Il me semble difficile, lorsqu'on est arrivé en quelque endroit nouveau,
en quelque coin du monde, pour s'y établir et y vivre quelque temps, de
ne pas s'enquérir tout d'abord de l'histoire du lieu (et, si obscur, si
isolé qu'il soit, c'est bien rare qu'il n'en ait point): quels hommes
y ont passé, s'y sont assis à leur tour; quels l'ont fondé, donjon ou
clocher, maison d'étude ou de prière; quels y ont gravé leur nom sur le
mur, ou seulement y ont laissé un vague écho dans les bois. Ce passé une
fois ressaisi, ces hôtes invisibles et silencieux une fois reconnus, on
jouit mieux, ce semble, du séjour, on le possède alors véritablement,
et le _Genius loci_, que notre hommage a rendu propice, anime doucement
chaque objet, y met l'âme secrète, et accompagne désormais tous nos pas.
Ainsi surtout doit-on faire s'il s'agit d'un lieu de quelque renom,
d'une fondation destinée précisément à perpétuer la mémoire des hommes
et des choses. C'est ce que je n'ai eu garde de négliger pour notre
bibliothèque Mazarine, depuis qu'un indulgent loisir m'y a fait asseoir,
et que le régime du plus aimable des administrateurs [222] nous y rend
les douceurs d'Évandre; je me suis senti sollicité du premier jour
à rechercher l'histoire des prédécesseurs. Un de ces derniers, M.
Petit-Radel, a écrit fort savamment (je dirais peut-être un autre mot si
ce n'était, lui aussi, un ancêtre) l'historique de l'établissement qu'il
administrait. Fondation de Mazarin, mais n'ayant été livrée au public
dans le local et sous la forme actuelle que bien après lui, desservie
durant tout le XVIIIe siècle par une dynastie purement théologique de
docteurs en Sorbonne, cette bibliothèque s'ouvrit, au moment de la
Révolution, û des noms de conservateurs un peu mélangés. Là, Sylvain
Maréchal siégea; il fallut purifier la place. Là, Palissot, vieillard
souriant, revenu de la satire, se consola dans le voisinage de
l'Institut de ne pouvoir pas en être. Boullers, nommé un instant pour
lui succéder en 1814, n'y parut jamais: il se contenta d'envoyer
demander le premier jour, par un reste de vieille habitude, où étaient
les écuries et remises du logement de Palissot, afin d'y loger sans
doute les chevaux qu'il n'avait plus. Montjoie, l'auteur des _Quatre
Espagnols_, si oublié, ne prit que le temps d'y entrer, de s'en réjouir
et d'y mourir. Mais tous ces hôtes passagers qui ne pourraient qu'égayer
d'une anecdote un fond si grave, que sont-ils auprès du fondateur même,
je veux dire le bibliothécaire de Mazarin et le grand bibliographe
d'alors, ce Gabriel Naudé dont le cachet est là partout sous nos yeux,
dont l'esprit se représente à chaque instant dans le choix des livres
et s'y peint comme dans son oeuvre? C'est à lui que je m'attacherai
aujourd'hui, moins encore au savant qu'à l'homme; moi, le dernier venu
et le plus indigne de sa postérité directe, je veux gagner mon titre
d'héritier et lui consacrer, à lui le grand sceptique, cet article tout
pieux, au moins en ce sens-là.
[Note 222: M. de Feletz.]
Un de nos jeunes et curieux amis a fait, il y a bien des années déjà,
une étude de Naudé en cette _Revue_ [223]; il s'est appliqué à toute sa
vie, s'est étendu sur ses divers ouvrages, et a pris plaisir autour de
l'érudit. C'est au moraliste, au penseur, que je vise plutôt ici;
c'est l'esprit de la personne et le procédé de cet esprit que je vais
m'efforcer de dégager, de faire saillir de dessous la croûte d'érudition
assez épaisse qui le recouvre. Tout est dans Bayle, a-t-on dit, mais il
faut l'en tirer pour l'y voir. Combien ce mot est-il plus vrai de Naudé
encore, lequel n'a ni point de vue apparent ni relief saisissable, et
qui étouffe son idée comme à dessein sous une masse de citations et
de digressions! Il s'agit, dans ce bloc confus et presque informe, de
retrouver et de tailler le buste de l'homme. Au bout d'une des salles de
la Mazarine un buste de lui existe en marbre, et fait pendant à celui de
Racine; j'ai souvent admiré le contraste, et je ne sais si c'est ce
que l'ordonnateur a voulu marquer: ce sont bien certainement les
deux esprits qui se ressemblent le moins, les deux écrivains qui se
produisent le plus contrairement; l'un encore tout farci de gaulois,
cousu de grec et de latin, et d'une diction véritablement polyglotte,
l'autre le plus élégant et le plus poli; celui-ci le plus noble de
visage et si beau, celui-là si fin. Il y a de quoi passer entre les
deux. Mais le point où je voudrais relever et voir placer le buste de
Naudé, c'est à son vrai lieu, entre Charron, ou mieux entre Montaigne et
Bayle: il fait le noeud de l'un à l'autre, un très gros noeud, assez dur
à délier, mais qui en vaut la peine. Ôtez encore une fois l'enveloppe et
l'écorce, je résume le sens et j'appelle mon auteur par son vrai nom: un
sceptique moraliste sous masque d'érudit.
[Note 223: _Revue des Deux Mondes_, 15 août 1836, article de M.
Labitte.]
Gabriel Naudé est qualifié _Parisien_, en tête de ses livres, selon la
vieille mode, Parisien comme Charron, comme Villon. Il naquit en février
1609, sur la paroisse Saint-Méry, de parents bourgeois, qui, voyant ses
heureuses dispositions, le mirent de bonne heure aux études. On cite
d'ordinaire ses deux maîtres de philosophie, célèbres pour le temps,
Frey et Padet; mais il serait plus essentiel de rappeler ce que Guy
Patin, son ami de jeunesse, nous apprend. Celui-ci, ayant à s'expliquer
sur les sentiments religieux de Naudé, écrivait à Spon [224]: «Tant que je
l'ai pu connoître, il m'a semblé fort indifférent dans le choix de la
religion et avoir appris cela à Rome, tandis qu'il y a demeuré douze
bonnes années; et même je me souviens de lui avoir ouï dire qu'il avoit
autrefois eu pour maître un certain professeur de rhétorique au collége
de Navarre, nommé M. Belurgey, natif de Flavigny «en Bourgogne, qu'il
prisoit fort...» Or, ce professeur de rhétorique se vantait notoirement
d'être de la religion de Lucrèce, de Pline, et des grands hommes de
l'antiquité; pour article unique de foi, on l'entendit alléguer souvent
certain choeur de Sénèque dans la _Troade_: «Bref, ajoute Guy Patin,
M. Naudé avoit été disciple d'un tel maître,» et il conclut en citant ce
vers expressif du Mantouan que tous les biographes devraient méditer:
Qui viret in foliis venit a radicibus humor.
Cherchez bien, cette humeur et cette séve qui verdoie diversement dans
le feuillage, elle provient de la racine.
[Note 224: _Nouveau Recueil de Lettres choisies de Guy Patin_, tome V,
page 283.]
Le XVIe siècle finissait d'hier quand Naudé naquit. On se figure
difficilement ce que devait paraître cette féconde et forte époque aux
yeux de ceux qui en sortaient, qui en héritaient, et pour qui elle était
véritablement le dernier et grand siècle. Il faut voir comme Naudé
s'en exprime en toute occasion; les admirateurs du XVIIIe siècle n'en
disaient pas plus à l'issue de leur âge fameux. Tant de découvertes
successives et croissantes, canons, imprimeries, horloges, un continent
nouveau, tout récemment l'économie des cieux cédant ses secrets aux
observations d'un Tycho-Brahé et aux lunettes d'un Galilée, voilà ce que
Naudé, jeune, avide de toute connaissance, eut d'abord à considérer, et
il s'en exalte avec Bacon. On aime à l'entendre proclamer _la félicité
de notre dernier siècle_, et on sourit en songeant que c'est celui même
duquel nos littérateurs instruits d'il y a trente ans s'accordaient à
parler comme d'une époque presque barbare. La ressource de l'humanité,
en avançant, est de se débarrasser du bagage trop pesant et d'oublier:
ainsi elle trouve moyen de se redonner par intervalles un peu de
fraîcheur et une soif de nouveauté. Cardan, Pic de la Mirandole,
Scaliger, ces colosses de science, ou mieux, pour parler comme notre
auteur, ces _preux de pédanterie_, aussi merveilleux et plus vrais que
ceux de la Table-Ronde, étaient donc les maîtres familiers de Naudé et
les rudes jouteurs auxquels avait affaire incessamment son adolescence.
Quant à ceux qui avaient écrit en français, tels que Bodin, Charron
et Montaigne, il n'y pouvait voir que ses compagnons de plaisir, tant
c'était facilité de les aborder au prix des autres. Le XVIe siècle
(on avait droit de le croire à l'immensité de l'inventaire) avait et
possédait tout,--tout, hormis ce seul petit fruit assez capricieux,
qui ne vient, on ne sait pourquoi, qu'à de certaines saisons et à de
certaines expositions de soleil, je veux dire le bon goût, ce présent
des Grâces [225].
[Note 225: S'il l'eut sur un point, ce fut en architecture et
sculpture sous les Valois, pas en une autre branche.]
Le bon goût dans les choses littéraires, et la méthode, cet autre bon
goût qui est particulier aux sciences, le XVIe siècle n'en sut point
le prix ni l'usage. Galilée seul fit exception comme savant, et offrit
l'instrument exact à l'âge qui succéda. Auparavant, la confusion tout
le long du chemin compromettait la recherche, et encombrait en fin de
compte la découverte. L'astronomie de ces temps continuait de se mêler
à l'astrologie, la chimie à l'alchimie, la géométrie aux nombres
mystiques; la physique n'avait pas fait divorce avec les charlatans. Ce
n'était pas le vulgaire seul qui parlait de magie. Les superstitions de
toutes sortes trouvaient place à côté de l'audace de la pensée et jusque
dans l'incrédulité philosophique. Les plus grands esprits, Cardan,
Bodin, Agrippa, Postel, inclinent par moments au vertige et aux
chimères. Le résultat de cette vaste époque effervescente à son
lendemain et auprès des esprits rassis, judicieux, critiques, qui
l'embrasseraient par la lecture, devait être naturellement le doute, au
moins le doute moral, philosophique; et de toutes parts le XVIe siècle
finissant l'engendra.
On avait tout dit, tout pensé, tout rêvé; on avait exprimé les idées
et les recherches en toute espèce de style, dans une langue en général
forte, mais chargée et bigarrée à l'excès. Qu'y avait-il à faire
désormais? Quelques écrivains, médiocrement penseurs, doués seulement
d'une vive sagacité littéraire, ouvrirent dès l'abord une ère nouvelle
pour l'expression; le goût, qui implique le choix et l'exclusion,
les poussa à se procurer l'élégance à tout prix et à rompre avec les
richesses mêmes d'un passé dont ils n'auraient su se rendre maîtres.
Ainsi opérèrent Malherbe et Balzac. Quant au fond même des idées, la
révolution fut plus lente à se produire; on continua de vivre sur le
XVIe siècle et sur ses résultats, jusqu'à ce que Descartes vint décréter
à son tour l'oubli du passé, l'abolition de cette science gênante, et
recommencer à de nouveaux frais avec la simplicité de son coup d'oeil et
l'éclair de son génie. Naudé, lui, n'avait aucun de ces caractères
qui étaient propres au siècle nouveau; il ne se souciait en rien de
l'expression littéraire, il ne s'en doutait même pas; et pour ce qui est
d'innover et de renchérir en fait de système, s'il avait jamais pensé à
le faire, c'eût été dans les lignes mêmes et comme dans la poussée du
XVIe siècle, en reprenant quelque grande conception de l'antiquité et
en greffant la hardiesse sur l'érudition. Mais s'il eut à un moment ces
velléités d'enthousiasme, comme semble l'attester son admiration de
jeune homme pour Campanella, elles furent courtes chez lui; il retomba
vite à l'état de lecteur contemplatif et critique, notant et tirant la
moralité de chaque chose, repassant tout bas les paroles des sages, et,
pour vérité favorite, se donnant surtout le divertissement et le mépris
de chaque erreur. Naudé appartient essentiellement à cette race de
sceptiques et académiques d'alors, dont on ne sait s'ils sont plus
doctes ou plus penseurs, étudiant tout, doutant de tout entre eux, que
Descartes est venu ruiner en établissant d'autorité une philosophie
spiritualiste, croyante dans une certaine mesure, et capable de
supporter le grand jour devant la religion [226]. A voir l'anarchie morale
qui régnait durant le premier tiers du siècle, et l'impuissance d'en
sortir en continuant la tradition, on apprécie l'importance de cette
brusque réforme cartésienne à titre d'institution publique de la
philosophie. Quant à l'autre espèce de sagesse plus à huis-clos et dans
la chambre, qui ne s'enseigne pas, qui ne se professe pas, qui n'est pas
une méthode, mais un résultat, pas un début ni une promesse, mais une
habitude et une fin, et de laquelle il faut répéter avec Sénèque: _Bona
mens non emitur, non commodatur_, c'est-à-dire qu'elle est une maturité
toute personnelle de l'esprit, on peut s'en tenir à Gabriel Naudé.
[Note 226: Le dernier des sceptiques érudits de cette race de Naudé et
de beaucoup le plus mitigé et le plus élégant, quoiqu'au fond y tenant
par les racines, c'est Huet, le très-docte évêque d'Avranches. Il
combattit Descartes sur la certitude et reprit en main la thèse de
Sanchez: _Quod nihil scitur_. Mais chez Huet on peut dire que le
scepticisme a moins l'air encore d'être déguisé qu'enchevêtré dans
l'érudition; on ne sait trop jusqu'où il l'étend et à quel point juste
sa religion s'y concilie. Son manteau d'évêque recouvre presque tout.
La portée réelle de son esprit est restée douteuse au milieu de cette
immensité de savoir et de cette longanimité d'indifférence. Il y aurait
un beau travail à faire sur lui.]
Nul, en son temps, ne l'a pratiquée mieux que lui et dans les vraies
conditions du genre, à petit bruit, sans amour-propre, sans montre,
à l'abri des gros livres et comme sous le triple retranchement des
catalogues; car, avec lui, c'est derrière tout cela qu'il la faut
chercher.
Au sortir de sa philosophie, pendant laquelle se noua sa liaison avec
Guy Patin, il s'adonna à l'étude de la médecine, d'abord sous M. Moreau.
C'était en 1622. Sa réputation de capacité et de science s'étendait
déjà hors des écoles. Il avait publié un petit livre, le _Marfore_ ou
discours contre les libelles, dont je ne parlerai pas, attendu que je
ne sais personne qui l'ait lu ni vu. Le président de Mesmes, de cette
famille de Mécènes qui avait nourri Passerat et qui devait adopter
Voiture, le prit pour son bibliothécaire. Il parait que Naudé quitta
cette place un peu assujettissante pour aller étudier à Padoue, en
1626; il en fut rappelé par la mort de son père. En 1628, la Faculté de
médecine le choisit pour faire le discours latin d'apparat, proprement
dit le _paranymphe_, qui était d'usage à la réception des licenciés;
c'était une grande solennité scholaire. Avant de leur décerner le bonnet
doctoral ou, comme on disait, le laurier, et de les lancer dans le
monde, la Faculté, en bonne mère, les faisait louer et préconiser en
public. Ils étaient neuf cette fois, parmi lesquels des noms plus tard
célèbres, Brayer, Guenaut, Rainssant. Naudé s'acquitta de son office
avec splendeur; il prit comme corps de sujet, indépendamment des neuf
petits panégyriques, l'antiquité de l'École de médecine de Paris. On fut
si content de sa harangue en beau latin fleuri, plus que cicéronien et
panaché de vers latins en guise de péroraison, qu'on l'admit tout d'une
voix à compter lui-même parmi les candidats à la licence, de laquelle il
s'était trouvé exclu par son voyage d'Italie. Peu après, Pierre Du Puy,
qui l'estimait fort, parla de lui au cardinal de Bagni, ancien nonce
en France, qui avait besoin d'un bibliothécaire et secrétaire. Naudé
s'attacha à ce cardinal, et le suivit en Italie à la fin de 1630 ou au
commencement de 1631; il y resta onze années pleines, n'étant revenu à
Paris qu'en mars 1642, pour y être bibliothécaire de Richelieu, puis
de Mazarin. Les cardinaux et les bibliothèques, ce furent là, comme on
voit, le constant abri et comme le gîte de Naudé.
Ces onze ou douze années d'Italie et de Rome durent avoir grande
influence sur lui et sur ses habitudes d'esprit; mais on peut dire qu'il
y était bien préparé par la nature. Il suffira pour cela de parcourir
quelques-uns des écrits qu'il publia antérieurement. Avant de les lire
et de les citer, une remarque pourtant, une précaution est nécessaire.
Pour Naudé qui débute vers 1623, et qui s'en va passer hors de France de
longues années, Malherbe ni Balzac ne sont guère jamais venus. Il écrit
en français, sauf l'esprit et le sens, comme le Père Garassus ou comme
le Père Petau, quand ce dernier s'en mêle. Naudé y ajoutait des traits
de plume à la Mlle Gournay, même des fleurettes parfois à la Camus pour
le joli des citations. Camus, Mlle Gournay, Garassus et Petau, ce sont
ses vrais contemporains en style français (si français il y a). S'il
appelle Montaigne _le Sénèque de la France_, il n'en profite guère que
pour s'accorder les citations latines à son exemple. Il prise Charron
plus qu'il ne l'imite en écrivant. En fait de poëtes modernes, il les
ignore. Il parle de la _Pléiade_ comme étant venue _depuis peu_, et Du
Hartas, le grand encyclopédique, paraît seul lui avoir été très-présent;
il le met dans son projet de Bibliothèque en tiers avec le Tasse et
l'Arioste auprès d'Homère et de Virgile. Guillaume Colletet, ce rimeur
né suranné, est son seul poète moderne contemporain.
Dans une lettre de Rome, _Janus Erythreus_, c'est-à-dire Rossi,
parlant d'un dernier voyage qu'y fit Naudé en 1643, pendant lequel
le bibliothécaire infatigable achetait des livres à la toise pour le
cardinal Mazarin et vidait tous les magasins de bouquinistes, nous le
représente, au sortir de ces coups de main, tout poudreux lui-même de
la tête aux pieds, tout rempli de toiles d'araignées à sa barbe, à
ses cheveux, à ses habits, tellement que ni brosses ni époussettes
semblaient n'y pouvoir suffire. Eh bien! le style de Naudé (il faut
d'abord s'y faire) est plein de toiles d'araignées comme sa personne.
Encore une fois, ce n'est pas une raison pour se détourner; il vaut la
peine qu'on l'accoste sous ce costume. Rien de moins _scholar_ au fond
et de moins pédant que lui; il vérifie, aussi bien que Bayle, ce mot de
Nicole, que le pédantisme est un vice, non de robe, mais d'esprit; et,
se rendant justice à lui-même au chapitre 1er de ses _Coups d'État_, il
a pu dire: «.....Car il est vrai que j'ai cultivé les Muses sans les
trop caresser, et me suis assez plu aux études sans trop m'y engager.
J'ai passé par la philosophie scholastique sans devenir éristique, et
par celle des plus vieux et modernes sans me partialiser:
Nullius addictus jurare in verba magistri.
«Sénèque m'a plus servi qu'Aristote; Plutarque que Platon; Juvénal
et Horace qu'Homère et Virgile; Montaigne et Charron que tous les
précédents... Le pédantisme a bien pu gagner quelque chose, pendant sept
ou huit ans que j'ai demeuré dans les colléges, sur mon corps et façons
de faire extérieures, mais je me puis vanter assurément qu'il n'a
rien empiété sur mon esprit. La nature, Dieu merci, ne lui à pas été
marâtre.»
Son premier écrit français connu (je laisse de côté l'introuvable
_Marfore_) est son _Instruction à la France sur la vérité de l'histoire
des Frères de la Rose-Croix_, publiée en 1623. Vers cette année-là, en
effet, «le roi étant à Fontainebleau, le royaume tranquille et Mansfeld
[227] trop éloigné pour en avoir tous les jours des nouvelles, l'on
manquoit de discours sur le change,» enfin les sujets de conversations
par toutes les compagnies étaient épuisés, lorsqu'un mystificateur ou un
fou s'avisa de remuer tout Paris par une affiche placardée aux coins de
rue et qui annonçait la venue mystérieuse des frères Rose-Croix pour
tirer les hommes _d'erreur de mort_, et révéler le grand secret final.
Ces Rose-Croix se rattachaient sans doute à la société de frères que
Bacon dit avoir existé à Paris, et dont il raconte une séance [228]. C'est
cette mystification et cette fourberie des promesses de l'affiche que
Naudé entreprend de réfuter et d'éclaircir. Après s'être raillé, au
début, de l'éternelle badauderie des Français, il explique très-bien
comment cette chimère, cette crédulité, contagieuse des Rose-Croix a pu
naître de l'enivrement d'invention qui suivit le XVIe siècle. Après
tant de nouveautés que l'âge des derniers parents avait vues sortir,
on arrivait aisément à se persuader qu'il n'y avait plus qu'une seule
découverte et qu'une seule merveille qui en méritât le nom. _La nature,
jouant de son reste_, ramassait toutes ses forces pour produire ce
dernier bouquet d'illumination et d'artifice. A lire quelques-uns des
arguments de Naudé, on croirait (sauf le style un peu différent) lire
certaines boutades de Charles Nodier raillant les sectes novatrices
de notre âge, les saint-simoniens ou autres. Sous la plume des deux
railleurs, l'exemple de Postel, de ses ineffables rêveries et de sa mère
Jeanne, qui devait émanciper, racheter les femmes (car Jésus-Christ,
disait Postel, n'avait racheté que les hommes), revient souvent comme
limite extrême des folies savantes. Le Postel fut présent de bonne heure
à Naudé pour lui prouver que tout se peut dire et croire, pour lui
apprendre à se méfier de la sottise humaine, jusqu'en de grands esprits
et au sein de la plus haute doctrine. A l'âge de vingt-trois ans, Naudé
nous paraît déjà dans ce livre ce qu'il sera toute sa vie, revenu et
guéri de l'ambition des nouveautés où il s'était _fantasié_ d'abord, se
rabattant au passé de préférence et aux opinions des anciens, visant à
se réfugier, à pénétrer de plus en plus dans la vérité secrète et entre
sages, _sub rosa_, comme il dit [229]. Le chapitre VII, dans lequel il
commente à sa guise le conseil d'Aristote, _que celui qui veut se
réjouir sans tristesse n'a qu'à recourir à la philosophie_, nous le
montre, au milieu de cette fougue du temps, savourant ce profond plaisir
du sceptique qui consiste à voir se jouer à ses pieds l'erreur humaine,
et laissant du premier jour échapper ce que, vingt-cinq ans plus tard,
il exprimera si énergiquement dans le _Mascurat_: «Car, à te dire vrai,
Saint-Ange, l'une des plus grandes satisfactions que j'aie en ce monde,
est de découvrir, soit par ma lecture, ou par un peu de jugement que
Dieu m'a donné, la fausseté et l'absurdité de toutes ces opinions
populaires qui entraînent de temps en temps les villes et les provinces
entières en des abîmes de folie et d'extravagances.» Aussi quelle pitié
pour lui que la Fronde, et que toutes les frondes! Il fut servi à
souhait durant sa vie.
[Note 227: Un des grands généraux de la guerre de Trente Ans, qui
guerroyait alors dans les Pays-Bas ou en Westphalie.]
[Note 228: Voir de Maistre, _Examen de Bacon_, tome I, page 94.]
[Note 229: La rose, dans l'antiquité, était l'emblème à la fois du
plaisir et du mystère; c'est pourquoi on la suspendait aux festins:
Est rosa flos Veneris, eujus quo furte laterent,
Harpocrati matris dona dicavil Amor.
Inde rosam mensis* hospes suspendit amicis,
Conviva ut sub ea dicta taceuda sciat.
Naudé, qui cite cette épigramme dans la préface de ses _Rose-Croix_, l'a
remise depuis dans son _Mascurat_, et en a fait la plus jolie page de ce
gros in-4°: «La fable ancienne ou moderne dit que le Dieu d'Amour lit
présent au Dieu du Silence, Harpocrate, d'une belle fleur de rose,
lorsque personne n'en avoit encore vu et qu'elle étoit toute nouvelle,
afin qu'il ne découvrît point les secrètes pratiques et conversations de
Vénus sa mère; et que l'on a pris de là occasion de pendre une rose ès
chambres où les amis et parents se festinent et se réjouissent, afin
que, sous l'assurance que cette rose leur donne que leurs discours
ne seront point éventés, ils puissent dire tout ce que bon leur
semble.»--Cette dévotion du silence a encore inspiré à Naudé une jolie
épigramme, la seule même assez gracieuse qu'on trouve dans le recueil
de ses vers. C'est un discours supposé dans la bouche d'un _Faune_ pour
avertir les promeneurs à l'entrée d'un petit bois qui faisait partie de
son domaine de Gentilly:
Nunc animis linguisque viti, juvenesque favete, etc.
Avec Naudé on a, en fait de sagesse, le _sub rosa_ exactement opposé
à l'_ex cathedra_.--Un moderne des plus modernes, qui, assurément, ne
connaissait pas l'épigramme et l'historiette mythologique de la _Rose_,
l'élégant et brillant comte d'Orsay, a dit un mot qui en rend à
merveille l'esprit et qui en est pour nous le meilleur commentaire.
Ruiné et criblé de dettes, on lui conseillait d'écrire ses _Mémoires_ et
de raconter tant de choses curieuses qu'il savait sur la haute société,
dans laquelle il avait passé sa vie; un libraire de Londres lui
promettait bien des guinées pour cela; quelques amis même le pressaient:
«Non, c'est impossible, répondit le comte: je ne trahirai jamais des
gens avec qui j'ai diné.»--Le comte d'Orsay et Gabriel Naudé! qu'importe
le costume? les galantes âmes se rencontrent.]
Bien qu'en plus d'un passage de ce livre sur les Rose-Croix, la religion
chrétienne ne semble pas suffisamment distinguée de ce qui est touché
tout à côté, il apparaît assez clairement que l'auteur ne favorise en
rien les nouveautés religieuses qui ont troublé le royaume et porté
atteinte à la foi des aïeux. Il incline pour l'ordre politique avant
tout, pour la raison d'État, et, tout en se conservant sceptique, il se
prépare à être très-romain.
L'_Apologie pour tous les grands personnages qui ont été faussement
soupçonnés de magie_, publiée en 1625, est un livre très-savant dont
le sujet, pour nous des plus bizarres, ne peut s'expliquer que par
la grossièreté des préjugés d'alentour. Il s'agit tout simplement de
prouver que Zoroastre, Orphée, Pythagore, Numa, Virgile, etc., etc., _e
tutti_, n'étaient point des sorciers ni des magiciens au sens vulgaire,
et que s'ils peuvent s'appeler _mages_, c'est suivant la signification
irréprochable et pure de la plus divine sagesse. On a besoin, pour
comprendre que ce livre de Naudé a été utile et presque courageux, de
se représenter l'état des opinions en France au moment où il parut. On
était alors dans une sorte d'épidémie de sorcellerie entre le procès
delà maréchale d'Ancre et celui d'Urbain Grandier. Ce courant de folles
idées, ce souffle aveugle dans l'air, attisait plus d'un bûcher.
Atrocité ici, mauvais goût là. On mêlait les sorciers à tout, même aux
élégies d'amour, et non pas, croyez-le bien, à la façon de l'antiquité.
Ogier, à vingt ans, composait une héroïde à l'imitation d'Ovide sur la
sotte histoire que voici et qui courait, dit-il, tout Paris: «Un M.
de F., après des recherches passionnées, épouse Mlle de P., fille de
beaucoup de mérite, mais peu accommodée des biens de la fortune, puis
incontinent après son mariage l'abandonne lâchement. Ses parents
favorisent son divorce, disent qu'il a été _ensorcelé_, etc.» C'étaient
là les sujets à la mode, les gentillesses dans les belles compagnies. Le
XVIe siècle, si grand et si fertile qu'il eût été pour les esprits des
doctes et pour les penseurs, avait laissé au vulgaire et, pour parler
plus simplement, au public, toute sa rouille; il ne l'avait pas
civilisé. Le public, à son tour, on peut le dire, n'avait pas civilisé
non plus les savants. Scaliger et Cardan, les deux plus grands
personnages modernes selon Naudé, les deux seuls qu'on pût opposer aux
plus signalés des anciens, avaient poussé le plagiat de l'antiquité
jusqu'à parler d'une façon presque sérieuse de leurs _démons_ familiers,
et jusqu'à se donner l'air d'y croire. Ainsi la moyenne des esprits
restait grossière, et la sublimité des élus se montrait sauvage. On
n'avait à compter dans chaque ordre qu'avec les initiés et les profès.
J'ai dit que le XVIe siècle possédait tout, mais c'était en bloc; la
science s'y faisait en gros, en grand, et ne s'y débitait pas. Il
fallait pour cet échange mutuel entre tout le monde et quelques-uns et
pour ce second travail de la dissémination des lumières la lente action
de deux siècles, une langue à l'usage de tous, non plus latine ni
pédantesque, l'influence paisible et bienfaisante des chefs-d'oeuvre, un
frottement prolongé de société, et la coopération gracieuse d'un sexe
que les Saumoise de tout temps n'ont apprécié que trop peu; en un mot il
fallait, après Scaliger, que vinssent Mme de La Fayette et Voltaire. En
1624, le Père Garassus avait publié le livre de la _Doctrine curieuse
des Beaux-Esprits modernes_, dans lequel il cherchait partout des
libertins et des athées; Naudé put en prendre l'idée de venger, par
contre-partie, les grands esprits de l'antiquité qui avaient, d'ailleurs
été compromis, il nous l'apprend positivement, dans les suites de cette
querelle. Une brochure publiée au sujet du livre de Garasse avait traité
Virgile de _nécromancien et d'enchanteur_ au sens de l'enchanteur
Merlin. Naudé en tira prétexte pour son _Apologie_. Il serait trop
fastidieux de le suivre dans les contes à dormir debout qu'il se croit
obligé de discuter, et dans la rude guerre qu'il y fait à de stupides
démonographes. Nous admettons d'emblée que la nymphe Égérie n'était
pas un _démon succube_, et aussi que le grand chien noir de Corneille
Agrippa n'était pas le diable en personne. Ce qui se marque plus
volontiers pour nous dans le livre, et peut nous y intéresser encore,
c'est un goût de science reculé et recélé du vulgaire, et le tenant à
distance lui et ses sottes opinions, c'est le culte secret d'une sagesse
qui, comme il le dit, n'aime pas à _se profaner_. Naudé a dédain,
par-dessus tout, de la foule moutonnière et du grand nombre: il se plaît
à répéter avec Sénèque: _Non tam bene cum rebus humanis geritur ut
meliora pluribus placeant_, Les choses humaines ne se trouvent pas si
bien partagées que ce soit le mieux qui agrée au plus grand nombre [230].
Il paraît très-persuadé «que notre esprit rampe bien plus facilement
qu'il ne s'essore, et que, pour le délivrer de toutes ces chimères, il
le faut émanciper, le mettre en pleine et entière possession de son
bien, et lui faire exercer son office qui est de croire et respecter
l'histoire ecclésiastique, raisonner sur la naturelle, et toujours
douter de la civile.» Pour preuve de soumission à l'histoire
ecclésiastique, tout aussitôt après ce passage il entame un petit éloge
de l'empereur Julien, «de cet empereur, dit-il, autant décrié pour son
apostasie que renommé pour plusieurs vertus et perfections qui lui ont
été particulières [231].» L'histoire ecclésiastique ainsi exceptée, il est
évident qu'en toute matière, civile du moins et naturelle, Naudé fait
volontiers une double part, l'une de la sottise et de la crédulité des
masses, l'autre de la singulière industrie de quelques habiles. Il croit
surtout à la crédulité humaine, et s'en retire en répétant pour son
compte:
[Note 230: Il réitère et développe cette pensée avec une rare énergie
au chapitre IV de ses _Coups d'État_: «....Ses plus belles parties (de
la populace) sont d'être inconstante et variable, approuver et improuver
quelque chose en même temps, courir toujours d'un contraire à l'autre,
croire de léger, se mutiner promptement, toujours gronder et murmurer;
bref, tout ce qu'elle pense n'est que vanité, tout ce qu'elle dit
est faux et absurde, ce qu'elle improuve est bon, ce qu'elle
approuve'mauvais, ce qu'elle loue infâme, et tout ce qu'elle fait et
entreprend n'est que pure folie.» Ce sont de telles manières de voir,
avec leur accompagnement politique et religieux, qui faisaient dire
plaisamment à Guy Patin que son ami Naudé était un grand _puritain_; il
entendait par là fort _épuré_ des idées ordinaires.]
[Note 231: _Apologie_, chap. VIII.]
......Credat Judaeus Apella,
Non ego...........
La science humaine dans tout son fin et son retors et son _déniaisé_,
pour parler comme lui, voilà l'objet propre, le champ unique de Naudé.
J'allais ajouter qu'il y a une chose à laquelle il n'a rien compris et
dont il ne s'est jamais douté, pour peu qu'elle existe encore, c'est
l'autre science, celle du Saint et du Divin; et qu'il semble tout à
fait se ranger à cet axiome volontiers cité par lui et emprunté des
jurisconsultes: _Idem judicium de iis quae non sunt et quae non
apparent_, Ce qu'on ne peut saisir est comme non avenu et mérite d'être
jugé comme n'existant pas[232]. Mais j'irais trop loin en parlant ainsi;
on ne saurait trop se méfier de ces jugements absolus en telle matière,
et l'_Apologie_ renferme sur Zoroastre, Orphée et Pythagore, sur toutes
ces belles âmes calomniées, ces génies des lettres,
Omnes coelieolas, omnes supera alla tenentes,
des pages élevées, presque éloquentes, qui indiquent chez lui le
sentiment ou du moins l'intelligence du Saint plus que je n'aurais cru.
Il pense avec Montaigne trop de bien de Plutarque, il l'estime trop
hautement le plus judicieux auteur du monde, pour fifre entièrement
dénué d'une certaine connaissance religieuse dont Plutarque a été comme
le dépositaire et le suprême pontife chez les païens. Bien que cette
disposition reparaisse très-peu chez Naudé, et que je doive avec lui la
négliger dans ce qui suit, qu'il me suffise d'en avoir marqué l'éclair
et d'avoir entrevu de ce côté comme un horizon.
[Note 232: «Les eaux de Sainte-Reine ne font point de miracles. Il y
a longtemps que je suis de l'avis de feu notre bon ami M. Naudé, qui
disoit que, pour n'être trompé, il ne falloit admettre ni prédiction, ni
mystère, ni vision, ni miracles.» Guy Patin (_Nouvelles Lettres à Spon_,
tome II, page 183).]
Deux ans après l'_Apologie_, il donna un petit opuscule qui nous sied
mieux et où il se peint directement dans son vrai jour: _Advis pour
dresser une Bibliothèque_, présenté à M. le président de Mesmes (1627).
Composé, on le voit, en vue d'un patron, comme la plupart de ses autres
écrits, celui-ci du moins nous traduit la plus chère des pensées de
l'auteur, sa véritable et intime passion. Naudé n'en eut qu'une, mais il
l'eut toute sa vie, et avec les caractères de constance, d'enthousiasme
et de dévouement qui conviennent aux généreuses entreprises. Sa passion
à lui, son idéal, ce fut la bibliothèque, une certaine bibliothèque
comme il n'en existait pas alors, du moins en France. Lui si sage, si
indifférent sur le reste, si incapable de s'étonner et de s'irriter,
nous le verrons un jour malheureux et vulnérable de ce côté, et même
éloquent dans sa blessure. Ce qu'il parvint à réaliser à grand-peine
vingt ans plus tard avec le cardinal Mazarin, il le concevait, jeune,
auprès du président de Mesmes; il préludait à celte création (car c'en
fut une), à cette espèce d'institution et d'oeuvre. Expliquons-nous bien
comment Naudé entendait la bibliothèque.
La passion des livres, qui semble devoir être une des plus nobles, est
une de celles qui touchent de plus près à la manie; elle atteint toutes
sortes de degrés, elle présente toutes les variétés de forme et se
subdivise en mille singularités comme son objet même. On la dirait innée
en quelques individus et produite par la nature, tant elle se prononce
chez eux de bonne heure; et, bien qu'elle se mêle dans la jeunesse au
désir de savoir et d'apprendre, elle ne s'y confond pas nécessairement.
En général, toutefois, le goût des livrés est acquis en avançant. Jeune,
d'ordinaire, on en sent moins le prix; on les ouvre, on les lit, on les
rejette aisément. On les veut nouveaux et flatteurs à l'oeil comme à la
fantaisie; on y cherche un peu la même beauté que dans la nature. Aimer
les vieux livres, comme goûter le vieux vin, est un signe de maturité
déjà. M. Joubert, dans une lettre à Fontanes, a dit: «Il me reste à
vous dire sur les livres et sur les styles une chose que j'ai toujours
oubliée. Achetez et lisez les livres faits par les vieillards, qui ont
su y mettre l'originalité de leur caractère et de leur âge. J'en connais
quatre ou cinq où cela est fort remarquable: d'abord le vieil Homère;
mais je ne parle pas de lui. Je ne dis rien non plus du vieil Eschyle;
vous les connaissez amplement, en leur qualité de poëtes: mais
procurez-vous un peu _Varron, Marculphi Formuloe_ (ce Marculphe était
un vieux moine, comme il le dit dans sa préface, dont vous pouvez vous
contenter); _Cornaro, de la Vie sobre_. J'en connais, je crois, encore
un ou deux; mais je n'ai pas le temps de m'en souvenir. Feuilletez
ceux que je vous nomme, et vous me direz si vous ne découvrez pas
visiblement, dans leurs mots et dans leurs pensées, des esprits verts
quoique ridés, des voix sonores et cassées, l'autorité des cheveux
blancs, enfin des têtes de vieillards. Les amateurs de tableaux en
mettent toujours dans leur cabinet; il faut qu'un connaisseur en livres
en mette dans sa bibliothèque.» Nulle part ce que j'appellerai l'idéal
du vieux livre renfrogné, l'idéal du _bouquin_, n'a été mieux exprimé
qu'en cette page heureuse; mais M. Joubert y parle surtout au nom
de l'amateur qui veut lire. Il y a celui qui veut posséder. Pour ce
dernier, le goût des livres est une des formes les plus attrayantes de
la propriété, une des applications les plus chères de cette prévoyance
qui s'accroît en vieillissant; il a ses bizarreries et ses replis à
l'infini, comme toutes les avarices. Les tours malicieux, les ruses,
les rivalités, les inimitiés même qu'il engendre, ont quelque chose de
surprenant et de marqué d'un coin à part. On a observé que les haines
entre bibliothécaires ont également quelque chose de sourd, de subtil,
de silencieux, comme le ver qui ronge et pique les volumes. Mais nous
sommes loin de tous ces vices et de ces raffinements avec Naudé, qui
a la passion dans sa noblesse, dans sa vérité première et dans sa
franchise.
Naudé n'estime les bibliothèques _dressées qu'en considération du
service et de l'utilité que l'on en peut recevoir_. Concevant cette
utilité dans le sens le plus large et le plus philosophique, il propose
le plan d'une bibliothèque _universelle, encyclopédique_, qui comprenne
toutes les branches de la connaissance et de la curiosité humaines, et
dans laquelle toutes sortes de livres sans exclusion soient recueillis
et classés. De plus, il la veut _publique_ moyennant de certaines
précautions, et il sait intéresser à cette publicité, par d'adroits
chatouillements, la vanité des Pollions et des Mécènes. Il n'y avait à
cette époque en Europe que trois bibliothèques véritablement publiques,
la Bodléenne à Oxford, l'Ambrosienne à Milan, et celle de la maison des
Augustins ou l'Angélique, à Rome, tandis que dans l'ancienne Rome on en
avait compté vingt-neuf selon les uns, trente-sept suivant les autres.
En France, à Paris, parmi les riches bibliothèques alors renommées, y
compris celle du Roi, il n'y en avait aucune qui répondît au voeu de
Naudé, c'est-à-dire qui fût _ouverte à chacun et de facile entrée, et
fondée dans le but de n'en dénier jamais la communication au moindre des
hommes qui en pourra avoir besoin_. Ce fut son innovation à lui, son
instigation active. Il y poussait dès lors le président de Mesmes;
vingt ans après il y convertissait le cardinal Mazarin et avait la
satisfaction, vers 1648, à la veille même de la Fronde, de voir la
merveilleuse bibliothèque amassée et ordonnée par ses soins s'ouvrir
le jeudi à tous les hommes d'étude qui s'y présenteraient. Par une
attention touchante et qui ne pouvait venir que de lui, sachant la
sauvagerie de bien des gens de lettres, il avait fait pratiquer une
porte particulière afin de leur éviter l'embarras d'avoir affaire aux
grands laquais de l'hôtel et de passer même devant eux, ce qui en
pouvait effaroucher quelques-uns [233]. Notons bien ce titre d'honneur, ce
bienfait essentiel de Naudé, et en même temps son inconséquence. S'il
méprise le public dans ses livres et ne daigne pas le distinguer d'avec
la _populace_, voilà qu'il le devine et qu'il le sert par la tentative
de toute sa vie. Il rêve la bibliothèque publique et universelle avec
la même persistance et la même chaleur que Diderot a pu mettre à
l'_Encyclopédie_; il se consume à l'édifier par toutes sortes de travaux
et de voyages; il n'aime la gloire que sous cette forme, mais c'est à
ses yeux une belle gloire aussi, et, au moment où il semble l'avoir
atteinte, il échoue, ou du moins il peut croire qu'il a échoué. Quoi
qu'il en soit, l'honneur lui en reste; il est le premier à qui la France
dut cette sorte de publicité et de conquête, l'idée et l'exemple de
l'accès facile vers ces nobles sources de l'esprit. En cela il fut bien
le contemporain et le coopérateur des Conrart, des Colbert, des Perrault
(de loin on mêle un peu les noms), de tous ceux enfin du nouveau
siècle qui, par les académies, par les divers genres de fondations,
d'encouragements ou de projets, contribuèrent à mettre en dehors la
pensée moderne et à la vulgariser. Lui, le moins promoteur en apparence
et le moins en avant, pour les façons, des écrivains de sa date, il eut
sa fonction sociale aussi.
[Note 233: Voir le _Mascurat_, page 246. Cette porte particulière
n'eut pas temps de s'ouvrir, à cause des troubles. L'hôtel du cardinal
Mazarin tenait précisément le même local qu'occupe aujourd'hui la
Bibliothèque du Roi. Il était dans les destinées que le voeu, le plan de
Naudé se réalisât en ce même lieu et sur toute son échelle. Au tome VI
des _Manuscrits français de la Bibliothèque du Roi_, M. Paulin Paris
fait ressortir ces analogies.]
Ce petit _Adeis_ sur les bibliothèques renferme plus d'une fine
remarque; tout en rangeant ses livres, Naudé ne se fait faute déjuger
les auteurs et les sujets. Il est décidément injuste pour les romans,
qu'il estime une pure frivolité, comme si Rabelais et Cervantes
n'étaient pas venus. Sur tout le reste, il se montre ouvert, équitable,
accueillant. Son esprit se déclare dans les motifs de ses choix; il veut
qu'on ait en chaque matière controversée le pour et le contre, afin
d'entendre toutes les parties [234]: ce sont des couples de lutteurs
enchaînés qu'on ne sépare pas. Les hérétiques donc (moyennant quelques
précautions de forme) s'avancent à distance respectueuse des orthodoxes.
A côté des anciens qu'il vénère, il n'oublie les novateurs qui le font
penser, qui lui suggèrent toutes les conceptions imaginables, et surtout
lui ôtent _l'admiration, ce vrai signe de notre faiblesse_. Plus loin,
il s'élève contre les préventions et les exclusions en fait de livres,
«comme si ce n'étoit, dit-il, d'un homme sage et prudent de parler de
toutes choses avec indifférence...» Et à la fin il parvient à nous
glisser encore sa conclusion favorite, à savoir «le bon droit des
Pyrrhoniens fondé sur l'ignorance de tous les hommes.» En étudiant
beaucoup un érudit qui, certes, a du rapport avec Naudé, il m'a de plus
en plus semblé que M. Daunou était l'héritier direct, le rédacteur
accompli (non inventeur), et en quelque sorte le _secrétaire_ posthume
du XVIIIe siècle. Eh bien! Naudé peut être dit non moins exactement le
_bibliothécaire_ du XVIe; il en recueille et en classe les livres, et,
en les rangeant, il se donne le spectacle de cette grande mêlée de
l'esprit humain. La reprise moderne des vieux systèmes lui remet en
mémoire ces _deux cent quatre-vingts_ sectes de l'antiquité toutes
fondées sur la recherche et la définition du souverain Bien. Sa
philosophie de l'histoire est des plus simples, et n'en est peut-être
pas moins vraie pour cela. A propos des trains et des vogues d'idées qui
se succèdent depuis deux mille ans, vogue platonicienne, aristotélique,
scholastique, hérétique et de Renaissance, Naudé se borne à remarquer
que le même train de doctrine dure jusqu'à ce que vienne un individu qui
lui _donne puissamment du coude_ et en installe un autre à la place.
Et c'est l'ordinaire des esprits, dit-il, de suivre ces _fougues_ et
changements divers, _comme le poisson fait la marée_. Aussi, quand la
marée se retire, il en reste quelques-uns sur la grève et des plus
beaux: les gens du rivage en font leur profit et les dépècent [235].
[Note 234: Bayle aussi avait pour maxime de _garder toujours une
oreille pour l'accusé_.]
[Note 235: Il s'élève pourtant de ton en revenant sur ce sujet favori
des révolutions d'idées, au chapitre VI de son _Addition à l'Histoire de
Louis XI_. Ayant recommencé à parler de _cette grande roue des siècles
qui fait paraître, mourir et renaître chacun à son tour sur le théâtre
du monde_, «si tant est que la terre ne tourne, dit-il (car il n'a garde
d'en être tout à fait aussi sûr que Copernic et Galilée), au moins
faut-il avouer que non-seulement les cieux, mais toutes choses, se
virent et tournent à l'environ d'icelle.» Et citant Velleius Paterculus,
lequel est avec Sénèque un vrai penseur moderne entre les anciens, il en
vient à admirer la conjonction merveilleuse qui se fait à de certains
moments, et la conspiration active de tous les esprits inventeurs et
producteurs éclatant à la fois; mais cela ne dure que peu; la lumière,
si pleine tout à l'heure, ne tarde pas à pâlir, l'éclipse recommence,
l'éternel conflit de la civilisation et de la barbarie se perpétue:
c'est toujours Castor et Pollux qui reparaissent sur la terre l'un après
l'autre, ou plutôt c'est Atrée et Thyeste qui régnent successivement
en frères peu amis. Et au nombre des causes de ces mystérieuses
vicissitudes, Naudé ne craint pas de mettre «la grande bonté et
providence de Dieu, lequel, soigneux de toutes les parties de l'univers,
départit ainsi le don des arts et des sciences, aussi bien que
l'excellence des armes et établissement des empires, ou en Asie, ou en
Europe, permettant la vertu et le vice, vaillance et lâcheté, sobriété
et délices, savoir et ignorance, aller de pays en pays, et honorant ou
diffamant les peuples en diverses saisons; afin que chacun ait, part à
son tour au bonheur et malheur, et qu'aucun ne s'enorgueillisse par une
trop longue suite de grandeurs et prospérités.» C'est là une belle page
et digne de Montaigne. (Voir aussi le début du chapitre IV des _Coups
d'État_.)]
Lorsqu'on vendit, en 1657, la bibliothèque de M. Morcau, l'ancien
professeur de Naudé et de Guy Patin, ce dernier écrivait à Spon: «Ce qui
reste de la bibliothèque de M. Morcau se vend à la foire, j'entends les
livres de philosophie, d'humanités et d'histoire. Il avoit fort peu de
théologie et haïssoit toute controverse de religion; même je l'ai mainte
fois vu se moquer de ceux qui s'en mettoient en peine. Je pense qu'il
était de l'avis de M. Naudé, qui se moquoit des uns et des autres, et
qui disoit qu'il falloit faire comme les Ita«liens, bonne mine sans
bruit, et prendre en ce cas-là pour devise:
Intus ut libet, foris ut moris est.
Je prends acte à regret du fond des sentiments; mais on n'aurait
certainement pas trouvé dans la bibliothèque de Naudé de ces lacunes qui
se notaient dans celle de M. Moreau. Il avait le bon esprit d'y mettre
même ce qu'il n'aimait guère; là aussi il savait faire la part de la
coutume: «Finalement, dit-il, il faut pratiquer en cette occasion
l'aphorisme d'Hippocrate qui nous avertit de donner quelque chose au
temps, au lieu et à la coutume, c'est-à-dire que certaine sorte de
livres ayant quelquefois le bruit et la vogue en un pays qui ne l'a pas
en d'autres, et au siècle présent qui ne l'avoit pas au passé, il est
bien à propos de faire plus ample provision d'iceux que non pas des
autres, ou au moins d'en avoir une telle quantité qu'elle puisse
témoigner que l'on s'accommode au temps et que l'on n'est pas ignorant
de la mode et de l'inclination des hommes.» En cela Naudé préparait
directement les matériaux de l'histoire littéraire, telle que
l'entendait Bacon.
A un certain endroit où il indique les moyens d'agrandir et d'accroître
les bibliothèques, on sourit de voir le bon Naudé conseiller à mots
couverts la ruse et le machiavélisme dont certains bibliophiles de tous
les temps ont su les secrets. Il ne craint pas d'alléguer l'exemple de
la république de Venise qui, pour empêcher qu'on enlevât de Padoue la
fameuse bibliothèque de Pinelli, la fit saisir au moment du départ,
sous prétexte qu'il y avait dans les manuscrits du défunt des copies
de certains papiers d'État. C'est un petit avis que suggère Naudé aux
magistrats et personnes en charge ayant bibliothèques, pour en user à
l'occasion et faire main basse sur de bons morceaux; il a toujours eu un
faible pour les coups d'État. Que nos bibliophiles, nos chercheurs de
vieux livres ou de manuscrits ne fassent pas trop les indignés;
car eux-mêmes (je ne parle que de quelques-uns) se jouent encore,
m'assure-t-on, tous les tours possibles, réticences, supercheries entre
amis, que sais-je! C'était de bonne guerre alors comme aujourd'hui [236].
[Note 236: Parmi les ruses les plus permises, il faut mettre celle que
raconte Rossi dans la lettre où il parle des acquisitions de Naudé à
Rome en 1645. Naudé entrait dans une boutique de libraire et demandait
le prix, non pas de tel ou tel volume, mais des masses entières et des
piles qu'il voyait entassées devant lui. Cette méthode inusitée déjouait
un peu le libraire, qui hésitait, qui lâchait un mot: on marchandait.
Mais Naudé, en pressant, en poussant, en harcelant, enveloppait si
bien son homme, qu'il obtenait de lui un prix dont ensuite l'honnête
marchand, à tête reposée, ne manquait pas de se repentir; car il y
aurait eu souvent plus de profit pour lui à vendre ses volumes au poids
à l'épicier ou à la marchande de beurre. Naudé faisait un peu à sa
manière comme ces paysans bas-normands qui, dans les discussions
d'intérêt, à force de bégayer, d'ânonner, de faire le niais, vous
arrachent d'impatience la concession à laquelle ils visent. Il y a ruse
et stratagème à cela, il n'y a pas dol qualifié.]
Dans son enthousiasme et son culte pour la fondation dont il voudrait
doter la France, Naudé n'a garde d'omettre les noms célèbres qui ont
honoré de tels établissements chez les anciens. Parmi nos illustres
ancêtres les bibliothécaires (car je n'y veux reconnaître ni compter les
esclaves et les affranchis), il cite donc en première ligne Démétrius
de Phalere, Callimaque, Ératosthène, Apollonius, Zénodote, chez les
Ptolémées, pour la bibliothèque d'Alexandrie; Vairon et Hygin à Rome,
pour la Palatine. Ainsi Varron et Démétrius de Phalère, voilà des
ancêtres. Il est vrai que la réalité du fait se peut contester à l'égard
de Démétrius de Phalère, qui était un bien grand seigneur pour cet
office; mais Callimaque, Apollonius, Varron et Gabriel Naudé, cela,
suffit bien.--Je tire toutes ces drôleries de son livre môme, dussé-je
paraître de ceux un peu légers dont il dit, non sans dédain, qu'ils ne
recherchent en tout que la fleur:
Decerpunt flores et summa encumina captant.
Son _Addition à l'Histoire de Louis XI_ (1630) est le dernier ouvrage
qu'il publia avant son départ pour l'Italie. Il y prélude d'instinct à
ses coups d'État et à son prochain code de la science des princes par
la prédilection qu'il marque pour _le plus advisé de nos rois_, pour
_l'Euclide et l'Archiméde de la politique_, comme il le qualifie.
Voulant montrer que Louis XI n'était pas du tout aussi ignorant qu'on
l'a prétendu et que l'a dit surtout le léger historien bel-esprit
Mathieu, il reprend le côté littéraire de l'histoire de ce règne; c'est
un prétexte pour lui d'y rattacher une foule de particularités sur les
livres, sur le prix qu'on y mettait dans les vieux temps, de raconter au
long la renaissance des lettres et de discuter à fond les origines de
l'imprimerie introduite en France précisément sous Louis XI. Au nombre
des écrits attribués à ce prince, il omet la part, si gracieuse pourtant
et si piquante, qui lui revient dans la composition des _Cent Nouvelles
nouvelles_, ce sur quoi nous insisterions de préférence aujourd'hui.
Mais Naudé, nous l'avons dit, ne faisait aucun cas des romans et contes
en langue vulgaire, et ne daignait s'enquérir de leur plus ou moins
d'agrément; s'il s'est montré quelque peu savant en us, ç'a été par cet
endroit.
Il ne l'est pas du tout d'ailleurs dans le choix de la thèse qu'il
entreprend ici de prouver. S'il veut que Louis XI ait été. un prince
plus lettré qu'on ne l'a dit, ce n'est pas qu'il attribue aux lettres
plus d'influence qu'il ne faut sur l'art de gouverner. Loin de là, il
pose tout d'abord la différence qu'il y a entre les lettrés d'ordinaires
_mélancoliques et songearts_, et les hommes d'action et de gouvernement
auxquels sont dévolues des qualités toutes contraires: _Paucis ad bonam
mentem opus est litteris_, répétait-il d'après Sénèque. Il ne faut pas
tant de lecture dans la pratique à un esprit bien fait; et il insiste
sur cette vérité de bon sens en homme d'esprit, tout à fait dégagé du
métier.
Son voyage d'Italie et le long séjour qu'il y fît achevèrent vite de
l'aiguiser et de lui donner toute sa finesse morale. Ces douze années,
depuis l'âge de trente jusqu'à quarante-deux ans, lui mirent le cachet
dans toute son empreinte. Devenu l'un des domestiques, comme on disait,
du cardinal de Bagni, adopté dans la famille, il se consacra tout entier
à ses devoirs envers le noble patron, à l'agrément libéral et studieux
de cette société romaine qui savait l'apprécier à sa valeur. On était
alors sous le pontificat d'Urbain VIII, de ce poète latin si élégant et
si fleuri, qui se souvenait volontiers de ses distiques mythologiques,
et qui continuait de les scander tout en tenant le gouvernail de la
barque de saint Pierre. Dans cette Rome des Barberins, Naudé put se
croire d'abord transporté au règne de Léon X, d'un Léon X un peu affadi:
son goût littéraire ne sentait peut-être pas assez la différence. Tous
ses écrits de cette époque ne furent plus composés qu'en vue de quelque
circonstance particulière et en quelque sorte domestique; moins que
jamais le public apparut à sa pensée, ce grand public prochain qui
allait être le seul juge. Pour le cardinal, son maître, homme d'État, il
composa son livre des _Coups d'État_; pour son neveu, le comte Fabrice
de Guidi, il fit en latin le petit traité _de l'Étude libérale_, à
l'usage des jeunes gentilshommes; pour un autre neveu, le comte Louis,
le gros traité latin _sur l'Étude militaire_, à l'usage des guerriers
instruits. Il dressait en même temps pour leur père, le marquis de
Montebello, une généalogie et une histoire de cette famille des
Guidi-Bagni. Coeur délicat sans doute et reconnaissant, on le voit
empressé de payer sa bienvenue à chacun des membres; lui aussi il se
sent riche à sa manière, il veut rendre et donner. On peut soupçonner
de plus sans injure qu'étranger et nécessiteux, il n'était pas fâché
de recevoir. Je ne fais qu'indiquer d'autres opuscules latins, tous
également de circonstance, ses cinq thèses médico-littéraires, agréables
réminiscences du doctorat [237], espèces d'étrennes et de cartes de
visite qu'il envoyait à des amis anciens ou nouveaux; son traité _de la
Bibliographie politique_, adressé au Père Gaffarel, qui l'avait consulté
sur ces sortes d'écrits. De toutes ces productions de Naudé composées
durant le séjour d'Italie et couvées, pour ainsi dire, sous le manteau
et sous la pourpre, on ne lit plus maintenant, on ne cite plus guère à
l'occasion que ses _Coups d'État_; et, par leur renom de machiavélisme,
ils ont presque entaché sa mémoire.
[Note 237: Il alla, en 1633, prendre ses degrés à Padoue, à cause de
la charge de médecin honoraire de Louis XIII que son cardinal lui avait
fait obtenir.]
Nous n'essayerons pas de le justifier plus qu'il ne convient. Naudé
n'appartient en rien à cette école de publicistes déjà émancipée au XVIe
siècle, et qui deviendra la philosophique et la libérale dans les âges
suivants. Sa politique, à lui, garde son arrière-pensée méfiante
à travers tous les temps. A son arrivée en Italie, il était déjà
foncièrement de l'avis de Louis XI, et il admettait cet article unique
du symbole des gouvernants: _Qui nescit dissimulare nescit regnare_.
S'il y avait erreur de sa part à cela, comme il est bienséant
aujourd'hui de le reconnaître, ce n'était pas à la cour romaine qu'il
pouvait s'en guérir; ce n'était point en quittant la France sous
Richelieu pour la retrouver bientôt sous Mazarin. Naudé se pique dès
l'abord de se bien séparer de ces auteurs qui, traitant de la politique,
ne mettent pas de fin à leurs beaux discours de _Religion, Justice,
Clémence, Libéralité_; il laisse cette rhétorique à Balzac et consorts.
Pour lui, il tient à prouver aux habiles que, bien qu'homme d'étude, il
entend aussi le fin du jeu. Il commence par poser avec Charron «que la
justice, vertu et probité du Souverain, chemine un peu autrement que
celle des particuliers.» A-t-il tort de le prétendre? En exceptant
toujours le temps présent, ce qui est d'une politesse rigoureuse, et en
ne considérant que l'éternelle histoire, qu'y voyons-nous? Un moderne
penseur l'a répété, et il nous est impossible de le dédire: Ne mesurons
pas les hommes publics à l'aune des vertus privées; s'ils sont
véritablement grands, ils ont leur point de vue et leur rôle à part: ils
font ce que d'autres ne feraient pas, ils maintiennent la société. C'est
à l'abri de leurs qualités, de leurs défauts, quelquefois même, hélas!
de leurs forfaits que les hommes privés arrivent à exercer en paix
toutes leurs vertus. C'est peut-être parce que Richelieu a fait tomber
la tête du duc de Montmorency, qu'il a été plus loisible à tel bon
bourgeois de vivre honnête homme en sa rue Saint-Denis. Comme fait, et
l'histoire en main, si l'on ose réfléchir, on a peine à ne pas tirer
l'austère résultat.
Naudé, au premier chapitre de son livre, soutient, en s'appuyant de
l'autorité de Cardan et de Campanella, que, pour bien peindre un homme
ou pour bien traiter un sujet, il faut se transmuer dedans; et il cite
spirituellement l'exemple de Du Bartas, qui, pour faire sa fameuse
description du cheval, galopait et gambadait des heures entières dans sa
chambre, contrefaisant ainsi son objet. Je ne pousserai pas si loin, en
parlant de Naudé, la transfusion et la métamorphose, je serrerai de près
mon auteur, sans pour cela m'y confondre ni l'approuver. Mais, puisque
l'occasion s'en présente, j'userai du droit de simple moraliste pour
énoncer ce que je crois vrai, dussé-je par là sembler contredire
l'étalage vertueux et philanthropique des acteurs intéressés, ou la
simplicité bienheureuse et perpétuellement adolescente de quelques
optimistes de talent.
Telle philosophie, telle politique, ou, pour parler plus exactement,
telle morale, telle politique. La politique n'est que l'art de mener
les hommes, et cet art dépend de l'idée qu'on se fait d'eux. La
Rochefoucauld donne la main à Machiavel. Jeune, d'ordinaire on estime
l'humanité en masse, et l'on est plutôt de la politique libérale. Plus
tard, on arrive à mieux connaître, à ce qu'on croit, c'est-à-dire trop
souvent à moins estimer les hommes; et si l'on est conséquent, on
incline alors pour la politique sévère. Mais cette sévérité, fruit
amer de l'expérience humaine, n'admet pas nécessairement la fraude et
n'exclut pas la justice; et j'aime à penser toujours, malgré la rareté
du fait, que la volonté ferme du bien, une sagacité pénétrante jointe à
l'absence de toute imposture, une équité inexorable, seraient encore les
voies les plus sûres de gouverner, de tenir le pouvoir,--de le tenir, il
est vrai, non pas de le gagner ni de l'obtenir.
Naudé n'en demandait pas tant aux souverains de son temps, et, dans
cette chambre close du cardinal de Bagni, il n'est plus que de la
religion de Louis XI, de Philippe de Macédoine, ou du vieil et perfide
Ulysse; il cite à propos Tibère. Il donne la recette de ce qu'il croit
permis au besoin, assassinat, empoisonnement, massacre; il divise et
subdivise le tout avec un sang-froid inimaginable. Les conseils de
modération qu'il y mêle ne font que mieux ressortir l'immoral du fond;
on croirait par moments qu'il se joue: c'est comme un chirurgien curieux
qui assemble des exemples de tous les jolis cas, ou comme un chimiste
amateur qui étiquette avec complaisance tous ses poisons, en inscrivant
sur chacun la dose indispensable et suffisante. Ce qui se dirait à peine
dans quelque hardi colloque à voix basse et dans quelque débauche de
cabinet entre un Borgia et son conclaviste, il le rédige et l'écrit[238].
Son apologie de la Saint-Barthélemy (au chap. III) est trop connue et
résume le reste. Si, dans la façon dont il la présente, il se trouve
historiquement quelques points de vérité incontestables, ils ne
rachètent en rien l'horreur de l'action ni l'odieux du récit. Ce n'est
point quand le sang coule à flots que l'historien doit faire parade
d'essuyer et de braquer si posément sa lunette. Lui aussi, il lui
convient d'être entraîné par le sentiment d'humanité et de se faire
peuple un jour. Guy Patin ne trouvait, pour excuser son ami sur ce
méfait, que l'influence du lieu où il écrivait alors. Lorsqu'on entre au
Vatican, qu'aperçoit-on en effet dès la grande salle d'antichambre? La
Saint-Barthélemy peinte et Coligny immolé.
[Note 238: On lit, il est vrai, dans la préface de la première
édition, que le livre n'est imprimé qu'à _douze_ exemplaires. Passe
encore, cela ne sortait pas de la confidence. Mais bientôt il en courut
plus de cent. Telle est l'inconséquence toujours: on n'écrit pas pour le
public, et on imprime pour lui.]
Et en cette opinion extrême, n'admirez-vous pas comme Naudé et de
Maistre se rencontrent? le grand croyant et le grand sceptique! c'est le
cercle ordinaire, le manège de l'esprit humain.
Disons-le bien vite, en ceci Naudé, encore plus que de Maistre, se
calomniait: cet apologiste de la Saint-Barthélémy est le même qui,
à Rome, se montra si bon, si humain, si chaleureux pour Campanella
persécuté. Après vingt-sept ans de prison, ce dominicain philosophe
venait d'être rendu à la liberté par la bonté d'Urbain VIII. Naudé avait
toujours admiré et vénéré Campanella _(ardentis penitus et portentosi
vir ingenii,_ comme il l'appelle sans cesse), Campanella novateur
et investigateur en toutes choses, en philosophie, en ordre social,
conspirateur et chef de parti un moment[239], et qui du fond d'un cachot
obscur retraçait et rêvait sa _Cité du Soleil_. Pour célébrer cette
délivrance toute récente encore, Naudé adressa, en 1632, au pape Urbain
VIII, un panégyrique latin imité de ceux des anciens rhéteurs, Thémiste,
Eumène. On sent, à ses frais inaccoutumés d'éloquence, qu'il parle au
pontife lettré, au poëte disert, à l'_Urbanité même_ (il fait le jeu de
mots), à celui qui, suivant son expression, a _moissonné tout le Pinde,
butiné tout l'Hymette_, et _bu toute l'Aganippe_. Ce ne sont que fleurs
et qu'encens, ce n'est, que sucre, que miel et que rosée. Le style latin
de Naudé laissa toujours à désirer pour la vraie élégance. Mais cette
assez mauvaise prose poétique, cette flatterie plus que française,
cette reconnaissance trop italienne, tous ces défauts du panégyrique
composent, dans le cas présent, une très belle et très noble action, à
savoir la défense et l'apologie, aux pieds du Saint-Siège, de la science
et de la philosophie, hier encore persécutées[240].
[Note 239: «Et lorsque Campanella eut dessein de se faire roi de la
Haute-Calabre, il choisit très à propos pour compagnon de son entreprise
un frère Denys Pontius, qui s'était acquis la réputation du plus
éloquent et du plus persuasif homme qui fût de son temps... etc.»
(Naudé, _Coups d'État_, chap. IV.)]
[Note 240: Voir, dans les lettres latines de Naudé, la 31e à
Campanella, et la dédicace reconnaissante que celui-ci lit à Naudé de
son petit traité _de Libris propriis et recta Ratione studendi_.--Osons
dire toute la vérité. Il existe, au tome X de la Correspondance
manuscrite de Peiresc (Bibliothèque du Roi), une lettre de Naudé qui
semble donner un bien triste démenti à ces témoignages publics, à cet
échange de bons offices et de magnifiques démonstrations entre lui et
Campanella. Il paraît que ce dernier, après sa sortie de Rome et son
arrivée en France, s'était _licencié_ sur le compte de Naudé en je ne
sais quelles paroles et imputations qui pouvaient avoir de la gravité.
La lettre de Naudé à Peiresc, datée de Riète, 30 juin 1636, nous montre
plus que nous ne voudrions l'irritation de l'offensé et son jugement
secret sur l'homme qu'il avait tant admiré et célébré publiquement. On
y a l'envers complet de tout à l'heure. Campanella y est taxé
d'ingratitude, de légèreté, de charlatanisme effronté et d'insupportable
orgueil; ce sont les inconvénients de plus d'un grand esprit, et on en
a connu de tout temps qui avaient peu à faire pour tomber dans ces
défauts-là. Naudé, qui n'avait admiré qu'une seule fois avec cette
ferveur, et qui s'en trouvait dupe, jura sans doute qu'on ne l'y
reprendrait plus. Il faut toutefois qu'il soit revenu à des sentiments
plus favorables à son ancien ami, puisqu'il ne fit imprimer le
Panégyrique dont nous avons parlé qu'en 1644, pour prêter hautement
secours à la mémoire de Campanella mort _beatissimis Thomae Campanellae
Manibus_, contre de certaines calomnies dont elle venait d'être l'objet.
Le Panégyrique imprimé et la lettre manuscrite n'en font pas moins
le plus sanglant contraste, et donnent une rude leçon au biographe
littéraire qui se lierait avec candeur à ce qu'on imprime. (Voir
l'_Appendice_ à la tin du présent volume.)]
Parmi les singularités de ce traité sur les _Coups d'État_, on a
remarqué qu'il commence par _Mais_, comme le _Moyen de Parvenir_
commence par _Car_. Naudé faisait nargue à la rhétorique dès le premier
mot.
Parmi les opinions particulières qui ne font faute, est celle qui range
dans les inventions des coups d'État la venue de la Pucelle d'Orléans,
«laquelle, ajoute Naudé en passant, ne fut brûlée qu'en effigie.» Il ne
daigne pas s'expliquer davantage. Guy Patin va plus loin et nous dit
que, loin d'être brûlée, elle se maria et eut des enfants [241]. Naudé se
complaisait un peu à ces sortes d'opinions paradoxales, et il admettait
très-aisément la mystification du vulgaire en histoire. Il aurait cru
volontiers au mariage secret de Bossuet comme il croyait au brûlement
postiche de la Pucelle. C'est là un faible dans cet esprit si sain. A
force de chercher finesse, on s'abuse aussi.
[Note 241: Voir sur cette version le Mercure galant de novembre 1683.]
«Qui peut savoir et dire ce qu'arrive à penser sur toute question
fondamentale un homme de quarante ans, prudent, et qui vit dans un
siècle et dans une société où tout fait une loi de cette prudence?»
Naudé n'oubliait jamais cette pensée en lisant l'histoire; il en faisait
surtout l'application aux grands esprits cultivés depuis la renaissance
des lettres, et ce qu'il avait en Italie sous les yeux l'y confirmait.
Dans cette familiarité du cardinal de Bagni et des Barberins, il dut
être de ceux qui trouvent, après tout, que c'eût été un bel idéal
que d'être cardinal romain dans le vrai temps. Lui qui n'était pas
philosophe ni protestant à demi, il jugeait qu'il y avait plus de place
encore pour des opinions quelconques sous la noble pourpre flottante
de ses patrons que sous l'habit noir serré du ministre; mais c'était à
condition toujours de n'en rien laisser passer[242]. Il revint d'Italie
avec ce pli romain très-marqué. Ses amis, au retour, s'aperçurent d'un
changement en lui. Tout en restant bon et simple d'ailleurs, sa prudence
s'était fort raffinée. Dans l'habitude de la vie, il ne se confiait à
personne,--«à personne, hormis à M. Moreau et à moi, nous dit Guy Patin;
et quand il avoit reconnu la moindre chose dans quelqu'un, il n'en
revenoit jamais: sentiment qu'il avoit pris des Italiens.»
[Note 242: Dans une page du _Mascurat_ (190), on voit trop bien en
quel sens Naudé est catholique et soumis à l'Église; c'est de la même
manière et dans le même esprit que Montaigne se déclarait contre les
huguenots lorsqu'ils interprétaient les Écritures. La raison qu'allègue
Naudé est un petit croc-en-jambe au fond. Mascurat répond à Saint-Ange,
qui vient d'exprimer la conviction naïve qu'aucune doctrine pernicieuse
ne saurait se fonder sur la Sainte-Écriture: «Si tu ajoutes _bien
entendue_, dit Mascurat, je suis de ton côté; mais, à faute de suivre
l'interprétation que la seule Église catholique donne à ces Livres
sacrés, ils sont bien souvent causés de beaucoup de désordres, tant es
moeurs à cause du livre des Rois et autres pièces du Vieil Testament,
qu'en la doctrine, laquelle est bien embrouillée dans le Nouveau et
par les Épîtres de saint Paul principalement: _Mare enim est Scriptura
divina, habens in se sensus profundos et altitudinem tudinem
propheticorum enigmatum_, comme disoit saint Ambroise...» Quand
j'entends un sceptique, citer si respectueusement un grand saint, je me
dis qu'il y a anguille sous roche.]
La mort trop prompte du cardinal de Bagni, en juillet 1641, laissa
Naudé au dépourvu et comme naufragé sur le rivage. Le cardinal
Antoine Barberin le prit alors à son service et le recueillit avec un
empressement affectueux. L'étoile de Naudé le voua toute sa vie
aux Éminentissimes. Rappelé l'année suivante en France pour être
bibliothécaire du Cardinal-ministre, il ne quitta Rome que comblé des
bienfaits de son dernier patron. Pourtant il semble que cette perte
inopinée du cardinal de Bagni ait laissé des traces dans son humeur. Il
considéra dès lors sa fortune comme un peu manquée; il reconnut qu'après
avoir tant usé de lui, de sa science et de ses services, on ne lui avait
ménagé aucun sort pour l'avenir; il en devint disposé à se plaindre
quelquefois de la destinée plus qu'il n'avait coutume de faire
auparavant [243]. Nous le rencontrons fréquemment les années suivantes
dans les lettres de Guy Patin, et c'est à cette date seulement que la
petite société de Gentilly commence. Mais, à travers ses relations
resserrées avec ses amis de France, Naudé, tout occupé de former la
bibliothèque du cardinal Mazarin, s'absentait encore pour de longs
et nombreux voyages en Flandre, en Suisse, en Italie de nouveau, en
Allemagne, rapportant de chaque tournée des milliers de volumes et
des voitures tout entières. Il nous a donné le bulletin de ses doctes
caravanes dans le _Mascurat_ [244]. Enfin, au commencement de 1647, il
n'eut plus qu'à coordonner son immense butin, à organiser en quelque
sorte sa conquête. Ç'allait être un beau jour pour lui, le plus beau
jour de sa vie, que celui où la publicité de cet établissement unique
eût été complète [245]; déjà la porte particulière à l'usage des savants
était pratiquée sur la rue; déjà l'inscription latine destinée à figurer
au-dessus, et qui devait dire à tous les passants (aux passants qui
savaient le latin) d'entrer librement, se gravait sur le marbre noir en
lettres d'or; Naudé touchait à l'accomplissement du rêve et du labeur de
toute sa vie. C'est à ce moment précis que se rapporte la lettre souvent
citée de Guy Patin (27 août 1648) [246]: «M. Naudé, bibliothécaire de M.
le cardinal Mazarin, intime ami de M. Gassendi comme il est le mien,
nous a engagés pour dimanche prochain à aller souper et coucher nous
trois en sa maison de Gentilly, à la charge que nous ne serons que nous
trois et que nous y ferons la débauche: mais Dieu sait quelle débauche!
M. Naudé ne boit naturellement que de l'eau et n'a jamais goûté vin. M.
Gassendi est si délicat qu'il n'en oseroit boire, et s'imagine que son
corps brûleroit s'il en avoit bu. C'est pourquoi je puis bien dire de
l'un et de l'autre ce vers d'Ovide:
Vina fugit, gaudetque meris abstemius undis [247].
Pour moi, je ne puis que jeter de la poudre sur l'écriture de ces deux
grands hommes, j'en bois fort peu; et néanmoins ce sera une débauche,
mais philosophique, et peut-être quelque chose davantage, pour être tous
trois guéris du loup-garou et du mal des scrupules, qui est le tyran des
consciences. Nous irons peut-être jusque fort près du sanctuaire...»
Naudé célébrait à sa manière, dans cette petite orgie de Gentilly, _sub
rosa_, la prochaine dédicace de ce temple de Minerve et des Muses dont
il tenait les clefs, quand, le lendemain ou le jour même de la fête, la
Fronde éclata [248]. Ainsi vont les projets humains sous l'oeil d'en haut
ou sous le je ne sais quoi qui les déjoue. L'inscription en resta là, et
le public aussi. A la seconde Fronde, ce fut bien autre chose, et, le 29
décembre 165l, le parlement rendit l'arrêt de vandalisme qui ordonnait
la vente de la _bibliothèque_ et des meubles du cardinal. Mais
n'anticipons pas. Quand Naudé vit la Fronde, il put être affligé, il
n'en fut point surpris. Il avait de longue main, dans ses _Rose-Croix_,
compté sur la badauderie des Français; dans ses _Coups d'État_, s'il
nous en souvient (chap. iv), il avait peint la populace en traits
énergiques et méprisants, que l'émeute présente semblait faite exprès
pour vérifier. Si tout s'était borné à cette première Fronde, il y
aurait eu plutôt encore de quoi s'en gaudir entre amis.
[Note 243: Une lettre de lui à Peiresc, du 20 juillet 1634
(_Correspondance de Peiresc_, tome X, manuscrits de la Bibliothèque du
Roi), nous trahit le secret de toutes les démarches, sollicitations et
suppliques trop peu dignes auxquelles la nécessité et la peur de manquer
poussaient Naudé en terre étrangère: il subit l'air du pays.]
[Note 244: Page 254.]
[Note 245: Une sorte de publicité existait dès les années précédentes:
la bibliothèque s'ouvrait tous les jeudis aux savants qui se
présentaient: il y en avait quelquefois de quatre-vingts à cent qui y
étudiaient ensemble (_Mscurat_, page 244).--Voir aussi, dans les Lettres
latines de Roland Des Marels, la 31e du livre II; il y remercie Naudé en
souvenir de quelque séance.]
[Note 246: _Lettres choisies_ de Guy Palin, tome I, page 35.]
[Note 247: Autre témoignage: «Naudé étoit d'une vie sobre et chaste;
il eut aversion de tout temps pour les assaisonnements de viandes et
les recherches de table; en fait de fruits, il ne mangeoit que des
châtaignes et des noisettes. Il étoit de taille élevée, de corps allègre
et dispos.» (Voir l'Éloge latin de Naudé, par Pierre Hallé.)]
[Note 248: Les barricades sont, précisément de la même date que la
lettre de Guy Patin jour pour jour, 27 août.]
L'intervalle des deux Frondes fut un assez bon temps pour Naudé; il y
composa (1649) son ouvrage le plus intéressant, le plus original et le
plus durable: _Jugement de tout ce qui a été imprimé contre le cardinal
Mazarin, depuis le sixième janvier jusques à la Déclaration du premier
avril mil six cens quarante-neuf_, ou plus brièvement le _Mascurat_.
C'est un dialogue entre deux imprimeurs et colporteurs de mazarinades,
Mascurat et Saint-Ange. Sous ce couvert, il y défend chaudement et
finement le cardinal son maître, et montre la sottise de tant de propos
populaires qui se débitaient à son sujet; puis, chemin faisant, il y
parle de tout. La bonne édition du Mascurat, la seconde, est un gros
in-4° de 718 pages. Le livre fait encore aujourd'hui les délices de bien
des érudits friands; Charles Nodier, dit-on, le relit ou du moins le
refeuillette une fois chaque année. M. Bazin, l'historien de la France
sous Mazarin, en a beaucoup profité dans son spirituel récit. Naudé,
si enfoui par le reste de ses oeuvres, garde du moins, par celle-ci,
l'honneur d'avoir apporté une pièce indispensable et du meilleur aloi
dans un grand procès historique: son nom a désormais une place assurée
en tout tableau fidèle de ce temps-là. Je voudrais pouvoir donner idée
du _Mascurat_ à des lecteurs gens du monde, et j'en désespère. Dans ce
style resté franc gaulois et gorgé de latin, il trouve moyen de tout
fourrer, de tout dire; je ne sais vraiment ce qu'on n'y trouverait pas.
Il y a des tirades et enfilades de curiosités et de documents à tout
propos, des kyrielles à la Rabelais, où le bibliographe se joue et met
les séries de son catalogue en branle, ici sur tous les novateurs et
faiseurs d'utopies (pages 92 et 697), là sur les femmes savantes (p.
81); plus loin, sur les bibliothèques publiques (p. 242); ailleurs, sur
tous les imprimeurs savants qui ont honoré la presse (p. 691); à un
autre endroit, sur toutes les académies d'Italie (p. 139, 147), que
sais-je[249]? Pour qui aurait un traité à écrire sur l'un quelconque de
ces sujets, le _Mascurat_ fournirait tout aussitôt la matière d'une
petite préface des plus érudites; c'est une mine à fouiller; c'est, pour
parler le langage du lieu, une marmite immense d'où, en plongeant au
hasard, l'on rapporte toujours quelque fin morceau.
[Note 249: Et encore (page 370) il enfile toutes sortes d'historiettes
sur des réponses faites par bévue, et se moque en même temps de la
rhétorique; il y trouve son double compte d'enfileur de rogatons érudits
et de moqueur des tours oratoires.--Il ne trouve pas moins son double
compte de fureteur historique et de défenseur du Mazarin, lorsqu'il
se donne (page 266) le malin plaisir d'énumérer tous les profits et
pots-de-vin de l'intègre Sully, lequel «tira _trois cens mille livres_
pour la démission, de sa charge des Finances et de la Bastille;
_soixante mille_ pour celle de la Compagnie de la Reine-Mère; _cinquante
mille_ pour celle de Surintendant des Bâtiments; _deux cens mille_ pour
le Gouvernement de Poitou; _cent cinquante mille_ pour la charge de
Grand-Voyer, et _deux cens cinquante mille_ pour récompense ou plutôt
_courretage_ de beaucoup de bénéfices donnés à sa recommandation.» Et le
fin Naudé part de là pour opposer le _désintéressement_ du Mazarin; mais
il tenait encore plus, je le crains bien, à ce qu'il avait lâché en
passant contre cette renommée populaire de Sully.]
La scène se passe au cabaret; on y boit à même des pots, on y mange des
harengs _saurets_, tout s'en ressent. On a remarqué que la plaisanterie
d'une nation ressemble (règle générale) à son mets ou à sa boisson
favorite. On n'a donc ici ni le _pudding_ de Swift, ni le Champagne
ou le moka de Voltaire. Le _Mascurat_ de Naudé, c'est une espèce de
salmigondis épais et noir, un vrai fricot comme nos aïeux l'aimaient, où
il y a bien du fin lard et des petits pois. On y lit (p. 231) une
grande discussion sur la poésie macaronique; ce livre est une espèce de
macaronée aussi.
Au commencement du _Mascurat_ il n'est pas huit heures et demie du matin
(page 13): les deux compagnons entrent au cabaret et s'attablent pour
discourir à l'aise _a mane ad vesperam_ (p. 38). A la page 322, on les
voit qui dînent. Page 349, Saint-Ange frappe pour demander à boire. Page
379, il continue de mâcher et de boire. Page 385, il est question
de plat qui se refroidit. Page 386, Mascurat s'absente un bon quart
d'heure, ou une _bonne heure_, dit Saint-Ange qui l'attend. C'en est
assez pour donner idée de la composition étrange de cet autre _Neveu de
Rameau_. A travers ces divers incidents de la journée, le dialogue dure
toujours.
Le caractère de Saint-Ange, c'est le gros bon sens, près de Mascurat
qui représente l'érudit rusé: «Tu m'emportes, lui dit à certain
moment Saint-Ange, comme l'aigle fait la tortue, hors de mon élément;
revenons...» Et plus loin, lorsque Mascurat lui énumère complaisamment
les grands génies de première classe, les _douze preux de pédanterie_:
Archimède, Aristote, Euclide, Scot (Duns), Calculator, etc. (je fais
grâce des autres), le matois Saint-Ange répond: «Tu m'endors quand tu
me parles de tous ces auteurs-là que je ne connois point; il y avoit
l'autre jour un homme bien sensé, chez «Blaise, qui n'y faisoit pas tant
de finesse; car il disoit que _la Sagesse_ de Charron et _la République_
de Bodin étoient les meilleurs livres du monde, et sa raison étoit que
le premier enseigne à se bien gouverner soi-même, et le second à bien
gouverner les autres... Ce discours, à te dire vrai, me tient lieu
de démonstration et me persuade bien davantage que ne font tous les
mathématiciens et philosophes; mais tu as l'esprit si sublime que tu
voudrois toujours être avec les auteurs de la première classe. Pour moi,
je me tiens aux médiocres, c'est-à-dire à ceux que tu appelles honnêtes
gens et bons esprits.» Naudé, en écrivant cette charmante page, ne
comprenait-il donc pas que le nombre de ces honnêtes gens et de ces bons
esprits vulgaires à la Saint-Ange allait augmenter assez pour faire un
public qui ne serait plus la populace? Le tiers état de Sieyès était au
bout, notre classe moyenne.
Si Naudé ne comptait pas assez sur ce prochain monde des bons esprits,
il semble avoir encore moins soupçonné qu'une autre portion plus
délicate s'y introduirait, et que l'heure approchait où il faudrait
écrire en français pour être lu même des femmes. Chez Naudé, les femmes
n'entrent pas; latin à part, il y a des grossièretés.
La finesse d'ailleurs, la raillerie couverte, la sournoiserie même de
l'auteur entre ces deux bons compères, Saint-Ange et Mascurat, va aussi
loin qu'on peut supposer. Je veux trahir et prendre sur le fait sa
méthode habituelle. A un endroit, par exemple, il énumère au long
les académies d'Italie; rien de plus intéressant pour les esprits
académiques; on croirait, à la complaisance du détail, que Naudé admire,
qu'il se prend; pas du tout. Prenez garde: voilà qu'à la fin, citant
Pétrone sur les déclamateurs, il montre que ces façons pompeuses
d'exercice littéraire ne servent au fond de rien, que les vrais grands
écrivains sont de date antérieure, que _les bons esprits vont à ces
nouvelles Académies comme les belles femmes au bal, c'est-à-dire sans en
chercher autre profit que d'y passer_ _le temps agréablement et de s'y
faire voir et admirer_.--Sur quoi Saint-Ange, un peu surpris du revers,
dit à Muscurat: «Tu fais justement comme ces vaches qui attendent que le
pot au lait soit plein pour le renverser[250]...» Voilà, en bon français,
la méthode de Gabriel Naudé et des grands sceptiques.
[Note 250: Page 152.]
En matière religieuse, il ne procède pas autrement, et c'est ici que
le mot de _sournoiserie_ s'applique à merveille. Ainsi, à propos
de l'_Alcoran_, dont les paroles, dit Mascurat (page 345), sont
_très-belles et bonnes_, quoique la doctrine en soit fort mauvaise,
Saint-Ange se récrie, et Mascurat répond entre autres choses: «... Joint
aussi qu'il est hors le pouvoir d'un homme, tant habile qu'il soit, de
connoître quelle est la religion des Turcs, soit pour la foi ou les
cérémonies, par la seule lecture de l'_Alcoran_; tout de même, SANS
COMPARAISON TOUTEFOIS, qu'un homme qui n'auroit lu que le _Nouveau
Testament_, ne pourroit jamais connoître le détail de la religion
catholique, vu qu'elle consiste en diverses règles, cérémonies,
établissements, institutions, traditions et autres choses semblables que
les papes et les conciles ont établies de temps en temps, et _pièces
après autres_, conformément à la doctrine contenue _implicité_ ou
_explicité_ dans ledit livre.» On a le venin.
J'aime mieux citer une belle page philosophique, et même religieuse à la
bien prendre, qui rentre dans une pensée souvent exprimée par lui. Il
s'agit de je ne sais quel conseil (page 229) dont Saint-Ange croit que
les politiques d'alors pourraient tirer grand profit; Mascurat répond:
«Quand ils le feroient, Saint-Ange, ils ne réussiroient pas mieux au
gouvernement des États et empires que les plus doctes médecins font à
celui des malades; car il faut nécessairement que les uns et les autres
prennent fin, tantôt d'une façon et tantôt de l'autre: _Quotidie aliquid
in tam magno orbe mutatur, nova urbium fundamenta jaciuntur, nova
gentium nomina, extinctis nominibus prioribus aut in accessionem
validioris conversis, oriuntur_ (chaque jour quelque changement s'opère
en ce vaste univers; on jette les fondations de villes nouvelles; de
nouvelles nations s'élèvent sur la ruine des anciennes dont le nom
s'éteint ou va se perdre dans la gloire d'un État plus puissant). Je ne
dis pas toutefois qu'un peu de régime ne fasse grand bien, et que tant
de livres qu'écrivent tous les jours les médecins _de vita proroganda_
soient inutiles; mais aussi en faut-il demeurer dans leurs termes, et ne
pas attendre des remèdes l'éternité que Dieu seul s'est réservée.»--Et
dans les _Coups d'État_ (chap. IV) il avait dit: «Il ne faut donc pas
croupir dans l'erreur de ces foibles esprits qui s'imaginent que Rome
sera toujours le siége des saints Pères, et Paris celui des rois de
France.» Je trouve que, de nos jours, les sages eux-mêmes ne sont pas
assez persuadés que de tels changements restent toujours possibles, et
l'on met volontiers en avant un axiome de nouvelle formation, bien plus
flatteur, qui est que _les nations ne meurent pas_.
Je ne pousserai pas plus loin ce qui aussi bien n'aurait aucun terme,
car il faudrait extraire à satiété, sans pouvoir jamais analyser. La
conclusion du _Mascurat_ est spirituelle et va au-devant des objections
d'invraisemblance.--Saint-Ange: «Tu me dis de si belles choses, que, si
elles étoient imprimées, on ne s'imagineroit jamais qu'elles vinssent
du cabaret ni qu'elles eussent été dites par deux libraires ou
imprimeurs...» Et Mascurat répond en citant des exemples de l'antiquité:
«... Au contraire, je vois dans Plutarque et Athénée que les plus doctes
de ce temps-là tenoient des propos aussi sérieux entre la poire et le
fromage et ayant le verre à la main, comme nous l'avons maintenant, que
tous les Académistes de Cicéron en ses plus délicieuses vignes, _in
Tusculano, in Cumano, in Arpinati_.» Il continue, selon son usage,
d'épuiser tous les exemples de dialogues anciens qui se tiennent, tantôt
au milieu des rues, comme le _Gorgias_, tantôt dans une maison du Pirée,
comme la _République_, ou bien encore sous le portique du temple de
Jupiter ou aux bords de l'Ilissus. De là à un cabaret de la Cité
évidemment il n'y a qu'un pas. Et sur ce que ce sont deux imprimeurs qui
ont dit ces belles choses, Mascurat, qui a voyagé, cite l'exemple des
savetiers italiens dont la politique est encore plus raffinée que celle
des imprimeurs de ce pays-ci: «Finalement, ajoute-t-il, pourquoi trouver
étrange que nous ayons dit tant de choses en un jour, puisque nous
voyons tant de tragédies nous représenter en pareil espace de temps
des histoires que l'on ne jugeroit jamais, à cause d'une infinité
de rencontres et d'incidents, avoir été faites dans l'espace de
vingt-quatre heures... Et puis, si le _Timée_, le _Gorgias_, le _Phédon_
et les dialogues _de Republica_ et _de Legibus_ de Platon, quoiqu'ils
soient bien plus longs que les nôtres, ont bien été faits en un jour...,
pourquoi ne voudra-t-on pas que nous ayons dit, depuis cinq heures du
matin jusques à sept heures du soir, ce que, s'il étoit imprimé, il ne
faudroit guère davantage de temps pour lire?...» Il en faut un peu plus,
quoi qu'il en dise; et, avec notre dose d'attention d'aujourd'hui, ne
vient pas à bout qui veut de ce gros in-4° immense. C'est pourquoi nous
y avons tant insisté.[251]
[Note 251: M. Artaud, dans son ouvrage sur _Machiavel_ (tome II,
pages 336-350), cite un ouvrage manuscrit français qui est une apologie
remarquable de l'illustre Florentin, et il se dit tenté de l'attribuer
à Gabriel Naudé. Mais, sans parler des autres objections, comme cette
apologie ne put être composée que vers ou après 1649, Naudé eut bien
assez à faire, en ces années, avec son _Mascurat_ d'abord, puis avec les
tracas et calamités qui vont l'envahir, pour qu'on ne puisse lui imputer
un travail dont on ne verrait d'ailleurs pas le but sous sa plume.]
La seconde Fronde vint renverser encore une fois la fortune de Naudé
et lui porter au coeur le coup le plus sensible, celui qu'un père eût
éprouvé de la perte d'une fille unique, déjà nubile et passionnément
chérie. L'arrêt du parlement de Paris qui ordonnait la vente de la
bibliothèque du cardinal lui arracha un cri de douleur et presque
d'éloquence. Dans un _Advis_ imprimé (1651) à l'adresse de _nos
Seigneurs du Parlement_, il exhale les sentiments dont il est plein:
«.....Et pour moi qui la chérissois comme l'oeuvre de mes mains et le
miracle de ma vie, je vous avoue ingénuement que, depuis ce coup de
foudre lancé du ciel de votre justice sur une pièce si rare, si belle et
si excellente, et que j'avois par mes veilles et mes labeurs réduite à
une telle perfection que l'on ne pouvoit pas moralement en désirer une
plus grande, j'ai été tellement interdit et étonné, que si la même cause
qui fit parler autrefois le fils de Crésus, quoique muet de sa nature,
ne me délioit maintenant la langue pour jeter ces derniers accents au
trépas de cette mienne fille, comme celui-là faisoit au dangereux état
où se trouvoit son père, je serois demeuré muet éternellement. Et,
en effet, messieurs, comme ce bon fils sauva la vie à son père en le
faisant connoitre pour ce qu'il étoit, pourquoi ne puis-je pas me
promettre que votre bienveillance et votre justice ordinaire sauveront
la vie a cette fille, ou, pour mieux dire, à cette fameuse bibliothèque,
quand je vous aurai dit, pour vous représenter en peu de mots l'abrégé
de ses perfections, que c'est la plus belle et la mieux fournie de
toutes les bibliothèques qui ont jamais été au monde et qui pourront, si
l'affection ne me trompe bien fort, y être à l'avenir.»--Et il finit en
répétant les vers attribués à Auguste, lorsque celui-ci décida de casser
le testament de Virgile plutôt que d'anéantir l'_Enéide_:
.... Frangatur potius legum veneranda potestas
Quam tot congestos noctesque diesque labores
Hauserit una dies, _supremaque jussa Senatus_!
La vente se fit pourtant, bien qu'avec de certains accommodements
peut-être. Naudé en racheta pour sa part tous les livres de médecine,
et il paraît qu'il y eut des prête-noms du cardinal qui en sauvèrent
d'autres séries tout entières. Du moins M. Petit-Radel a beaucoup
insisté sur ces rachats concertés qu'il démontre avec chaleur, comme si
son amour-propre d'administrateur et d'héritier y était intéressé. Quoi
qu'il en soit, le coup était porté pour l'auteur même; l'intégrité et
l'honneur de l'oeuvre unique avaient péri. «On vend toujours ici la
bibliothèque de ce rouge tyran, écrit Guy Patin (30 janvier 1652); seize
mille volumes en sont déjà sortis; il n'en reste plus que vingt-quatre
mille. Tout Paris y va comme à la procession: j'ai si peu de loisir que
je n'y puis aller, joint que le bibliothécaire qui l'avoit dressée,
mon ami de trente-cinq ans, m'est si cher, que je ne puis voir cette
dissolution et destruction.....» Il fallait que Guy Patin aimât bien
fort Naudé pour s'attendrir à l'endroit d'une disgrâce arrivée au
Mazarin.
Un malheur ne vient jamais seul; Naudé en eut un autre en ces années.
Étant autrefois à Rome, il avait été consulté et avait donné son avis
sur des manuscrits de l'_Imitation de Jésus-Christ_ que les bénédictins
revendiquaient pour un moine de leur Ordre, _Gersen_; il n'était pas
de leur avis, et avait jugé les manuscrits quelque peu falsifiés. Son
témoignage en resta là et sommeilla quelque temps. Mais bientôt les
chanoines réguliers de Saint-Augustin, qui revendiquaient l'_Imitation_
pour _Akempis_, c'est-à-dire pour leur saint, comme les bénédictins
pour le leur, introduisirent l'autorité, et l'acte de Naudé dans la
discussion. Il y intervint lui-même par de nouveaux écrits publics.
Courier, avec son fameux pâté sur le manuscrit de Longus, sut ce que
c'est que d'avoir affaire à des pédants antiquaires et chambellans;
Naudé, si prudent, si modéré, apprit bientôt à ses dépens ce que c'est
que d'avoir affaire à des pédants, de plus théologiens, surtout à un
Ordre tout entier et à des moines. Quand on est sage, règle générale, il
ne faut jamais se mettre sans nécessité telles gens à robe noire à ses
trousses. Si je l'osais, j'en donnerais le conseil même aujourd'hui
encore à mes brillants amis. Du temps de Naudé, on en vint d'emblée aux
injures. Il y avait dès lors un Dom Robert Quatremaire (notait-il pas de
la famille de M. Etienne Quatremère?) qui en disait. Naudé eut le tort
d'y céder et d'y répondre. Tout cela se passait à propos du plus clément
et du plus miséricordieux des livres, autour de l'_Imitation_. Ajoutez
que, dans cette querelle de Naudé et de Dom Quatremaire, on ne savait
pas très-bien le français de part et d'autre, ou du moins on ne savait
que le vieux français; les injures en étaient d'autant plus grosses.
Il en résulta même des méprises singulières. Naudé, s'en prenant à
un bénédictin italien, le Père Cajetan, qui était petit et assez
contrefait, l'avait appelé _rabougri_; les bénédictins de Saint-Maur ne
se rendirent pas bien compte du terme, et le confondirent avec un bien
plus grave qui a quelque rapport de son. Ces vénérables religieux en
demandèrent réparation en justice comme d'une appellation infâme. La
naïveté prêta à rire. Naudé lui-même porta plainte en diffamation devant
le Parlement; on a son factum (_Raisons péremptoires_, etc., 1651); je
le voudrais supprimer pour son honneur. Sur ce terrain-là, il n'a pas
son esprit habituel: ce n'est plus qu'un savant du XVIe siècle en
colère. Il prit pourtant occasion de sa défense pour dresser une
liste et kyrielle, comme il les aime, de toutes les falsifications,
corruptions de pièces, tricheries, qu'on imputait aux bénédictins dans
les divers âges. En poussant cette pointe, il a, sous air pédantesque,
sa double malice cachée, et il infirme plus de choses ecclésiastiques
qu'il ne fait semblant. On assure qu'il eut alors les rieurs de son
côté; mais il dut être au fond mécontent de lui-même: le philosophe en
lui avait fait une faute.[252]
[Note 252: On peut voir, si l'on veut, sur cette sotte et désagréable
affaire, la _Bibliothèque critique_ de Richard Simon, tome Ier, et
aussi le tome Ier, des _Ouvrages posthumes_ de Mabillon. Dom Thuillier,
bénédictin, y prend une revanche sur Naudé.]
La seconde Fronde lui laissait peu d'espoir de recouvrer sa condition
première; il accepta d'honorables propositions de la reine Christine,
et partit pour la cour de Stockholm, où il fut bibliothécaire durant
quelques mois. Cette cour était devenue sur la fin un guêpier de savants
qui s'y jouaient des tours; Naudé n'y tint guère. Il était d'ailleurs
à l'âge où l'on ne recommence plus. Il revenait de là, dégoûté de
sa tentative, rappelé sans doute aussi par le mal du pays et par la
perspective de jours meilleurs après les troubles civils apaisés,
lorsqu'il fut pris de maladie et mourut en route, à Abbeville, le 29
juillet 1633, avant d'avoir pu revoir et embrasser ses amis. Il fut
amèrement regretté de tous, particulièrement de Guy Patin, qui ne parle
jamais de son bon et cher ami M. Naudé qu'avec un attendrissement bien
rare en cette caustique nature, et qui les honore tous deux: «Je pleure
incessamment jour et nuit M. Naudé. Oh! la grande perte que j'ai faite
en la personne d'un tel ami! Je pense que j'en mourrai, si Dieu ne
m'aide (25 novembre 1653).»--Les érudits composèrent à l'envi des vers
latins sur la mort du confrère qui les avait si libéralement servis.
On peut trouver cependant qu'il ne lui a pas été fait de funérailles
suffisantes: on'n'a pas recueilli ses oeuvres complètes; il n'a pas été
solennellement enseveli. Mort en 1653, du même âge que le siècle, il
n'en représentait que la première moitié, au moment où la seconde, si
glorieuse et si contraire, allait éclater. Les _Provinciales_ parurent
six années seulement après le _Mascurat_, et donnèrent le signal: la
face du mondé littéraire fut renouvelée. Naudé rentra vite, pour n'en
plus sortir, dans l'ombre de ces bibliothèques qu'il avait tant aimées
et qui allaient être son tombeau. On imprima de lui un volume de lettres
latines criblé de fautes. On rédigea le _Naudoeana_, ou extrait de ses
conversations, criblé de bévues également. Il n'eut pas d'éditeur pieux.
Son article manque au Dictionnaire de Bayle, ce plus direct héritier de
son esprit. Lui qui a tant songé à sauver les autres de l'oubli, il est
de ceux, et des plus regrettables, qui sont en train de sombrer dans
le grand naufrage. Ses livres ont, à mes yeux, déjà la valeur de
manuscrits, en ce sens que, selon toute probabilité, ils ne seront
jamais réimprimés. Quelques curieux les recherchent; on les lit peu, on
les consulte çà et là. Tel est le lot de presque tous, de quelques-uns
même des plus dignes. Qu'y faire? la vie presse, la marche commande, il
n'y a plus moyen de tout embrasser; et nous-même ici, qui avons tâché
d'exprimer du moins l'esprit de Naudé, et de redemander, d'arracher sa
physionomie vraie à ses oeuvres éparses, ce n'est, pour ainsi dire,
qu'en courant que nous avons pu lui rendre cet hommage.
1er Décembre 1843.