a précédé sa
mort» (dont une fois le 29 janvier, jour de la fête de saint François de
Sales). Et ailleurs, dans une lettre de source encore plus intime, on
lit ces détails qui conduisent de plus en plus près et jusqu'à la fin:
«Nous osions cependant nous livrer quelquefois à l'espérance, parce que
ses facultés morales n'avaient jamais été si vives ni si prodigieuses;
pendant cinquante jours qu'a duré sa maladie, il n'a cessé de s'occuper
des affaires de sa charge, de ses affaires domestiques, de la
littérature et de la politique; il nous a dicté plus de cinquante
lettres, et trouvait un grand plaisir dans les lectures continuelles que
nous lui faisions. Étonné lui-même de ce que son esprit ne se ressentait
point de la faiblesse de son corps, il nous disait en riant: _Vous serez
fort surpris de ne trouver plus un jour dans ce lit qu'un pur esprit_.
«Les bonnes oeuvres n'ont jamais cessé de l'occuper, et il versa
beaucoup de larmes, quelques jours avant sa mort, en apprenant qu'une
pauvre femme qu'il avait recommandée au ministre des finances venait de
recevoir une somme considérable: une joie pure colora pour la dernière
fois son noble visage, et, regardant le ciel, il remercia Dieu avec
attendrissement...» Il expira le 26 février 1821, à l'âge de près de
soixante-huit ans.
Les années qui ont suivi, en confirmant quelques-unes de ses vues et en
en contredisant certaines autres, n'ont fait qu'élever de plus en plus
haut son nom et l'autorité de son esprit parmi les hommes. Il est même
arrivé que, lui aussi, lui si isolé de son vivant et si dédaigneux de
la vogue, il a eu en France une espèce d'école, et qu'on s'est mis à le
célébrer, à le contrefaire par lieu-commun. L'histoire de son influence
posthume serait assez longue, assez compliquée, et, ce me semble,
fastidieuse à faire aujourd'hui. C'est de lui surtout qu'il serait exact
de dire ce qu'il a dit lui-même de tout écrivain, d'après Platon, que
la parole écrite ne représente pas toute la parole vive et vraie de
l'homme, _car son père n'est plus là pour la défendre_. M. de Maistre me
paraît, de tous les écrivains, le moins fait pour le disciple servile
et qui le prend à la lettre: il l'égaré. Mais il est fait surtout pour
l'adversaire intelligent et sincère: il le provoque, il le redresse.
Et pour parler à sa manière, on ne craindrait pas de dire, dût-on faire
regarder d'un certain côté, que le disciple qui s'attache aux termes
mêmes de De Maistre et le suit au pied de la lettre est _bête_. La bête
a l'inconvénient de ne venir jamais seule; elle introduit le fripon.
Mais coupons vite avec cette queue fâcheuse et parfaitement indigne d'un
sujet si noble et si grand; tenons-nous jusqu'au bout en présence de la
haute, de l'intègre et vénérable figure. Rappelons-nous à son propos ce
que Bossuet a dit de Rancé dont on venait dénoncer les exagérations, et
appliquons-lui surtout en pleine certitude ce beau mot de Saint-Cyran
sur saint Bernard: «C'a été _un vrai gentilhomme chrétien_.»
Juillet-Août 1843.
(Comme article essentiel à joindre à celui-ci sur le comte de Maistre,
voir ce que j'ai écrit lors de la publication de ses Lettres, au tome IV
des _Causeries du Lundi_; et sur sa _Correspondance diplomatique_, un
article dans le _Moniteur_ du 3 décembre 1860. Voir aussi _Port-Royal_,
tome III, livre III, chap. xiv.)