Frutto senil insu 'l giovenil flore. (TASSE.)

C'est aussi en cette même année 94 que se publiait par les soins du

comte Joseph, parrain et tuteur du livre, le charmant _Voyage autour de

ma Chambre_ de son aimable frère. Ces années de séjour à Lausanne, on le

voit, furent fécondes.

3° _Jean-Claude Têtu, maire de Montagnole, district de Chambéry_, à ses

chers concitoyens les habitants du Mont-Blanc, salut et bon sens! (Daté

de Montagnole, le 10 août 1795).

4° _Mémoire sur les prétendus Émigrés savoisiens_, dédié à la Nation

française et à ses législateurs. (Daté du 15 juillet 1796).

Cette année 96 est celle où parurent, à Neufchâtel d'abord, les

_Considérations sur la France_, par lesquelles M. de Maistre entrait

décidément dans la publicité européenne et devenait l'oracle

éloquent d'une doctrine; mais les écrits que je viens d'énumérer, et

très-différents des deux productions de jeunesse précédemment citées,

restent la préface naturelle, l'introduction explicative et immédiate

des _Considérations_. Il y aura intérêt à parcourir, à connaître par

extraits ces pamphlets et brochures devenus très-rares, et qui même,

sans une bienveillance toute particulière qui est venue au-devant de mes

désirs, me fussent sans doute demeurés introuvables et inconnus.

Je n'ai eu sous les yeux que la _quatrième Lettre d'un Royaliste

savoisien à ses Compatriotes_, datée du 3 juillet 1793; je ne parlerai

donc que de celle-ci, qui avait été précédée nécessairement de trois

autres, et qui semblait même réclamer une suite. La révolution est

consommée en Savoie depuis l'invasion de septembre 1792; l'auteur dit

aux siens: Voyez et _comparez_. L'objet de cette quatrième lettre est

énoncé en tête: _Idée des lois et du gouvernement de Sa Majesté le roi

de Sardaigne, avec quelques réflexions sur la Savoie en particulier_.

«Heureux, lit-on au début, heureux les peuples dont on ne parle pas! Le

bonheur politique, comme le bonheur domestique, n'est pas dans le bruit;

il est le fils de la paix, de la tranquillité, des moeurs, du respect

pour les anciennes maximes du gouvernement, et de ces coutumes

vénérables qui tournent les lois en habitudes et l'obéissance en

instinct.» Et l'auteur montre que tel a été le caractère constant et

le régime de la maison de Savoie, en qui il loue surtout le talent de

gouverner sans jamais se brouiller avec l'opinion. Il commence par citer

quelques-unes des déclamations proférées et publiées à l'occasion de

l'_Assemblée générale des Allobroges_, «la raison éternelle et la

souveraineté du peuple ayant exercé dans cette Assemblée nationale

des Allobroges l'empire suprême que les armes françaises leur avaient

reconquis.» Il ne manque pas les invectives burlesques contre ces

institutions qui sacrifiaient le sang et les sueurs du peuple à

l'entretien des palais et des châteaux (les palais de Savoie!). A

ces banales insultes l'auteur oppose le tableau de ce qu'était ce

gouvernement modéré et paternel: il montre en Savoie le clergé et la

noblesse ne formant pas de corps séparé dans l'État; les libertés de

l'Église gallicane observées par opposition à ce qui avait lieu en

Piémont; le haut clergé sans faste, exemplaire de moeurs; le _bas_

clergé (expression qui était inconnue) jouissant de toute considération,

et la noblesse elle-même paraissant assez souvent dans cette classe des

simples curés. Quant à cette noblesse proprement dite, elle avait des

privilèges sans doute, mais des privilèges très-limités; la qualité

de noble était avant tout un titre honorifique qui obligeait plus

étroitement envers l'État. Chaque jour les grands emplois faisaient

entrer dans la noblesse des hommes, qui obtenaient ainsi une

illustration marquée, sans devenir pourtant tout d'un coup les égaux des

gentilshommes de race:

«La noblesse est une semence précieuse que le souverain peut créer, mais

son pouvoir ne s'étend pas plus loin; c'est au temps et à l'opinion

qu'il appartient de la féconder.»

Suivent des détails de l'ancienne organisation locale.--Le roi de

Sardaigne avait publié un célèbre édit du 19 décembre 1771, pour

l'affranchissement des terres en Savoie et l'extinction des droits

féodaux. Depuis plus de vingt ans, le tribunal supérieur chargé de cette

opération délicate n'avait jamais suspendu ses fonctions.--Mais, à

chaque instant, des vues lumineuses et de haute politique générale

sillonnent le sujet et élargissent les horizons: «Il est bon, dit

le publiciste, en tout ceci purement judicieux, qu'une quantité

considérable de nobles se jette dans toutes les carrières en concurrence

avec le second ordre; non-seulement la noblesse illustre les emplois

qu'elle occupe, mais par sa présence elle unit tous les états, et par

son influence elle empêche tous les corps dont elle fait partie de se

cantonner... C'est ainsi qu'en Angleterre la portion de la noblesse qui

entre dans la Chambre des communes tempère l'âcreté délétère du principe

démocratique qui doit essentiellement y résider, et qui _brûlerait_

infailliblement la Constitution sans cet amalgame précieux.»

Et plus loin: «Observez en passant qu'un des grands avantages de la

noblesse, c'est qu'il y ait dans l'État quelque chose de plus précieux

que l'or[187].»

[Note 187: Ceci commence a se faire sentir. Je dirai plus: en France,

le triomphe de la classe moyenne et d'une certaine élite éclairée, mais

pleine de sa propre opinion, nous a appris qu'il était bon aussi pour

l'agrément qu'il y eût, dans la société quelque chose, non pas de plus

précieux que l'esprit, mais de non fondé exclusivement sur l'esprit,

j'entends un certain esprit fier de lui-même et de sa doctrine.]

Il raille de ce bon rire, qui s'essaye d'abord comme en famille,

ses compatriotes devenus les _citoyens tricolores_, et se moque des

raisonnements sur les assignats: «Lorsque je lis des raisonnements de

cette force, je suis tenté de pardonner à Juvénal d'avoir dit en parlant

d'un sot de son temps: _Ciceronem Allobroga dixit_[188]; et à Thomas

Corneille d'avoir dit dans une comédie en parlant d'un autre sot: _Il

est pis qu'Allobroge_.» Mais déjà il passe à tout moment la frontière et

ne se retient pas sur le compte de la grande nation: «Quand on voit ces

prétendus législateurs de la France prendre des institutions anglaises

sur leur sol natal et les transporter brusquement chez eux, on ne peut

s'empêcher de songer à ce général romain qui fit enlever un cadran

solaire à Syracuse et vint le placer à Rome, sans s'inquiéter le moins

du monde de la latitude. Ce qui rend cependant la comparaison inexacte,

c'est que le bon général ne savait pas l'astronomie.»

[Note 188: Satire VII; il s'agit d'un certain Rufus qui traitait

Cicéron d'Allobroge, comme qui dirait de Racine qu'il est un Béotien ou

un crétin.]

Sur la justice il y a d'assez belles choses, rien qui sente le peintre

futur du _bourreau_. Il rappelle toutefois que, lorsqu'on parlait des

prisonniers d'État renfermés à Miolans, unique prison de ce genre en

Savoie, on était plutôt tenté de s'en prendre au trop de clémence du

prince; que trop souvent les prisons d'État autorisaient les erreurs de

cette clémence, qu'elles dérobaient celui qui était plutôt dû au gibet

ou aux galères, «et faisaient oublier cette maxime d'un homme célèbre,

la plus belle chose peut-être que les hommes aient jamais dite: _La

justice est la bienfaisance des rois_.»--Plus loin, à propos des prisons

de Chambéry, il se plaît à faire ressortir le témoignage favorable de

l'envoyé du Ciel, Howard. Ainsi, sur cette théorie de la rigueur, il n'a

pas encore de parti pris.

Il appelle de tous ses voeux, en finissant, la restauration de

Victor-Amé et s'élève avec passion, avec ironie déjà, contre les

ambitieux voisins qui tant de fois, et au commencement du XVIIe siècle

et depuis lors, ont troublé cet heureux pays: «Rejetez loin de vous

ces théories absurdes qu'on vous envoie de France comme des vérités

éternelles et qui ne sont que les rêves funestes d'une vanité immorale.

Quoi! tous les hommes sont faits pour le même gouvernement, et ce

gouvernement est la démocratie pure! Quoi! la royauté est une tyrannie!

Quoi! tous les politiques se sont trompés depuis Aristote jusqu'à

Montesquieu!... Non, ce n'est point sur la terre la moins fertile en

découvertes qu'on a vu ce que l'univers n'avait jamais su voir, ce

n'est point de la fange du _Manège_ que la Providence a fait germer des

vérités inconnues à tous les siècles:

......... Sterilesne elegit arenas

Ut caneret paucis, mersitque hoe _pulvere_ verum?»[189]

[Note 189: Lucain, livre IX. C'est Caton qui dit admirablement cela de

l'oracle d'Ammon au milieu des sables.]

Et suit un éloge de la monarchie en une de ces images qui vont devenir

familières à l'écrivain et qui saisissent la pensée comme les yeux:

«La monarchie est réellement, s'il est permis de s'exprimer ainsi, une

_aristocratie tournante_ qui élève successivement toutes les familles de

l'État; tous les honneurs, tous les emplois sont placés au bout d'une

espèce de lice où tout le monde a droit de courir; c'est assez pour

que personne n'ait droit de se plaindre. Le _Roi_ est le juge des

courses.»--Que vous en semble? A voir s'ouvrir cette lice grandiose et

presque olympique dont Montesquieu eût envié avec la justesse le relief

éclatant, il devient clair que le lecteur de Pindare n'a point perdu ses

veilles, et que M. de Maistre est déjà trouvé.

Le _Discours à madame la marquise de Costa_ nous le rend avec des

défauts de jeunesse et presque de rhétorique encore, qui tiennent au

genre; mais en même temps on ne perd pas longtemps de vue l'écrivain

nouveau, le penseur original et hardi qui se décèle, qui se dresse par

endroits et va décidément triompher. Les premières pages sont un peu

dans l'imitation et le ton de Voltaire faisant l'éloge funèbre des

officiers morts pendant la campagne de 1741, dans le ton de Vauvenargues

lui-même déplorant la perte de son jeune et si intéressant ami Hippolyte

de Seytres. L'auteur ne vient pas pour distraire, il ne veut pas munie

consoler, il ne veut que s'attrister avec une mère. Il célèbre dès

le début l'éducation morale par opposition à l'éducation

scientifique:--Laisser mûrir le caractère sous le toit paternel,--ne pas

répandre l'enfance au dehors. L'homme moral est plus tôt formé qu'on ne

croit. Au reste, aucun système d'éducation ne saurait être généralisé:

ici on appliqua l'amour; Eugène était son nom, _le Bien-né_. Le

panégyriste s'étend un peu sur les anecdotes d'enfance, _puerilia_: un

jour, on trouva l'enfant occupé à souffler de toutes ses forces le feu

dans une chambre sans lumière: «Je travaille, dit-il, pour faire revenir

mon _nègre_,» il appelait ainsi son ombre.--Eugène fut un enfant

_préservé_. Il cultive les arts, la peinture. Est-ce à Genève qu'il va

suivre ses études? La périphrase l'indiquerait, mais le nom n'y est pas;

l'auteur en est encore aux périphrases comme plus élégantes. Des

pensées élevées et politiques se font jour à travers cette gracieuse

déclamation. Eugène, selon l'usage, entre au sortir de l'enfance dans la

carrière militaire: «Il ne dépend point de nous de créer les coutumes;

elles nous commandent. Leurs suites morales et politiques sont l'affaire

du Souverain; la nôtre est de les suivre paisiblement et de ne jamais

déclamer contre elles.»--Et sur la pureté de moeurs d'Eugène dans sa vie

de garnison: «Pour lui le mauvais exemple était nul, ou changeait de

nature; il n'avait d'autre effet que de le porter à la vertu, par un

mouvement plus rapide, composé de l'attrait du bien et de l'action

répulsive du mal sur cette âme pure comme la lumière.»

Au moment où la Révolution éclate, on dirait que l'auteur lui emprunte

son plus mauvais style pour la peindre: «Un épouvantable volcan s'était

ouvert à Paris: bientôt son cratère eut pour dimension le diamètre de la

France, et les terres voisines commencèrent à trembler. O ma patrie! ô

peuple infortuné!...» Et ailleurs: «Aussi vile que féroce, jamais elle

(la Révolution) ne sut ennoblir un crime ni se faire servir par un grand

homme; c'est dans les pourritures du patriciat, c'est surtout parmi les

suppôts détestables ou les écoliers ridicules du philosophisme, c'est

dans l'antre de la chicane et de l'agiotage qu'elle avait choisi ses

adeptes et ses apôtres.» Ce style-là, loin d'être du bon de Maistre,

n'est que du mauvais La Mennais. Voici qui est mieux:

«Mais c'est précisément parce que la Révolution française, dans ses

bases, est le comble de l'absurdité et de la corruption morale,

qu'elle est éminemment dangereuse pour les peuples. La santé n'est

pas _contagieuse_; c'est la maladie qui l'est trop souvent. Cette

Révolution bien définie n'est qu'une expansion de l'orgueil immoral

débarrassé de tous ses liens; de là cet épouvantable prosélytisme

qui agite l'Europe entière. L'orgueil est immense de sa nature: il

détruit tout ce qui n'est pas assez fort pour le comprimer; de là

encore les succès de ce prosélytisme. Quelle digue opposer à une

doctrine qui s'adressa d'abord aux passions les plus chères du coeur

humain, et qui, avant les dures leçons de l'expérience, n'avait

contre elle que les sages? La souveraineté du peuple, la liberté,

l'égalité, le renversement de toute subordination, le droit à toute

sorte d'autorité: quelles douces illusions! La foule comprend ces

dogmes, donc ils sont faux; elle les aime, donc, ils sont mauvais.

N'importe! elle les comprend, elle les aime. Souverains, tremblez

sur vos trônes!»

Le contre-coup retentit en Savoie; là, ce n'aurait été qu'une querelle

de famille; mais Paris convoite les pauvres montagnes: un petit nombre

de _scélérats_ (je copie) répond au cri d'appel. Le roi, se croyant

menacé, arme. Le 22 septembre 1792, la Savoie est envahie par

l'armée française, et le Piémont près de l'être. Après la défense du

Saint-Bernard (1793), Eugène, grièvement malade, court des dangers: il

semblait «que la Providence voulût tenir ses parents continuellement en

alarmes sur lui et, pour ainsi dire, les _accoutumer à le perdre_.» Il

passe les quartiers d'hiver de 93-94 à Asti. Mais le génie de Bonaparte

prélude déjà à ses prochaines destinées d'Italie, et dicte les

opérations de la campagne qui va s'ouvrir.[190] Dès le 6 avril 94, éclate

l'attaque générale des Français sur toute la chaîne du comté de Nice. Le

27, Eugène, se trouvant avec sa compagnie au sommet de la _Saccarella_,

qui domine le _Col-Ardent_, marche à l'attaque de ce dernier poste, et y

reçoit une balle à la jambe; ses grenadiers l'emportent; trois semaines

après, à Turin, il succombe des suites de sa blessure.--Au moment de sa

mort, «son âme, _naturellement chrétienne_, se tourna vers le Ciel... Il

pria pour ses parents, les nomma tous et ne plaignit qu'eux.»

[Note 190: _Mémoires_ de Napoléon, tome I, page 61.]

Un passage du récit rend avec beauté ce tableau des morts chrétiennes

dont on était désaccoutumé depuis si longtemps en notre littérature,

et que le génie de M. de Chateaubriand, quelques années après, devait

remettre en si glorieux et si pathétique honneur:

«L'orage de la Révolution avait poussé jusqu'à Turin un solitaire de

l'ordre de la Trappe. L'homme de Dieu, présent à ce spectacle, défendait

de la part du Ciel la tristesse et les pleurs. Séparé de la terre avant

le temps, il ne pouvait plus descendre jusqu'aux faiblesses de la

nature; il accusait nos voeux indiscrets et notre tendresse cruelle; il

n'osait point unir ses prières aux nôtres: il ne savait pas s'il était

permis de désirer la guérison de l'ange. Son enthousiasme religieux

effraya celle qui vous remplaçait auprès de votre fils (une belle-soeur

de Mme de Costa); elle pria l'anachorète exalté de diriger ailleurs ses

pensées et de ne former aucun voeu dans son coeur, _de peur que son

désir ne fût une prière_: beau mouvement de tendresse, et bien digne

d'un coeur parent de celui d'Eugène!»

L'auteur adresse et approprie à son héros cette apostrophe célèbre de

Tacite à Agricola, reproduite elle-même de celle de Cicéron à l'orateur

Crassus: «Heureux Eugène! le Ciel ne t'a rien refusé, puisqu'il t'a

donné de vivre sans tache et de mourir à propos.--Il n'a point vu,

madame, les derniers crimes... Il n'a point vu en Piémont la trahison...

Il n'a point vu l'auguste Clotilde sous l'habit du deuil et de la

pénitence...» Mais voici le _finale_ qui s'élève, se détache en pleine

originalité, et devient enfin et tout à fait du grand de Maistre:

«Il faut avoir le courage de l'avouer, madame, longtemps nous n'avons

point compris la Révolution dont nous sommes les témoins, longtemps nous

l'avons prise pour un événement; nous étions dans l'erreur: c'est une

époque, et malheur aux générations qui assistent aux époques du monde!

Heureux mille fois les hommes qui ne sont appelés à contempler que dans

l'histoire les grandes révolutions, les guerres générales, les fièvres

de l'opinion, les fureurs des partis, les chocs des empires et les

funérailles des nations! Heureux les hommes qui passent sur la terre

dans un de ces moments de repos qui servent d'intervalle aux convulsions

d'une nature condamnée et souffrante!--Fuyons, madame; _Encelade se

tourne_.--Mais où fuir? Ne sommes-nous pas attachés par tous les

liens de l'amour et du devoir? Souffrons plutôt, souffrons avec une

résignation réfléchie: si nous savons unir notre raison à la Raison

éternelle, au lieu de n'être que des _patients_, nous serons au moins

des _victimes_.

«Certainement, madame, ce chaos finira, et probablement par des moyens

tout à fait imprévus. Peut-être même pourrait-on déjà, sans témérité,

indiquer quelques traits des plans futurs qui paraissent décrétés.[191]

Mais par combien de malheurs la génération présente achètera-t-elle le

calme pour elle et pour celle qui la suivra? C'est ce qu'il n'est pas

possible de prévoir. En attendant, rien ne nous empêche de contempler

déjà un spectacle frappant, celui de la foule des grands coupables

immolés les uns par les autres avec une précision vraiment surnaturelle.

Je sens que la raison humaine frémit à la vue de ces flots de sang

innocent qui se mêle à celui des coupables. Les maux de tout genre qui

nous accablent sont terribles, surtout pour les aveugles qui disent que

_tout est bien_, et qui refusent de voir dans tout cet univers un état

violent, absolument _contre nature_ dans toute l'énergie du terme. Pour

nous, madame, contentons-nous de savoir que tout a sa raison que nous

connaîtrons un jour; ne nous fatiguons point à chercher les _pourquoi_,

même lorsqu'il serait possible de les entrevoir. La nature des êtres,

les opérations de l'intelligence et les bornes des possibles nous sont

inconnues. Au lieu de nous dépiter follement contre un ordre de choses

que nous ne comprenons pas, attachons-nous aux vérités pratiques.

Songeons que l'épithète de _très-bon_ est nécessairement attachée à

celle de _très-grand_; et c'est assez pour nous: nous comprendrons que

sous l'empire de l'Être qui réunit ces deux qualités, tous les maux dont

nous sommes les témoins ou les victimes ne peuvent être que des actes de

justice ou des moyens de régénération également nécessaires. N'est-ce

pas lui qui a dit, par la bouche de l'un de ses envoyés: _Je vous aime

d'un amour éternel_? Cette parole doit nous servir de solution générale

pour toutes les énigmes qui pourraient scandaliser notre ignorance.

Attachés à un point de l'espace et du temps, nous avons la manie de

rapporter tout à ce point; nous sommes tout a la fois ridicules et

coupables.»

[Note 191: Toute l'oeuvre prochaine, l'oeuvre philosophique et

théosophique de De Maistre, va sortir de là: c'est le premier instant où

on la voit poindre.]

En terminant, l'auteur s'adresse encore à l'_Ombre chérie_ d'Eugène et

retombe un peu dans la déclamation, au moins pour la forme; mais les

germes de son système de réversibilité et d'ordre providentiel viennent

de se montrer et n'ont plus qu'à pousser leur développement. Comme saint

Augustin, en présence des épouvantables catastrophes de son siècle, il

conçoit sa _Cité de Dieu_.

Cité étrange chez l'un comme chez l'autre, plus belle de titre et de

conception que justifiable de détail, dans laquelle le bon sens, la

sagesse humaine, trouvent à s'achopper presque à chaque pas, mais où les

esprits vraiment religieux se satisferont de quelques hautes clartés!

Le pamphlet publié et distribué à Chambéry en août 95, sous le nom de

_Jean-Claude Têtu_, est une Provinciale savoyarde à la portée du peuple,

une petite lettre de Paul-Louis en style du cru. Partant le sel en est

gros et gris, mais il y en a sous la trivialité. Il s'agit de profiter

du nouveau bail réclamé par la France au sujet de la Constitution de

l'an III, pour réveiller l'opinion royaliste dans le pays et pour

pousser à une Restauration:

«..... Nous avons tous sur le coeur cette triste comédie de 1792,

lorsqu'une poignée de vauriens, qui se faisaient appeler _la nation_,

écrivirent à Paris que nous voulions être Français. Vous savez tous

devant Dieu qu'il n'en était rien, et comme quoi nous fûmes tous libres

de dire non, à la charge de dire _oui_?[192]

[Note 192: Il est bon, en histoire, de contrôler les récits l'un par

l'autre, de se placer tour à tour sur chacun des revers des monts.

Croirait-on bien, par exemple, à lire ces assertions positives, qu'il

s'agit du même fait que l'historien de la Révolution française a résumé

si couramment avec son agréable vivacité? «Tandis que ses lieutenants

poursuivaient les troupes sardes, Montesquiou se porta à Chambéry le 28

septembre, et y fit son entrée triomphale, à la grande satisfaction des

habitants, qui aimaient la liberté en vrais enfants des montagnes, et la

France comme des hommes qui parlent la même langue, ont les mêmes moeurs

et appartiennent au même bassin. Il forma aussitôt une assemblée de

Savoisiens pour y faire délibérer une question qui ne pouvait pas être

douteuse, celle de la réunion à la France.» (Thiers, tome III). Claude

Têtu va essayer de répondre dans ce qui suit à cette dernière opinion

si spécieuse. L'historien victorieux nous a dit la journée de l'entrée

triomphale; M. de Maistre, l'un des battus, nous racontera tout à

l'heure le lendemain et le _tous-les-jours_.

Or, voici une belle occasion de donner un démenti à ceux qui nous firent

parler mal à propos. Aujourd'hui, nous ne sommes plus si épouvantés que

nous l'étions alors; nous avons un peu repris nos sens. Croyez-moi,

disons tout rondement que nous n'en voulons plus.

Vous croirez peut-être qu'il y a de l'imprudence à parler si clair?

Au contraire, vous pourrez par là faire grand plaisir à la C. N.

(Convention nationale). Tout le monde sait assez qu'elle a besoin et

partant envie de la paix. Or, cette réunion à la France la gêne, et le

voeu de la nation, quoiqu'il n'ait jamais existé que dans la boîte à

l'encre du citoyen _Gorin_,[193] forme cependant un obstacle très-fort aux

yeux de la C. N., qui est retenue par le point d'honneur plus que par la

valeur de notre pays.

[Note 193: L'imprimeur du département.]

En lui disant la vérité, vous la mettrez à l'aise, et elle vous en saura

gré: ce raisonnement est clair comme de l'eau de roche.

Mais supposons qu'elle pense autrement, qu'elle veuille à tout prix

garder la Savoie et qu'elle y réussisse, que vous arriverait-il pour

avoir dit que vous regrettez votre ancien souverain? Il vous arriverait

d'être particulièrement estimés et chéris par la C. N. elle-même. Tout

le monde ne sait-il pas qu'on aime les gens fidèles partout où ils

se trouvent? Quand il y a de la révolte, de l'impertinence ou de

l'insurgerie, à la bonne heure que les maîtres se fâchent; mais quand on

parle poliment, chacun est libre de dire sa raison; on peut tirer son

chapeau devant le drapeau tricolore et dire qu'on a de l'amitié pour la

croix blanche. Par Dieu! chacun a son goût peut-être!--En disant qu'on

aime les poires, méprise-t-on les pommes?

Si la C. N. vous gardait même après cette déclaration, elle vous

aimerait comme ses yeux; c'est moi qui vous le dis.

Mais ce n'est pas tout. Quand même nous demeurerions Français, il ne

faut pas croire que ce fût pour longtemps; un peu plus tôt, un peu plus

lard, la chose volée revient toujours à son maître. La Savoie est au

roi de Sardaigne depuis huit cents ans, personne ne peut lui faire une

anicroche là-dessus; pourquoi la lui garderait-on? Parce qu'on la lui

a prise, apparemment. Quelle chienne de raison! Demandez au tribunal

criminel du district, vous verrez ce qu'il vous en dira.

La Savoie a bien été prise d'autres fois. On l'a gardée trois ans, cinq

ans, sept ans, trente ans, mais toujours elle est revenue. Il en sera de

même cette fois.

Le roi de France qui était avant celui qui était avant le dernier, fut

un grand fier-à-bras, à ce que tout le monde dit: c'est une chose sûre

qu'il faisait peur à tout le monde, et cependant, quoiqu'il convoitât la

Savoie et qu'il s'évertuât beaucoup pour l'avoir, il ne put jamais en

passer son envie.

Dans ma jeunesse, je ne comprenais pas pourquoi notre petite Savoie

n'était pas une province de France, et comment cette _drumille_ avait pu

vivre si longtemps à côté d'un gros brochet sans être croquée; mais, en

y pensant depuis, j'ai vu combien feu ma grand'mère avait raison quand

elle me disait: _Jean-Claude, mon ami, quand tu< ne comprends pas

quelque chose, fie-toi à celui qui a fait le manche des cerises_.

La Savoie n'est pas à la France parce qu'il ne faut pas qu'elle soit à

la France. Si les Français la possédaient, l'Italie serait flambée; ils

bâtiraient dans notre pays des forteresses à tout bout de champ; ils

feraient des chemins larges comme la grande allée du _Verney_ jusque sur

nos plus hautes montagnes.[194] A la place de l'hospice Saint-Bernard, où

l'on donne la soupe aux pèlerins, il y aurait une bonne citadelle avec

des canons et de la poudre, et toute la diablerie que vous savez; et

puis, au premier moment d'une guerre, ce serait une bénédiction de les

voir dégringoler de l'autre côté! Soyez sûrs qu'ils y descendraient les

mains dans leurs poches, et, quand une fois on est en Piémont, les gens

qui savent un peu comment le monde est fait, disent que ce n'est plus

qu'une promenade. Si M. l'empereur était assez grue pour souffrir que

ces gaillards gardassent la Savoie, il ferait tout aussi bien de les

mettre en garnison à Milan.

[Note 194: Vérifié par le Simplon.]

Mais tandis que la Savoie est au roi de Sardaigne, on ne peut pas être

surpris en Italie. Diantre! c'est bien différent d'être dans un pays ou

d'y aller.

Et nos bons amis les Suisses, croyez-vous qu'ils soient bien amusés

d'entendre les tambours des Français de l'autre côté du lac? Les

Génevois, qui ne sont que des marmousets, les fatiguent déjà

passablement; jugez comme ils ont envie de toucher de tous côtés la

république française! Sûrement les Français ne pourraient pas leur faire

un plus grand plaisir que de s'en aller d'où ils sont venus. Les Suisses

et les Savoyards sont cousins, ils font leurs fromages en paix et ne se

font point d'ombrage. Que les grands seigneurs demeurent chez eux et ne

viennent pas casser nos pots!

Il faudra donc rendre la Savoie parce que tout le monde voudra qu'on la

rende, et quand la C. N. aurait les griffes assez fortes pour la retenir

dans le moment présent, croyez-vous que ce fût pour longtemps? Bah! les

choses forcées ne durent jamais.

Le courage des Français fait plaisir à voir, mais ne vous laissez pas

leurrer par cette lanterne magique. Vous savez que lorsqu'on se rosse un

jour de _vogue_, surtout lorsqu'on est un peu gris, on ne sent pas les

coups; mais c'est le lendemain qu'on se trouve bleu par-ci et bleu

par-là, qu'on se sent roide comme le manche d'une fourche, et qu'il n'y

a pas moyen de mettre un pied devant l'autre.

«Quand la France sera froide, vous l'entendrez crier.»

Ce sont là, il me semble, de ces accents vibrants qui dénotent que,

même sous le masque du Jacques Bonhomme et du Sancho de son pays, M. de

Maistre ne peut pas se déguiser longtemps. Plus loin, pour exprimer

que les Français ne sont pas encore guéris ni près de guérir du mal

révolutionnaire: «S'ils étaient véritablement ennuyés d'être malades,

dit-il, est-ce qu'ils ne se donneraient pas tous le mot pour faire venir

de la _thériaque de Venise?_» Louis XVIII, comme on sait, était alors à

Venise. Le maire de Montagnole continue de prendre ses compatriotes par

tous les bouts, par l'énumération de tous leurs griefs, en réservant

pour le dernier coup l'intérêt de la religion catholique si cher aux

populations. Je continue de citer tout ce qui me paraît un peu

saillant, ce pamphlet curieux étant parfaitement inconnu et introuvable

aujourd'hui:

«Il y a plus de deux cents ans qu'il y eut déjà un tapage en France pour

les affaires de huguenots. Notre curé en parlait un jour avec M. le

châtelain: il appelait cela la _Digne_ ou la _Ligue_, ou la _Figue_,

enfin quelque chose en _igue_. Mais c'était diabolique. Il disait que

celle machine dura je ne sais combien de temps, trente ou quarante ans,

je crois. Sainte Vierge Marie! cela ne fait-il pas dresser les cheveux?

C'est bien pire aujourd'hui, puisqu'alors il y avait des rois, des

princes, des seigneurs, des parlements, en un mot tout ce qu'il fallait

pour faire la besogne après la folie passée; mais à présent que tout le

royaume est en loques, ce sera le diable à confesser pour tout refaire.

Serait-il possible que nous fussions mêlés là-dedans? _Libéra nos,

Dominus_.

«Vous croyez peut-être, vous autres petits messieurs qui avez des habits

de drap d'Elbeuf et des boutons d'acier, que c'est pour vous que le

four chauffe, et que vous serez toujours les maîtres? Ah bien! oui,

fiez-vous-y. On a déjà fait main-basse sur les'municipalités de

campagne, ainsi adieu aux rois de village! il n'y a plus de districts,

ainsi adieu aux rois de petites villes! ne voyez-vous pas comme

tout s'achemine à vous rendre des zéros en chiffre? Quand tout sera

tranquille, le peuple donnera les places à ceux que vous teniez en

prison; et si, pendant cette tempête, quelques champignons sont sortis

de terre, vous n'y gagnerez rien, car les _ci-après_ sont bien plus

insolents que les _ci-devant_.

«On vous amuse aussi en vous parlant de la suppression des impôts.

Sans doute qu'on n'ose pas mettre le peuple de mauvaise humeur dans ce

moment, pour raison; mais seriez-vous assez simples pour croire que, dès

qu'on sera maître de lui, on ne vous chargera pas comme des mulets du

Mont-Cenis? La C. N. a fait tant d'assignats! tant d'assignats! que si

on les collait tous par les bords, il y aurait de quoi couvrir la France

de papier. Malgré ce qu'on en a brûlé dans toutes les gazettes, il en

reste pour 14 milliards: or, savez-vous ce que c'est que 14 milliards?

Pour faire celle somme en numéraire, il faudrait autant de louis qu'il

y a de grains de blé en 455 sacs, mesure de Chambéry, pesant chacun 140

livres poids de marc. Le citoyen _Ginollet_, ci-devant collecteur de la

taille, qui sait l'arithmétique comme son _Pater_, a fait ce compte sur

ma table.

«Mais toutes ces débauches de papier ne peuvent durer, et à la fin, pour

faire face aux dépenses, on vous demandera l'argent que vous avez, et

même celui que vous n'avez pas.

«Enfin, comme il faut toujours garder la meilleure raison pour la

dernière, tenez pour certain que, si vous demeurez Français, vous serez

privés de votre religion. La C. N., disent certaines personnes, a promis

la liberté du culte: oui; mais vous savez bien qu'on n'a rien tenu de

ce qu'on vous avait promis. Souvenez-vous de ce qui se passa lorsqu'on

établit l'Église constitutionnelle. Il n'y eut qu'un cri en Savoie

contre cette manipulation ecclésiastique; mais vos électeurs eurent beau

protester, on ne les écouta pas, et le jour qu'ils s'assemblèrent pour

l'élection de ce drôle d'évêque qui nous a tant fait rire avant de nous

faire pleurer, un des représentants du peuple dit expressément que, _si

les électeurs raisonnaient, on ferait conduire deux pièces de canon à la

porte de la cathédrale_: voilà comment on fut libre.

«Nous avons d'ailleurs un bon témoin de ce qui se passa. Grégoire, l'un

des représentants, n'a-t-il pas dit formellement, dans le sermon qu'il

a débité à la tribune de la Convention sur la liberté des cultes:

_Nous avons promis de votre part la liberté du culte aux habitants du

Mont-Blanc, et nous les avons trompés?_

«C'est clair, cela; mais ce que ce bon apôtre n'a pas dit, c'est qu'il

était venu en Savoie tout justement pour y faire ce qu'il a blâmé dans

les autres.

«Ce n'est pas seulement le culte de la déesse Raison dont nous ne

voulons pas: nous ne voulons rien de nouveau, rien, ce qui s'appelle

rien. On nous l'avait promis; pourquoi nous a-t-on trompés?

«Je l'entendis, ce curé d'Embremenil, le 16 février 1793, lorsqu'il se

donna tant de peine dans la cathédrale de Chambéry pour nous prouver que

l'Église constitutionnelle était catholique. Son discours emberlucoqua

beaucoup de gens; mais, quoiqu'il ait de l'esprit comme quatre, il ne me

fit pas reculer de l'épaisseur d'un cheveu. Quand je le vis en chaire,

sans surplis, avec une cravate noire, ayant à côté de lui un chapeau

rond au lieu d'un bonnet à houppe, et nous disant _citoyen_ au lieu de

_mes frères_ ou _mon cher auditeur_, je me dis d'abord en moi-même:

_Cet homme est schismatique_.

«En effet, quelle apparence que le bon Dieu n'ait fait la religion que

pour les esprits pointus, et qu'il n'y ait pas quelque manière facile de

connaître ce qui est faux? Quand il viendra quelque grivois d'_apôtre_

vous prêcher un _Credo_ de sa façon, au lieu de s'embarquer dans de

grands alibi-forains qui font tourner la tête, vous n'avez, qu'à le

regarder bien attentivement; je veux ne moissonner de ma vie si vous ne

découvrez pas sur sa personne quelque chose d'hérétique, ne fût-ce qu'un

bouton de veste.

«Mais, baste! la C. N. se moque de l'Église constitutionnelle, ce n'est

pas l'embarras; le mal est qu'elle déteste la nôtre et qu'elle n'en

veut point. Ainsi c'est à vous de voir si vous voulez vous trouver sans

religion.

«La liberté du culte qu'on vous a promise depuis quelque temps, n'est

qu'une farce. Si vous êtes catholiques, essayez un peu de jeter à la

poste une lettre adressée _à Sa Sainteté, le Pape, à Rome_, vous verrez

si elle arrivera.

«C'est cependant drôle qu'un catholique ne puisse pas écrire au Pape!

«Et vos évêques, où sont-ils? et vos prêtres, pourquoi ne vous les

rend-on pas? Est-ce agir rondement de promettre une Église catholique,

et de bannir les prêtres catholiques?--Mais, dira-t-on, nous en avons en

Savoie.--Oui, ils y sont à leurs périls et risques. On les a calomniés,

insultés, emprisonnés, fusillés. On recommencera demain, aujourd'hui,

quand on voudra. On n'a point révoqué la loi qui les déporte ni celle

qui confisque leurs biens, après une loi solennelle qui leur permettait

de les administrer par procureur.

«Ne vous laissez donc pas tromper: la rancune contre notre religion est

toujours la même, et, si l'on a fait quelque chose en sa faveur, ce

n'est pas par amitié, ce n'est pas par justice, c'est par crainte. Les

gens de l'_ouest_[195] n'ont pas voulu démordre, il a bien fallu accorder

quelque chose, mais c'est bien à contre-coeur et de mauvaise grâce.

[Note 195: Les Bretons, les Vendéens.]

«Boissy-d'Anglas est, à ce qu'on dit, un des bons enfants de

l'Assemblée; je ne crois pas qu'il aime à tourmenter son prochain.

Cependant, quand il fit son rapport sur la liberté du culte, au nom des

trois comités, il dit tout net que les intérêts de la religion étaient

_des chimères_. Il ajouta: «Je ne veux point décider s'il faut une

religion aux hommes..., s'il faut créer pour eux des illusions et

laisser des opinions erronées devenir la règle de leur conduite. C'est

à la philosophie à éclairer l'espèce humaine et à bannir de dessus la

terre les longues erreurs qui l'ont dominée. C'est par l'instruction que

seront guéries toutes les MALADIES de l'esprit humain. Bientôt vous ne

les connaîtrez que pour les mépriser, ces dogmes absurdes, enfants

de l'erreur et de la crainte: bientôt la religion des Socrate, des

Marc-Aurèle, des Cicéron, sera la seule religion du monde.... Ainsi vous

préparerez le seul règne de la philosophie.... Vous couronnerez avec

certitude la révolution commencée par la philosophie.»

«Il faudrait avoir les yeux pochés pour ne pas voir ici un homme en

colère, qui se console du décret dans la préface.

«Je mentirais au reste si j'assurais que je comprends tout ce morceau,

et que je connais les trois théologiens dont il parle; mais je gagerais

bien à tout hasard mes deux charrues contre un exemplaire de la nouvelle

Constitution, que Socrate, Marc-Aurèle et Cicéron étaient protestants.»

L'objection contre les _trois théologiens_ pouvait porter coup en

Savoie, à cette date de 1795; hors de là elle n'est que gaie.

Et ceci n'est pas, autant qu'on pourrait bien le croire, un accident du

genre. Certes M. de Maistre, par le fond habituel de sa pensée, restera

toujours un écrivain profondément sérieux; mais pourtant on n'a pas fait

en lui la part de ce qui très-souvent dans le détail n'est que gai. On y

aurait gagné de le voir beaucoup plus au naturel et moins terrible.

La dernière des brochures préliminaires de M. de Maistre, que j'aie à

analyser, est son _Mémoire sur les prétendus Émigrés savoisiens_ (1796).

Ici, comme il s'adresse à la législature de France, il sait prendre le

ton convenable, bien qu'énergique, et non sans quelques-uns encore de

ces éclats de parole qui vont devenir le cachet inséparable de son

talent. C'est d'abord tout un tableau de la Terreur en sa malheureuse

patrie. Puisque les grands historiens s'occupent si peu de ces vérités

de détail, de ces bagatelles provinciales et locales, qui gêneraient

leurs évolutions, qu'on veuille bien permettre au biographe de ne pas

les négliger. Les Français, comme on l'a dit, étant entrés en Savoie le

22 septembre 1792, on ne vit, pendant un mois, que ce qu'on voit dans

toutes les conquêtes; mais bientôt, les assemblées primaires ayant été

convoquées, elles nommèrent des députés qui se réunirent à Chambéry sous

le nom d'Assemblée nationale des Allobroges. L'homme influent dans cette

Assemblée qui ne siégea que huit jours, celui qui dirigea tout, et dicta

presque tous les décrets, fut le député Simond, de Rumilli dans le

Mont-Blanc, ci-devant prêtre, guillotiné en 1794. Une loi de cette

Assemblée invita tous les citoyens _qui avaient émigré dès le 1er août_

1792 à reprendre leur domicile dans le terme de deux mois, sous peine de

confiscation de tous leurs biens. On antidatait l'émigration, comme on

voit, et on la faisait même antérieure à l'entrée des Français dans le

pays: c'était pour atteindre certains grands propriétaires.

Les militaires firent leur devoir et restèrent à leur poste, fidèles à

leurs serments. Presque tous les autres (et M. de Maistre de ce nombre),

les femmes surtout et les enfants, rentrèrent en Savoie sur la foi de

l'Assemblée. Au coeur de l'hiver, ils arrivèrent en foule et reprirent

domicile dans le délai qui s'était prolongé jusqu'au 27 janvier 93;

mais, au lieu de la tranquillité qu'ils avaient droit d'attendre, ils

ne trouvèrent qu'une persécution cruelle. L'auteur du mémoire, témoin

oculaire, en signale les hideuses particularités qui ne sont qu'une

variante de ce qui se passait alors universellement; on emprisonne les

hommes d'une part, les femmes de l'autre; on sépare les mères et les

enfants; on sépare les époux: «C'était, disait le représentant Albitte,

pour satisfaire à la décence. La cruauté dans le cours de cette

Révolution a souvent eu, s'écrie l'auteur, la fantaisie de plaisanter:

on croit voir rire l'Enfer: il est moins effrayant quand il hurle.»

Le règlement des prisons destinées à enfermer les suspects les accuse

d'un crime tout nouveau, d'être _coalisés_ de VOLONTÉ _avec les ennemis

de la république_; sur quoi l'auteur ajoute: «Caligula ne punissait que

les rêves, il oublia les désirs!»

Le 1er septembre 1793, tout d'un coup, en vertu d'une détermination

soudaine, à minuit, on tire les détenus de prison et on les transporte

sur des charrettes de Chambéry à Grenoble, où ils manquent en arrivant

d'être massacrés par la populace. Puis un autre caprice les ramène de

Grenoble à Chambéry: le 9 thermidor les sauve: «Sans le 9 thermidor, dit

l'auteur du mémoire, c'est une opinion universelle dans le département

du Mont-Blanc, tous les prisonniers devaient être égorgés.»

Dans un moment si terrible, il arriva ce qui devait arriver: tous ceux

qui purent s'échapper le firent et se réfugièrent soit en Piémont,

soit en pays neutre. Et ici l'auteur invoquant les actes mêmes de la

Convention après le 9 thermidor, démontre que ces émigrés par force

majeure ne sont pas des émigrés.

Redevenue libre, la Convention, dans sa séance du 9 mars 1795, disait

anathème au coup d'État du 31 mai qui avait proscrit les prétendus

fédéralistes.--Une nouvelle loi (celle du 22 prairial) vint au secours

des malheureux qui n'avaient fui la terre de liberté que pour échapper

à la hache de Robespierre: elle rappelait ceux qui s'étaient soustraits

depuis le 31 mai 93.

L'auteur discute avec fermeté et éloquence pour réclamer le bénéfice de

cette loi en faveur des prétendus émigrés savoisiens. Il s'adresse, en

terminant, aux Conseils, il apostrophe le Directoire exécutif et le

rappelle à la clémence et à la justice au début d'un régime nouveau.

M. de Maistre est ici le Lally-Tolendal de sa contrée, comme dans son

pamphlet de _Claude Têtu_ il s'en était montré par avance le Paul-Louis

Courier.

Ces préliminaires une fois accomplis, cette dette payée, et comme tout

échauffé encore de sa guerre de montagnes, il sort enfin de la politique

locale et s'élève au rôle de publiciste européen par ses _Considérations

sur la France_. L'aspect change: ce n'est plus à un _Vendéen de Savoie_

qu'on va avoir affaire, c'est à un contemplateur plutôt stoïque et

presque désintéressé. On a souvent admiré comment M. de Maistre, un

étranger, avait si bien, je veux dire si fermement jugé du premier coup,

et de si haut, la Révolution française; c'est, on vient de le faire

assez comprendre, qu'il n'y était pas étranger, c'est qu'il l'avait

subie et soufferte dans le détail; il ne l'a si bien jugée en grand que

parce qu'il en avait pâti _de très-près_, et en même temps _de côté_. La

double position (outre le génie) était nécessaire. A un certain moment,

il a pu se détacher de la question locale et planer du dehors sur

l'ensemble. Nous allons l'y suivre et le considérer dans cette phase

nouvelle, définitive. Jusqu'ici il nous a suffi de le faire connaître

graduellement et de le produire, non absolu encore, par des extraits,

par des analyses, en nous effaçant. Malgré notre désir et notre

insuffisance, il nous sera difficile de continuer à faire de même, et de

contenir tout jugement contradictoire en face de l'intolérance fréquente

des siens.

Portraits littéraires, Tome II · 第 30 / 38 题