JOSEPH DE MAISTRE.

En tardant si longtemps, depuis la première promesse que nous en avions

faite[181], à venir parler de cet homme célèbre, de ce grand théoricien

théocratique, il semble que, sans l'avoir cherché, nous ayons

aujourd'hui rencontré une occasion de circonstance et presque un

à-propos. Les Discussions religieuses, qui font ce qu'elles peuvent pour

se réveiller autour de nous, viennent rendre ou prêter à tout ce qui

concerne le comte de Maistre une sorte d'intérêt présent que ce nom si

à part et orgueilleusement solitaire n'a jamais connu, et dont il peut,

certes, se passer. Pour nous, nous n'essayerons pas de le mêler plus

qu'il ne convient à ces querelles, qu'il surmonte de toute la hauteur de

sa venue précoce et de son génie. Nous l'étudierons d'abord en lui-même,

nous y reconnaîtrons et nous y suivrons de près l'homme antique,

immuable, à certains égards prophétique, le grand homme de bien qui a

senti le premier et proclamé avec une incomparable énergie ce qui allait

si fort manquer aux sociétés modernes en cette crise de régénération

universelle. En le prenant dès le berceau, dans son éducation, dans sa

carrière et sa nationalité extérieures et contiguës à la France, nous

aurons déjà fait la part de bien des exagérations où il a paru tomber,

et sur lesquelles, d'ici, le parti adversaire l'a voulu uniquement

saisir. Ces exagérations pourtant, en ce qu'elles ont de trop réel, nous

les poursuivrons aussi, nous les dénoncerons dans la tournure même de

son talent, dans l'absolu de son caractère; nous en mettrons, s'il

se peut, à nu la racine. Heureux si, dans ce travail respectueux

et sincère, nous prouvons aux admirateurs, je dirai presque aux

coreligionnaires de l'auguste et vertueux théoricien, que nous ne

l'avons pas méconnu, et si en même temps nous maintenons devant le

public impartial les droits désormais imprescriptibles du bon sens, de

la libre critique et de l'humaine tolérance!

[Note 181: Voir l'étude sur le comte Xavier de Maistre, insérée dans

la _Revue des deux Mondes_, numéro du Ier mai 1839; on ne l'a pas mise

dans ce volume, d'après la règle qu'on s'est posée de n'y pas faire

entrer de vivants.--(Cette étude sur le comte Xavier est entrée depuis

dans le tome II des _Portraits contemporains_, 1846.)]

I

L'aîné du comte Xavier et l'un des plus éloquents écrivains de notre

littérature, le comte Joseph-Marie de Maistre, naquit à Chambéry le

1er avril 1753. Voltaire, à Ferney, ne se doutait pas, en face du

Mont-Blanc, que là grandissait, que de là sortirait un jour son

redoutable ennemi, son moqueur le plus acéré. Le père du futur vengeur,

magistrat considéré, après des charges actives noblement remplies, était

devenu président au sénat de Savoie[182]; son grand-père maternel, le

sénateur de Motz, gentilhomme du Bugey, qui n'avait eu que des filles,

s'attacha à ce petit-fils, et toute la sollicitude des deux familles se

réunit complaisamment sur la tête du jeune aîné, qui devait porter

si haut leur espérance[183]. Dès l'âge de cinq ans, l'enfant eut un

instituteur particulier, qui, deux fois par jour, après son travail,

le conduisait dans le cabinet de son grand-père de Motz. La nourriture

d'étude était forte, antique, et tenait des habitudes du XVIe siècle,

mieux conservées en Savoie que partout ailleurs. L'esprit du grand

jurisconsulte Favre n'avait pas cessé de hanter ces vieilles maisons

parlementaires. Tout concourait ainsi, dès le début, à faire de M.

de Maistre ce qu'il apparaît si impérieusement dans ses écrits, le

magistrat-gentilhomme, l'héritier et le représentant du droit patricien

et fécial, comme dit Ballanche.

[Note 182: J'emprunte beaucoup, pour les détails positifs, à l'_Éloge_

inséré au tome XXVII des _Mémoires de l'Académie des Sciences de Turin_,

et qui fut prononcé en janvier 1822 par M. Raymond, physicien et

ingénieur distingué de Savoie: c'est la plus exacte notice qu'on ait

écrite sur la vie qui nous occupe.]

[Note 183: Outre le comte Xavier, M. de Maistre eut trois frères, un

évêque et deux militaires, gens distingués a tous égards, mais que rien

d'ailleurs ne rattache plus particulièrement à lui.]

Tout enfant, il eut une impression très-vive et qui ne s'effaça jamais:

c'était l'époque où l'on supprimait en France l'ordre des jésuites

(1764); cet événement faisait grand bruit, et l'enfant, qui en avait

entendu parler tout autour de lui, sautait pendant sa récréation en

criant: _On a chassé les jésuites!_ Sa mère l'entendit et l'arrêta: «Ne

parlez jamais ainsi, lui dit-elle; vous comprendrez un jour que c'est un

des plus grands malheurs pour la religion.» Cette parole et le ton dont

elle fut prononcée lui restèrent toujours présents; il était de ces

jeunes âmes où tout se grave.

Les conseils des jésuites de Chambéry, amis de sa famille et

très-consultés par elle, entrèrent aussi pour beaucoup dans son

instruction; la reconnaissance se mêla naturellement chez lui à ce que

par la suite, en écrivant d'eux, la doctrine lui suggéra[184].

[Note 184: Voir dans le _Principe générateur_ les beaux paragraphes

XXXV et XXXVI.]

Quoique élevé sous une tutelle particulière et domestique, il paraît

avoir suivi en même temps les cours du collége de Chambéry; un jour,

en effet, me raconte-t-on[185], un écolier l'ayant défié sur sa mémoire,

qu'il avait extraordinaire, il releva le gant et tint le pari: il

s'agissait de réciter tout un livre de _l'Enéide_, le lendemain, en

présence du collège assemblé. M. de Maistre ne fit pas une faute et

l'emporta. En 1818, un vieil ecclésiastique rappelait au comte Joseph

cet exploit de collège: «Eh bien! curé, lui répondit-il, croiriez-vous

que je serais homme à vous réciter sur l'heure ce même livre de

_l'Enéide_ aussi couramment qu'alors?» Telle était la force d'empreinte

de sa mémoire; rien de ce qu'il y avait déposé et classé ne s'effaçait

plus. Il avait coutume de comparer son cerveau à un vaste casier à

tiroirs numérotés qu'il tirait selon le cours de la conversation, pour

y puiser les souvenirs d'histoire, de poésie, de philologie et de

sciences, qui s'y trouvaient en réserve. Cette puissance, cette capacité

de mémoire, quand elle ne fait pas obstruction et qu'elle obéit

simplement à la volonté, est le propre de toutes les fortes têtes, de

tous les grands esprits.

[Note 185: Je ne crois pas commettre une indiscrétion et je remplis un

devoir rigoureux de reconnaissance en déclarant que je dois infiniment,

pour toute cette première partie de mon travail, à M. le comte Eugène de

Costa, compatriote de M. de Maistre; mais je crois sentir encore plus

qu'envers d'aussi délicates natures la seule manière de reconnaître ce

qu'on leur doit est d'en bien user.]

Et pour suivre l'image: plus le casier est plein, plus les tiroirs

nombreux, séparés par de minces et impénétrables cloisons, prêts à se

mouvoir chacun indépendamment des autres et à ne s'ouvrir que dans la

mesure où on le veut, et mieux aussi la tête peut se dire organisée.

A vingt ans, M. de Maistre avait pris tous ses grades à l'université

de Turin. L'année suivante, en 1774, il entra comme

substitut-avocat-fiscal-général surnuméraire (c'est le titre exact) au

sénat de Savoie, et il suivit les divers degrés de cette carrière du

ministère public jusqu'à ce qu'en avril 1788 il fut promu au siège de

sénateur, comme qui dirait conseiller au parlement: c'est dans cette

position que la Révolution française le saisit. Des renseignements

puisés à la meilleure des sources nous permettent d'assurer qu'il était

entré dans cette vie parlementaire et magistrale un peu contre son goût,

mais qu'il s'y voua par devoir. Son émotion, toutes les fois qu'il

s'agissait d'une condamnation capitale, était vive: il n'hésitait pas

dans la sentence quand il la croyait dictée par la conscience et par la

vérité; mais ses scrupules, son anxiété à ce sujet, démentent assez ceux

qui, s'emparant de quelque lambeau de page étincelante, auraient

voulu faire, de l'écrivain entraîné une âme peu humaine. Lors de la

restauration de la maison de Savoie, il ne voulut pas rentrer dans cette

carrière de judicature ni reprendre la responsabilité du sang à verser.

Il faut qu'on s'accoutume de bonne heure avec nous à ces contrastes,

sans lesquels on ne comprendrait rien au vrai comte de Maistre, à

celui qui a vécu et qui n'est pas du tout l'ogre de messieurs du

_Constitutionnel_ d'alors, mais un homme dont tous ceux qui l'ont connu

vantent l'amabilité et dont plusieurs ont goûté les vertus intérieures,

vertus _résultant_ (comme on me le disait très-bien) _de sa soumission

parfaite_: intolérant au dehors, tout armé et invincible plume en main,

parce qu'il ne sacrifiait rien de ses croyances, il était, ajoute-t-on,

aimable et charmant au dedans, parce qu'il sacrifiait sa volonté.

Éblouissant, séduisant comme on peut le croire, et même très-souvent gai

dans la conversation, il y portait toutefois par moments une vivacité

de timbre et de ton, quelque chose de _vibrante_, comme disent les

Italiens, et l'accent seul en montant aurait semblé usurper une

supériorité «qui ne m'appartient pas plus qu'à tout autre,»

s'empressait-il bien vite de confesser avec grâce. Mais revenons.

Voué de bonne heure à des occupations qu'il n'eût pas naturellement

préférées, il sut réserver pour les études qui lui étaient chères

les moindres parcelles de son temps, avec une économie austère et

invariable. Il ne se déplaçait jamais sans but, il ne sortait jamais

sans motif: de toute sa vie, nous dit M. Raymond, il ne lui est arrivé

d'aller à la promenade.--Hélas! combien différent de tant d'esprits de

nos jours qui n'ont jamais fait autre chose dans leur vie qu'aller à la

promenade soir et matin!--Il est vrai qu'il poussait cela un peu loin;

l'avouerai-je? il répondait un jour en riant à quelques personnes qui

l'engageaient à venir avec elles jouir d'un soleil de printemps: «Le

soleil! je puis m'en faire un dans ma chambre avec un châssis huilé et

une chandelle derrière!» Il plaisantait sans doute en parlant ainsi; il

trahissait pourtant sa vraie pensée. Intelligence platonique, vivant au

pur soleil des idées, il ne voyait volontiers dans ce flambeau de notre

univers qu'une, lanterne de plus, un moment allumée pour la caverne des

ombres. On devine aussi à ce moi une nature positive que n'a dû entamer

ni attendrir en aucun temps la rêverie. Rêver, nous le savons trop,

c'est niaiser délicieusement, c'est vivre à la merci du souffle et du

nuage, c'est laisser couler les heures vagues et amusées ou l'ennui

plus cher encore. Lui donc, comme Pline l'Ancien, auquel en cela on l'a

justement comparé, il n'aurait pas perdu une minute de temps utile, même

pendant ses repas. Son régime fut de bonne heure fixé: il travaillait

régulièrement quinze heures par jour, et ne se délassait d'un travail

que par l'autre, aidé à cet effet par une attention vigoureuse et par

une grande force de constitution physique. M. Royer-Collard remarque

excellemment que ce qui manque le plus aujourd'hui, c'est dans l'ordre

moral le _respect_, et dans l'ordre intellectuel l'_attention_. Certes

M. de Maistre n'a pas fait défaut à l'une plus qu'à l'autre de ces deux

rares conditions, mais encore moins, s'il est possible, à la dernière.

Cette faculté d'attention, comme la mémoire qui en est le résultat,

constitue un signe et un don inséparable des natures prédestinées.

Durant son séjour à Pétersbourg, moins distrait par d'autres devoirs, M.

de Maistre ne quittait plus l'étude. Il avait une table ou un fauteuil

tournant: on lui servait à dîner sans que souvent il lâchât le livre,

puis, le dîner dépêché, il faisait demi-tour et continuait le travail

à peine interrompu. N'oublions pas, comme trait bien essentiel, qu'à

quelque heure et dans quelque circonstance qu'une personne de sa famille

entrât, elle le trouvait toujours heureux du dérangement, ou plutôt non

pas même dérangé, mais bon, affectueux et souriant. Aussi, lorsque j'eus

l'honneur d'interroger de ce côté, les termes d'amabilité parfaite et de

_bonté tendre_ furent ceux par lesquels on me répondit tout d'abord,

et ils étaient prononcés avec un accent ému, pénétré, qui déjà m'en

confirmait le sens et qui m'apprenait beaucoup: «La plus belle partie de

sa vie est la partie cachée et qu'on ne dira pas!»

Ainsi donc ce jeune magistrat, si opposé par sa nuance religieuse à

notre vieille race parlementaire et gallicane des L'Hôpital et des de

Thou, si supérieur parla gravité des moeurs à cette autre postérité plus

récente et bien docte encore de nos gentilshommes de robe, de Brosses ou

Montesquieu, M. de Maistre était autant versé qu'aucun d'eux dans les

hautes études; il vaquait tout le jour aux fonctions de sa charge, à

l'approfondissement du droit, et il lisait Pindare en grec, les soirs.

Une certaine gaieté, qu'on n'aurait jamais attendue, y ajoutait pourtant

par accès sa pointe et le rapprochait des nôtres, de nos excellents

personnages d'autrefois. Vers 1820, un très-jeune homme qui était reçu

chez M. de Maistre, et qui s'effrayait de lui voir entre les mains

quelque tome tout grec de Pindare ou de Platon, fut un jour fort étonné

de lui entendre chanter de sa voix la plus joviale et la plus fausse

quelques couplets du vieux temps, la Tentation de saint Antoine, par

exemple. Et je me rappelle ma propre surprise à moi-même lorsque,

interrogeant un poète illustre sur M. de Maistre qu'il avait fort connu,

il m'en parla d'abord comme d'un conteur presque facétieux et de belle

humeur.

Comme écrivain de marque, M. de Maistre ne se produisit qu'après l'âge

de quarante ans. Quoiqu'il eût donné quelques opuscules auparavant, ses

_Considérations_ sur la Révolution française, en 96, furent son premier

coup d'éclat et de maître. Son talent d'écrivain sortit tout brillant

et coloré du milieu de ses fortes études, comme un fleuve déjà grand

s'élance du sein d'un lac austère. On aime pourtant à suivre les sources

et les lenteurs mystérieuses des eaux aux flancs du rocher. Ces quarante

premières années de préparation, d'accumulation et de profondeur, ne

nous ont pas encore tout dit.

Quoiqu'on ait peu de renseignements sur la nature des travaux qui

remplirent avec le plus de suite ses loisirs de magistrat, on peut

conjecturer sans trop d'erreur que les questions de philosophie

religieuse l'occupaient dès lors beaucoup. Ayant perdu, par l'effet des

événements de 92, un amas énorme de recueils manuscrits, M. de Maistre

les regrettait extrêmement plus tard lorsqu'il écrivit ses _Soirées_, et

disait que les pages qu'il en aurait tirées auraient porté au double les

développements donnés à certaines questions dans ce dernier ouvrage.

Fut-il tout d'abord ce que ses brillants écrits l'ont montré, théoricien

intrépide d'une pensée qui contredisait si absolument celle de son

siècle? Sa vie et sa doctrine n'eurent-elles qu'une seule et même teneur

entière et rigide en toute leur durée? ou bien M. de Maistre eut-il en

effet, lui aussi, une époque de tâtonnement et d'apprentissage, une

jeunesse? Il serait trop extraordinaire qu'il eût commencé d'emblée par

une opposition si brusque à tout ce qui circulait. Les grands esprits

apprennent vite, mais ils apprennent; ils reculent, ils ensevelissent

leurs sources, mais ils en ont. Le temps des purs prophètes et des

jeunes Daniels est passé; c'est à l'école de l'histoire, à celle de

l'expérience pratique et présente que se forment les sages et les mieux

voyants. Deux discours de M. de Maistre, l'un publié lorsqu'il n'avait

que vingt-deux ans, et l'autre prononcé quand il en avait vingt-quatre,

vont nous le produire au début, ayant déjà l'instinct du style et du

nombre, mais des plus rhétoriciens encore, assez imbu des idées ou

du moins de la phraséologie du jour, et tout à fait l'un des jeunes

contemporains de Voltaire et de Jean-Jacques finissants.

Le premier opuscule qu'on ait de lui, publié à Chambéry en 1775, a pour

sujet et pour titre l'_Éloge de Victor-Amédée III_, duc de Savoie, roi

de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem, prince de Piémont, avec cette

épigraphe: _Détestables flatteurs, présent le plus funeste_, etc. Le

candide panégyriste en effet, s'abandonne avec ivresse, mais il ne

flatte pas. Dans cette espèce d'épithalame adressé au père et au roi au

moment du mariage de son fils Charles-Emmanuel avec Clotilde de France

et pour fêter leur voyage en Savoie, le jeune substitut épanche en prose

poétique sa fidélité exaltée envers son souverain. Il vante les vertus

patriarcales de l'époux: «...A qui vais-je parler? Quoi? dans le XVIIIe

siècle je vanterai les douceurs de l'amour conjugal?... Eh bien! je

parlerai...» Et il raconte l'anecdote de l'étranger qu'il conduit à

travers les appartements du palais et qui, arrivé dans le cabinet du

roi, dit: «Je ne vois point le lit du roi.»--«Monsieur, lui répondis-je,

nous ne savons ce que c'est que le lit du _roi_; mais si vous voulez

voir celui du _mari de_ la _reine_, passons dans l'appartement de

Ferdinande...» Il loue la religion du roi, il le loue de faire

disparaître l'ignorance: l'enthousiasme, alors de rigueur, pour

l'agriculture, pour les lumières, circule au milieu de ce culte de la

religion conservé. Ce sont des déclamations sur les travaux construits:

«Une digue immense arrête le Rhône prêt à engloutir les coteaux

délicieux de Chautagne. Cruelle Isère, tu rendras la proie...» On

noterait, si l'on voulait, quelques contrastes fortuits et piquants avec

ce qu'il écrira plus tard: «J'avoue cependant qu'il y a dans tous les

pays des hommes dont on ne saurait acheter les services trop cher:

ce sont les _histrions_, les _saltimbanques_, les _délateurs_, les

_eunuques_, les _archers_, les BOURREAUX, les _traitants_.... Car, ces

gens-là n'ayant rien de commun avec l'honneur, on n'a que de l'argent à

leur donner.» Le bourreau placé entre les tratants et les histrions! il

le mettra plus à part une autre fois. Il loue encore le prince d'être

l'_évêque extérieur_, comme on disait de Constantin, de se montrer

également éloigné du relâchement et de la sévérité; et parlant des pays

où l'accusation d'irréligion se renouvelle sans cesse parce qu'elle

est toujours sûre d'être écoutée: «Que dis-je? n'a-t-on pas poussé

l'extravagance et la cruauté jusqu'à allumer des bûchers, jusqu'à faire

couler le sang au nom du Dieu très-bon? Sacrifices mille fois plus

horribles que ceux que nos ancêtres offraient à l'affreux Teutatès, car

cette idole insensible n'avait jamais dit aux hommes: Vous ne tuerez

point, vous êtes tous frères; je vous haïrai si vous ne vous aimez pas.»

Le voeu de tolérance cher au XVIIIe siècle trouve là son écho.

En même temps l'auteur, qui n'a pas encore toute sa cohérence, s'élève

contre les incrédules «qui réclament à grands cris la liberté de

penser... Qu'est-ce qui les empêche de penser? Ce sont les discours, ce

sont les écrits que Victor défend avec raison.»

Tout à côté, La Fayette lui-même n'aurait pas désavoué la ferveur de cet

élan sur la guerre d'Amérique: «La liberté, insultée en Europe, a pris

son vol vers un autre hémisphère; elle plane sur les glaces du Canada,

elle arme le paisible Pennsylvanien, et du milieu de Philadelphie elle

crie aux Anglais: Pourquoi m'avez-vous outragée, vous qui vous vantez de

n'être grands que par moi?»--Le tout finit et se couronne par un pompeux

éloge de la France: «Charles, Clotilde, augustes époux, vous allez

retracer à nos yeux les vertus de Ferdinande et de Victor!... Confondons

les intérêts des deux États, et que les Français s'accoutument à se

croire nos concitoyens. Toujours ce peuple aimable aura de nouveaux

droits sur nos coeurs; chez lui, les grâces s'allient à la grandeur; la

raison n'est jamais triste; la valeur n'est jamais féroce, et les roses

d'Anacréon se mêlent aux panaches guerriers des Du Guesclin...» M. de

Maistre pensera toujours, plus qu'il n'en voudrait convenir, à la France

et à Paris, à cette Athènes absente qu'il saluait si gracieusement au

début; mais il la peindra tout à l'heure moins anacréontique et un peu

moins couleur de rose. La _lune de miel_ ne dura pas.

Le second opuscule qui se rapporte à ces années est un discours (resté

manuscrit) que M. de Maistre prononça, en 1777, devant le sénat de

Savoie, à l'une de ces rentrées solennelles où le jeune substitut avait

la parole au nom du ministère public; d'après les extraits qu'on veut

bien m'en transmettre, je n'y puis voir qu'une amplification de parquet

_sur les devoirs du magistrat_. Si l'on cherchait à y surprendre les

premières impressions, les premières émotions de l'homme public et de

l'écrivain, on devrait y reconnaître surtout l'influence de Rousseau.

Les locutions familières au philosophe de Genève. l'_Être des êtres_,

l'_Être suprême_, et surtout la _vertu_, y sont prodiguées; le mot de

_préjugés_ résonne souvent. Certains souvenirs des républiques grecques

y figurent et trahissent à la fois l'inexpérience et la générosité du

jeune homme. Je ne donnerai ici qu'un passage décisif en ce qu'il prouve

que l'auteur, à ce moment, n'était point encore du tout revenu des idées

généralement courantes sur le pacte ou contrat social:

«Sans doute, messieurs, tous les hommes ont des devoirs à remplir; mais

que ces devoirs sont différents par leur importance et leur étendue!

Représentez-vous la naissance de la société; voyez ces hommes, las du

pouvoir de tout faire, réunis en foule autour des autels sacrés de la

patrie qui vient de naître, tous abdiquent volontairement une partie de

leur liberté; tous consentent à faire courber les volontés particulières

sous le sceptre de la volonté générale; la hiérarchie sociale va se

former; chaque place impose des devoirs; mais ne vous semble-t-il pas,

messieurs, qu'on demande davantage à ceux qui doivent influer plus

particulièrement sur le sort de leurs semblables, qu'on exige d'eux un

serment particulier, et qu'on ne leur confie qu'en tremblant le pouvoir

de faire de grands maux?

«Voyez le ministre des autels qui s'avance le premier: «Je connais

dit-il, toute l'autorité que mon caractère va me donner sur les peuples;

mais vous ne gémirez point de m'en avoir revêtu. Ministre de paix, de

clémence et de _charité_, la douceur respirera sur mon front; toutes les

vertus paisibles seront dans mon coeur; chargé de réconcilier le ciel et

la terre, jamais je n'avilirai ces fonctions. Auguste interprète de

Dieu parmi vous, on ne se déliera point des oracles qu'il rendra par ma

bouche, car je ne le ferai jamais parler pour mes intérêts.»

Il est évident qu'il y a, dans ce portrait du ministre de paix, comme

une réminiscence peu lointaine du _Vicaire savoyard_. Après le prêtre,

l'orateur fait intervenir le guerrier, puis le magistrat, dont les

devoirs sont le thème auquel particulièrement il s'attache. Mais jusqu'à

présent le de Maistre que nous cherchons et que nous admirons n'est

point encore trouvé.

Les années qui s'écoulèrent jusqu'au coup de tocsin de la Révolution

française le laissèrent tel sans doute, étudiant et méditant beaucoup,

mûrissant lentement, mais ne se révélant pas tout entier aux autres

ni probablement à lui-même. Rien ne faisait pressentir l'illustration

littéraire et philosophique, à la fois tardive et soudaine, dont il

allait se couronner. C'était un magistrat fort distingué, non pas

précisément (quoi qu'en ait dit quelqu'un de bien spirituel) un _mélange

de courtisan et de militaire_: il n'avait de militaire que son sang de

gentilhomme, et du courtisan il n'avait rien du tout. Dans cette espèce

même de mercuriale dont nous parlions tout à l'heure, nous pourrions

citer, sur l'indépendance et le stoïcisme imposés au magistrat, des

paroles significatives qui dénoteraient toute autre chose que le

partisan du bon plaisir royal[186].

[Note 186: «... Qu'on ne dise pas, messieurs, qu'il est maintenant

inutile de nous élever à ce degré de hauteur que nous admirons chez les

grands hommes des temps passés, puisque nous ne serons jamais dans le

cas de faire usage de cette force prodigieuse. Il est vrai que, sous

le règne de rois sages et éclairés, les circonstances n'exigent pas de

grands sacrifices, parce qu'on ne voit pas de grandes injustices; mais

il en est que les meilleurs souverains ne sauraient prévenir; et

si quelqu'un ose assurer qu'en remplissant ses devoirs avec une

inflexibilité philosophique, on ne court jamais aucun danger, à coup sûr

cet homme-là n'a jamais ouvert les yeux. D'ailleurs, messieurs, la

vertu est une force constante, un état habituel de l'âme, tout à fait

indépendant des circonstances. Le sage, au sein du calme, fait toutes

les dispositions qu'exige la tempête, et quand Titus est sur le trône,

il est prêt à tout, comme si le sceptre de Néron pesait sur sa tête...]

L'est-il jamais devenu depuis lors dans le sens positif qu'on lui

impute? il y aurait lieu, en avançant, de le contester. Ce qui n'est

pas douteux, c'est que M. de Maistre passait, non seulement dans sa

jeunesse, mais beaucoup plus tard, tout près de la Révolution, pour

adopter les idées nouvelles, les opinions _libérales_. Dans quel sens et

jusqu'à quel point? c'est ce qu'il a été impossible d'éclaircir, et l'on

n'a pu recueillir à ce sujet que la particularité que voici:

Trop de latitude accordée au pouvoir militaire en matière civile avant

amené quelques abus dans une petite ville de Savoie, M. de Maistre

témoigna assez hautement sa désapprobation pour s'attirer, de la part de

l'autorité supérieure à Turin, une vive réprimande. Peu de temps après,

lorsque la Savoie fut envahie, il trouva piquant de se disculper, au

moyen de cette lettre ministérielle, du reproche de _servilisme_ que lui

lançait quelque partisan de la nouvelle république, quelque fougueux

Allobroge de fraîche date.

L'abbé Raynal étant venu à Aix en Savoie, M. de Maistre, fort jeune

encore, alla le voir avec quelques amis; mais une première visite suffit

à la connaissance: l'absence de dignité dans l'homme le détrompa vite

(s'il en était besoin) des déclamations philanthropiques de l'historien.

Du reste aucun événement proprement dit, ayant trait à la vie extérieure

de M. de Maistre en ces années, n'a laissé de souvenir; sa situation

était plus que jamais assise, un mariage vertueux avait achevé de la

fixer; il aurait pu consumer, enfouir ainsi dans l'étude, dans la

méditation, dans ces sortes d'extraits volumineux qu'on fait pour

soi-même et auxquels manque toujours la dernière main, cette foule de

pensées et de trésors dont on n'aurait jamais démêlé le titre ni le

poids; il aurait pu, en un mot, ne jamais devenir le grand écrivain que

nous savons, quand la Révolution française éclata et vint dégager en lui

le talent, en frapper l'effigie, y mettre le casque et le glaive.

L'armée française, sous les ordres de Montesquiou, envahit la Savoie le

22 septembre 1792. Fidèle à son prince, le sénateur de Maistre partit

de Chambéry le lendemain 23; désirant néanmoins juger par lui-même de

l'_ordre_ nouveau, et profitant d'un décret de sommation adressé aux

émigrés, il revint au mois de janvier 93: c'est durant ce séjour

hasardeux qu'il eut sans doute à faire usage, pour sa justification,

de la lettre ministérielle dont on a parlé. Suffisamment édifié sur le

régime de liberté, il quitta de nouveau la Savoie en avril, et se retira

à Lausanne, comme dans un vis-à-vis et sur un observatoire commode. Il

passa dans cette ville, de tout temps si éclairée et si ornée alors

d'étrangers de distinction, trois années entières, et ne rentra en

Piémont qu'au commencement de 97. Le roi Victor-Amé lui donna pour

mission à Lausanne de correspondre avec le bureau des affaires

étrangères; et de transmettre ses observations sur la marche des

événements en France et alentour. Les dépêches de M. de Maistre étaient

soigneusement recueillies par les ministres étrangers résidant à Turin,

et devenaient de la sorte un document européen. Bonaparte, nous apprend

M. Raymond, trouva par la suite cette correspondance tout entière dans

les archives de Venise. Qu'est-elle devenue? Elle aurait, comme étude

de l'homme, bien du prix. Devant rendre compte aux autres de ses

impressions successives, M. de Maistre atteignit vite à toute la hauteur

de ses pensées.

Plusieurs écrits imprimés viennent, au reste, suppléer à ce qui nous

manque et nous mettre entre les mains le fil qui désormais ne cesse

plus. M. de Maistre publia successivement vers cette époque:

1° Des _Lettres d'un Royaliste savoisien à ses Compatriotes_. M. Raymond

n'en indique que deux, mais j'ai eu sous les yeux la _quatrième_; elles

parurent d'avril à juillet 1793.

2° Un _Discours à madame la marquise de C. (Costa)_ sur la vie et la

mort de son fils Alexis-Louis-Eugène de Costa, lieutenant au corps des

grenadiers royaux de Sa Majesté le roi de Sardaigne, mort, âgé de

seize ans, à Turin, le 21 mai 1794, d'une blessure reçue, le 27

avril précédent, à l'attaque du Col-Ardent (Turin, 1794), avec cette

épigraphe:

Portraits littéraires, Tome II · 第 29 / 38 题